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La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle

LETTRES (continued 5)

Reading edition

Il y a deux jours que j'allai, avec ma parente, me promener hors la porte Sainte-Bernardine, c'est où l'on va l'hiver. Don Antoine de Tolède, fils du duc d'Albe, y était avec le duc d'Uzeda et le comte d'Altamire. Il avait un attelage isabelle qui me parut si beau, que je ne pus m'empêcher de lui en parler lorsque son carrosse approcha du nôtre. Il me dit, selon la coutume, qu'il les mettait à mes pieds; et, le soir, quand nous fûmes revenues, l'on vint me dire qu'un gentilhomme me demandait de sa part. Il me fit un compliment, et me dit que les six chevaux de son maître étaient dans mon écurie. Ma parente se prit à rire, et lui répondit, pour moi, que j'étais si nouvelle débarquée à Madrid, que je ne savais pas encore qu'il ne fallait rien louer de ce qui était à un cavalier aussi galant que Don Antoine; mais que ce n'était pas la mode de recevoir des présents de cette conséquence, et qu'elle le priait de les ramener. C'est ce qu'il ne voulut point faire; on les renvoya sur-le-champ, il les renvoya encore. Enfin je vis l'heure que l'on passerait la nuit en allées et en venues. Après tout cela, il fallut lui écrire et même se fâcher, pour lui faire trouver bon qu'on ne les acceptât point[72].

L'on m'a dit que lorsque le Roi s'est servi d'un cheval, personne par respect ne le monte jamais. Il arriva que le duc de Medina-de-las-Torres avait acheté un cheval de vingt-cinq mille écus, qui était le plus beau et le plus noble que l'on eût jamais vu. Il le fit peindre; le Roi Philippe IV vit le tableau, et voulut voir le cheval. Le duc le supplia de l'agréer; mais le Roi refusa, parce qu'il l'exercerait peu, dit-il, et que, comme personne ne s'en servirait après lui, ce cheval perdrait toute sa vigueur.

L'on met des jeunes filles de bonne maison et fort jolies auprès des dames. Elles s'occupent d'ordinaire à faire de la broderie d'or et d'argent, ou de soie de différentes couleurs au bord du col et des manches de leurs chemises. Mais si on leur laisse suivre leur inclination naturelle, elles travaillent fort peu et parlent beaucoup. L'on a aussi des nains et des naines qui sont très-désagréables. Les naines particulièrement sont d'une laideur affreuse; leur tête est plus grosse que tout leur corps; elles ont toujours leurs cheveux épars qui tombent jusqu'à terre. On ne sait d'abord ce que l'on voit, quand ces petites figures se présentent aux yeux. Elles portent des habits magnifiques; elles sont les confidentes de leurs maîtresses, et, par cette raison, elles en obtiennent tout ce qu'elles veulent[73].

Dans chaque maison, à certaines heures marquées, toutes les femmes se rendent avec la dame du logis dans la chapelle, pour y réciter le rosaire tout haut. Elles ne se servent point de livres pour prier Dieu, ou si elles en ont, cela est fort rare. Le comte de Charny[74], qui est Français, bien fait, homme de mérite et général de la cavalerie en Catalogne pour le Roi d'Espagne, m'a conté qu'étant l'autre jour à la messe, il lisait dans ses Heures, lorsqu'une vieille Espagnole les lui arracha, et les jetant à terre avec beaucoup d'indignation: Laissez cela, lui dit-elle, et prenez votre chapelet. C'est une chose à voir que l'usage continuel qu'elles font de ce chapelet. Toutes les dames en ont un attaché à leur ceinture, si long, qu'il ne s'en faut guère qu'il ne traîne à terre. Elles le disent sans fin, dans les rues, en jouant à l'hombre, en parlant, et même en faisant l'amour, des mensonges ou des médisances, car elles marmottent toujours sur ce chapelet, et quand elles sont en grande compagnie cela n'empêche qu'il n'aille son train. Je vous laisse à penser comme il est dévotement dit; mais l'habitude a beaucoup de force en ce pays[75].

Les femmes portaient, il y a quelques années, des guard-infants d'une grandeur prodigieuse; cela les incommodait et incommodait les autres. Il n'y avait point de portes assez grandes par où elles pussent passer. Elles les ont quittés, et ne les portent plus que lorsqu'elles vont chez la Reine ou chez le Roi, mais ordinairement, dans la ville, elles mettent des sacristains, qui sont, à proprement parler, les enfants des vertugadins. Ils sont faits de gros fils d'archal, qui forment un rond autour de la ceinture; il y a des rubans qui y tiennent, et qui attachent un autre rond de même, qui touche plus bas et qui est plus large. L'on a ainsi cinq ou six cerceaux qui descendent jusqu'à terre et qui soutiennent les jupes. L'on en porte une quantité surprenante, et l'on aurait peine à croire que des créatures aussi petites que sont les Espagnoles, pussent être si chargées. La jupe de dessus est toujours de gros taffetas noir, ou de poil de chèvre gris tout uni, avec un grand troussis, un peu plus haut que le genou, autour de la jupe; et quand on leur demande à quoi cela sert, elles disent que c'est pour la rallonger à mesure qu'elle s'use. La Reine mère en a comme les autres à toutes ses jupes, et les carmélites mêmes en portent aussi bien en France qu'en Espagne. Mais, à l'égard des dames, c'est plutôt une mode qu'elles suivent qu'une épargne qu'elles veulent faire, car elles ne sont ni avares ni ménagères, et elles en font faire deux ou trois fois la semaine de neuves. Ces jupes sont si longues par devant et par les côtés, qu'elles traînent beaucoup, et elles ne traînent jamais par derrière. Elles les portent à fleur de terre; mais elles veulent marcher dessus, afin qu'on ne puisse voir leurs pieds, qui sont la partie de leur corps qu'elles cachent le plus soigneusement[76]. J'ai entendu dire qu'après qu'une dame a eu toutes les complaisances possibles pour un cavalier, c'est en lui montrant son pied qu'elle lui confirme sa tendresse, et c'est ce qu'on appelle ici la dernière faveur. Il faut convenir aussi que rien n'est plus joli en son espèce. Je vous l'ai déjà dit, elles ont les pieds si petits que leurs souliers sont comme ceux de nos poupées. Elles les portent en maroquin noir, découpé sur du taffetas de couleur, sans talons et aussi justes qu'un gant. Quand elles marchent, il semble qu'elles volent. En cent ans nous n'apprendrions pas cette manière d'aller. Elles serrent leurs coudes contre leurs corps, et vont sans lever les pieds comme lorsqu'on glisse. Mais pour revenir à leur habillement, sous cette jupe unie elles en ont une douzaine plus belles les unes que les autres, d'étoffes fort riches, et chamarrées de galons, de dentelles d'or et d'argent jusqu'à la ceinture. Quand je vous dis une douzaine, ne croyez pas au moins que j'exagère; pendant les excessives chaleurs de l'été, elles n'en mettent que sept ou huit, parmi lesquelles il y en a de velours et de gros satin. Elles ont en tout temps une jupe blanche sous toutes les autres, qu'elles nomment sabenagua; elle est de ces belles dentelles d'Angleterre, ou de mousseline brodée d'or passé, et si amples qu'elles ont quatre aunes de tour. J'en ai vu de cinq ou six cents écus. Elles ne portent point de sacristain chez elles, ni de chapins. Ce sont des espèces de petites sandales de brocart ou de velours, garnies d'une plaque d'or qui les hausse d'un demi-pied. Quand elles les ont, elles marchent fort mal et sont toujours prêtes à tomber. Il n'y a guère de baleines dans leurs corps, les plus larges sont d'un tiers. On ne voit point ailleurs de femmes si menues. Le corps est assez haut par devant, mais par derrière on leur voit jusqu'à la moitié du dos, tant il est découvert, et ce n'est pas une chose trop charmante, car elles sont toutes d'une maigreur effroyable, et elles seraient bien fâchées d'être grasses; c'est un défaut essentiel parmi elles. Avec cela elles sont fort brunes, de sorte que cette petite peau noire, collée sur des os, déplaît naturellement à ceux qui n'y sont pas accoutumés. Elles mettent du rouge à leurs épaules comme à leurs joues qui en sont toutes couvertes. Le blanc n'y manque pas, et, quoiqu'il soit fort beau, il y en a peu qui le sachent bien mettre. On le découvre du premier coup d'œil. J'en ai vu quelques-unes dont le teint est très-vif et très-naturel. Elles ont presque toutes les traits délicats et réguliers; leur air et leurs manières ont une petite affectation de coquetterie que leur humeur ne dément point. C'est une beauté parmi elles, de n'avoir point de gorge, et elles prennent des précautions de bonne heure pour l'empêcher de venir. Lorsque le sein commence à paraître, elles mettent dessus de petites plaques de plomb et se bandent comme les enfants qu'on emmaillotte. Il est vrai qu'il s'en faut peu qu'elles n'aient la gorge aussi unie qu'une feuille de papier, à la réserve des trous que la maigreur y creuse, et ils sont toujours en grand nombre. Leurs mains n'ont point de défaut, elles sont petites, blanches et bien faites. Leurs grandes manches, qu'elles attachent juste au poignet, contribuent encore à les faire paraître plus petites. Ces manches sont de taffetas de toutes couleurs, comme celles des Égyptiennes, avec des manchettes d'une dentelle fort haute. Le corps est d'ordinaire d'étoffe d'or et d'argent, mêlée de couleurs vives; les manches en sont étroites, et celles de taffetas paraissent au lieu de la chemise. Les personnes de qualité ont cependant de fort beau linge, mais toutes les autres n'en ont presque point. Il est cher et rare; avec cela les Espagnols ont la sotte gloire de le vouloir fin, et tel qui pourrait avoir six chemises un peu grosses, aime mieux n'en acheter qu'une fort-belle, et rester au lit pendant qu'on la blanchit, ou s'habiller quelquefois à cru, ce qui arrive assez souvent. Ce linge fin est bien maltraité, quand on le blanchit. Les femmes le mettent sur des pierres pointues et le battent à grands coups de bâton, de sorte que les pierres le coupent en cent morceaux. Il n'y a pas de choix à faire entre la plus habile blanchisseuse et celle qui l'est le moins; toutes sont également maladroites.

Je reviens à l'habillement des dames, que j'ai quitté plusieurs fois, pour faire des digressions sur diverses choses dont je me suis souvenue. Je vous dirai qu'elles ont autour de la gorge une dentelle de fil rebrodée de soie rouge ou verte, d'or ou d'argent. Elles portent des ceintures entières de médailles et de reliquaires. Il y a bien des églises où il n'y en a pas tant. Elles ont aussi le cordon de quelque ordre, soit de saint François, des Carmélites ou d'autres. C'est un petit cordon de laine noire, blanche ou brune, qui est par-dessus leurs corps, et tombe devant jusqu'au bord de la jupe. Il y a plusieurs nœuds, et d'ordinaire ces nœuds sont marqués par des boutons de pierreries. Ce sont des vœux qu'elles font aux saints de porter leur cordon, mais bien souvent quel est le sujet de ces vœux?

Elles ont beaucoup de pierreries, des plus belles que l'on puisse voir. Ce n'est pas pour une garniture, comme en ont la plupart de nos dames de France. Celles-ci vont jusqu'à huit ou dix; les unes de diamants, les autres de rubis, d'émeraudes, de perles, de turquoises, enfin de toutes les manières. On les met très-mal en œuvre: on couvre presque tous les diamants, l'on n'en voit qu'une petite partie. Je leur en ai demandé la raison, et elles m'ont dit que l'or leur semblait aussi beau que les pierreries. Mais, pour moi, je pense que c'est que leurs lapidaires ne les savent pas mieux mettre en œuvre. J'en excepte Verbec, qui le ferait fort bien s'il voulait s'en donner la peine.

