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Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres

CHAPITRE II. (continued 2)

Reading edition

Récitatif.

Le chaudronnier l'emporta; sans rougir, la belle Sombra dans ses embrassements, En partie vaincue si tristement par l'amour, En partie parce qu'elle était soûle. Messire Violino, avec un air Qui montrait un homme de nerf, Souhaita union au nouveau couple, Et fit tinter la bouteille, À leur santé, cette nuit-là.

Mais le gamin Cupidon décocha une flèche, Qui joua à une autre dame un vilain tour; Le violon la ratissa de prône en poupe, Derrière la cage à poulets. Son seigneur, un gars du métier d'Homère, Quoique boitant d'un éparvin, S'avança en clochant et en sautant follement Et offrit de chanter: «Le joyeux Davie», Par dessus le marché cette nuit-là.

C'était un gaillard qui défiait le souci, Autant que ceux qu'enrôla jamais Bacchus, Bien que la Fortune eût durement pesé sur lui, Elle n'avait jamais atteint son cœur. Il n'avait pas de souhait,—sinon d'être gai, Pas de besoin,—sinon la soif, Il ne haïssait rien,—sinon d'être triste; Et ainsi la Muse lui suggéra Sa chanson, cette nuit-là.

Chanson.

Je suis un barde de peu de renom Chez les honnêtes gens et tout ça; Mais, comme Homère, la foule ébahie De ville en ville, j'attire ça.

Refrain.—Malgré tout ça et tout ça, Et deux fois autant que tout ça; J'en ai perdu une, il m'en reste deux, J'ai femme assez, malgré tout ça.

Je n'ai jamais bu à la mare des Muses, Au ruisseau de Castalie et tout ça; C'est ici qu'il coule et richement fume, Mon Hélicon, comme j'appelle ça. Malgré tout ça, etc.

J'ai pour les belles beaucoup d'amour, Leur humble esclave et tout ça; Leur volonté est ma loi, j'ai toujours estimé Péché mortel de s'opposer à ça. Malgré tout ça, etc.

En suaves extases, cette heure-ci, nous nous unissons Avec un amour mutuel et tout ça; Mais combien de temps, la mouche piquera? Que l'inclination règle ça. Malgré tout ça, etc.

Leurs tours et leur malice m'ont rendu fou, Elles m'ont joué et tout ça; Mais déblayez le pont! et voici au Sexe! J'aime les garces malgré ça.

Refrain.—Malgré tout ça, malgré tout ça, Et deux fois autant que tout ça; Mon plus cher sang, pour leur faire plaisir, Je le leur offre, malgré tout ça.

Récitatif.

Ainsi chanta le barde, et les murs de Nansie Furent secoués d'un tonnerre d'applaudissements, Répercutés de toutes les bouches; Ils vidèrent leurs poches, engagèrent leurs guenilles, En gardant à peine pour couvrir leurs derrières, Afin d'étancher leur soif brûlante. Puis, de nouveau, la bande joyeuse Fit requête au poète D'ouvrir son sac et de choisir une chanson, Une ballade des meilleures. Lui, se dressant, tout réjoui, Entre ses deux Déboras, Jette un regard autour de lui, et les trouve tous Impatients de chanter en chœur.

Chœur.

Voyez le bol fumant devant nous, Voyez notre gai cercle en haillons! Tous en rond, reprenez le chœur, Et avec transports chantons:

Refrain.—Une figue pour ceux protégés par la loi! La liberté est un glorieux banquet! Les tribunaux furent érigés pour les lâches, Les églises bâties pour plaire aux prêtres.

Qu'est un titre et qu'est un trésor? Qu'est le soin de sa renommée? Si nous menons vie de plaisir, Qu'importe et comment, et où? Une figue, etc.

Avec un tour, un conte toujours prêts, Nous errons çà et là, le jour; Et la nuit, en étable ou grange, Caressons nos femmes sur le foin. Une figue, etc.

Le carrosse, suivi de laquais, Va-t-il plus léger, à travers pays? Le sobre lit du mariage Voit-il de plus brillantes scènes d'amour? Une figue, etc.

La vie est un tohu-bohu, Nous ne regardons pas comment elle marche; Que ceux-là parlent du décorum, Qui ont une renommée à perdre. Une figue, etc.

Voici aux sacs, bissacs, et besaces! Voici à toute la bande errante! À nos marmots, à nos femmes en loques! Chacun et tous, criez: «Amen!»

Burns y fut entraîné toute sa vie; c'eût été l'aboutissement naturel de sa carrière poétique, si elle avait été complète. Étant tout jeune, il avait commencé une tragédie:

C'était évidemment une conception romantique, et il est curieux de voir germer, dans la tête de ce jeune paysan, un type de héros byronien, qui fait penser, par ce mélange de magnanimité et d'audace dans le vice, aux Brigands de Schiller. Il y a, dans les quelques vers qui en ont été conservés, un souffle de révolte sociale, de haine contre les oppresseurs, de pitié pour les malheureux, et, en même temps, je ne sais quel aveu orgueilleux de forfaits, qui semble rattacher ce héros inconnu à la race maudite et indomptable des Manfred. Le morceau d'ailleurs ne manque pas de grandeur.

Après cette tentative, toute d'imagination comme on le voit, était venu le contact de la vie, et, avec lui, l'observation, la riche production de Mossgiel, dans laquelle la pièce des Joyeux Mendiants. Lorsqu'il eut quitté Édimbourg et qu'il voulut se remettre à produire, Burns songea de nouveau au théâtre. Il avait, nous pensons l'avoir assez prouvé, tout ce qu'il faut pour cette entreprise. Il lui manquait seulement la pratique, le maniement des scènes, l'habitude de la composition théâtrale. Il est probable que sa puissante intelligence aurait maîtrisé cette difficulté. Elle y aurait été aidée par son don de mouvement, et le besoin de clarté rapide qui était dans son esprit. Il pensa à étudier les maîtres du théâtre, avec qui il pourrait apprendre ce qui lui manquait encore. Au commencement de 1790, il écrivait à Peter Hill, son libraire à Édimbourg, pour lui demander de lui expédier tous les auteurs dramatiques sur lesquels il pourrait mettre la main à bon compte. Il ne faut pas oublier que, pour les finances de Burns, c'était là une lourde dépense, et qui se justifiait seulement par un besoin sérieux et pressant d'avoir ces ouvrages. La liste en est curieuse:

Burns avait, cela est clair, le désir secret de créer, en Écosse, un théâtre national. Il sentait, avec sa justesse d'esprit, qu'il est inutile d'aller chercher bien loin des sujets de drame ou de comédie, et que l'histoire ou les mœurs d'un pays en fournissent assez, pour l'une ou pour l'autre. Sauf la tragédie de Douglas, de Home, qui était toute récente puisqu'elle datait de 1756, et la pastorale du Noble Berger, d'Allan Ramsay, qui n'est pas très faite pour la scène, l'Écosse n'avait pas produit d'œuvres dramatiques. Burns voyait qu'il y avait pourtant, et dans l'histoire écossaise si pleine d'événements, et dans les manières si pittoresques et si marquées de son pays, les éléments d'un théâtre auquel n'auraient manqué ni la grandeur des péripéties, ni la variété des situations comiques. Avec une grande sagacité, il avait discerné ces deux sources d'inspiration. Une de ses pièces de vers est bien significative sur ce sujet. C'est un prologue, composé pour la représentation à bénéfice d'un acteur nommé Sutherland, directeur du théâtre de Dumfries que Burns fréquentait assidûment. Ces vers sont du commencement de 1790, vers la même époque que la lettre à Peter Hill. Ils montrent qu'il avait réfléchi à cette question, et ils laissent sentir l'ambition d'être le poète dont ils parlent.

À quoi bon tout ce bruit sur la ville de Londres, Comment cette nouvelle pièce et cette nouvelle chanson vont nous arriver? Pourquoi courtiser tellement ce qui vient du dehors? La sottise s'améliore-t-elle, comme le cognac, quand elle est importée? N'y a-t-il pas de poète qui, brûlant pour la renommée, Essayera de nous donner des chansons et des pièces de chez nous? Nous n'avons pas besoin de chercher la comédie au loin, Un sot et un coquin sont des plantes de tous les sols; Nous n'avons pas besoin d'explorer Rome et la Grèce, Pour trouver la matière d'une pièce sérieuse; Il y a assez de thèmes, dans l'histoire Calédonienne, Qui montreraient la Muse tragique dans toute sa gloire.

Il est clair que Burns n'était pas désigné pour ces suprêmes créations. On peut seulement se demander jusqu'où il serait allé vers elles, si la vie lui avait permis de marcher plus longtemps. C'est peut-être une question inutile. Mais où est celui qui peut lire les projets d'André Chénier sans se demander ce qu'aurait été l'Hermès, sans se dire que, pour être juste envers ces génies anéantis si jeunes, il faut aussi tenir compte de leurs rêves? La destinée, en empêchant Burns de tenter un drame, lui a-t-elle été très cruelle? À parler franchement, il ne semble pas qu'il fût né, ni préparé, pour une semblable entreprise. Son esprit, très exact et très fidèle à la réalité moyenne, n'avait pas ce quelque chose d'épique et de grandiose que réclament ces puissants sujets. Il n'avait ni l'envergure, ni l'élévation nécessaires pour atteindre ces sommets. L'expérience des hommes et des choses lui manquait de ce côté. Le voisinage de la cour et la fréquentation des grands avaient fourni à Shakspeare les éléments de ses personnages. Il vivait dans une époque de grand souffle historique, qui lui avait permis de comprendre l'histoire, et il avait vu de grandes infortunes qui lui avaient permis de la juger. Burns n'avait connu, en dehors de ses paysans, que quelques professeurs et quelques avocats; il avait vécu dans un temps prosaïque et bourgeois. Le seul événement historique dont il fût assez proche pour en saisir la réalité et l'émotion était l'aventure romanesque de Charles Édouard. Mais c'était un sujet impossible à traiter alors. D'un autre côté, les lectures historiques, qui peuvent peut-être remplacer la vue des événements, lui faisaient aussi défaut. L'histoire, qui commençait avec Hume et Robertson, était abstraite et froide. Les correspondances, les mémoires, les confidences des gens de jadis n'étaient pas publiés. Il ne faut pas oublier que Walter Scott a découvert lui-même les matériaux de ses fictions et que, chez lui, l'archéologue a dû préparer le romancier. Le passé dormait profondément. Enfin, Burns était trop captif de la vie, elle le possédait trop; il ne pouvait s'en isoler sur une de ces hauteurs d'où l'on embrasse les perspectives des événements, et d'où l'on voit se ramasser et s'ordonner le mélange confus des affaires humaines. Pour s'emparer de ces spectacles imposants et les soumettre à un contrôle et à une sanction, il faut avoir la vision de la Némésis qui plane au-dessus des destinées royales, et connaître que toutes ces grandeurs ne sont que des tourbillons de poussière qui s'élèvent et parcourent seulement un peu de chemin. C'est à ce prix qu'on peut juger ces pourpres, devant lesquelles les hommes sont interdits, et maîtriser ces vastes apparences assez pour les construire en drames et en tirer des leçons. Qu'il provienne d'un sentiment que la vie humaine est vaine, ou de la pensée qu'on la contemple d'une éminence inaccessible, ce détachement, qui n'est pas sans dédain, est nécessaire. Lui seul fait qu'on apprécie ces grandeurs dans un langage qui les dépasse. C'est lui qui, caché chez le poète et éclatant chez l'orateur, a fait que Shakspeare et Bossuet ont parlé des majestés et des puissances, avec une autorité et d'une façon dignes d'elles.