Les dames portent de grandes enseignes de pierreries au haut de leurs corps, d'où il tombe une chaîne de perles, ou dix ou douze nœuds de diamants qui se rattachent sur un des côtés du corps. Elles ne mettent jamais de collier, mais elles portent des bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles qui sont bien plus longs que la main, et si pesants, que je ne comprends pas comment elles peuvent les porter sans s'arracher le bout de l'oreille. Elles y attachent tout ce qui leur semble de joli. J'en ai vu qui y mettaient des montres assez grandes; d'autres, des cadenas de pierres précieuses, et jusqu'à des clefs d'Angleterre fort bien travaillées, ou des sonnettes. Elles mettent des agnus et des petites images sur leurs manches, sur leurs épaules et partout. Elles ont la tête toute chargée de poinçons, les uns faits en petites mouches de diamants, et les autres en papillons dont les pierreries marquent les couleurs. Elles se coiffent de différentes manières, mais c'est toujours la tête nue. Elles séparent leurs cheveux sur le côté de la tête, et les couchent de travers sur le front; ils sont si luisants que, sans exagération, l'on s'y pourrait mirer. D'autres fois, elles mettent une tresse de faux cheveux, la plus mal faite que l'on saurait voir; ils tombent épars sur leurs épaules, et c'est de peur de mêler les leurs qui sont admirablement beaux. Elles se font d'ordinaire cinq nattes auxquelles elles attachent des nœuds de ruban, ou qu'elles cordonnent de perles. Elles les nouent toutes ensemble à la ceinture, et l'été, lorsqu'elles sont chez elles, elles les enveloppent dans un morceau de taffetas de couleur, garni de dentelle de fil. Elles ne portent point de bonnet, ni le jour, ni la nuit. J'en ai vu qui avaient des plumes couchées sur la tête comme les petits enfants. Ces plumes sont fort fines et mouchetées de différentes couleurs, ce qui les rend beaucoup plus belles. Je ne sais pourquoi l'on n'en fait pas de même en France.

Les jeunes filles ou les nouvelles mariées ont des habits très-magnifiques, et leurs jupes de dessus sont de couleur, brodées d'or. J'ai été voir la princesse de Monteleon. C'est une petite personne qui n'a pas treize ans; on vient de la marier à son cousin germain nommé Don Nicolo Pignatelli. Sa mère est fille de la duchesse de Terranova, nommée pour être la camareria-major de la nouvelle Reine. Elles demeurent toutes ensemble, c'est-à-dire les duchesses de Terranova, d'Hijar et de Monteleon, avec la jeune princesse de ce nom et ses petites sœurs[77]. La duchesse de Terranova peut avoir soixante ans; ma parente est fort de ses amies, et elle nous reçut avec une honnêteté qui ne lui est pas ordinaire, car elle est la plus fière personne du monde, et elle en a bien l'air. Le son de sa voix est rude; elle parle peu, elle affecte quelque bonté. Mais si ce que l'on dit est vrai, elle n'en a point du tout dans le cœur. On ne peut avoir plus d'esprit et plus de pénétration qu'elle en a. Elle nous parla fort de la charge qu'elle allait remplir dans la maison de la Reine. Je n'oublierai rien, disait-elle, pour lui être agréable, j'entrerai dans tout ce qui pourra lui faire quelque plaisir. Je sais qu'une jeune princesse, qui est née Française, doit avoir un peu plus de liberté que n'en aurait une infante d'Espagne élevée à Madrid. Ainsi il ne tiendra pas à moi qu'elle ne trouve aucune différence entre son pays et celui-ci. Elle me donna un chapelet de Palo d'Aguila; c'est un bois rare qui vient des Indes. En vérité, quand je le tiens, il tombe jusqu'à terre. Il y a deux touffes de petits rubans de taffetas vert, et à chacune environ trois cents aunes. Elle me donna aussi des bucaros de Portugal, ce sont des vases de terre sigillée, garnis de filigrane, et elle me régala encore de plusieurs petits bijoux fort jolis.

Il serait difficile de rien voir de plus somptueux que leur maison. Elles occupent des appartements hauts qui sont tendus de tapisseries toutes relevées d'or. On voit, dans une grande chambre plus longue que large, des portes vitrées qui entrent dans des cabinets ou cellules. Il y a d'abord celle de la duchesse de Terranova, tapissée de gris avec un lit de même et le reste fort uni. A côté, était couchée sa fille, la duchesse de Monteleon, laquelle est veuve, et meublée comme la mère. Ensuite, on trouve la chambre de la princesse de Monteleon, qui n'est pas plus grande que les autres, mais dont le lit est de damas or et vert, doublé de brocart d'argent avec du point d'Espagne. Il y avait, autour des draps, un passement d'Angleterre d'une demi-aune de hauteur. Vis-à-vis étaient les chambres des petites de Monteleon et d'Hijar, toutes meublées de damas blanc. Elles sont nommées pour être menines de la Reine. Ensuite était la petite chambre de la duchesse d'Hijar, meublée de velours cramoisi à fond d'or. Elles n'étaient toutes séparées les unes des autres que par des cloisons de bois de senteur, et elles me dirent que six de leurs femmes couchaient dans la chambre sur des lits qu'elles y mettaient le soir.

Les dames étaient dans une grande galerie couverte de tapis de pied très-riches. Il y a, tout autour, des carreaux de velours cramoisi en broderie d'or; ils sont tous plus longs que larges. On voit encore de grands cabinets de pièces de rapport enrichis de pierreries, lesquels ne sont pas faits en Espagne; des tables d'argent entre-deux et des miroirs admirables, tant par leur grandeur que par leurs riches bordures, dont les moins belles sont d'argent. Ce que j'ai trouvé de plus beau, ce sont des escaparates. C'est une espèce de petit cabinet fermé d'une grande glace et rempli de tout ce qu'on peut se figurer de plus rare, soit en ambre gris, porcelaines, cristal de roche, pierre de bézoard, branches de corail, nacre de perle, filigrane d'or, et mille autres choses de prix. J'y vis la tête d'un poisson sur laquelle il y avait un petit arbre; il n'est ni de bois, ni de mousse. Il tient au crâne du poisson qui est assez petit; cela me parut fort curieux.

Nous étions plus de soixante dames dans cette galerie, et pas un pauvre chapeau. Elles étaient toutes assises par terre, les jambes en croix sous elles. C'est une ancienne habitude qu'elles ont gardée des Maures. Il n'y avait qu'un fauteuil de maroquin piqué de soie et fort mal fait. Je demandai à qui il était destiné. On me dit que c'était pour le prince de Monteleon, qui n'entrait qu'après que toutes les dames étaient retirées. Je ne pouvais demeurer assise à leur mode, et je me mis sur les carreaux. Elles étaient cinq ou six ensemble, ayant au milieu d'elles un petit brasier d'argent plein de noyaux d'olives pour ne pas entêter. Quand il arrivait quelque dame, la naine ou le nain le venait dire, mettant un genou en terre. Aussitôt elles se levaient toutes, et la petite princesse allait la première, jusqu'à la porte, recevoir celle qui venait la voir sur son mariage[78]. Elles ne se baisent point en se saluant. Je crois que c'est pour ne pas emporter le plâtre qu'elles ont sur le visage; mais elles se présentent la main dégantée; et, en se parlant, elles se disent tu et toi, et elles ne s'appellent ni madame, ni mademoiselle, ni Altesse, ni Excellence, mais seulement, Doña Maria, Doña Clara, Doña Teresa. Je me suis informée d'où vient qu'elles en usent si familièrement, et j'ai appris que c'est pour n'avoir aucun sujet de se fâcher entre elles; et que, comme il y a beaucoup de manières de se parler qui marquent, quand elles veulent, une entière différence de qualité et de rang, et que toutes ces différences ne sont pas aisées à faire sans se chagriner quelquefois, pour l'éviter, elles ont pris le parti de se parler sans cérémonie[79]. Il faut ajouter à cela qu'elles ne se mésallient point, et qu'ainsi ce sont toujours des personnes de condition. Les femmes de la robe ne vont pas même chez les femmes de la cour, et un homme de naissance épouse toujours une fille de naissance. On ne voit pas là de roture entée sur la noblesse comme en France; ainsi elles ne risquent guère quand elles se familiarisent ensemble. S'il vient cent dames de suite, on se lève autant de fois, et l'on marche comme à une procession pour les aller recevoir jusque dans l'antichambre. J'en fus si fatiguée ce jour-là, que j'en étais d'assez méchante humeur.

Elles étaient toutes fort parées; et, comme je vous l'ai déjà dit, elles ont des habits magnifiques et des pierreries d'une grande beauté. Il y avait deux tables d'hombre où l'on jouait gros jeu sans bruit. Je ne connais rien à leurs cartes; elles sont aussi minces que du papier, et peintes tout autrement que les nôtres. Il semble que l'on ne tient qu'une lettre pliée quand on a un jeu dans la main. Il serait bien aisé à un filou d'escamoter plusieurs cartes, ou un jeu tout entier.

L'on parlait de toutes les nouvelles de la cour et de la ville. Leur conversation est libre et agréable. Il faut convenir qu'elles ont une vivacité dont nous ne pouvons approcher. Elles sont caressantes, elles aiment à louer, elles louent d'une manière noble, pleine d'esprit et de discernement. Je suis surprise qu'elles aient tant de mémoire avec un si grand feu d'esprit. Leur cœur est tendre de même, et, beaucoup plus qu'il ne le faudrait. Elles lisent peu, elles n'écrivent guère; cependant le peu qu'elles lisent leur profite, et le peu qu'elles écrivent est juste et concis.

Leurs traits sont fort réguliers et délicats, mais leur grande maigreur choque ceux qui n'y sont point accoutumés. Elles sont brunes, leur teint est fort uni. Il faut que la petite vérole ne les gâte pas tant ici qu'elle gâte ailleurs, car je n'en ai guère vu qui soient marquées.

Leurs cheveux sont plus noirs que l'ébène et fort lustrés, bien qu'il y ait quelque apparence qu'elles se peignent longtemps avec le même peigne. En effet, je vis l'autre jour chez la marquise d'Alcañizas[80] (c'est la sœur du connétable de Castille qui avait épousé en premières noces le comte duc d'Olivares), sa toilette mise, et, bien que cette dame soit une des plus propres et des plus riches, cette toilette était sur une petite table d'argent, et consistant en un monceau de toile des Indes, un miroir de la grandeur de la main, deux peignes avec une pelote, et dans une tasse de porcelaine, du blanc d'œuf battu avec du sucre candi. Je demandai à une de ses femmes ce qu'elle en faisait. Elle me dit que c'était pour se décrasser et se rendre le visage luisant. J'en ai vu qui avaient le front si lustré que cela surprenait. L'on dirait qu'elles ont un vernis passé sur le visage, et, la peau en est tendue et tirée d'une telle manière, que je ne doute pas qu'elle ne leur fasse mal. La plupart des femmes se font les sourcils, elles n'en laissent qu'un filet. Rien n'est plus vilain, à mon gré, mais ce qui l'est bien davantage, c'est qu'elles se peignent le milieu du front afin que leurs sourcils paraissent joints, c'est, à leur gré, une beauté incomparable.

Il y en a beaucoup cependant qui n'ont pas cette inclination, et j'ai trouvé des Espagnoles plus régulièrement belles que nos Françaises, malgré leur coiffure de travers et le peu d'accompagnement qu'elles donnent à leur visage. L'on peut dire qu'il est comme hors-d'œuvre, sans aucuns cheveux dessus, ni cornettes ni rubans, mais aussi en quel pays y a-t-il des yeux semblables aux leurs? Ils sont si vifs, si spirituels; ils parlent un langage si tendre et si intelligible, que, quand elles n'auraient que cette seule beauté, elles pourraient passer pour belles et dérober les cœurs. Leurs dents sont bien rangées et seraient assez blanches si elles en prenaient soin; mais elles les négligent, outre que le sucre et le chocolat les leur gâtent. Elles ont la mauvaise habitude, et les hommes aussi, de les nettoyer avec un cure-dents, en quelque compagnie qu'ils soient. C'est une de leurs contenances ordinaires. On ne sait ce que c'est ici que de les faire accommoder par des gens du métier; il n'y en a point, et, quand il en faut arracher, les chirurgiens le font comme ils peuvent.

Je demeurai surprise, en entrant chez la princesse de Monteleon, de voir plusieurs dames fort jeunes avec une grande paire de lunettes sur le nez, attachées aux oreilles, et, ce qui m'étonnait encore davantage, c'est qu'elles ne faisaient rien où des lunettes leur soient nécessaires. Elles causaient et ne les ôtaient point. L'inquiétude m'en prit, et j'en demandai la raison à la marquise de la Rosa, avec qui j'ai lié une grande amitié. C'est une jolie personne, qui sait vivre et dont l'esprit est bien tourné; elle est Napolitaine. Elle se prit à rire de ma question, et elle me dit que c'était pour la gravité, et qu'on ne les mettait pas par besoin, mais seulement pour s'attirer du respect. «Voyez-vous cette dame», me dit-elle, en m'en montrant une qui était assez proche de nous, «je ne crois pas que depuis dix ans elle ne les ait quittées que pour se coucher. Sans exagération, elles mangent avec, et vous rencontrerez, dans les rues et dans les compagnies, beaucoup de femmes et d'hommes qui ont toujours leurs lunettes[81]». Il faut à ce propos, continua-t-elle, que je vous dise qu'il y a quelque temps que les Jacobins avaient un procès de la dernière conséquence; ils en craignaient assez l'événement pour n'y rien négliger. Un jeune Père de leur couvent avait des parents de la première qualité, qui, à sa prière, sollicitèrent très-fortement. Le prieur l'avait assuré qu'il n'y avait rien qu'il ne dût se promettre de sa reconnaissance, si, par son crédit, le procès se gagnait. Enfin, le procès se gagna. Le jeune Père, transporté de joie, courut lui en dire la nouvelle, et se préparait en même temps à lui demander une grâce qu'il avait envie d'obtenir; mais le prieur, après l'avoir embrassé, lui dit d'un ton grave: Hermano, ponga las ojalas; cela veut dire: mon Frère, mettez des lunettes. Cette permission combla le jeune moine d'honneur et de joie. Il se trouva trop bien payé de ses soins et il ne demanda rien davantage. Le marquis d'Astorga, ajouta-t-elle, étant Vice-Roi de Naples, fit tirer son buste en marbre, et il ne manqua pas d'y faire mettre ses belles lunettes. Il est si commun d'en porter, que j'ai entendu dire qu'il y a des différences dans les lunettes comme dans les rangs; à proportion que l'on élève sa fortune, l'on fait grandir le verre de sa lunette et on la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent de larges comme la main, que l'on appelle ojalas, pour les distinguer. Ils se les font attacher derrière les oreilles, et les quittent aussi peu que leur golille. Ils en faisaient autrefois venir les verres de Venise; mais, depuis que le marquis de la Cueva[82] fit cette entreprise qui fut nommée le triumvirat, parce qu'ils étaient trois qui voulaient mettre le feu dans l'arsenal de Venise avec des miroirs ardents, afin de rendre, par ce moyen, le Roi d'Espagne maître de cette ville; les Vénitiens, à leur tour, firent faire un grand nombre d'ojalas qu'ils envoyèrent à leur ambassadeur à Madrid. Il en régala toute la cour, et tous ceux qui les mirent pensèrent devenir aveugles. C'étaient des miroirs ardents très-bien travaillés et enchâssés dans une matière si combustible, que les moindres rayons de soleil mettaient tout en feu. Il arriva qu'un jour de conseil, on avait laissé une fenêtre ouverte dans le lieu où ils étaient assemblés, de manière que le soleil, tombant d'aplomb sur les lunettes, il se fit tout à coup une espèce de feu d'artifice fort dangereux pour les sourcils et les cheveux. Tout fut brûlé, et on ne peut s'imaginer jusqu'où alla l'épouvante de ces vénérables vieillards. Je voudrais bien, dis-je à la marquise, pouvoir croire à cette aventure, car elle me paraît fort plaisante. Comme je ne l'ai pas vue, reprit-elle en souriant, je ne veux pas vous assurer positivement qu'elle soit vraie, mais ce que j'ai d'original, c'est l'affaire des Jacobins que je vous ai racontée. J'ai remarqué depuis des personnes de qualité dans leurs carrosses, quelquefois seules, quelquefois plusieurs ensemble, le nez chargé de ces lunettes qui font peur à mon gré.

Nous fîmes collation chez la princesse; les femmes vinrent, au nombre de dix-huit, tenant chacune de grands bassins d'argent remplis de confitures sèches, tout enveloppées de papier coupé exprès et doré. Il y a une prune dans l'un, une cerise ou un abricot dans l'autre, et ainsi du reste. Cela me parut fort propre, car au moins on peut en prendre et en emporter sans salir ses mains ni sa poche. Il y a de vieilles dames qui, après s'être crevées d'en manger, ont cinq ou six mouchoirs qu'elles apportent exprès, et elles les remplissent de confitures. Bien qu'on les voie, on n'en fait pas semblant. On a l'honnêteté de leur en laisser prendre tant qu'elles veulent, et même d'en aller encore querir. Elles attachent ces mouchoirs avec des cordons tout autour de leur sacristain. Cela ressemble au crochet d'un garde-manger où l'on pend du gibier. L'on présenta ensuite le chocolat, chaque tasse de porcelaine sur une petite soucoupe d'agate garnie d'or, avec du sucre dans une boîte de même. Il y avait du chocolat à la glace, d'autre chaud, et d'autre avec du lait et des œufs. On le prend avec du biscuit, ou du petit pain aussi sec que s'il était rôti et que l'on fait exprès. Il y a des femmes qui en prennent jusqu'à six tasses de suite, et c'est souvent deux et trois fois par jour. Il ne faut pas s'étonner si elles sont si sèches, puisque rien n'est plus chaud. Outre cela, elles mangent tout si poivré et si épicé, qu'il est impossible qu'elles n'en soient point brûlées. Il y en avait plusieurs qui mangeaient des morceaux de terre sigillée. Je vous ai dit qu'elles ont une grande passion pour cette terre, qui leur cause ordinairement une opilation; l'estomac et le ventre leur enflent et deviennent durs comme une pierre, et elles sont jaunes comme des coings. J'ai voulu tâter de ce ragoût, tant estimé et si peu estimable; j'aimerais mieux manger du grès. Si on veut leur plaire, il faut leur donner de ces bucaros qu'elles nomment barros; et souvent leurs confesseurs ne leur imposent pas d'autre pénitence que d'être un jour sans en manger. On dit qu'elle a beaucoup de propriétés. Elle ne souffre point le poison, et elle guérit de plusieurs maladies. J'en ai une grande tasse qui tient une pinte, le vin n'y vaut rien, l'eau y est excellente. Il semble qu'elle bouille quand elle est dedans, au moins on la voit agitée et qui frissonne (je ne sais si cela se peut dire), mais quand on l'y laisse un peu de temps, la tasse se vide toute, tant cette terre est poreuse; elle sent fort bon[83]. On nous donna des eaux très-bien faites. L'on peut dire qu'il n'y a point de lieux où l'on boive plus frais. Ils ne se servent que de la neige, et tiennent qu'elle rafraîchit bien mieux que la glace. C'est la coutume ici, avant de prendre du chocolat, de boire de l'eau fort fraîche; on tient qu'il est malsain autrement.

Après que la collation fut finie, on apporta des flambeaux. Il entra un petit bonhomme tout blanc, qui était le gouverneur des pages. Il avait une grande chaîne d'or au col avec une médaille. C'était le présent qu'il eut aux noces du prince de Monteleon. Il mit un genou en terre au milieu de la galerie, et dit tout haut: Loué soit le Très-Saint Sacrement; à quoi tout le monde répondit: A jamais. On a cette coutume quand on apporte de la lumière. Ensuite vingt-quatre pages entrèrent deux à deux, et vinrent, les uns après les autres, mettre de même un genou en terre; ils portaient chacun deux grands flambeaux ou un belon, et quand ils les eurent posés sur les tables et sur les escaparates, ils se retirèrent avec la même cérémonie. Alors, toutes les dames se firent les unes aux autres une grande révérence, l'accompagnant d'un souhait, comme quand on éternue. Il faut vous dire que ces belons sont des lampes élevées sur une colonne d'argent, qui a son pied fort large. Il y a huit ou douze canaux à la lampe, quelquefois moins, par lesquels la mèche passe, de sorte que cela fait une clarté surprenante. Pour qu'elle soit encore plus grande, on y attache une plaque d'argent sur laquelle elle réfléchit. On n'est point incommodé de la fumée, et l'huile qu'on y brûle vaut l'huile de Provence que l'on mange en salade. J'ai trouvé cette mode fort jolie[84]. Lorsque tous les flambeaux eurent été posés dans la galerie où ils devaient être, la jeune princesse de Monteleon dit à ses femmes d'apporter ses habits de noces pour que je les visse. Elles allèrent querir trente corbeilles d'argent, aussi grandes et aussi profondes que celles que nous appelons des mannes, dans lesquelles on porte le couvert. Elles étaient si lourdes, qu'elles se mirent quatre à chacune. Il y avait dedans tout ce qui se peut voir de plus beau et de plus riche, selon la mode du pays. Entre autres, six justaucorps de brocart d'or et d'argent, faits en petites vestes pour s'habiller le matin, avec des boutons, les uns de diamants, les autres d'émeraudes, et ainsi chacun en avait six douzaines. Le linge et les dentelles n'étaient pas moins propres que tout le reste. Elle me montra ses pierreries, qui sont admirables, mais si mal mises en œuvre, que les plus gros diamants ne paraissaient pas tant qu'un de trente louis que l'on aurait mis en œuvre à Paris.

Je ne vous écrirai pas souvent, parce que je veux avoir toujours une provision de nouvelles à vous mander. C'est une récolte qu'on ne fait pas ici tout d'un coup. Pardonnez-moi la longueur de cette lettre, et le peu d'ordre que j'y ai gardé. Je vous dis les choses à mesure qu'elles me viennent dans l'esprit, et je les dis toutes fort mal; mais comme vous m'aimez, ma chère cousine, cela me rassure contre mes fautes.

De Madrid, ce 29 mars 1679.

NEUVIÈME LETTRE.

J'appréhende que vous ne soyez fâchée de ce que j'ai laissé passer un ordinaire sans vous écrire; mais, ma chère cousine, je voulais être informée de plusieurs choses dont je vais vous rendre compte.

Je vous parlerai d'abord des églises de Madrid. Je les trouve fort belles et très-propres. Les femmes de qualité n'y vont guère, parce qu'elles ont toutes des chapelles dans leurs maisons; mais il y a certains jours de l'année où elles ne manquent pas d'y aller. Ceux de la semaine sainte en sont; elles y font leurs stations et quelquefois elles vont s'y confesser.

L'église de Notre-Dame d'Atocha, c'est-à-dire Notre-Dame du Buisson, est fort belle. Elle est dans l'enceinte d'un vaste couvent, où il y a un grand nombre de religieux qui ne sortent presque jamais; c'est une de leurs observances. Leur vie est fort austère. L'on y vient en dévotion de toutes parts. Lorsque les rois d'Espagne ont quelque heureux événement, c'est le lieu où ils font chanter le Te Deum. Il y a une Vierge qui tient le petit Jésus. On la dit miraculeuse. Elle est noire; on l'habille souvent en veuve, mais aux grandes fêtes, elle est richement vêtue et si couverte de pierreries, qu'il ne se peut rien voir de plus magnifique. Elle a particulièrement un soleil autour de la tête, dont les rayons jettent un éclat admirable. Elle a toujours un grand chapelet dans sa main ou à sa ceinture. Cette chapelle est à côté de la nef de l'église, dans un lieu qui semblerait fort sombre, s'il n'y avait plus de cent grosses lampes d'or et d'argent toujours allumées. Le Roi y a son balcon avec une jalousie devant. L'on se sert dans toutes les églises de certains ronds de jonc fort propres, que l'on met sous ses genoux, et lorsqu'il arrive une personne de qualité ou une dame étrangère, le sacristain apporte un grand tapis devant elle, sur lequel il met un prie-Dieu et des carreaux, ou bien, il la fait entrer dans de petits cabinets tout peints et dorés, avec des vitres autour, où l'on est fort commodément. Il n'est pas de dimanche que l'autel ne soit éclairé de plus de cent cierges. Il est paré d'une prodigieuse quantité d'argenterie, et cela est ainsi dans toutes les églises de Madrid. L'on y fait des parterres de gazon ornés de fleurs; on les embellit de fontaines dont l'eau retombe dans des bassins, les uns d'argent, les autres de marbre ou de porphyre. L'on met autour un grand nombre de gros orangers aussi hauts que des hommes et qui sont dans de fort belles caisses. On y laisse aller des petits oiseaux qui font des manières de petits concerts. Cela est presque toute l'année, comme je viens de vous le représenter, et les églises ne sont jamais sans orangers et sans jasmins, qui les parfument bien plus agréablement que l'encens[85].