On imagine ce que le génie de Burns pouvait faire avec une semblable matière. On aurait eu une suite de comédies rustiques, avec des scènes comme la Veillée de la Toussaint, comme la Foire-Sainte. Sur la foule bigarrée et grouillante, sur des fonds de foires, de marchés, d'assemblées, de funérailles, de mariages, rendus avec tous les détails précis et exacts, des scènes vivantes, agiles, pressées, pleines d'entrain, de rire; des personnages hardis, pittoresques, goguenards, campés de main de maître. Les amoureux n'y auraient pas manqué. Des chansons auraient ajouté, comme chez les Dramaturges du règne d'Élisabeth, un élément lyrique; et on peut affirmer que, depuis Shakspeare, jamais la poésie, la moquerie ou la joie populaires n'auraient été si bien exprimées. Elles auraient été la grâce légère et le charme de ces pièces. C'était un drame vulgaire d'une sincérité et d'une vie étonnantes, quelque chose comme les suites villageoises de Téniers, quelque chose d'unique, non-seulement dans la littérature anglaise, mais dans la littérature de tous les pays.

La fin du dernier siècle était donc un moment favorable et peut-être unique pour doter l'Écosse d'un théâtre national. Plus tôt, une pareille entreprise était impossible. Allan Ramsay ne l'avait même pas rêvée, et tous ses efforts avaient seulement tendu à introduire des représentations dramatiques. Le goût pour la scène était nouveau et ardent; Édimbourg était encore une capitale intellectuelle; la vieille Écosse conservait intactes ses mœurs et ses coutumes. Un peu plus tard et peu après le commencement de ce siècle-ci, ces conditions s'altérèrent. L'uniformité, qui a recouvert tant d'habitudes locales, s'est étendue de Londres vers le Nord et a franchi la Tweed. Bien que la vie populaire écossaise soit demeurée assez originale pour donner de la saveur aux romans qui la représentent, cette originalité n'est plus assez intense pour les peintures plus ramassées de la scène. Walter Scott lui-même a plutôt recueilli l'écho d'usages qui venaient de disparaître qu'il ne les a observés directement. Enfin, il faut tenir compte de la position et du génie de Burns qui le destinaient également à cette œuvre. Il a été l'homme unique d'un moment unique. L'Écosse peut encore produire un grand poète dramatique. Elle n'aura pas de théâtre écossais.[Lien vers la Table des matières.]

IV. LES ASPECTS NOBLES DE LA VIE. — L'ÉCHO DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. — BURNS POÈTE DE LA LIBERTÉ ET DE L'ÉGALITÉ. — LA POÉSIE DES HUMBLES.

On pourrait croire que le côté comique et le don d'observation familière, presque terre à terre, ont à peu près exclusivement constitué le génie de Burns. Ce serait une erreur. Il avait également, quoique à un degré moindre, le don de voir la noblesse des choses, les parties de beauté qu'offre la vie. Il pouvait dégager les éléments délicats et les moments plus purs, qui sont épars dans l'ordinaire et le laid. Il était sensible à l'aspect artistique du monde, et, à côté du puissant caricaturiste, il y avait un peintre charmant. Il importe, pour être juste, d'en marquer le mérite, et, pour ne pas être excessif, d'en marquer les limites.

Sa susceptibilité musicale se retrouve, brièvement aussi, dans des strophes comme celle-ci:

ou encore:

Assez naturellement, ce goût pour la Beauté se portait vers la Beauté féminine. Bien que ses poésies d'amour forment un chapitre spécial, nous pouvons cependant y choisir quelques passages où apparaît surtout le sens de la grâce extérieure. C'est certainement un artiste d'un talent très coloré, très net et très sobre, que celui qui a tracé ces jolies miniatures féminines. La première est toute en touches noires et roses:

Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau, Pendent sur son cou et sa gorge. Quelle douceur de se presser sur cette poitrine, De mettre ses bras autour de ce cou.

La seconde est dans des tons plus clairs, rien que de l'or et des blancheurs auxquelles se mêle un peu de rose:

Ses cheveux étaient comme des anneaux d'or, Ses dents étaient comme l'ivoire, Ses joues comme des lis trempés dans le vin, À la fillette qui a fait mon lit.

On sent aussi et on a vu de reste dans sa biographie qu'il percevait la perfection de la stature et, plus encore peut-être, la grâce de la démarche et l'harmonie des mouvements. On se rappelle ces vers:

Ses boucles étaient comme le lin, Ses sourcils, d'une teinte plus sombre, Malicieusement surmontaient Deux yeux rieurs d'un joli bleu.

Il trouve, pour rendre cet aspect de la beauté, des comparaisons charmantes où il marie inconsciemment le rythme et les ondulations de l'allure à la musique, donnant ainsi la formule de la danse:

Et ailleurs:

Le plus souvent, ces indices sont perdus dans ses pièces ordinaires. Dans la seconde période de sa vie, il lui est toutefois arrivé de détacher complètement une scène et de s'y complaire.

Celle-ci n'a-t-elle pas l'air d'un fin tableau hollandais, familier de dessin, mais baigné d'une demi-teinte de pourpre riche, et harmonisé par la lumière?

Ô mon cher, mon cher rouet, Ma chère quenouille et mon dévidoir; De la tête aux pieds, il m'habille Et m'enveloppe doucement et chaudement le soir. Je m'assieds et je chante et je file, Tandis que, bien bas, le soleil d'été descend, Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine, Ô! mon cher, mon cher rouet!

De chaque côté, les ruisseaux trottinent, Et se rencontrent au-dessous de ma chaumière; Le bouleau odorant et l'aubépine blanche Unissent leurs bras par-dessus le bassin, Pour abriter le nid des petits oiseaux, Et le refuge plus frais des petits poissons; Le soleil jette un bon regard dans la chambre Où, joyeuse, je tourne mon rouet.

Sur les hauts chênes, les ramiers gémissent, L'écho apprend par cœur leur triste histoire; Les linots, dans les noisetiers des berges, Heureux, rivalisent dans leurs chants. Le râle de genêt dans la luzerne, La perdrix bruyante dans la jachère, L'hirondelle voletant autour de mon abri, M'amusent, assise à mon rouet.

Cette petite fileuse, joyeuse de son sort, qui chante en tournant son rouet, tandis que les oiseaux s'aiment, les ruisseaux s'unissent, les branches se marient, au dehors, et que le soleil regarde avec bonté dans la chambre, n'est-elle pas charmante? La moelleuse caresse de la lumière enveloppe toutes ces caresses. N'est-ce pas, surtout avec cette riche demi-teinte de pourpre, un intérieur d'un Peter de Hooch villageois?

De même, dans les Deux Ponts d'Ayr, on voit arriver sur la rivière toute couverte de glace une troupe d'esprits.

Ce cortège qui avance ainsi ne manque pas de beauté. Il fait penser à quelques-unes des processions de Spenser, bien qu'il y ait ici, cela est entendu, beaucoup moins de la pompe, de la splendeur de robes et d'armures, du déploiement d'étoffes, de la richesse d'attributs, de la majesté de défilé, de la magnificence, qui font ressembler les allégories de la Reine des Fées à des tapisseries peintes par Rubens.

Mais ce ne sont là que des indices d'une faculté qui n'a jamais trouvé sa large issue et ne s'est pas déployée dans son jeu complet. Elle ne s'est manifestée librement que dans les pièces d'amour où nous la retrouverons. Il nous suffit de montrer maintenant qu'elle existait, qu'il ne lui manquait que des occasions pour prendre tout à fait conscience d'elle-même. Ce que nous en rencontrerons encore mélangé à d'autres sujets, en venant se réunir à l'indication que nous en donnons ici, complétera l'idée qu'il est juste que nous en ayions.

Nobles accents et prophétiques! Curieux aussi pour nous, parce qu'ils nous révèlent combien, même à l'étranger, la sombre forteresse était considérée comme le symbole du despotisme. Lorsqu'on entend le doux poète s'écrier: «Il n'y a pas un cœur anglais qui ne bondisse de joie d'apprendre que vous êtes enfin tombés», et mettre dans ces mots un ton de haine, lui qui était si incapable de haïr, on se rend mieux compte du mouvement d'enthousiasme qui a salué chez nous l'écroulement de ces murs exécrés.

Toutes les grandes lignes de la poésie sociale moderne se trouvaient donc indiquées dans Cowper. Il ne faut ménager ni le respect, ni l'admiration pour celui qui, à force de sincérité et de tendresse, a découvert des accents nouveaux, et préludé à la puissante poésie qui, en Angleterre, a acclamé notre siècle.

À un autre égard, la différence de point de vue est plus importante. Cowper appartenait à une secte fervente, mais sombre et dure. Il avait vécu sous la direction de John Newton dont le tempérament absolu et violent en exagérait encore l'esprit. La menace puritaine obscurcit toute sa vie, et le fit mourir, lui qui avait été la douceur et l'innocence mêmes, dans l'angoisse, dans une inexprimable épouvante de la damnation. À ses yeux, la nature humaine et ce monde étaient irrémissiblement corrompus. Tout était flétri et écrasé par la colère divine; l'univers entier roulait dans la malédiction. Les efforts de l'homme pour altérer sa condition étaient inutiles et méprisables. Cette vue décourageante devait fermer à Cowper certains aspects de la vie. Elle l'empêchait en premier lieu de s'intéresser aux mouvements politiques. Qu'est la vaine poussière des agitations humaines devant l'inexorable problème de la mort éternelle? Bien qu'il ait vécu jusqu'en 1800, le tonnerre de la Révolution française n'a pas eu d'écho dans son œuvre. C'était un mouvement trop purement humain, trop rationaliste, pour qu'il le comprît.

Il était, on le voit, loin de l'idée moderne d'un progrès infini, sans cesse réalisé par le constant effort de l'Humanité qui subjugue la Nature et s'améliore elle-même.

Mais, pendant que Cowper se débattait dans les entraves d'une théologie dure, des âmes plus libres et plus ouvertes arrivaient. Au moment où la Task fut publiée, en 1785, Wordsworth avait quinze ans; Walter Scott, quatorze; Coleridge, treize; Southey, onze; Walter Savage Landor en avait dix. Cette génération reprit le mouvement de Cowper, là où celui-ci l'avait abandonné. Ces jeunes âmes étaient hantées de visions merveilleuses et confuses. Elles souhaitaient le Progrès infini, la Liberté, la chute du Despotisme, l'abolition des souffrances dont la source est humaine. Elles portaient en elles l'attente d'un âge meilleur, d'un âge d'or. Ce n'était plus l'arrivée d'une apparition divine, c'était l'œuvre de l'humanité, le triomphe de la justice par la Raison, du progrès accompli par l'effort de tous. Cette espérance était comme un malaise, elle faisait souffrir comme un rêve dont les contours flottants rendent la beauté douloureuse.