On voit dans la chapelle de Nuestra Señora de Alucinada, une Vierge que l'on dit que saint Jacques apporta de Jérusalem et qu'il cacha dans une tour, laquelle était dans l'enceinte de Madrid. Les Maures ayant assiégé la ville, les habitants se trouvèrent réduits à une grande famine: de sorte qu'ils délibéraient pour se rendre, lorsqu'on trouva cette tour pleine de blé. Une telle abondance ne pouvait qu'être l'effet d'un miracle; le peuple ravi prit courage, et se défendit si bien, que les Maures, fatigués de la longueur du siége, se retirèrent. On trouva ensuite l'image de la Vierge, et en reconnaissance on lui bâtit une chapelle où l'on peignit cette histoire à fresque sur les tours. L'autel, le balustre et toutes les lampes sont d'argent massif.

Les Minimes ont une église proche de là dans laquelle est la chapelle de Nuestra Señora de la Soledad, où l'on dit le salut tous les soirs. C'est un lieu de grande dévotion, j'entends pour les véritables dévots, car il y a bien des personnes qui s'y donnent rendez-vous.

La chapelle de Saint-Isidore passe toutes les autres en beauté. C'est le patron de Madrid, qui n'était qu'un pauvre laboureur. Les murailles de la chapelle sont tout incrustées de marbre de plusieurs couleurs, avec des colonnes de même, et des figures de quelques saints. Son tombeau est au milieu et quatre colonnes de porphyre soutiennent au-dessus une couronne de marbre qui représente des fleurs avec les couleurs qui leur sont naturelles. Rien ne peut être mieux travaillé, et l'on peut dire que l'art a surpassé la nature. Les figures des douze apôtres ornent au dehors le dôme de la chapelle.

J'ai vu à Saint-Sébastien (qui est à présent une paroisse) une chaise que la Reine mère a fait faire, pour porter le Saint-Sacrement aux malades quand il fait mauvais temps. Elle est de velours cramoisi en broderie d'or, couverte de chagrin et garnie de clous d'or. Le tour est orné de grandes glaces, et du milieu de son impériale il s'élève une manière de petit clocher rempli de plusieurs clochettes d'or. Quatre prêtres la portent, lorsque quelque personne de qualité est malade et demande à recevoir Notre-Seigneur. Il est suivi de tous les gens de la Cour. Plus de mille flambeaux de cire blanche éclairent, avec divers instruments, et l'on s'arrête dans les grandes places qui sont sur le chemin, pendant que le peuple, à genoux, reçoit la bénédiction et que les musiciens chantent et jouent de la harpe et de la guitare. C'est ordinairement le soir qu'on le porte ainsi avec beaucoup de cérémonie et de respect.

Lorsqu'on doit célébrer quelque fête dans une église, dès la veille l'on fiche de grandes perches en terre au haut desquelles sont des espèces de réchauds assez profonds, que l'on emplit de copeaux de bois avec du soufre et de l'huile. Cela brûle très-longtemps et rend une fort grande clarté. On forme des allées avec ces perches; c'est une sorte d'illumination très-agréable. L'on s'en sert aussi dans toutes les réjouissances publiques.

Les femmes qui vont à la messe, hors de chez elles, en entendent une douzaine et marquent tant de distractions, que l'on voit bien qu'elles sont occupées d'autre chose que de leurs prières. Elles portent des manchons qui ont plus d'une grande demi-aune de long. Ils sont de la plus belle martre zibeline que l'on puisse voir et valent jusqu'à quatre et cinq cents écus. Il faut qu'elles étendent leurs bras autant qu'elles peuvent pour mettre seulement le bout de leurs doigts à l'entrée de leurs manchons. Il me semble que je vous ai déjà dit qu'elles sont extrêmement petites, et ces manchons ne sont guère moins grands qu'elles. Elles portent toujours un éventail, et, soit l'hiver ou l'été, tant que la messe dure, elles s'éventent sans cesse. Elles sont assises, dans l'église, sur leurs jambes et prennent du tabac à tous moments, sans se barbouiller comme on fait d'ordinaire, car elles ont pour cela, aussi bien qu'en toute autre chose, des petites manières propres et adroites. Lorsqu'on lève Notre-Seigneur, les femmes et les hommes se donnent chacun une vingtaine de coups de poing dans la poitrine, ce qui fait un tel bruit que la première fois que je l'entendis, j'eus une grande frayeur, et je crus que l'on se battait.

Quant aux cavaliers (je veux parler de ceux qui sont galants de profession et qui portent un crêpe autour de leur chapeau), lorsque la messe était finie, ils allaient se ranger autour du bénitier; toutes les dames s'y rendaient, ils leur présentaient de l'eau bénite et leur disaient en même temps des douceurs. Elles y répondaient fort juste en peu de mots, car il faut convenir qu'elles disent précisément ce qu'il faut, et elles n'ont pas la peine de le chercher, leur esprit y fournit sur-le-champ. Mais M. le nonce a défendu, sous peine d'excommunication, que les hommes présentent de l'eau bénite aux femmes. On dit que cette défense est intervenue à la prière de quelques maris jaloux. Quoi qu'il en soit, on l'observe, et même elle porte que les cavaliers ne se donneront point d'eau bénite entre eux[86].

De quelque qualité que soient les Espagnoles, elles n'ont jamais de carreau dans l'église, et l'on ne leur porte point la robe. Pour nous, quand nous y entrons avec nos habits à la française, tout le monde s'assemble et nous environne; mais ce qui m'incommode fort, ce sont les femmes grosses qui sont beaucoup plus curieuses que les autres, et pour lesquelles on a ici les dernières complaisances, parce que l'on prétend que lorsqu'elles veulent quelque chose et qu'on leur refuse, il leur prend aussitôt un certain mal qui les fait accoucher d'un enfant mort. De sorte qu'elles sont en droit de tirailler, de déganter et de faire tourner les gens comme il leur plaît.

Les premiers jours que cela m'arriva, je n'y entendais point raillerie, et je leur parlai si sèchement qu'il y en eut qui se mirent à pleurer et qui n'osèrent y revenir. Mais il y en avait d'autres qui ne se rebutaient point; elles voulaient voir mes souliers, mes jarretières, ce que j'avais dans mes poches; et, sur ce que je ne le souffrais point, ma parente me dit que si le peuple voyait cela, il vous jetterait des pierres, et qu'il fallait que je les laissasse faire. Les filles qui me servent en sont encore plus tourmentées que moi. Je n'oserais vous dire jusqu'où va la curiosité de ces femmes grosses.

L'on m'a conté qu'un jeune homme de la Cour étant éperdument amoureux d'une fort belle dame que son mari gardait à vue, et ne pouvant trouver moyen de lui parler, se déguisa en femme grosse et fut chez elle. Il s'adressa au jaloux et lui dit qu'il avait l'antojo (c'est le terme) d'entretenir sa femme en particulier. Le mari, déçu par la figure, ne mit point en doute que ce ne fût une jeune femme grosse, et aussitôt il lui fit donner par son épouse une longue et très-agréable audience.

Quand il prend envie à ces femmes grosses de voir le Roi, elles le lui font dire, et il a la bonté de venir sur un grand balcon qui donne sur la cour du palais, et s'y tient autant qu'elles le veulent.

Il y a quelque temps qu'une Espagnole, nouvellement arrivée de Naples, fit prier le Roi qu'elle pût le voir, et quand elle l'eut assez regardé, transportée de son zèle, elle lui dit en joignant les mains: Je prie Dieu, Sire, qu'il vous fasse la grâce de devenir un jour Vice-Roi de Naples. L'on prétend que l'on fit jouer cette pièce pour informer le Roi que la magnificence du Vice-Roi d'alors, qui n'était pas aimé, passait de beaucoup la sienne. Il vient très-souvent des dames au logis que nous ne connaissons point, et auxquelles ma parente fait beaucoup d'honnêtetés, parce qu'elles sont grosses et qu'il ne faut pas les fâcher.

Grâces au ciel, le carême est passé, et bien que je n'aie fait maigre que la semaine sainte, ce temps-là m'a paru plus long que tout le carême n'aurait fait à Paris, parce qu'il n'y a point de beurre ici. Celui que l'on y trouve vient de plus de trente lieues, enveloppé comme des petites saucisses dans des vessies de cochon. Il est plein de vers et plus cher que celui de Vanvre. On peut se retrancher sur l'huile, car elle est excellente; mais tout le monde ne l'aime pas, et moi, par exemple; je n'en mange point sans m'en trouver fort mal.

Ajoutez à cela que le poisson est très-rare; il est impossible d'en avoir de frais qui vienne de la mer, car elle est éloignée de Madrid de plus de quatre-vingts lieues. Quelquefois on apporte des saumons dont on fait des pâtés qui se mangent à la faveur de l'épice et du safran. Il y a peu de poisson d'eau douce, et, l'on ne s'embarrasse guère de tout cela, puisque personne ne fait carême, ni maîtres, ni valets, à cause de la difficulté qu'il y a de trouver de quoi le faire. On prend la bulle chez M. le nonce; elle coûte quinze sous de notre monnaie[87]. Elle permet de manger du beurre et du fromage pendant le carême, et les issues les samedis de toute l'année. Je trouve assez singulier que l'on mange, ce jour-là, les pieds, la tête, les gésiers, et que l'on n'ose pas manger autre chose du même animal.

La boucherie est ouverte le carême comme le carnaval. C'est quelque chose de bien incommode que la manière dont on y vend la viande. Elle est enfermée chez le boucher, à qui on parle au travers d'une petite fenêtre; on lui demande la moitié d'un veau, et le reste à proportion; il ne daigne ni vous répondre, ni vous donner quoi que ce soit; vous vous retranchez à une longe de veau; il vous fait payer d'avance et puis vous donne, par sa lucarne, un gigot de mouton; vous le lui rendez, en disant que ce n'est point cela que vous voulez; il le reprend et vous donne à la place un aloyau de bœuf. On crie encore plus fort pour avoir la longe, il ne s'en émeut pas davantage, jette votre argent et vous ferme la fenêtre au nez. On s'impatiente, on va chez un autre qui en fait tout autant et quelquefois pis. De sorte que le meilleur est de leur demander la quantité de viande que l'on veut et de les laisser faire à leur tête. Cette viande fait mal au cœur, tant elle est maigre, sèche et noire; mais, telle qu'elle est, il en faut moins qu'en France pour faire une bonne soupe. Tout est si nourrissant ici, qu'un œuf vous profite plus qu'un pigeon ailleurs. Je crois que c'est un effet du climat.

Quant au vin, il ne me semble point bon. Ce n'est pas de ce pays-ci que l'on boit l'excellent vin d'Espagne. Il vient de l'Andalousie et des îles Canaries, encore faut-il qu'il passe la mer pour prendre cette force et cette douceur qui le rendent bon. A Madrid, il est assez fort et même un peu trop, mais il n'a point le goût agréable. Ajoutez à cela qu'on le met dans des peaux de bouc qui sont apprêtées, et il sent toujours la poix ou le brûlé. Je ne suis pas surprise que les hommes fassent si peu de débauche avec une telle liqueur. On en vend pour si peu d'argent que l'on en veut, pour un double ou pour deux; mais celui qui se débite ainsi aux pauvres gens devient encore plus mauvais, parce qu'on le laisse dans de grandes terrines de terre, tout le jour à l'air, et l'on en prend là pour ceux qui en veulent. Il s'aigrit et sent si fort, qu'en passant devant ces sortes de cabarets, l'odeur en fait mal à la tête.

Le carême ne change rien aux plaisirs; ils sont toujours si modérés, ou, du moins, ceux que l'on prend font si peu de bruit, qu'ils sont de toutes les saisons.

Personne ne se dispense, pendant la semaine sainte, d'aller en station; particulièrement depuis le mercredi jusqu'au vendredi. Il se passe, ces trois jours-là, des choses bien différentes entre les véritables pénitents, les amants et les hypocrites. Il y a des dames qui ne manquent point d'aller, sous prétexte de dévotion, en de certaines églises où elles savent, depuis un an entier, que celui qu'elles aiment se trouvera; et, bien qu'elles soient accompagnées d'un grand nombre de dueñas, comme la presse est toujours grande, l'amour leur donne tant d'adresse, qu'elles se dérobent en dépit des argus et vont dans une maison prochaine, qu'elles connaissent à quelque enseigne et qui est louée exprès sans servir à personne que dans ce seul moment. Elles retournent ensuite à la même église où elles trouvent leurs femmes occupées à les chercher. Elles les querellent de leur peu de soin pour les suivre; et le mari, qui a gardé pendant toute l'année sa chère épouse, la perd dans le temps où elle lui devrait être la plus fidèle. La grande contrainte où elles vivent leur inspire le désir de s'affranchir, et leur esprit, soutenu de beaucoup de tendresse, leur donne le moyen de l'exécuter[88].

C'est une chose bien désagréable de voir les disciplinants. Le premier que je rencontrai pensa me faire évanouir. Je ne m'attendais point à ce beau spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car, enfin, figurez-vous un homme qui s'approche si près qu'il vous couvre toute de son sang: c'est là un de leurs tours de galanterie. Il y a des règles pour se donner la discipline de bonne grâce, et les maîtres en enseignent l'art comme on montre à danser et à faire des armes. Ils ont une espèce de jupe de toile de batiste fort fine qui descend jusque sur le soulier; elle est plissée à petits plis et si prodigieusement ample qu'ils y emploient jusqu'à cinquante aunes de toile. Ils portent sur la tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de même; il est couvert de toile de Hollande; il tombe de ce bonnet un grand morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps; il y a deux petits trous par lesquels ils voient; ils ont derrière leur camisole deux grands trous sur leurs épaules; ils portent des gants et des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de la camisole et qui pendent sans être noués. Ils en mettent aussi un à leur discipline; c'est d'ordinaire leur maîtresse qui les honore de cette faveur. Il faut, pour s'attirer l'admiration publique, ne point gesticuler des bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la main; que les coups se donnent sans précipitation, et le sang qui en sort ne doit point gâter leurs habits. Ils se font des écorchures effroyables sur les épaules, d'où coulent deux ruisseaux de sang; ils marchent à pas comptés dans les rues; ils vont devant les fenêtres de leurs maîtresses où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La dame regarde cette jolie scène au travers des jalousies de sa chambre, et, par quelque signe, elle l'encourage à s'écorcher tout vif, et elle lui fait comprendre le gré qu'elle lui sait de cette sotte galanterie. Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une certaine manière qui fait ruisseler le sang sur elle. C'est là une fort grande honnêteté, et la dame reconnaissante les en remercie. Quand ils ont commencé de se donner la discipline, ils sont obligés, pour la conservation de leur santé, de la prendre tous les ans, et, s'ils y manquent, ils tombent malades. Ils ont aussi de petites aiguilles dans des éponges, et ils s'en piquent les épaules et les côtés avec autant d'acharnement que s'ils ne se faisaient point de mal[89]. Mais voici bien autre chose: c'est que le soir, les personnes de la Cour vont aussi faire cette promenade. Ce sont, d'ordinaire, de jeunes fous qui font avertir tous leurs amis du dessein qu'ils ont. Aussitôt on va les trouver, fort bien armés. Le marquis de Villahermosa[90] en a été cette année, et le duc de Vejar a été l'autre. Ce duc sortit de la maison sur les neuf heures du soir; il avait cent flambeaux de cire blanche que l'on portait deux à deux devant lui. Il était précédé de soixante de ses amis, et suivi de cent autres qui avaient tous leurs pages et leurs laquais. Cela faisait une fort belle procession. On sait quand il doit y avoir des gens de cette qualité. Toutes les dames sont aux fenêtres avec des tapis sur des balcons et des flambeaux attachés aux côtés, pour mieux voir et pour être mieux vues. Le chevalier de la discipline passe avec son escorte et salue la bonne compagnie; mais, ce qui fait souvent le fracas, c'est que l'autre disciplinant qui se pique de bravoure et de bon air, passe par la même rue avec grand monde. Cela est arrivé de cette manière à ceux que je viens de vous nommer. Chacun d'eux voulut avoir le haut du pavé, et aucun ne le voulut céder. Les valets qui tenaient les flambeaux se les portèrent au visage et se grillèrent la barbe et les cheveux. Les amis de l'un tirèrent l'épée contre les amis de l'autre. Nos deux héros qui n'avaient point d'autres armes que cet instrument de pénitence, se cherchèrent; et s'étant trouvés, ils commencèrent entre eux un combat singulier. Après avoir usé leurs disciplines sur les oreilles l'un de l'autre, et couvert la terre de petits bouts de corde dont elles étaient faites, ils s'entre-donnèrent des coups de poing comme auraient pu faire deux crocheteurs. Cependant il n'y a pas toujours de quoi rire à cette momerie-là, car l'on s'y bat fort bien, l'on s'y blesse, l'on s'y tue, et les anciennes inimitiés trouvent lieu de se renouveler et de se satisfaire. Enfin le duc de Vejar céda au marquis de Villahermosa. On ramassa les disciplines rompues que l'on raccommoda comme on put; le bonnet qui était tombé dans le ruisseau fut décrotté et remis sur la tête du pénitent; on emporta les blessés chez eux. La procession commença de marcher plus gravement que jamais et parcourut la moitié de la ville.

Le duc avait bien envie le lendemain de reprendre sa revanche, mais le Roi lui envoya défendre, ainsi qu'au marquis, de sortir de leurs maisons. Pour revenir à ce que l'on fait dans ces occasions, vous saurez que lorsque ces grands serviteurs de Dieu sont de retour chez eux, il y a un repas magnifique préparé avec toutes sortes de viandes; vous remarquerez que c'est un des derniers jours de la semaine sainte. Mais après une si bonne œuvre, ils croient qu'il leur est permis de faire un peu de mal. D'abord, le pénitent se fait frotter fort longtemps les épaules avec des éponges trempées dans du sel et du vinaigre, de peur qu'il n'y reste du sang meurtri; ensuite il se met à table avec ses amis et reçoit d'eux les louanges et les applaudissements qu'il croit avoir bien mérités. Chacun lui dit, à son tour, que de mémoire d'homme on n'a vu prendre la discipline de si bonne grâce. On exagère toutes les actions qu'il a faites; et surtout le bonheur de la dame pour laquelle il a fait cette galanterie. La nuit entière s'écoule en ces sortes de contes, et quelquefois celui qui s'est si bien étrillé en est tellement malade, que le jour de Pâques il ne peut pas aller à la messe. Ne croyez pas, au moins, que je m'avise d'embellir l'histoire pour vous réjouir. Tout cela est vrai à la lettre et je ne vous mande rien que vous ne puissiez vérifier par toutes les personnes qui ont été à Madrid.

Mais il y a de véritables pénitents qui font une extrême peine à voir. Ils sont vêtus tout de même que ceux qui se disciplinent, excepté qu'ils sont nus depuis les épaules jusqu'à la ceinture et qu'une natte étroite les emmaillotte et les serre à tel point, que ce qu'on voit de leur peau est tout bleu et tout meurtri, leurs bras sont entortillés dans la même natte et tout étendus. Ils portent jusqu'à sept épées passées dans leur dos et dans leurs bras[91]. Ces épées leur font des blessures dès qu'ils se remuent trop fort ou qu'ils viennent à tomber, ce qui leur arrive souvent, car ils vont nu-pieds, et le pavé est si pointu que l'on ne peut se soutenir dessus sans se couper les pieds. Il y en a d'autres qui, au lieu de ces épées, portent des croix si pesantes qu'ils en sont accablés. Ne pensez pas que ce soit des personnes du commun, il y en a de la première qualité. Ils, sont obligés de se faire accompagner par plusieurs de leurs domestiques qui sont déguisés et dont le visage est couvert, de peur qu'on ne les reconnaisse. Ces gens portent du vin, du vinaigre et d'autres choses pour en donner, de temps en temps, à leur maître, qui tombe bien souvent comme mort de la peine et de la fatigue qu'il souffre. Ce sont, d'ordinaire, les confesseurs qui enjoignent ces pénitences, et l'on tient qu'elles sont si rudes que celui qui les fait ne passe point l'année. M. le nonce m'a dit qu'il avait fait défense à tous les confesseurs de les ordonner. Cependant j'en ai vu plusieurs; apparemment cela venait de leur propre dévotion.

Depuis les premiers jours de la semaine sainte jusqu'à la Quasimodo, on ne peut sortir sans trouver un nombre infini de pénitents de toutes les sortes, et le vendredi saint, ils se rendent tous à la procession. Il n'y en a qu'une générale dans la ville, composée de toutes les paroisses et de tous les religieux. Ce jour-là, les dames sont plus parées qu'à celui de leurs noces. Elles se mettent sur leurs balcons, qui sont ornés de riches tapis et de beaux carreaux; elles sont quelquefois cent dans une seule maison. La procession se fait sur les quatre heures du soir, et à huit, elle n'est pas finie, car je ne vous puis dire la quantité innombrable de monde que j'y ai vu, à compter depuis le Roi, Don Juan, les cardinaux, les ambassadeurs, les grands, les courtisans et toutes les personnes de la Cour et de la ville. Chacun tient un cierge, et chacun a ses domestiques en très-grand nombre, qui portent des torches ou des flambeaux. On voit à cette procession toutes les bannières et les croix couvertes de crêpe. Il y a un très-grand nombre de tambours qui en sont couverts de même et qui battent comme à la mort d'un général. Les trompettes sonnent des airs tristes. La garde du Roi, composée de quatre compagnies de différentes nations, savoir: de Bourguignons, d'Espagnols, d'Allemands et de la Lancilla, porte ses armes couvertes de deuil, et les traîne par terre. Il y a de certaines machines qui sont élevées sur des théâtres, et qui représentent les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur. Les figures sont de grandeur naturelle, très-mal faites et très-mal habillées. Il y en a de si pesantes, qu'il faut cent hommes pour les porter, et il en passe un nombre surprenant, car chaque paroisse a les siennes. Je remarquai la Sainte Vierge qui fuyait en Égypte. Elle était montée sur un âne très-bien caparaçonné. La housse était toute brodée de belles perles; la machine était grande et fort lourde[92].

L'on appréhende ici qu'on ne manque quelquefois à faire ses dévotions à Pâques; c'est pourquoi un prêtre de chaque paroisse va dans les maisons savoir du maître combien il y a de communiants chez lui. Lorsqu'il en est informé, il l'écrit sur son registre. Quand on a communié, l'on vous donne un billet qui en fait foi. A la Quasimodo, on va dans toutes les maisons querir les billets que l'on doit avoir, suivant le premier mémoire, et si l'on ne peut les fournir, on fait une exacte perquisition de celui ou de celle qui n'a pas communié. En ce temps-là, les pauvres qui sont malades mettent un tapis à leurs portes et on leur apporte la communion avec une procession fort belle et fort dévote.

Depuis que je suis à Madrid, je n'ai guère vu d'enterrements magnifiques, excepté celui d'une fille du duc de Medina-Celi. Son cercueil était d'un bois rare des Indes, mis dans un sac de velours bleu, croisé de bandes d'argent, et les glands de même attachaient le sac par les deux bouts, comme une valise faite d'étoffe. Le cercueil était dans un chariot couvert de velours blanc, avec des festons et des couronnes de fleurs artificielles tout autour. On la portait ainsi à Medina-Celi, ville capitale du duché de ce nom.

Ordinairement, on habille les morts des habits de quelque ordre religieux, et on les porte le visage découvert jusque dans l'église où ils doivent être inhumés. Si ce sont des femmes, on leur met l'habit de carmélite. Cet ordre est en grande vénération ici; les princesses du sang s'y retirent. Les Reines même, lorsqu'elles deviennent veuves, sont obligées d'y passer le reste de leur vie, à moins que le Roi en ait ordonné autrement avant sa mort, comme fit Philippe IV en faveur de la Reine Marie-Anne d'Autriche, sa femme. Et à l'égard d'une Reine répudiée, il faut aussi qu'elle se mette en religion, car, répudiées ou non, elles n'ont pas la liberté de se remarier.