La Révolution française éclata. Jamais une aurore n'a transformé plus soudainement des vapeurs indécises en étendards de pourpre, n'a changé plus vite un crépuscule en triomphe. Toutes ces aspirations, ces désirs, ces souhaits, qui flottaient dans ces jeunes vies, prirent une forme, une couleur et une beauté. Cette jeunesse éprise d'un idéal indéterminé sentit le jour se faire en elle, et les pressentiments qu'elle portait s'éclairer, se former en éclatants espoirs. Les âmes s'emplissaient de lumière et devenaient radieuses. Rien ne peut rendre l'impression magnifique, le frisson grandiose qui passa dans les cœurs les plus généreux du pays. Ce qu'ils avaient rêve était là! L'aurore était là! L'aurore de la Justice et de la Paix! Ce fut un cri d'admiration et de foi, un transport d'enthousiasme. Tous les poètes éclatèrent en un chœur de triomphe:

Ce fut un moment unique et superbe. Ceux qui y vécurent n'en purent jamais parler sans émotion, sans un retour de l'ancienne ivresse. Wordsworth s'écriait plus tard:

C'est dans Wordsworth, le suprême poète de cette époque, qu'il faut retrouver les mouvements dont les cœurs furent remués. Je ne connais pas de plus admirable poésie, de plus élevée, de plus virile, de plus humaine, que toute la partie du Prélude où Wordsworth raconte ses sentiments pour la Révolution Française. Ce sont de superbes pages d'histoire, palpitantes du souffle de ces temps, d'une ampleur épique, les plus belles, les seules qu'on ait écrites à la taille de cette puissante tragédie. Quelques pages du Roman de Quatre-Vingt-Treize donnent l'idée de ces âmes haussées au-dessus d'elles-mêmes et grandissant avec l'orage; mais c'est avec quelque chose de théâtral. Il y a plus de simplicité, de vérité dans Wordsworth. C'est une lecture inoubliable.

«Il n'y a pas de cœur anglais qui ne bondisse de joie, en apprenant que vous êtes tombées», avait dit Cowper aux murailles de la Bastille. La Bastille s'écroula. Voici comment Wordsworth salua ce que son prédécesseur avait prédit. C'est une magnifique explosion de lyrisme contenu. La traduction ne saurait rendre le mouvement croissant, la ferveur profonde de ce morceau, et cependant, il est, à travers tout, vivant; il palpite d'une allégresse que rien ne peut entièrement effacer. L'élan d'espérance qui sortit de cette chute est admirable, et éclate en un des hymnes les plus puissants que la poésie ait jamais chantés.

Et Coleridge rappelait des souvenirs semblables, presque dans des termes semblables:

Toute la jeunesse anglaise acclamait la Révolution.

Il fallait que cette admiration de la Révolution française fût profondément ancrée dans les cœurs, pour qu'elle y fût plus forte que l'amour même de la Patrie. C'étaient pourtant des cœurs bien anglais que ceux de Wordsworth et de Coleridge. L'homme qui a écrit le sonnet à Milton a donné une des plus hautes expressions du patriotisme. Et celui-là a produit une des plus belles invocations à la terre natale qui lui a parlé ainsi:

Il n'existe rien de plus émouvant que les pages dans lesquelles Wordsworth a retracé ces heures de doute et de douleur où il se crut obligé de prendre parti contre sa patrie.

Il faut l'entendre quand, avec sa façon grave et profonde d'analyser ses sentiments, il explique que jusque-là sa nature morale n'avait pas encore reçu de choc. Il ne connaissait encore ni chute, ni rupture de sentiment, rien qui pût être appelé une révolution en lui-même. Il croyait pouvoir accorder son amour de la Justice avec celui de son Pays, et il dit gracieusement:

Comme une légère Et pliante campanule, qui se balance dans la brise, Sur un rocher gris, son lieu natal, ainsi avais-je Joué, enraciné sûrement sur la tour antique De ma contrée bien-aimée, ne souhaitant pas Une plus heureuse fortune que de me faner là[484].

Coleridge, avec moins de précision et sans cette émotion concentrée, rendait exactement les mêmes idées. Ses sentiments, au lieu de prendre la forme d'un récit, qui parfois devient épique dans Wordsworth, s'échappaient en strophes d'un lyrisme tumultueux, auxquelles l'éloquence ne manque pas non plus. Écoutons retentir, dans une âme d'une sonorité différente, les mêmes impressions.

Ces déclamations oratoires sont loin de la réalité poignante du récit de Wordsworth. À côté des vers du Prélude, ceux-ci sont une écume emportée par le vent. Mais ce vent était puissant. Si la conviction fut moins arrêtée et moins stable dans Coleridge que dans Wordsworth, ce qui dépendait de la nature de leurs esprits, on sent qu'elle était aussi ardente. Et il serait vain de penser qu'ils fussent les seuls à ressentir ces émotions, car Wordsworth a écrit:

Telle était leur foi que la Terreur elle-même ne l'ébranla pas. La colonne de lumière s'était changée en une colonne de feu et de fumée d'un rouge sinistre et sombre. C'est qu'elle dévorait les obstacles sur lesquels elle passait! La faute n'en était pas à elle, mais à toutes les choses mauvaises qu'elle rencontrait. C'était un incendie où se consumaient toutes les hontes, les fautes, les infamies, accumulées pendant des siècles. Elle dévastait pour frayer la route: elle continuait son chemin, elle n'en conduisait pas moins vers la Terre Promise où fleurissaient la Vigne de l'Amour Humain et l'Olivier de la Paix éternelle. Oui, c'étaient les derniers débris du passé qui brûlaient, d'un passé encore coupable et odieux d'obscurcir le présent! Coleridge s'écriait avec ses images oratoires:

Et Wordsworth se disait, avec sa manière plus profonde et plus précise où chaque mot va si bien trouver la réalité des choses, que la cause de ces malheurs n'étaient ni le gouvernement populaire, ni l'égalité, ni les folles croyances greffées sur ces noms par une fausse philosophie.

Cependant ils souffrirent. Leurs âmes étaient trop purement idéalistes pour n'être pas navrées de ces accidents affreux, où des esprits scientifiques peuvent ne voir que des écrasements inséparables des transformations sociales. Ce fut comme un cauchemar. Pour Wordsworth, cela est vrai, à la lettre. Ses nuits en étaient troublées; son sommeil, pendant des mois et des années, longtemps après les derniers battements de ces atrocités, en demeura rempli de visions funèbres, d'instruments de mort, et de plaidoyers qu'il prononçait devant des tribunaux sanglants.

Ô aussi. Ce fut un temps lamentable pour l'homme, Qu'il ait eu une espérance ou non; Un temps douloureux pour ceux dont les espérances survivaient Au choc; très douloureux pour les rares qui encore Se flattaient et avaient confiance dans le genre humain; Ceux-là eurent le plus profond sentiment de douleur[489].

Malgré tout, ils croyaient encore. Leur confiance s'attrista sans se décourager. Leur espérance s'était voilée de deuil, mais elle attendait sous ses voiles.

Bonaparte accomplit ce que n'avaient pu faire ni Marat, ni Robespierre. Les nobles esprits qui avaient accompagné si loin la France l'abandonnèrent, quand elle commença à obéir à son «cavalier corse».

Et Coleridge, s'adressant à la France, dont il avait salué avec tant d'enthousiasme les succès contre sa propre patrie, lui disait:

L'abandon de leur rêve de liberté universelle ramena Wordsworth et Coleridge vers l'idée nationale un instant sacrifiée à un idéal plus vaste. Ils redevinrent Anglais. Les guerres contre Napoléon les renfermèrent encore davantage dans leur patriotisme britannique. Pendant quelque temps, la poésie humanitaire, commencée par Cowper, sembla disparaître. Mais un peu plus tard, après Napoléon et la tragique conclusion de Waterloo, Byron et Shelley reprirent les chants de leurs aînés. Byron fut surtout frappé par le côté épique de la légende napoléonienne; Shelley attiré par les aspirations républicaines et socialistes. La poésie anglaise reprit avec eux son large courant d'inspiration libérale qui se continue aujourd'hui, avec un flot plus trouble et plus violent, dans les œuvres de poètes contemporains.

Comme les autres poètes, Burns a marché du côté de la Liberté. Sa nature irrégulière, impatiente de toute discipline; la forme démocratique de l'Église écossaise; les vagues traditions d'indépendance nationale; les souvenirs récents des derniers efforts tentés pour la reconquérir; une habitude précocement prise de ne juger les hommes qu'en les dépouillant de leurs titres et de leur rang, tout cela faisait un mélange un peu confus qui le disposait à saluer la Liberté sous quelque forme qu'elle s'offrît à lui. Ce sentiment très réel resta assez longtemps en suspens. Il s'exprimait d'une façon assez vigoureuse, mais sans prendre pied dans la réalité, un peu à la façon des déclamations classiques sur la Liberté. C'était comme une aspiration qui ne savait où se fixer, incapable de saisir des faits et s'exerçant sur des prétextes. Tantôt, c'était le discours de Robert Bruce à ses soldats, une ode vigoureuse et martiale; tantôt, une ode en l'honneur de Washington. Mais, quelque admiration qu'il eût pour l'ancienne indépendance nationale ou la révolte américaine, c'étaient des choses du passé. Il était plus près de la réalité quand il s'engageait dans le mouvement libéral qui s'étendait en Angleterre comme un remous de la Révolution française. Nous avons vu qu'il y entra assez hardiment pour s'y compromettre. Toutefois cette agitation ne pouvait pas donner un corps aux vœux de liberté épars dans les esprits. Aucune question ne se posait autour de laquelle on pût lutter, celles qu'on apercevait étaient trop lointaines. Les révolutionnaires anglais auraient été embarrassés de formuler leurs revendications. Aussi cet aspect de la liberté ne produisit-il rien de bien solide dans l'œuvre de Burns. Qu'on relise le poème qu'il lui a inspiré et qu'on a vu dans sa biographie:

Comme j'étais debout, près de cette tour sans toiture, Où la giroflée parfume l'air plein de rosée, Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre, Et dit à la lune de minuit son souci.

Les vents étaient tombés et l'air était paisible, Des étoiles filantes traversaient le ciel; Le renard glapissait sur la colline, Et les échos des gorges lointaines répondaient.

Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers, Courait au pied des murs en ruines, Pour rejoindre là-bas la rivière Dont le bruit distant monte et retombe.

Du Nord froid et bleuâtre, ruisselaient Des lueurs avec un bruit sifflant, étrange; À travers le firmament elles jaillissaient et passaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.

Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever un spectre austère et puissant, Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.

Eussé-je été une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet était gravée clairement La devise sacrée: «Liberté!»

Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient réveillé les morts endormis; Et, oh! c'était une histoire de détresse Comme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.

Bien que les derniers vers aient un accent de brusquerie, la pièce, jolie poétiquement, est vague et faible comme expression de sentiments publics. Elle consiste presque entièrement en une description de nature qui servirait aussi bien à une pièce d'amour. On sent qu'elle ne porte sur rien. Ce n'était pas en Angleterre, mais en France, que le combat décisif était engagé. C'était sous la figure de la Révolution que la Liberté s'offrait alors aux hommes. C'était la Révolution française qui était l'expression de l'attente générale et le fait réel de l'époque. C'était à la condition de se passionner pour ou contre elle qu'on était de son temps, à quelque pays qu'on appartînt.

Cependant la vague met quelque temps à arriver jusqu'à lui. Il ne semble pas s'être inquiété d'abord de la commotion qui se préparait en France. Il était trop accaparé par ses passions et les nécessités de chaque jour pour sortir beaucoup de sa propre vie. Il était trop peu instruit pour s'intéresser au développement historique d'une époque; ses lectures ne lui permettant pas de coordonner les événements, ils restaient pour lui particuliers, et ne le touchaient que s'ils se mêlaient à sa vie. La vue de nobles perspectives historiques ne le transportait pas, comme Wordsworth ou Coleridge. Enfin son esprit était, par constitution, trop précis, trop personnel, pour s'éprendre d'un rêve humanitaire. Il ne vivait pas parmi les abstractions. La Justice et la Bonté l'attiraient, mais dans des faits particuliers, et non sous une forme générale. Il était donc moins disposé que des hommes instruits et méditatifs à s'enthousiasmer pour une Réforme lointaine et abstraite. Il est assez curieux de remarquer que, tant que la Révolution resta générale et conserva un aspect philosophique et doctrinaire, tant qu'elle demeura telle que la rêvaient Wordsworth et Coleridge, elle paraît lui avoir été indifférente. Il n'y a pas un vers de lui qui s'y rapporte.

C'est seulement quand elle devint violente, tragique, et vraiment populaire, quand elle perdit son aspect de Réforme humanitaire, pour prendre celui d'un drame, et qu'elle fut, non plus un exposé de principes, mais un conflit de passions; en un mot, quand elle devint quelque chose de concret, qu'elle commença à l'attirer. Il s'éprit d'elle au moment où les esprits généraux et à principes commençaient à s'en détacher. Aussi de quel ton différent il en parle! Les autres sont des philosophes historiques et des rêveurs, qui contemplent les choses de hauteurs sereines. Lui, a l'air d'un révolutionnaire engagé dans la lutte. L'idée générale disparaît, la passion du moment éclate, avec quelque chose de la colère et des fureurs de la rue. Et aussitôt la forme change. Ce n'est plus celle de la méditation, les belles et larges narrations de Wordsworth; ce n'est plus celle de l'enthousiasme intellectuel, l'ode philosophique de Coleridge. C'est la forme courte, pressée, ardente, la chanson populaire faite pour être chantée par la foule, et rythmer une marche de révolte. Il est impossible de lire, même dans une traduction, sa pièce sur l'Arbre de la Liberté, sans sentir ce qu'elle contient d'âpreté.

Avez-vous entendu parler de l'arbre de France? Je ne sais pas quel en est le nom; Autour de lui, tous les patriotes dansent, L'Europe connaît sa renommée. Il se dresse où jadis se dressait la Bastille, Une prison bâtie pour les rois, homme, Quand la lignée infernale de la Superstition Tenait la France en lisières, homme!

Sur cet arbre pousse un tel fruit Que chacun peut en dire les vertus, homme; Il élève l'homme au-dessus de la brute, Et fait qu'il se connaît lui-même, homme. Si jamais le paysan en goûte une bouchée, Il devient plus grand qu'un lord, homme, Et avec le mendiant il partage un morceau De tout ce qu'il possède, homme!

Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique, Il fut envoyé pour nous consoler, homme; Pour donner la douce rougeur de la santé, Et nous rendre tous heureux, homme. Il éclaircit le regard, il égaie le cœur, Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme; Et celui qui joue le rôle de traître, Il l'envoie à la perdition, homme!

On sent déjà dans ces strophes quelque chose d'autrement âpre que chez les autres poètes. Celle qui suit est plus farouche encore. Elle est brutale, à la fois narquoise et cruelle, comme un refrain de sans-culotte. Elle a comme un écho du «ça ira». Elle aurait pu être chantée par la foule qui s'en retournait de voir l'exécution de Louis XVI.

Mais les gens vicieux haïssent de voir Les ouvrages de la vertu prospérer, homme; La vermine de la cour maudit l'arbre, Et pleura de le voir fleurir, homme.

Puis viennent des strophes qui rappellent la lutte de la Révolution contre les rois coalisés et qui font penser au beau passage de Coleridge sur le même sujet. C'est toujours le cri d'enthousiasme arraché par les victoires républicaines. Il y a ici quelque chose de plus martial.

Puis, un jour, une bande mauvaise Fit un serment solennel, homme, Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas, Et ils y engagèrent leur foi, homme. Les voilà partis, avec une parade dérisoire, Comme des chiens chassant le gibier, homme, Mais ils en eurent bientôt assez du métier, Et ne demandèrent qu'à être chez eux, homme!

Car la Liberté, debout près de l'arbre, Appela ses fils à haute voix, homme; Elle chanta un chant d'indépendance Qui les enchanta tous, homme! Par elle inspirée, la race nouvellement née Tira bientôt l'acier vengeur, homme! Les mercenaires s'enfuirent—elle chassa ses ennemis Et rossa bien les despotes, homme[496].

La pièce se continue par un retour sur l'Angleterre, où se trouve une de ces allusions qui auraient rendu dangereuse pour Burns la publication de ces vers.

Que l'Angleterre se vante de son chêne robuste, De son peuplier, de son sapin, homme; La vieille Angleterre jadis pouvait rire, Et briller plus que ses voisins, homme. Mais cherchez et cherchez dans la forêt, Et vous conviendrez bientôt, homme Qu'un pareil arbre ne se trouve pas Entre Londres et la Tweed, homme![496]

La fin est un aperçu humanitaire. C'est le tableau de ce que pourrait devenir la vie humaine, si les arbres de la Liberté croissaient partout. On y voit paraître l'idée, rare et fugitive chez Burns, de la concorde et du bonheur universels. Nous avons vu qu'il goûtait peu ces idées générales. Au lieu des belles rêveries philanthropiques, où se plaisait Wordsworth et qui étaient le véritable domaine de son âme, il y a ici quelque chose de plus près de terre. C'est plutôt l'expression d'un sentiment personnel, et il s'y glisse en même temps de la colère et de la rancune.

Sans cet arbre, hélas, cette vie N'est qu'une vallée de chagrin, homme, Une scène de douleur mêlée de labeur; Les vraies joies nous sont inconnues, homme, Nous peinons tôt, nous peinons tard, Pour nourrir un gredin libre, homme, Et tout le bonheur que nous aurons jamais Est celui au-delà de la tombe, homme!

Avec beaucoup de ces arbres, je crois, Le monde vivrait en paix, homme; L'épée servirait à faire une charrue, Le bruit de la guerre cesserait, homme; Comme des frères en une cause commune, Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme, Et des droits égaux et des lois égales Réjouiraient toutes les îles, homme!

Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier, Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier, Comment va Dompierre? Oui, et Burnonville aussi? Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?

Je combattrai la France avec vous, Dumourier, Je combattrai la France avec vous, Dumourier, Je combattrai la France avec vous, Je courrai ma chance avec vous, Sur mon âme, je danserai une danse avec vous, Dumourier.

Mais son esprit mêlé à la vie et toujours mené par l'impulsion du moment n'était pas fait pour se retirer dans un principe et laisser tout autour rugir les événements. L'isolement prolongé de Wordsworth ne lui était pas possible. Il ressentit aussi la réaction que nous avons vue dans Wordsworth et Coleridge. Il redevint anglais, plus subitement qu'eux. Peut-être était-il poussé par la nécessité de se débarrasser des soupçons dont il avait souffert et le désir d'affirmer officiellement son loyalisme. Quand, au commencement de 1795, on forma des compagnies de volontaires, il en fit partie et composa une chanson patriotique contre la France.

La Gaule hautaine nous menace d'une invasion? Que ces gredins prennent garde, Monsieur; Il y a des murs de bois sur nos mers, Et des volontaires sur la rive, Monsieur. La Nith remontera vers le mont Corsincon, Et le mont Criffel tombera dans la Solway, Avant que nous laissions un ennemi étranger Se rallier sur le sol britannique! Nous ne laisserons jamais un ennemi étranger Se rallier sur le sol britannique!

Le chaudron de l'Église et de l'État Peut-être a besoin d'être rétamé; Mais, du diable, si un chaudronnier étranger Lui mettra jamais un clou! Le sang de nos pères a payé le chaudron, Et qui ose mettre la main dessus, Par le ciel, ce chien sacrilège Servira à le faire bouillir! Par le ciel, ce chien sacrilège Servira à le faire bouillir!

Il est assurément curieux de suivre, dans cet homme soustrait aux influences politiques et perdu au fond du nord, les phases de la Révolution. Il a vibré, avec des tons différents, aux mêmes souffles que les autres poètes anglais de son temps. À une certaine hauteur, toutes les âmes étaient touchées par le vent qui venait de France. Il est cependant juste de remarquer combien Burns est loin de Wordsworth comme poète politique, et combien il était moins au courant de son époque. De la Révolution française, il n'a compris que la manifestation passionnelle et populaire; il n'a saisi que ce qui s'adressait à ses instincts d'homme du peuple. Toute la partie philosophique, abstraite et élevée, de la Révolution, lui a échappé. Il n'a ni attendu, ni compris le rêve de Fraternité universelle, dont la beauté avait inondé le cœur de Wordsworth. Il n'a pas même saisi la grandeur des événements qui bondissaient et se tordaient dans la tourmente révolutionnaire. Il ne s'y est intéressé que de loin. Il les a vus sans précision, sans éprouver la sensation de terreur historique dont on retrouve la trace chez tous ceux qui les ont contemplés. Il a continué à écrire des chansons d'amour. Son âme, trop personnelle, n'était pas faite pour s'éprendre d'une grande cause, autrement que par accès. L'admirable dévotion de Wordsworth lui était inaccessible.

Sur un autre point, il prend sa revanche. Il a été, avec plus de fougue et de résultats que les autres, le poète de l'Égalité. Il ne lui a pas fallu attendre pour cela l'arrivée de la Révolution française. L'Égalité a été une de ses inspirations les plus précoces, les plus durables, et les plus violentes. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. La vie courageuse et infortunée de son père, cette défaite du travail et de la probité par la misère, avaient éveillé, dans le vif de son cœur, un sentiment de révolte. Le contraste de tant de vies oisives, bestiales et gorgées d'abondance, lui avait montré que les biens ne sont pas du côté de la vertu. La comparaison de sa propre valeur avec la nullité de tant de sots titrés et opulents lui avait montré que l'intelligence n'est pas l'apanage de la fortune. Il s'était habitué, par ce qu'il avait vu, à considérer la valeur morale et intellectuelle des hommes comme indépendante du rang et de la richesse. Il s'était mis de bonne heure à juger les hommes par ce qu'ils valent en réalité.