Les Rois d'Espagne se tiennent si fort au-dessus des autres rois, qu'ils ne veulent pas qu'une princesse qui a été leur épouse le devienne jamais d'un autre, en eût-elle la plus grande passion du monde.

Don Juan a une fille naturelle, religieuse carmélite de Madrid. Elle est d'une beauté admirable, et l'on dit qu'elle n'avait aucune envie de prendre le voile; mais c'était sa destinée, et c'est celle de bien d'autres de sa qualité qui n'en sont guère plus contentes qu'elle.

On les nomme les Descalzas Reales, ce qui veut dire les demoiselles royales. Cela s'étend même jusqu'aux maîtresses du Roi, soit qu'elles soient filles ou veuves. Quand il cesse de les aimer, il faut qu'elles se fassent religieuses.

J'ai vu quelques-unes des œuvres de sainte Thérèse, écrites de sa propre main; son caractère est lisible, grand et médiocrement beau. Doña Béatrix Carillo, qui est sa petite-nièce, les garde fort précieusement. C'est elle qui me les a montrées. Ce sont des lettres dont on a fait un recueil; je ne crois pas qu'on les ait jamais imprimées. Elles sont parfaitement belles, et on voit dans toutes un certain air de gaieté et de douceur qui marque beaucoup le caractère de cette grande sainte.

Pendant le Carême et même dans les autres temps, on trouve des prédicateurs à chaque coin de rue, qui font là des sermons fort mal étudiés et qui font aussi fort peu de fruit; mais, du moins, ils contentent et leur zèle et leur désir de prêcher. Leurs plus fidèles auditeurs sont les aveugles, qui tiennent lieu ici de nos chanteurs du Pont-Neuf. Chacun d'eux, conduit par un petit chien, qui les mène fort bien, va chantant des romances et des jacara (ce sont de vieilles histoires, ou des événements modernes que le peuple est bien aise de savoir); ils ont un petit tambour et une flûte dont ils jouent. Ils disent souvent la chanson du Roi François Ier: Quand le Roi partit de France, à malheur il en partit..... Vous la savez assurément, ma chère cousine, car qui ne la sait pas? Cette chanson est chantée en fort mauvais français par des gens qui n'en entendent pas un seul mot; tout ce qu'ils en savent, c'est que le Roi fut pris par les Espagnols, et, comme cette prise est fort à leur gloire, ils en veulent faire passer le souvenir à leurs enfants.

Il y a une fleur de lis toute dorée sur le haut de la chambre où ce Roi était prisonnier, et je ne dois pas oublier de vous dire que la prison est un des plus beaux bâtiments de Madrid; les fenêtres en sont aussi larges que celles des autres maisons. A la vérité, il y a des barreaux de fer, mais ils sont tous dorés et d'une distance assez éloignée pour ne pas faire soupçonner qu'on les a mis là pour empêcher qu'on ne se sauve[93]. Je demeurai surprise de la propreté apparente d'un lieu si désagréable en effet, et je pensai que l'on voulait démentir en Espagne le proverbe français qui dit: «Qu'il n'y a pas de belles prisons, ni de laides amours.» Pardonnez-moi ce proverbe, je ne les aime pas assez pour vous en étourdir souvent.

Tous les meubles que l'on voit ici sont extrêmement beaux, mais ils ne sont pas faits si proprement que les nôtres, et il s'en faut du tout qu'ils ne soient si bien entendus. Ils consistent en tapisseries, cabinets, peintures, miroirs et argenteries. Les vice-rois de Naples et les gouverneurs de Milan ont rapporté d'Italie de très-excellents tableaux; les gouverneurs des Pays-Bas ont eu des tapisseries admirables; les vice-rois de Sicile et de Sardaigne des broderies et des statues; ceux des Indes des pierreries et de la vaisselle d'or et d'argent. Ainsi, chacun revenant de temps en temps chargé des richesses d'un royaume, ils ne peuvent pas manquer d'avoir enrichi cette ville de quantité de choses précieuses.

On change de meubles plusieurs fois l'année. Les lits d'hiver sont de velours chamarrés de gros galons d'or; mais ils sont si bas et les pentes si hautes, que l'on est comme enseveli dedans. On n'a l'été ni rideau, ni quoi que ce soit autour de son lit; cela est de fort méchante grâce. L'on y met quelquefois de la gaze de couleur pour garantir des moucherons.

On passe l'hiver dans les appartements hauts, et l'on monte quelquefois jusqu'au quatrième étage, selon le froid qu'il fait, pour s'en garantir. On occupe à présent les appartements d'été qui sont bas et fort incommodes. Toutes les maisons ont beaucoup de plain-pied, on traverse douze ou quinze salles ou chambres tout de suite. Ceux qui sont les moins bien logés en ont six ou sept. Les pièces sont d'ordinaire plus longues que larges; les plafonds ne sont ni peints ni dorés, ils sont de plâtre et tout unis, mais d'une blancheur à éblouir, car tous les ans on les gratte et on les reblanchit aussi bien que les murailles, qui semblent être de marbre, tant elles sont polies. Le carreau des appartements d'été est fait d'une certaine matière qui, après que l'on a jeté dessus dix seaux d'eau, sèche au bout d'une demi-heure et laisse une fraîcheur agréable, de sorte que le matin on arrose tout, et peu après on étend des tapis d'un jonc fort fin, mêlé de différentes couleurs, qui couvrent le pavé. L'appartement est tapissé de ce même jonc, de la hauteur d'une aune, pour empêcher que la fraîcheur des murailles n'incommode ceux qui s'y appuient. Il y a au-dessus de ce jonc des tableaux et des miroirs. Les carreaux de brocart d'or et d'argent sont placés sur les tapis avec des tables et des cabinets très-beaux, et d'espace en espace, des caisses d'argent remplies d'orangers et de jasmins. L'on met des paillassons aux fenêtres, qui garantissent du soleil, et l'on se promène sur le soir dans les jardins. Il y a plusieurs maisons qui en ont de fort beaux où l'on trouve des grottes et des fontaines en grande quantité, car les eaux sont ici en abondance et fort bonnes. On compte dans le nombre de ces belles maisons celles du duc d'Ossone, de l'amirante de Castille, de la comtesse d'Oñate et du connétable de Castille. Mais j'ai tort de vouloir vous les spécifier, car il est constant qu'il y en a une quantité considérable[94].

Au reste, il me semble qu'après toutes les précautions que je vois prendre, la chaleur, quelque excessive qu'elle soit, ne peut incommoder, nous le verrons. Ne pensez pas, s'il vous plaît, qu'il n'y ait que les grands seigneurs qui occupent des appartements bas, chacun veut avoir le sien, à la vérité selon son pouvoir; mais ne fût-ce qu'une petite cave, ils y demeurent de bon cœur.

Il y a peu de menu peuple dans Madrid, et l'on n'y voit guère que des personnes de qualité. Si l'on en excepte sept ou huit rues pleines de marchands, vous ne trouvez aucune boutique dans cette ville, si ce ne sont celles où se vendent les confitures et les liqueurs, les eaux glacées et la pâtisserie.

Je ne veux pas omettre de vous dire que mille gens ont des dais ici; car, sans compter les princes et les ducs, les titrés (qui sont en grand nombre) en ont aussi. Les titrés sont ce qu'on appelle les grands d'Espagne: les vrais marquis, les vrais comtes. S'il y a trente chambres de plain-pied chez eux, vous y trouverez trente dais. Ma parente en a vingt chez elle. Le Roi l'a faite marquise de Castille. Vous ne sauriez croire, comme je tiens bien ma gravité sous un dais, particulièrement quand on m'apporte mon chocolat; car trois ou quatre pages vêtus de noir, comme de vrais notaires, me servent à genoux. C'est une coutume à laquelle j'ai peine à m'accoutumer, parce qu'il me semble que ce respect ne devrait être rendu qu'à Dieu. Mais cela est tellement d'usage ici, que si un apprenti savetier présentait une savate à son maître, il mettrait un genou en terre. Cette qualité de titulos donne beaucoup de priviléges, dont je vous ai déjà parlé, et particulièrement celui d'avoir un dais. On ne met point de balustres autour du lit.

Je vous l'ai déjà dit, ma chère cousine, il s'en faut beaucoup que nous ne soyons si bien meublés en France que les personnes de qualité le sont ici, principalement en vaisselle d'argent. C'est une différence si notable, qu'on ne la croirait pas si on ne la voyait. L'on ne se sert point de vaisselle d'étain, celle d'argent ou de terre sont les seules qui soient en usage; et vous saurez que les assiettes ici ne sont guère moins pesantes que les plats en France; car tout est d'une pesanteur surprenante.

Le duc d'Albuquerque est mort il y a déjà quelque temps. On m'a dit qu'on avait employé six semaines à écrire sa vaisselle d'or et d'argent et à la peser; pendant ce temps, on y passait chaque jour deux heures entières; cela ne se faisait qu'à gros frais. Il y avait, entre autres choses, quatorze cents douzaines d'assiettes, cinquante grands plats et sept cents petits. Tout le reste à proportion, et quarante échelles d'argent pour monter jusqu'au haut de son buffet, qui était par gradins comme un autel, placé dans une grande salle. Quand on me dit cette opulence d'un particulier, je crus qu'on se moquait de moi; j'en demandai la confirmation à Don Antoine de Tolède, fils du duc d'Albe, qui était au logis. Il m'assura que c'était la vérité, et que son frère, qui ne s'estimait pas riche en vaisselle d'argent, avait six cents douzaines d'assiettes d'argent et huit cents plats. C'est une chose qui ne leur est guère nécessaire pour les grands repas qu'ils font, à moins que l'on ne soit aux mariages où tout est fort magnifique. Mais ce qui cause cette abondance de vaisselle, c'est qu'on l'apporte toute faite des Indes, et qu'elle ne paye point de droits au Roi. Il est vrai qu'elle n'est guère mieux faite que les pièces de quatre pistoles, que l'on frappe dans les galions, en revenant de ce pays-là[95].

C'est une chose digne de compassion que le mauvais ménage des grands seigneurs. Il y en a beaucoup qui ne veulent point aller dans leurs États (c'est ainsi qu'ils nomment leurs terres, leurs villes et leurs châteaux). Ils passent leur vie à Madrid, et se rapportent de tout à un intendant qui leur fait croire ce qu'il juge le plus à propos pour son profit. Ils ne daignent pas seulement s'informer s'il dit vrai ou s'il ment; cela serait trop exact et, par conséquent, au-dessous d'eux. Voilà déjà une faute bien considérable; cette profusion de vaisselle pour mettre deux œufs et un pigeon en est une autre.

Mais ce n'est pas seulement sur ces choses-là qu'ils manquent, c'est aussi sur la dépense journalière de leur maison. On ne sait ce que c'est que de faire des provisions de quoi que ce puisse être. On va querir chaque jour ce qu'il faut, et le tout à crédit, chez le boulanger, le rôtisseur, le boucher, et ainsi des autres. On ignore même ce qu'ils écrivent sur leurs livres; et ce qu'ils donnent, ils le mettent au prix qu'ils veulent; cela n'est ni examiné, ni contrarié. Il y a souvent cinquante chevaux dans une écurie qui n'ont ni paille, ni avoine; ils périssent de faim. Et lorsque le maître est couché, s'il se trouvait mal la nuit, on y serait bien empêché, car il ne reste chez lui ni vin, ni eau, ni pain, ni viande, ni charbon, ni bougie; en un mot, rien du tout, parce que encore on ne prend les choses si justes qu'il n'en demeure. Les domestiques ont la coutume d'emporter ces choses chez eux, et le lendemain on recommence la même provision.

On ne tient pas une meilleure conduite avec les marchands. Un homme ou une femme de qualité aimerait mieux mourir que de marchander une étoffe, des dentelles ou des bijoux, ni de reprendre le reste d'une pièce d'or; ils le donnent encore au marchand pour la peine de leur avoir vendu dix pistoles ce qui n'en vaut pas cinq. S'ils ont un prix raisonnable, c'est que celui qui leur vend a la conscience assez bonne pour ne se prévaloir pas de leur facilité à donner tout ce qu'on leur demande, et comme ils ont crédit des dix années de suite, sans penser à payer, ils se trouvent à la fin accablés de leurs dettes.

Il est fort rare qu'ils s'embarquent dans de longs procès, et qu'ils laissent décréter leurs biens; ils s'exécutent eux-mêmes. Ils assemblent leurs créanciers, et ils leur donnent une certaine quantité de terres, dont ils jouissent pendant un temps. Quelquefois ils cèdent tout, et gardent une pension viagère, qui ne peut être arrêtée par les créanciers qui pourraient dans la suite leur prêter quelque chose. Mais afin qu'ils n'y soient pas trompés, on affiche les conventions du seigneur et de ses créanciers.

Tout le papier de chicane est marqué et coûte plus que le commun. Il y a un certain temps où l'on fait la distribution des procès. On les instruit à Madrid, et l'on n'y en juge guère. On met toutes les pièces d'une partie dans un sac; celles de l'autre dans un autre; l'instruction dans un troisième. Et quand le temps de distribuer un procès est venu, on les envoie aux parlements éloignés, de manière qu'on est bien souvent jugé sans en savoir rien. On écrit sur un registre où le procès a été envoyé, et on le tient fort secret. Quand l'arrêt est prononcé, on le renvoie à Madrid, et on le signifie aux parties. Cela épargne bien des peines et des sollicitations, qui devraient être toujours défendues. Quant aux affaires que l'on a ici, elles sont d'une longueur mortelle, soit à la cour, soit à la ville, et ruinent en peu de temps. Les praticiens espagnols sont grands fripons de leur métier.

Il y a plusieurs conseils différents, tous composés de personnes de qualité, et la plupart sont conseillers d'épée. Le premier est le conseil d'État, les autres s'appellent conseil suprême de guerre, conseil royal de Castille, alcaldes de cour, conseil de la Sainte-Inquisition, conseil des ordres, conseil sacré suprême et royal d'Aragon, conseil royal des Indes, conseil de la chambre de Castille, conseil d'Italie, conseil des Finances, conseil de la Croisade, conseil de Flandre, chambres pour le droit des maisons, chambres pour les bois de Sa Majesté, chambre des millions.

On a si peu d'économie ici, que lorsqu'un père meurt et qu'il laisse de l'argent comptant et des pupilles, l'on enferme l'argent dans un bon coffre sans le faire profiter. Par exemple, le duc de Frias, dont la veuve est remariée au connétable de Castille[96], a laissé trois filles, et six cent mille écus comptants. On les a mis dans trois coffres, avec le nom de chacune des petites filles. L'aînée n'avait pas sept ans; elle est mariée à présent, en Flandre, au comte de Ligne. Les tuteurs ont toujours gardé les clefs de ces coffres, et n'ont ouvert celui de l'aînée que pour en compter l'argent à son mari. Voyez quelle perte d'intérêts; mais ils disent que ce serait bien pis s'ils venaient à perdre le principal; qu'on croit quelquefois l'avoir bien placé, et qu'il l'est fort mal; qu'une banqueroute fait tout perdre, et qu'ainsi il vaut mieux ne rien gagner que de hasarder le bien des pupilles.

Il est temps que je finisse, ma chère cousine, je craindrais de vous fatiguer par une plus longue lettre. Je vous supplie de faire rendre toutes celles que je vous envoie et de me pardonner la liberté que je prends. Adieu, je vous embrasse et je vous aime toujours de tout mon cœur.

A Madrid, ce 17 avril 1679.

DIXIÈME LETTRE.

Vous m'avez fait un grand plaisir de m'apprendre que vous recevez toutes mes lettres, car j'étais en peine des deux dernières. Et puisque vous le voulez, ma chère cousine, je continuerai de vous informer de tout ce qui se passe ici et de tout ce que j'y vois.

Le palais royal est situé sur une éminence dont la pente va jusqu'aux bords de la rivière nommée Mançanarez. Ses vues s'étendent sur la campagne qui, en ce lieu-là, est assez agréable. L'on y va par la Calle Mayor, c'est-à-dire par la Grand'Rue. En effet, elle est fort longue et fort large. Plusieurs maisons considérables en augmentent la beauté. Une place spacieuse est devant le palais. Les personnes, de quelque qualité qu'elles soient, n'entrent point en carrosse dans la cour. On arrête sous la grande voûte de la porte, à moins qu'on y fasse des feux de joie ou quelque course de masques, car alors les carrosses y entrent. Un fort petit nombre de hallebardiers se tiennent à la porte. Lorsque je demandai pourquoi un si grand Roi avait si peu de monde à le garder: Comment, Madame, me dit un Espagnol, ne sommes-nous pas tous ses gardes? Il règne trop bien dans le cœur de ses sujets pour en devoir rien craindre, et pour s'en défier. Le palais est à l'extrémité de la ville, vers le midi. Il est bâti de pierres fort blanches. Deux pavillons de briques terminent la façade; le reste n'est point régulier. Il y a derrière deux cours carrées, bâties chacune des quatre côtés. La première est ornée de deux grandes terrasses qui règnent tout du long. Elles sont élevées sur de hautes arcades; des balustres de marbre bordent ces terrasses, et des bustes de la même matière ornent la balustrade. Ce que j'y ai trouvé d'assez singulier, c'est que les statues des femmes ont du rouge aux joues et aux épaules. On entre par de beaux portiques qui conduisent au degré, lequel est extrêmement large. On trouve des appartements remplis d'excellents tableaux, de tapisseries admirables, de statues très-rares, de meubles magnifiques, en un mot de toutes les choses qui conviennent à un palais royal[97]. Mais il y a plusieurs chambres qui sont obscures. J'en ai vu qui ne reçoivent de jour que par la porte, et auxquelles l'on n'a pas fait de fenêtres. Celles qui en ont ne sont guère plus claires, parce que les ouvertures sont fort petites. Ils disent que les chaleurs sont si grandes, qu'il faut éviter, tant que l'on peut, de laisser entrer le soleil. Il est encore vrai que le verre est rare et fort cher, de sorte qu'à l'égard des autres maisons, il y a beaucoup de fenêtres sans vitres, et lorsqu'on vient à parler d'une maison où il ne manque rien, l'on dit: En un mot, elle est vitrée. Ce défaut de vitre ne paraît point au dehors à cause des jalousies. Le palais est orné de plusieurs balcons dorés qui font un très-bel effet. Tous les conseils s'y tiennent, et lorsque le Roi y veut aller, il passe par des galeries et des corridors sans être aperçu[98]. Il y a bien du monde persuadé que le château de Madrid, que François Ier fit bâtir proche du bois de Boulogne, a été pris sur le modèle du palais du Roi d'Espagne; mais c'est une erreur, rien n'est moins ressemblant. Les jardins ne répondent pas à la dignité de ce lieu. Ils ne sont ni aussi étendus ni aussi bien cultivés qu'ils devraient être. Le terrain, comme je l'ai marqué, s'étend jusqu'au bord du Mançanarez. Tout est enclos de murailles, et si ces jardins ont quelque beauté, elle vient toute de la nature. On travaille avec application à mettre l'appartement de la jeune Reine en état de la recevoir. Tous ses officiers ont été nommés, et le Roi l'attend avec la dernière impatience.

Le Buen-Retiro est une maison royale à l'une des portes de la ville. Le comte-duc y fit faire d'abord une petite maison qu'il nomma Galinera, pour mettre des poules fort rares qu'on lui avait données, et comme il allait les voir assez souvent, la situation de ce lieu, qui est sur le penchant d'une colline et dont la vue est très-agréable, l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre gros corps de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au milieu un parterre rempli de fleurs et une fontaine dont la statue, qui jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les contre-allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce bâtiment a le défaut d'être trop bas. Les appartements en sont vastes, magnifiques et embellis de bonne peinture. Tout y brille d'or et de couleurs vives dont les plafonds et les lambris sont ornés[99]. Je remarquai dans une grande galerie l'entrée de la Reine Élisabeth, mère de la feue Reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au cou et un guard-infant. Elle a un petit chapeau garni de pierreries avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture et de dorure. L'on peut être quinze dans chaque loge sans s'incommoder. Elles ont toutes des jalousies, et celle où se met le Roi est fort dorée. Il n'y a ni orchestre ni amphithéâtre; on s'assoit dans le parterre sur des bancs. On voit, au bord de la terrasse, la statue de Philippe II, sur un cheval de bronze. Cette pièce est d'un prix considérable. Les curieux se font un plaisir de dessiner le cheval. Le parc a plus d'une grande lieue de tour. On y trouve plusieurs pavillons détachés fort jolis et dans lesquels il y a assez de logement. Ce n'a pas été sans beaucoup de frais, que l'on a fait venir des sources d'eau vive dans un canal et dans un carré d'eau sur lequel le Roi a de petites gondoles peintes et dorées. Il y va pendant les grandes chaleurs de l'été, parce que les fontaines, les arbres et les prairies rendent cet endroit plus frais et plus agréable que les autres. Il y a des grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la campagne et qui plaît infiniment.

La Casa del Campo sert de ménagerie. Elle n'est pas grande, mais sa situation est belle, étant au bord du Mançanarez. Les arbres y sont fort hauts, et fournissent de l'ombre en tout temps. Je parle des arbres de ce pays-ci, parce que l'on n'y en trouve que très-peu. Il y a de l'eau en divers endroits, particulièrement un étang qui est entouré de grands chênes. La statue de Philippe IV est dans le jardin. Ce lieu est un peu négligé. J'y ai vu des lions, des ours, des tigres et d'autres animaux féroces, lesquels vivent longtemps en Espagne, parce que le climat n'est guère différent de celui d'où ils viennent. Bien des gens y vont rêver, et les dames choisissent ordinairement cet endroit pour s'y promener, parce qu'il est moins fréquenté que les autres. Mais j'en reviens au Mançanarez. C'est une rivière qui n'entre point dans la ville. En de certains temps, ce n'est ni une rivière ni un ruisseau, quoiqu'elle devienne quelquefois si grosse et si rapide, qu'elle entraîne tout ce qu'elle trouve sur son passage. Pendant l'été, on s'y promène en carrosse. Les eaux en sont tellement basses dans cette saison, qu'à peine pourrait-on s'y mouiller le pied, et cependant en hiver elle inonde tout d'un coup les campagnes voisines[100]. Cela tient de ce que les neiges qui couvrent les montagnes, venant à se fondre, les torrents d'eau entrent avec abondance dans le Mançanarez. Philippe II fit bâtir un pont dessus, que l'on nomme le pont de Ségovie. Il est superbe, et pour le moins aussi beau que le Pont-Neuf, qui traverse la Seine à Paris. Quand les étrangers le voient, ils s'éclatent de rire. Ils trouvent qu'il est ridicule d'avoir fait un tel pont dans un lieu où il n'y a point d'eau. Il y en eut un qui dit plaisamment là-dessus, qu'il conseillerait de vendre le pont pour acheter de l'eau.

La Floride est une maison très-agréable et dont les jardins plaisent infiniment. Des statues d'Italie, et de la main des meilleurs maîtres, y sont en grand nombre. Les eaux y font un doux murmure qui charme avec l'odeur des fleurs, dont on a pris soin de rassembler les plus rares et les plus odoriférantes. On descend de là au Prado Nuevo, où il y a des fontaines jaillissantes, et les arbres y sont extrêmement hauts. C'est une promenade qui, pour n'être pas unie, n'en est guère moins agréable, sa pente étant si douce que l'on ne s'aperçoit guère de l'inégalité de ce lieu.

Il y a encore la Carzuela, qui n'a que des beautés champêtres, et quelques salles assez fraîches, où le Roi passe et se repose au retour de la chasse. Mais la vue en fait le plaisir, et l'on aurait pu y ménager de grandes beautés.