Il y avait, au-dessous de cette revendication de son rang, quelque chose de plus douloureux. Une sorte de colère contre les inégalités, contre la manière aveugle dont sont répartis les biens et les honneurs, une haine des distinctions sociales. Certains cœurs frappés de ces différences, mais en comprenant du même coup le néant, les regardent avec un tranquille mépris. Il faut, pour toiser ainsi les injustices sociales, un tempérament paisible, et aussi l'assurance de la vie matérielle. Burns était trop emporté. Le contact continuel avec la misère, le souci du lendemain l'exaspérait et l'affolait sans cesse. La médiocrité de la vie peut se supporter avec patience, non l'incertitude. Celle-ci est une torture qui finit par rendre farouche et ombrageux. À ces causes de rancune s'en ajoutaient sans doute d'autres moins excusables: des froissements d'orgueil, des besoins de plaisir, et, ce qui est plus douloureux pour les hommes comme Burns que tout le reste, le sentiment d'être séparé des femmes par son sang infime. Tout cela avait fermenté dans son âme et y avait produit un levain. La vue des richesses le courrouçait; il le disait parfois avec une singulière amertume.

On reconnaît l'homme qui marche par les rues avec une sourde irritation contre ce luxe qui l'éclabousse. Voici encore le même sentiment avec plus d'âpreté. C'est le geste de colère et le mot brutal qu'on voit et qu'on entend parfois, sur le bord d'un trottoir.

Ne croirait-on pas entendre une de ces apostrophes haineuses de Jacques Vingtras?

Cet état de colère se trahit à la moindre occasion, s'exprime par des invectives contre les nobles et contre les riches. Elles jaillissent de toutes parts dans ses œuvres, lancées avec une singulière violence de mépris et d'insulte. Il faut dire que l'aristocratie du XVIIIe siècle, surtout l'aristocratie moyenne, ne justifiait que trop souvent ces attaques. Ignorante, grossière, livrée pesamment à l'ivrognerie et au vice, elle imitait, en l'alourdissant encore, l'épaisse débauche dont les deux premiers Georges avaient donné l'exemple. Elle y ajoutait une sorte de brutalité et d'arrogance due au tempérament anglais. Les romanciers ont laissé maints portraits de ces nobles, et les Squire Western n'étaient pas rares. Avec cela, les anciens droits seigneuriaux restaient entiers, incontestés, exercés dans toute leur dureté. Pour fournir de l'argent aux dépenses des maîtres, les intendants étaient impitoyables, pressuraient, la menace à la bouche. Aussi, toutes les fois que Burns parle des nobles, sa voix prend un ton de haine, et la colère lui passe dans les yeux. Ses allusions à l'aristocratie sont une satire et une injure continuelles. Sa pièce des Deux Chiens, une de ses premières, où il fait causer un chien de berger avec un chien de Terre-Neuve qui porte le collier de cuivre d'un propriétaire, n'est qu'une diatribe où il oppose le sort des riches à celui des pauvres. Quel contraste! Le seigneur terrien accumule ses lourdes rentes, ses droits de charbonnages, ses dîmes, ses redevances; il se lève quand il lui plaît; ses laquais répondent à son coup de cloche; il appelle sa voiture, il appelle son cheval; il tire une bourse «aussi longue que ma queue», dit le Terre-neuve, à travers les mailles de laquelle brillent les georges d'or. Du matin au soir, on ne travaille qu'à cuire au four, à rôtir, à frire, à bouillir; tout le monde, du maître au dernier valet, se gorge de sauces et de ragoûts.

Puis vient le tableau de la cruauté des intendants. On y sent le souvenir de scènes pénibles dont il avait été témoin pendant son enfance. Il est impossible de se méprendre sur le ton de ces paroles.

Et puis, voir comment vous êtes négligés, Comment malmenés, bousculés, outragés! Ciel, homme, notre gentry se soucie aussi peu Des bêcheurs, terrassiers et autre bétail, Ils passent aussi fiers près des pauvres gens Que moi auprès d'un blaireau pourri. J'ai vu le jour d'audience de notre maître, Et maintes fois mon cœur en a été attristé; Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent, Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant! Il frappe du pied et menace, maudit et jure Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien; Tandis qu'ils doivent se tenir debout avec un aspect humble, Et tout entendre, et craindre et trembler! Je vois bien comment vivent les gens qui ont la richesse, Mais sûrement il faut que les pauvres gens soient misérables.

Mais ce sont peut-être des abus imputables à des subalternes trop zélés. Le maître n'est pas là. Il est retenu à Londres, au parlement, occupé au bien du pays. Il ne peut tout surveiller. Il n'est pas responsable des duretés de ses subalternes. Le bien du pays! Il y songe vraiment. Et le réquisitoire continue plus ardent.

Puis il s'en prend à l'oisiveté de ces inutiles. Il représente les gentlemen et, pis encore, les Ladies, tourmentés du manque d'occupation. Ils flânent, las de leur inertie. Encore que rien ne les trouble, ils sont malheureux.

Leurs jours insipides, ternes et sans goût, Leurs nuits inquiètes, longues et sans repos, Même leurs sports, leurs bals, leurs courses de chevaux, Leurs promenades à cheval dans les endroits publics, Il y a tant de parade, de pompe et d'apprêt, Que le plaisir peut à peine atteindre leurs cœurs.

D'une main de plus en plus brutale, il arrache les voiles, il montre les débauches des hommes, les médisances des femmes, les nuits passées au jeu, cette passion des dames du XVIIIe siècle dont Thackeray a laissé un joli tableau dans ses Virginians; enfin, les tricheries. Rien n'y manque. On dirait une des cruelles peintures de Hogarth. C'est la même précision et la même vigueur de trait.

Et cette peinture qui ne sent pas l'amitié se termine par ces deux vers:

Partout où il en trouve l'occasion, il place quelques mots contre les nobles, quelque terme méprisant qui les rend odieux et ridicules. Dans Les Deux Ponts d'Ayr, il représente:

Ailleurs, c'est:

On croirait entendre un refrain fait pour des paysans Irlandais, aux plus sombres moments de haine. Et la pièce continue avec une sauvagerie et une âpreté d'ironie qui fait, par moments, penser à Swift. Elle éclate avec le ricanement farouche et infernal du plus amer des écrivains.

Lorsque, par hasard, il rencontre un noble, exempt des défauts de sa classe, il ne peut cacher sa surprise. On sent qu'il l'aborde avec un sentiment de défiance et presque d'hostilité. Il a besoin d'être désarmé. Dans ses vers sur sa rencontre avec lord Daer il dit:

Ainsi perce, à chaque instant, son mauvais vouloir envers les classes élevées, son irritation de voir au-dessus de lui, par la richesse ou les honneurs, des hommes sans mérite et sans utilité. On sent derrière chacune de ces strophes un pamphlétaire tout prêt, qui n'attend que l'occasion pour s'élancer à l'attaque des distinctions sociales. Ces vers sont en partie de 1786. Dans un autre pays, le persiflage de Figaro venait de donner à l'aristocratie de légers et brillants coups de stylet; il y a ici une main plus lourde et comme des coups de hache.

Il n'a pas été satisfait de ces invectives qui, après tout, ne dépassent pas beaucoup la satire. Il est allé tout droit jusqu'au bout de la question. Il s'est demandé pourquoi le labeur de la plupart tourne au profit de quelques-uns; pourquoi des milliers de créatures humaines peinent désespérément et stérilement, pour en entretenir quelques autres dans le luxe et la paresse. Il s'est courroucé contre ce qu'on appellerait aujourd'hui l'exploitation de l'homme. Si le terme n'y est pas, la pensée ressort nettement. Elle avait pris possession de son esprit et y éveillait souvent de sombres réflexions. Il écrivait:

Il ne pouvait voir, sans un mouvement pénible, les rapports entre les riches et ceux qui les enrichissent. On peut saisir, dans cet autre passage de sa correspondance, la sourde irritation qu'il apportait souvent dans les maisons des heureux, et quelle peine il devait prendre pour la cacher. À lire le récit de l'entrevue dont il parle, on entend le ton sarcastique avec lequel il a dû surenchérir sur les opinions qu'on exprimait devant lui.

Ces lettres sont de 1788. Mais cette protestation contre le travail injustement réparti n'avait pas tardé si longtemps pour se trahir dans ses vers. Étant encore à Mauchline, il avait eu la vision saisissante de tant de vies humaines écrasées, courbées vers le sol comme sous un joug, impitoyablement usées, au profit d'une seule. Il avait éprouvé le sentiment d'immense tristesse qui sort de tout, lorsqu'on contemple les labeurs humains avec cette arrière-pensée. Il l'avait exprimé dans une image vraiment belle. On voit s'étendre la vaste plaine sur laquelle pèse cette malédiction; un soleil morne et qui ne ramène que des douleurs l'éclaire. La terre a une teinte funèbre; un gémissement universel sort des choses. Cela fait penser à certaines images de Lamennais, grandioses et d'un coloris tragique.

Et un peu plus loin, la même idée est reprise, mais accompagnée cette fois d'un commentaire, d'une interrogation impatiente et presque menaçante.

Vois ce malheureux surmené de labeur, Si abject, bas et vil, Qui demande à son frère, fait de terre comme lui, De lui permettre de peiner. Et vois ce ver de terre altier, son compagnon, Dédaigner la pauvre prière, Insoucieux qu'une femme en pleurs Et des enfants sans soutien gémissent.

Si j'ai été marqué comme l'esclave de ce seigneur, Marqué par la loi de la nature, Pourquoi un souhait d'indépendance Fut-il planté dans mon âme? Sinon, pourquoi suis-je soumis À sa cruauté ou son dédain? Ou pourquoi l'homme a-t-il la volonté et le pouvoir De faire gémir son semblable?[518]

Ce n'étaient là encore que des indices éparpillés dans ses œuvres, des fragments de roc perçant le sol çà et là et laissant deviner ce qu'il recouvrait. Ces sorties arrivaient au gré de son humeur. Elles contenaient de tout, du bon et du mauvais, une part de justice et de vérité, parfois aussi de l'orgueil, de la jalousie, des préjugés, des jugements irréfléchis.

Quand les événements de la Révolution française tournèrent davantage les esprits de ce côté, ces éléments un peu mélangés se coordonnèrent dans le sien. Ce qu'il y avait de trop personnel et de purement agressif s'épura, au souffle de grands principes qui flottait dans l'air et y formait une atmosphère de généralisation. Au lieu de s'échapper en boutades et en invectives, cette idée de l'égalité des hommes devint plus large et plus élevée. Elle prit la haute forme d'un principe. En réclamant l'honnêteté comme la mesure unique des hommes, il mit sa revendication sous une sauvegarde inattaquable. Il écrivit alors une de ses plus belles chansons, admirable de fierté, d'énergie; et irréfutable. C'est une de ses plus populaires. Elle est devenue une sorte de Marseillaise de l'Égalité. Son refrain d'une simplicité éloquente, cette comparaison du rang avec l'empreinte de la pièce d'or, et de l'homme avec le métal lui-même, sont entrés à jamais dans l'âme du peuple.

Faut-il que l'honnête pauvreté Courbe la tête, et tout ça? Le lâche esclave, nous le méprisons, Nous osons être pauvres, malgré tout ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Nos labeurs obscurs, et tout ça, Le rang n'est que l'empreinte de la guinée, C'est l'homme qui est l'or, malgré tout ça.

Qu'importe que nous dînions de mets grossiers, Que nous portions de la bure grise, et tout ça; Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin, Un homme est un homme, malgré tout ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Malgré leur clinquant, et tout ça, L'honnête homme, si pauvre soit-il, Est le roi des hommes, malgré tout ça!