Pour vous parler d'autre chose que des maisons du Roi, je vous dirai, ma chère cousine, que le premier jour de mai, l'on fait le cours hors la porte de Tolède. Cela se nomme el sotillo, et personne ne se dispense d'y aller. J'y ai donc été, bien plus pour y voir que pour être vue, quoique mes habits à la française me rendent assez remarquable et m'attirent bien des regards. Les femmes de grande qualité ne se vont promener en toute leur vie que la première année de leur mariage, j'entends aux promenades publiques, et encore c'est tête-à-tête, avec leur époux, la dame au fond, le mari au-devant, les rideaux tout ouverts, et elle est fort parée. Mais c'est une sotte chose à voir que ces deux figures droites comme des cierges, qui se regardent sans se dire en une heure un seul mot. Il y a de certains jours destinés à la promenade; tout Madrid y va, le Roi s'y trouve rarement[101]; mais excepté Sa Majesté et un petit nombre de gens qui font leur cour, tout le reste du monde n'y manque jamais. Ce qui incommode fort, ce sont ces longs traits qui tiennent un si grand espace de pays, que tous les chevaux s'y embarrassent. Il y a beaucoup de dames qui ne sont pas de celles du premier rang, qui vont à ces promenades, leurs rideaux tout fermés. Elles ne voient que par de petites vitres qui sont attachées aux mantelets du carrosse. Le soir, il y vient aussi de grandes dames incognito. Elles se font même un plaisir d'aller au Prado à pied quand la nuit est venue. Elles mettent des mantilles blanches sur leur tête. Ce sont des espèces de capes d'une étoffe de laine, qui les couvrent. Elles les bordent de soie noire. Il n'y a que les femmes du commun et celles qui cherchent des aventures qui en portent; mais quelquefois, comme je vous le dis, il y a des dames de la cour qui vont en cet équipage. Les cavaliers, de leur côté, mettent pied à terre et leur disent des mots nouveaux; mais à bien attaqué, bien défendu.

Le comte de Berka, envoyé d'Allemagne, m'a conté que, comme il soupait l'autre jour, ses fenêtres fermées à cause du froid, l'on frappa assez fort contre les jalousies de la salle. Il envoya voir qui c'était: on trouva trois femmes en mantilles blanches qui prièrent qu'on leur ouvrît les fenêtres afin qu'elles pussent le voir. Il leur manda qu'elles seraient plus commodément dans la salle. Elles entrèrent toutes cachées et se mirent dans un coin, se tenant debout tant qu'il fut à table. Il les pria inutilement de s'asseoir et de manger des confitures, elles ne voulurent faire ni l'un ni l'autre, et, après lui avoir dit beaucoup de plaisanteries où la vivacité de leur esprit parut tout entière, elles sortirent. Il avait reconnu que c'étaient les duchesses de Medina-Celi, d'Ossone et d'Uzeda (il les avait vues chez elles, car les ambassadeurs ont la liberté d'aller quelquefois chez les grandes dames en visite d'audience); mais il en voulut avoir une plus forte certitude et il les fit suivre. On les vit rentrer chez elles par une fausse porte où quelques-unes de leurs femmes les attendaient. Ces petits déguisements ne se passent pas toujours avec autant d'innocence.

Pour les hommes, lorsqu'il est nuit, ils se promènent à pied dans le Prado. Ils abordent les carrosses où ils voient des dames, s'appuyant sur la portière, et jetant des fleurs et des eaux parfumées sur elles. Quand on le leur permet, ils entrent dans le carrosse avec elles.

A l'égard de la promenade du premier de mai; c'est un vrai plaisir de voir les bourgeois et le peuple assis, les uns dans les blés, les autres sur le bord du Mançanarez; quelques-uns à l'ombre, quelques autres au soleil, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis ou leurs maîtresses. Les uns mangent une salade d'ail et d'oignons; les autres, des œufs durs; quelques-uns du jambon et même des Galinas de leche (ce sont des poulardes excellentes). Tous buvant de l'eau comme des canes, et jouant de la guitare ou de la harpe[102]. Le Roi y vint avec Don Juan, le duc de Medina-Celi, le connétable de Castille et le duc de Pastrane. Je vis seulement son carrosse de toile cirée verte, tiré par six chevaux pies, les plus beaux de l'univers, tout chargés de petites papillotes d'or et de nœuds de ruban couleur de rose. Les rideaux du carrosse étaient de damas vert avec une frange d'or; mais si bien fermés que l'on ne pouvait rien remarquer que par les petites glaces des mantelets. C'est la coutume que lorsque le Roi passe on s'arrête, et, par respect, on tire les rideaux; mais nous en usâmes à la mode française, et nous laissâmes les nôtres ouverts, nous contentant de faire une profonde révérence. Le Roi remarqua que j'avais sur moi une épagneule que la marquise d'Alhuye, qui est une fort aimable dame, m'avait priée de porter à la connétable Colonne, et, comme je l'aimais fort, elle me l'envoyait de temps en temps. Le Roi me la fit demander par le comte de Los Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel marchait à cheval à côté de la portière. Je la donnai aussitôt, et elle eut l'honneur d'être caressée par Sa Majesté, qui trouva les petites sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles de ses oreilles fort à son gré. Il a une chienne qu'il aime fort, et il envoya savoir si je voulais bien qu'il les prît pour Daraxa; c'est ainsi qu'elle s'appelle.

Vous jugez bien, ma chère cousine, ce que je répondis. Il me renvoya l'épagneule sans collier et sans boucles, et il chargea le comte de Los Arcos de me donner une boîte d'or tout unie, pleine de pastilles qu'il avait sur lui, souhaitant que je la gardasse. Elle est d'un prix fort médiocre, mais je l'estime infiniment venant d'une telle main.

Ce fut Don Juan, qui est un des amis de ma parente, qui m'attira cette marque de la bonté du Roi; car il savait que j'étais à Madrid, bien que je n'eusse pas encore eu l'honneur de le voir.

Deux jours après, comme j'étais seule dans mon appartement, occupée à peindre un petit ouvrage, je vis entrer un homme que je ne connaissais point, mais qui me parut d'assez bonne mine, pour juger à sa physionomie qu'il était de qualité. Il me dit que, n'ayant pas trouvé ma parente, il avait résolu de l'attendre, parce qu'il avait une lettre à lui donner. Après quelques moments de conversation, il la fit tomber sur Don Juan, et il me dit qu'il ne doutait point que je ne le visse souvent. Je répliquai qu'il était bien vrai que depuis que j'étais arrivée, ce prince était venu voir ma parente, mais qu'il ne m'avait pas demandée. C'est, peut-être, ajouta-t-il, que vous étiez malade ce jour-là. Je n'ai point été malade, répliquai-je, et j'aurais été bien aise de le voir et de l'entendre, parce qu'on m'en a dit du bien et du mal, et que je voudrais démêler si on lui fait tort ou justice. Ma parente, à qui je l'ai témoigné, m'a dit qu'il n'y avait pas moyen, et qu'il est si dévot qu'il ne veut parler à aucune dame. Serait-il possible, dit-il en souriant, que la dévotion lui eût si fort renversé l'esprit? Pour moi, je me persuade qu'il vous a demandée, et qu'on lui a assuré que vous aviez la fièvre. La fièvre, repris-je, voilà qui me paraît bien positif. Hé! de grâce, comment le savez vous? Ma parente arriva dans ce moment. Elle demeura fort surprise de trouver Don Juan avec moi, et je ne le fus pas moins qu'elle, car je ne savais point que ce fût lui. Il lui dit plusieurs fois qu'il ne lui pouvait pardonner l'idée qu'elle m'avait donnée de lui; qu'il n'était point un bigot, et qu'il était persuadé que la dévotion ne rendait personne sauvage.

Notes in this chapter

Note 1 · Le duc d'Havré racontait une aventure à peu près semblable qui lui était arrivée en émigration. Fort complimenteur, ainsi qu'il était d'usagNote 2 · Ces nains étaient considérés comme un des ornements indispensables à une grande maison. Aussi, n'en manquait-on pas à la cour. Ils y jouissaNote 3 · Le comte de Charny était fils naturel de Gaston, duc d'Orléans. La grande Mademoiselle s'était intéressée à lui, ainsi qu'on peut le voir daNote 4 · Le duc de Saint-Simon mentionne ainsi la camarera-mayor qui, à un bal de la cour, tenait un grand chapelet découvert, causant et devisant suNote 5 · Il s'agit ici du tantillo. Cet ajustement eut l'honneur de figurer dans la correspondance de France avec Louis XIV. La Reine Louise de SavoiNote 6 · En cette circonstance, madame d'Aulnoy ne se méprend ni sur les familles, ni sur leurs alliances; ce qui ne lui arrive pas toujours. La duchNote 7 · La marquise de Villars, dans une de ses lettres, raconte à peu près dans les mêmes termes le cérémonial qu'elle dut observer lorsqu'elle reçNote 8 · Cet usage, qui ne laisse pas que de surprendre une étrangère, s'explique par les alliances continuelles des grandes familles d'Espagne entreNote 9 · Madame d'Aulnoy cite ce nom fort mal à propos. L'héritière du marquisat d'Alcañizas était mariée au duc de Medina-de-Rioseco, amirante de CaNote 10 · Le conseiller Bertault fait également mention de cette étrange mode.Note 11 · Madame d'Aulnoy cite par erreur le nom du marquis de la Cueva. Ce fut le marquis de Bedmar, ambassadeur de Philippe III à Venise, le marquisNote 12 · Les bucaros sont des espèces de pots de terre rouge d'Amérique, assez semblable à celle dont sont faites les cheminées des pipes turques; ilNote 13 · Ces belons ne sont autres que des lampes romaines montées sur un pied plus ou moins élevé. On en retrouve encore dans les ventas.Note 14 · Le Roi, dit le duc de Saint-Simon, n'entreprend jamais de vrais voyages, et cela depuis un temps immémorial, qu'il n'aille en cérémonie fairNote 15 · L'indévotion de quelques Espagnols et leur mascarade de religion est une chose qui ne se peut comprendre, dit le maréchal de Gramont. Rien nNote 16 · Il s'agit ici de la bulle de la croisade. Cette bulle fut accordée par les Papes aux Espagnols, lors de leurs guerres contre les Arabes. EllNote 17 · Toutes les femmes sont parées et courent d'église en église toute la nuit, hors celles qui ont trouvé dans la première où elles ont été ce qNote 18 · Sous le règne de Ferdinand VII, les pénitents se donnaient la discipline dans une crypte obscure de l'église de San-Blas, à Madrid. Le comteNote 19 · Il existait un duc, et non pas un marquis de Villahermosa.Note 20 · Il n'y a là rien d'impossible. Les Turcs en faisaient autant par simple bravade. Le Baile vénitien, G. B. Donado, parle, dans la relation deNote 21 · Après le dîner, dit le maréchal de Bassompierre, je fus en une maison de la Calle-mayor que l'on m'avait préparée pour voir passer la procesNote 22 · François Ier fut, en effet, enfermé dans une maison, au centre de Madrid. Mais soit qu'on ne l'y trouvât pas en sûreté, soit qu'on voulût ébNote 23 · Cette magnificence, dont il ne reste plus le moindre vestige, est attestée par les auteurs espagnols aussi bien que par les étrangers qui viNote 24 · Il semble étrange qu'au milieu de leur détresse, les grands ne songeassent pas à fondre ces masses d'argenterie; mais le fait s'explique parNote 25 · Il y a ici quelque méprise. Les ducs de Frias étaient connétables héréditaires de Castille.Note 26 · Il n'y a nul ornement dans les appartements, dit le duc de Gramont, excepté le salon où le Roi reçoit les ambassadeurs. Mais ce qui est admiNote 27 · De la cour du palais, on voit des portes à rez-de-chaussée. On y descend plusieurs marches, au bas desquelles on entre en des lieux spacieuxNote 28 · Les appartements, dit le maréchal de Gramont, sont passablement commodes, mais mal tournés et de mauvais goût, car les Espagnols n'en ont auNote 29 · A la suite d'un de ces débordements du Mançanarez, la duchesse de la Mirandole, sœur du marquis de Los Balbazes, fut trouvée noyée dans son Note 30 · L'étiquette voulait, néanmoins, que le Roi se rendît parfois à cette promenade, et la rigueur de l'étiquette était telle, que Philippe IV s'Note 31 · La galanterie de cette fête consiste principalement en l'ajustement des femmes qui s'étudient d'y paraître avec éclat. Aussi mettent-elles l
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