Voyez ce bellâtre qu'on nomme un lord, Qui se pavane, se rengorge, et tout ça? Bien que des centaines d'êtres s'inclinent à sa voix, Ce n'est qu'un bélître malgré tout ça; Malgré tout ça, malgré tout ça, Son cordon, sa croix et tout ça, L'homme d'esprit indépendant Regarde et se rit de tout ça!

Le roi peut faire un chevalier, Un marquis, un duc et tout ça; Mais un honnête homme est plus qu'il ne peut, Par ma foi qu'il n'essaye pas ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Leur dignité et tout ça, La sève du bon sens, la fierté de la vertu Sont de plus hauts rangs que tout ça!

La différence n'éclate-t-elle pas manifestement entre la poésie politique de Burns et celle de ses contemporains? Wordsworth et Coleridge appelaient l'égalité en philosophes historiques. Ils la voyaient comme une des promesses de l'avenir. Ils la réclamaient dans de nobles plaidoyers philosophiques. Ils avaient l'optimisme de l'idéal. Les yeux ravis dans un mirage, ils n'apercevaient pas, à leurs pieds, les abus, les souffrances, les usurpations, les iniquités, les mauvaises œuvres, mais la magnifique espérance qui se levait à l'horizon. C'est elle qu'ils attendaient, oubliant que l'aurore ne paraît toucher la Terre que parce qu'elle est lointaine, et qu'elle s'en éloigne quand nous nous rapprochons. Ce n'est pas cependant que de pareils rêves soient inutiles. Ils sont bien au-dessus de l'humanité et des événements, mais il en tombe une bonté et une charité qui fécondent la vie.

Il convient d'ajouter que ce redressement contre les riches ne revêt pas toujours ce caractère d'animosité. Il arrive souvent à Burns de maintenir l'égalité, en rehaussant l'existence des pauvres plutôt qu'en dénigrant celle des riches. Il y a, surtout clans les œuvres de sa jeunesse, maint passage de bonne humeur, où la Pauvreté nargue l'Opulence et la défie gaiement d'être aussi heureuse qu'elle. Qu'importent les sacs d'écus, les titres et le rang? Est-ce qu'on ne porte pas son bonheur en soi-même? Dès qu'on est honnête homme, qu'on a la conscience claire et libre, ne loge-t-on pas en soi la paix elle contentement? La nature n'offre-t-elle pas ses charmes à tous également? Les pauvres n'ont-ils pas leurs amitiés et leurs amours, plus fidèles et plus purs souvent que ceux des riches? Et le cœur où brillent ces flammes n'est-il pas plus riche que des cœurs éteints au milieu de la plus éclatante fortune? Les pauvres n'ont rien à envier à personne. L'Épître à Davie a exprimé cette insouciance, ce vaillant défi à la misère, cette joyeuse résignation à son sort.

Il est à peine au pouvoir d'un homme De s'empêcher parfois de devenir aigre, En voyant comment les choses sont partagées, Comment les meilleurs sont par moments dans le besoin, Tandis que des sots font fracas avec des millions, Et ne savent comment les dépenser. Mais, Davie, mon gars, ne vous troublez pas la tête, Bien que nous ayons peu de bien; Nous sommes bons à gagner notre pain quotidien, Aussi longtemps que nous serons sains et forts. N'en demandez pas plus, ne craignez rien, Souciez-vous de l'âge comme d'une figue, La fin de tout, le pire de tout, N'est après tout que de mendier.

Coucher, le soir, dans les fours à chaux et les granges, Quand les os sont caducs et que le sang est mince, Est sans doute grande détresse! Même alors le contentement pourrait nous rendre heureux; Même alors, parfois, nous attraperions une lampée De vrai bonheur! Le cœur honnête qui est libre de tout Dessein de fraude ou de crime, N'importe comment la Fortune lance la balle, À toujours quelque motif de sourire; Et pensez-y, vous trouverez toujours Que c'est là un grand réconfort; Cessons donc là nos soucis, Nous ne pouvons tomber plus bas.

Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors, sans savoir où, Sans maison et sans salle? Les charmes de la nature, les collines et les bois, Les longues vallées, les ruisseaux écumants Sont ouverts à tous également. Aux jours où les pâquerettes ornent le sol, Où les merles sifflent clair, D'une joie honnête nos cœurs bondiront De voir l'année arriver. Sur les talus, alors, quand il nous plaira, Nous nous asseoirons, nous fredonnerons un air, Puis, nous y mettrons des rimes et de la mesure, Et nous chanterons le tout quand nous aurons fini.

Il n'appartient pas aux titres, ni au rang, Il n'appartient pas à des trésors comme la banque de Londres, D'acheter la paix et le repos: Ce n'est pas de changer beaucoup en davantage, Ce n'est pas les livres, ce n'est pas la science, Qui peuvent nous rendre vraiment heureux; Si le bonheur n'a pas son siége Et son centre dans la poitrine, Nous pouvons être savants, ou riches, ou grands, Nous ne pouvons pas être heureux: Aucuns trésors, aucuns plaisirs Ne peuvent nous rendre longtemps satisfaits; Le cœur est, toujours, l'endroit qui, toujours, Nous met d'aplomb ou de travers.

Pensez-vous que de tels que vous et moi, Qui peinons et tirons par froid et chaud, Avec un labeur incessant, Pensez-vous que nous sommes moins heureux que ceux Qui ne nous remarquent pas sur leur chemin, Comme n'en valant pas la peine? Hélas! comme souvent, dans leur humeur altière, Ils oppriment les créatures de Dieu! Ou bien, oubliant tout ce qui est bien, Ils se roulent dans les excès! N'ayant ni souci, ni crainte Ni du ciel, ni de l'enfer! Estimant et jugeant Que ce n'est qu'une histoire vaine!

Résignons-nous donc joyeusement; Ne rendons pas nos minces plaisirs plus petits, En gémissant sur notre sort; Quand bien même les malheurs viendraient, Moi, qui suis assis ici, j'en ai rencontré, Et je leur sais gré après tout, Ils donnent l'esprit de l'âge à la jeunesse, Ils nous forcent à nous connaître, Ils nous font voir la vérité nue, Le vrai bien et le vrai mal. Bien que les pertes et les traverses Soient des leçons bien sévères, On y trouve une expérience, Qu'on ne trouverait nulle part ailleurs

On doit convenir, à la vérité, que cette façon de se consoler des mauvais procédés du sort ne s'applique pas à la vie réelle et n'est pas durable. C'est l'insouciance de la pierre qui roule. C'est un peu la fanfaronnade d'un célibataire, et qui est jeune: il faut être seul pour voyager de la sorte à l'aventure, pour repartir sans cesse de partout sans souci d'arriver nulle part; il faut avoir un corps vaillant pour coucher sur les revers des talus ou sur le foin des granges. Si on rencontre quelques vieux vagabonds philosophes qui restent satisfaits de cette vie buissonnière, ils sont rares.

En combien d'autres choses encore, les pauvres n'ont-ils pas l'avantage sur les riches? Ce ne sont pas non plus les arpents de terre, les fermes bien garnies, et les têtes de bétail, qui donnent de l'esprit aux hommes, de la gentillesse aux filles. C'est le travail régulier, l'air des champs, la vie simple, qui produisent les familles qui sont l'ornement et la force d'une race. Ici encore, les chaumières pauvres contiennent plus de vraies richesses que les maisons somptueuses.

Ce relèvement de la vie des pauvres a trouvé son expression la plus grande et la plus émouvante dans le célèbre morceau du Samedi soir du Villageois. Elle y est ennoblie, touchée de beauté, car elle prend une telle élévation que, tout en gardant ses traits fatigués, elle s'embellit d'une lumière supérieure. Jamais on n'avait répandu tant de dignité sur l'existence des indigents. C'est une consécration de ce qu'il y a de piété naturelle, d'amour familial, de résignation, et d'honnêteté, sous des toits misérables; un hommage solennel aux vertus humbles. Et ce qu'il y a d'admirable dans ce tableau, c'est que cette noblesse sort peu à peu de la réalité, la surmonte, la conquiert et finit par la vaincre, par l'entraîner dans son triomphe. La pièce, qui s'ouvre par une peinture presque sombre de travail exténué, aboutit à une idée glorieuse. Les misères, le labeur, les sueurs, la rudesse des détails disparaissent. Elle atteint les sommets de la dignité humaine, là où toutes les distinctions sociales sont tombées, où l'âme seule paraît, où ce qu'il y a d'absolu dans la vertu éclate et rayonne, en faisant fondre autour de soi, comme de vaines cires, le rang, la richesse et la naissance. C'est un morceau qu'il faut connaître, car il marque, dans une direction, un des points extrêmes du génie de Burns.

On est au samedi soir, la veille du jour de repos si rigoureusement observé par tout le pays. Le paysage est désolé: le vent de novembre siffle aigre et irrité; le jour hivernal se clôt; les bêtes toutes boueuses viennent de la charrue; le noir cortège des corbeaux passe dans le ciel. Le laboureur, rapportant sur son épaule sa bêche, sa pioche et sa houe, regagne sa demeure, traversant d'un pas alourdi les moors qui s'obscurcissent. C'est une impression de lassitude et de tristesse. Enfin, la chaumière isolée se montre sous le vieil arbre qui l'abrite. Les enfants accourent. Le feu qui brille au foyer clair, le sourire de sa femme, le gazouillement du dernier-né sur ses genoux, trompent les soucis qui le rongent, lui font oublier son labeur, et ses endurances. C'est le tableau si souvent décrit du laboureur qui revient le soir, mais avec une teinte plus réelle et plus attristée.

Les uns après les autres, les enfants qui sont au service dans les fermes voisines, arrivent. Puis leur aînée, Jenny, qui devient une femme toute fleurie de sa jeunesse. Les frères et les sœurs réunis se mettent à causer, pendant que la mère, avec son aiguille et ses ciseaux, force les vieux habits à avoir presque aussi bon air que les habits neufs. Il y a dans toute cette scène un sentiment d'affection réciproque, un bruit de bonnes paroles aimantes et fraternelles qui fait plaisir. Le père donne ses conseils et fait ses recommandations.

Les ordres de leur maître et de leur maîtresse, Les enfants sont avertis qu'ils doivent y obéir, Et s'occuper de leur travail d'une main diligente, Et, bien que hors du regard, ne jamais jouer ni flâner; «Ô! ayez bien soin de toujours craindre le Seigneur, De bien penser à vos devoirs, le matin et le soir; De peur que vous ne déviiez dans le sentier de la tentation, Implorez son Conseil et l'appui de son Pouvoir; Ceux-là n'ont jamais cherché en vain qui ont vraiment cherché Dieu».

Mais on frappe timidement à la porte. Jenny, qui sait ce que cela signifie, se hâte de dire qu'un gars du voisinage est venu par les moors pour faire des commissions et la reconduire jusqu'à la maison. Le père s'y tromperait peut-être, mais la mère plus fine a vu la flamme secrète étinceler dans les yeux de Jenny et rougir sa joue. Il y a, en deux ou trois vers d'une fine observation, un de ces courts drames intérieurs qui tiennent en quelques mots. La mère a un moment d'anxiété en demandant le nom. Jenny hésite un peu à le dire. La mère est tout à coup heureuse en entendant que ce n'est pas celui d'un mauvais sujet et d'un débauché. On sent tout ce qui s'est passé entre la mère et la fille sous ces quelques mots indifférents pour tous. On ouvre la porte; le gars entre. Son air plaît à la mère. Jenny est heureuse de voir que la visite n'est pas mal prise. Le père se met à causer de chevaux, de charrue et de bœufs. Le gars, dont le cœur déborde de joie, reste tout gauche, tout timide et tout interdit sachant à peine comment se tenir. La mère sait bien, avec sa perspicacité de femme, ce qui le rend si grave. Après le tableau des affections de famille, c'est celui de l'amour rustique, innocent et sincère. Il est dans le dessein du poète que la vie des paysans nous apparaisse sous tous ses aspects.

Ô heureux amour! Quand un amour comme celui-là se trouve! Ô extases ressenties au cœur! bonheur au-delà des comparaisons! J'ai parcouru beaucoup du triste cercle mortel, Et la sage expérience m'ordonne de déclarer ceci: Si le ciel répand une goutte de plaisir céleste, Un cordial, dans cette vallée mélancolique, C'est lorsqu'un couple jeune, aimant, modeste, Dans les bras l'un de l'autre, soupire la tendre histoire Sous l'épine blanche comme le lait où se parfume la brise du soir.

Maintenant, le souper «couronne» leur pauvre table. La mère apporte le porridge, le lait que leur vache unique leur donne. La brave bête! On l'entend derrière la porte mâcher sa paille. Cette touche délicate l'associe au repas qu'elle a fourni en partie. Elle est presque de la famille. C'est une affection qui complète les autres et met le dernier trait à ce tableau de bonté.

Le souper terminé, la pièce grandit; la scène prend quelque chose de biblique. Au milieu de la famille silencieuse, le père se lève. Il se découvre. Il prend la vieille bible de famille, où sont inscrites les dates des naissances et des morts, obscures archives de la race. Une solennité remplit cette chaumière à peine éclairée, où les outils du travail quotidien luisent dans un coin.

Le joyeux souper fini, avec des visages sérieux, Autour du feu, ils forment un large cercle. Le père feuillète avec une grâce patriarcale La grosse Bible, jadis l'orgueil de son père: Il retire avec respect son bonnet, Ses tempes grises sont maigries et dégarnies. Parmi ces chants qui autrefois glissaient doucement dans Sion, Il choisit une portion avec un soin judicieux; Et: «Adorons Dieu!» dit-il avec un air solennel.

C'est la prière du soir. C'est plus: c'est presque un office du soir. La famille chante une hymne sur un des vieux airs écossais qui ont servi aux Covenanters et où vivent encore les luttes, les persécutions, et la ferveur anciennes. Les voix et les cœurs sont à l'unisson. L'hymne achevée, «le père semblable à un prêtre» lit quelque passage de la Bible. Il l'emprunte aux pages sévères de l'Ancien Testament; il parle d'Abraham qui fut l'ami de Dieu; de Moïse, du barde royal gémissant sous la colère du ciel; des gémissements de Job; du feu farouche et séraphique d'Isaïe. Ou bien, il tourne les pages plus douces du Nouveau Testament.

Peut-être le volume chrétien est son thème, Comment le sang innocent fut versé pour l'homme coupable; Comment celui qui portait le second nom dans le ciel N'avait pas de quoi reposer sa tête; Comment ses premiers disciples et serviteurs prospérèrent; Les sages préceptes qu'ils écrivirent à mainte nation; Comment celui qui fut banni, solitaire à Patmos, Vit un ange puissant debout dans le soleil, Et entendit le jugement de la Grande Babylone, prononcé par l'ordre du ciel.

Quelle grandeur prennent les pauvres murs où passent ces visions sacrées et majestueuses. Elles y apportent l'autorité de la Religion; elles y répandent en même temps une poésie terrifiante ou adorablement tendre. Ce groupe de paysans les comprend. Ç'a été la lecture presque unique de leur jeunesse; ils les entendent commenter tous les dimanches. Il y a là vraiment, dans toutes ces âmes simples, un instant moral de haute vénération, tel que des âmes plus cultivées n'en connaissent jamais. La scène continue par une prière qui plane sur tous les fronts courbés.

Alors, s'agenouillant devant le Roi éternel des cieux, Le saint, le père, l'époux prie: L'Espoir s'élance joyeux sur ses ailes triomphantes, L'Espoir qu'ils seront ainsi réunis dans les jours futurs; Qu'ils vivront à jamais à la chaleur des rayons incréés, Sans connaître les soupirs, sans plus verser de pleurs amers, Célébrant ensemble par des hymnes la louange du Créateur, Plus douce encore en une telle société, Tant que les cercles du Temps se mouvront dans une sphère éternelle.

Il est superflu de faire remarquer la simplicité et la fermeté de ces vers. Le poète a raison d'ajouter que, à côté de ceci, la pompe et la méthode que les hommes déploient dans les Congrégations semblent pauvres.

Comparée à ceci, combien pauvre est l'orgueil de la Religion, Dans toute la pompe de sa méthode et de son art; Quand des hommes déploient devant une large congrégation Toutes les grâces de la Dévotion, sauf le cœur! Le Tout-Puissant, courroucé, abandonne ces cérémonies, Le chant solennel, l'étole sacerdotale; Mais peut-être, dans quelque chaumière perdue, éloignée, Il se plaît à entendre le langage de l'âme, Et inscrit les pauvres habitants dans son livre de Vie.

La pièce, tout en restant élevée, descend un peu de ces hauteurs et se rapproche de la terre. La soirée est achevée. On se disperse. Le père et la mère restent seuls avec une dernière pensée pour les leurs.

Alors tous, vers leur demeure, reprennent leurs chemins divers, Les jeunes enfants se retirent au repos: Les deux parents offrent leur secret hommage Au ciel, et lui présentent l'ardente requête Que celui qui calme les cris du nid des corbeaux Et revêt les beaux lis de l'orgueil de leur fleur, Veuille, de la façon que sa Sagesse jugera la meilleure, Pourvoir pour eux et pour leurs petits, Mais, avant tout, résider dans leurs cœurs avec sa grâce divine.

Cette strophe n'est-elle pas dans une autre lumière que le début du poème? Nous sommes loin du paysage d'hiver où cheminait un homme fatigué; loin du sentiment de tristesse, de lassitude, qui emplissait ce crépuscule. Il y a ici une clarté de confiance, embellie par les gracieuses images d'un nid d'oiseaux et d'une fleur somptueuse. À travers les sentiments d'amour, dont aucune forme n'a été oubliée, à travers l'adoration du maître suprême, ces âmes accablées d'abord se sont élevées; elles se reposent maintenant dans une sérénité presque radieuse et dans la confiance. Si la pensée vient que toutes les chaumières perdues dans la nuit contiennent, au même moment, un spectacle semblable; que sous chacune de ces humbles fumées éparses par la campagne on s'aime, on prie et on espère ainsi, alors la noblesse de cette scène s'étend sur toute la contrée. Ces habitations de paysans deviennent tout d'un coup le soutien et l'ornement de la nation. On ne s'étonne pas du mouvement presque lyrique qui termine le poème.

De scènes comme celles-ci naît la grandeur de la vieille Écosse, Qui la fait aimer chez elle et respecter au dehors; Les princes et les lords ne sont qu'un souffle des rois, «Un honnête homme est le plus noble ouvrage de Dieu.» Et certes, sur la route céleste et belle de la vertu, La chaumière laisse le palais loin derrière elle. Qu'est la pompe mondaine? Un poids pesant Qui déguise souvent un misérable Versé dans les arts de l'enfer, raffiné dans la méchanceté.

Ô Écosse, cher sol, mon sol natal, Pour qui mon plus ardent vœu monte au ciel, Puissent longtemps tes fils endurcis parle travail rustique Posséder la santé et la paix et le doux contentement! Et, oh! puisse le Ciel protéger leurs vies simples De la contagion du luxe, faible et vil! Alors, couronnes de rois et de noblesse peuvent être brisées, Une populace vertueuse saura se lever, Et dressera un mur de feu autour de son île bien-aimée!

Quelle leçon d'égalité! Où trouvera-t-on du respect pour le faste et le cérémonial, quand on l'a donné tout entier à ce pauvre paysan, plus noble que les marquis et les lords? Quand on a éprouvé cette vénération pour la vertu en soi, et goûté le vin du vrai respect, toutes les déférences extérieures semblent creuses et insipides.

On voit quelle dignité la vie des pauvres a pris entre les mains de Burns. Elle est rehaussée, ennoblie. Elle est montrée dans sa grande importance pour le pays. Elle est même parfois, malgré la réalité qu'elle conserve, revêtue d'une sorte de beauté. En regard, la vie des riches est dépouillée de ses entourages fallacieux, révélée dans son vide et ses laideurs, dans son inutilité pour tous. De quel côté est l'avantage, la vraie supériorité, le droit à l'estime? Ces familles sont le froment d'un pays. Comme l'humble blé, elles le font vivre et, quelles que soient les plantes fastueuses et rares qui fleurissent dans les jardins, ce sont elles qui sont la parure des plaines.

C'est par ce côté, et dans ces limites, que Burns a touché aux portions nobles de la vie. Il est, grâce à cela, plus qu'un poète de la réalité familière et grotesque. Il faut avouer cependant que ces deux parties de son génie ne sont pas égales entre elles. Celle-ci est inférieure à la première, en originalité, en variété, et surtout en vie. Ne semble-t-il pas que la différence capitale que nous avons signalée ressort visiblement? C'est que le don d'objectiver, de créer des scènes ou des êtres en dehors de soi-même, abandonne Burns lorsqu'il pénètre dans le domaine du Beau. Il n'y porte que ses propres émotions; il n'y parle qu'en son propre nom; il y exprime des principes au lieu de peindre des personnages. Il est créateur dans le comique, et non dans le relevé. Il a donné la vie à beaucoup de personnages risibles, pas à une figure poétique. Tandis que les peintres complets, comme Shakspeare, en face de Falstaff et de Caliban, produisent Ophélie et Ariel, Burns n'a pas donné en beau de pendant à ses Joyeux Mendiants et à Tam de Shanter. Même cette verve d'expression, cette perpétuelle trouvaille, cette bonne fortune et cette bonne humeur de langage le délaissent. La langue reste vigoureuse et simple, mais elle est plus monotone, plus abstraite. Elle se tient à quelque distance des objets, et par un artifice de construction littéraire. En même temps, au lieu d'être souple, prompte de mouvement, agile aux moindres détours de la réalité, elle est plus raide et plus tendue. Ce n'est plus une suite de touches qui tombent pressées sur le point qu'elles doivent rendre, c'est le développement oratoire. La pièce du Samedi soir peut servir d'exemple. L'inspiration en est haute et en fait en grande partie la beauté. Mais où sont la vie, l'individualité? Le laboureur n'est qu'un type général, à la façon du maître d'école ou du curé de village de Goldsmith. Le sujet demandait sans doute de la gravité, mais elle est ici un peu lente; le style, qui est large, a quelque chose de froid et de compassé! Le morceau manque de la saveur des véritables créations de Burns.

Il en faut conclure que Burns n'a pas rendu avec la même netteté la beauté des choses que leurs aspects familiers et comiques. Il a été plus créateur dans le grotesque que dans le sérieux. De la beauté répandue dans la vie, il a eu surtout le goût de la beauté morale. Lui qui est si peintre dans les faits de tous les jours, n'est plus, à une certaine hauteur, qu'un orateur. Il a l'ardeur, l'âpreté, l'éloquence; il cesse d'avoir la véritable création. Il a été un prédicateur de choses nobles et un peintre de choses vulgaires. Mais la vie est au-dessus de tout. Le côté des œuvres de Burns où sont les Joyeux Mendiants, La Veillée de la Toussaint, La Mort et le Dr Hornbook, Tam de Shanter, est plus de génie que celui où se trouve le Samedi soir, l'Ode de Bruce et les Conseils à un Jeune Homme.

Malgré cette préférence, il aurait été injuste de négliger cet aspect de Burns. Cela ajoute quelque chose à un homme d'avoir énergiquement aimé la liberté, la justice et la bonté mutuelle entre les hommes. Cela ajoute quelque chose à un poète de les avoir chantées avec des accents vibrants. Cela ajoutera beaucoup à la gloire de Burns de les avoir chantées en des chants si simples et si forts qu'ils ont fourni au peuple la poésie de ses droits, de ses colères, et de sa dignité.[Lien vers la Table des matières.]

V. LE JUGEMENT DE LA VIE.

Au delà de ces nobles passions qui sont les ailes de la vie, il y a des pensées qui se placent en dehors d'elle, pour la mesurer et la juger. Il y a l'intelligence du peu qu'elle est, de sa brièveté, de sa vanité, de ses tristesses, de ses défaillances. Dans quelque joie ou quelque activité que l'homme existe, il n'a qu'une idée imparfaite de sa situation tant qu'il ne l'a pas envisagée par ce dehors et connue pour ce qu'elle est. C'est un contrôle qui nous empêche d'accorder trop d'importance à nos pauvres nous-mêmes, d'exagérer la petite place que nous tenons. Il est bon de savoir que les bonheurs sont de courts rêves que beaucoup, autour de nous, ne peuvent pas même rêver. Cela nous ramène au sentiment de la fuite et de la fragilité de la vie. Et cette conviction nous empêche d'être les dupes de nos propres espoirs, de nous enfermer dans l'égoïsme de notre propre satisfaction. En sachant le peu que tout cela vaut et dure, nous sommes plus préparés à le perdre ou à le partager; nous devenons plus sages et meilleurs. En vérité, il n'y a pas de tableau achevé de la vie, sans cet arrière-plan de mélancolie.

Burns a eu fortement cette sensation du rapide passage de la vie. Au milieu du rire et des plaisirs, il n'oublie jamais complètement que tout cela est l'éclat d'un flot qui passe, moins brillant s'il était moins rapide. Dans ses moments les plus joyeux, il semble brusquement avoir conscience de leur fuite et s'abandonne, sur cette pente de tristesse, à des réflexions sur la fuite de la vie elle-même.

Cette vie, autant que je le comprends, Est une terre enchantée et féerique, Où le plaisir est la baguette magique, Qui, maniée adroitement, Fait que les heures, comme des minutes, la main dans la main, Passent, en dansant, très légères.

Sachons donc manier cette baguette magique; Car, lorsqu'on a gravi quarante-cinq ans, Vois, la vieillesse caduque, lasse, sans joie, Avec une face ridée, Arrive, toussant, boitant par la plaine, D'un pas traînant.

Quand le jour de la vie approche du crépuscule, Alors, adieu les promenades insouciantes et oisives, Et adieu les joyeux gobelets écumants, Et les sociétés bruyantes, Et adieu, chères et décevantes femmes, La joie des joies!

Ô vie! combien est charmant ton matin, Les rayons de la jeune Fantaisie ornent les collines! Méprisant les leçons de la froide et lente Prudence, Nous nous échappons, Comme des écoliers, au signal attendu De s'éjouir et de jouer!

Nous errons ici, nous errons là, Nous regardons la rose sur l'églantier, Sans songer que l'épine est proche Parmi les feuilles; Et bien que la petite blessure menace, Sa souffrance est si courte!

Quelques-uns, les heureux, trouvent un coin fleuri, Pour lequel ils n'ont ni peiné, ni sué; Ils boivent le doux et mangent le meilleur, Sans souci, ni peine, Et, peut-être, regardent la pauvre hutte Avec un haut dédain.

Sans dévier, quelques-uns poursuivent la fortune; L'âpre espérance tend tous leurs muscles; À travers beau et laid, ils pressent la chasse, Et saisissent la proie; Alors, tranquillement, dans un coin plaisant, Ils terminent la journée.

Et d'autres, comme votre humble serviteur, Pauvres gens! n'observant ni règles, ni routes, À droite, à gauche, s'écartant sans cesse, Ils vont en zig-zags, Tant qu'accablés par l'âge, obscurs, ayant faim, Ils gémissent souvent.

Il y a encore de la gaîté et de l'insouciance dans ces vers. En certains endroits, le sentiment est plus sombre. La vie n'est pas seulement rapide, elle est mauvaise. Elle est faite de plus de maux que de biens. La terre est le théâtre d'innombrables douleurs où errent quelques joies.

De cette impression est sortie une pièce d'une grande mélancolie qui a pour titre et pour refrain L'Homme fut créé pour gémir. Par un crépuscule de novembre, au milieu des champs et des bois dénudés, on voit cheminer un vieillard dont les pas sont fatigués. Il semble usé de souci, ses traits sont sillonnés par les années, ses cheveux sont blancs. Cet étrange passant énumère toutes les amertumes dont est faite la vie, les duretés du sort, les duretés des hommes, auxquelles s'ajoutent nos propres folies.

La pièce, qui se prolonge comme une lamentation, se termine par cette strophe découragée.

Quelquefois ces réflexions sur la vie prennent un accent moderne Elles s'unissent aux aspects de la nature. Y a-t-il dans Chateaubriand ou dans Lamartine quelque chose de plus mélancolique, une plus intime union des tristesses de l'âme aux tristesses des choses que dans la pièce qui suit? Ce ne sont pas les invocations orageuses que René adresse à l'orage, ni les plaintes harmonieuses de l'Isolement. Il y a, dans la tranquillité même de cette scène, voilée de brume, quelque chose de plus tranquille et de plus accablé.

Le brouillard paresseux pend au front de la colline Cachant le cours du ruisseau sombre et sinueux! Combien sont languissantes les scènes naguère si vives, Quand l'Automne remet à l'Hiver l'année pâlie. Les forêts sont sans feuillage, les prairies sont brunes, Et toute la gaie toilette de l'Été est envolée, Laissez-moi seul errer, laissez-moi seul songer Combien vite le temps s'envole, combien durement le sort me poursuit.

Ce ne sont pas là des sentiments très originaux. À toute époque, il y a eu des poètes qui s'en sont nourris, et on peut encore ajouter que Burns les a exprimés avec moins de profondeur que maint d'entre eux. Mais il ne faut pas oublier qu'en même temps il aime et rend la vie. Tandis que les autres semblent vivre dans les cimetières et ne fréquenter que les fossoyeurs, lui est un homme qui va aux fêtes, aux foires, aux marchés, là où il y a de jolies filles et des gars rubiconds. Sur son chemin, il traverse parfois l'enclos planté de croix où le gazon est ouvert pour une place nouvelle. Il s'y arrête un instant et continue. Cette courte méditation suffit pour qu'il emporte, dans l'agitation et le bruit, la tristesse qui les apprécie.

Ainsi que cela arrive presque constamment chez lui, les sentiments personnels sont rendus avec plus de force que les idées générales. Il parle surtout bien des amertumes de la vie qu'il a éprouvées lui-même. Parmi elles, il y en a deux qui ont pénétré en lui: la lassitude de vivre, et le sentiment douloureux des erreurs et des fautes que l'existence entraîne.

Il y a peu d'âmes harassées par les passions qui, à quelque moment, n'éprouvent la fatigue, le besoin d'une quiétude définitive, qui n'aient appelé la mort comme l'aïeule bienveillante sur le giron de laquelle il serait doux, ineffablement doux de s'endormir. Ce goût de la mort est surtout marqué chez les âmes qui manquent de but et de direction, soit que leurs passions, soit que les événements les aient jetées hors de la route. C'était déjà le vœu d'Hamlet désorienté et meurtri. Ce fut celui d'Edgar Poe qui portait sous son front de sourdes souffrances, et pour qui le fait d'exister semble avoir été douloureux. On se rappelle la pièce terrifiante, tant le désir de s'assoupir dans le néant y est ardent, et ces strophes, si poignantes à la manière de Poe, par la simple reprise de sons qui se répètent comme des lamentations:

Les gémissements et les plaintes, Les soupirs et les sanglots Sont apaisés maintenant, Avec cet horrible battement Au cœur! ah! cet horrible, Horrible battement!

Byron ne disait-il pas aussi:

Burns avait éprouvé ce même besoin de mourir. Sa nature violente, qui se dépensait par secousses fougueuses, aurait été sujette à des réactions et à des abattements, même dans son fonctionnement normal. Le malheur, en le jetant dans les plaisirs qui étourdissent, avait rendu ces dépressions plus fréquentes et plus profondes. Alors le découragement arrivait, la fatigue, une sorte de courbature de vivre, le souhait du repos définitif. Il a rendu cela avec une vigueur qui ne va pas loin de celle de Poe.

Ce goût de la mort fut également ressenti par Shelley. Trelawny raconte qu'un jour il dut le repêcher au fond de l'eau, où il s'était laissé couler et où il s'était roulé «comme un congre» en attendant paisiblement de mourir. Mais chez Shelley, c'était moins la lassitude de la vie présente que l'attrait de la vie commune, et le dessein de se réunir à la vaste existence universelle.

Le pauvre Burns avait de plus, à un haut degré, le sens des erreurs de la vie, de ses faiblesses. Ses propres souvenirs lui avaient enseigné combien les meilleures résolutions sont proches des défaillances, combien nos efforts vers le mieux trébuchent parmi les folies et les fautes.

Avec ce sentiment lui revenaient les regrets et parfois les remords des mauvais passages de son passé. Il avait assez souffert, et il s'était assez forgé de malheurs, pour comprendre les leçons que la vie contient toujours et qu'elle inflige parfois. Dès qu'il touche à ce point, il devient grave. En quelque endroit de presque toutes ses pièces, le ton comique se suspend et les paroles sérieuses arrivent. Il fait, en repassant à travers ses propres erreurs, sa récolte de sagesse. Ce sont souvent des regrets, souvent des résolutions, parfois de véritables remords. Quelquefois, il arrache fortement à sa conduite un avertissement, brusque comme le chagrin qui nous atteint au bout d'une suite de faiblesses et tout d'un coup nous les dévoile. Il est plein de ces aveux et de ces conseils. La pièce qui a pour titre: Épître à un jeune Ami, et qui est si riche de paroles pratiques et viriles qu'on pourrait la comparer aux recommandations de Polonius à son fils, en est un exemple. Les exhortations se succèdent, portant sur tous les points où un homme doit être prémuni; pensées prudentes, avisées, en même temps qu'élevées, et toute cette sagesse aboutit à un retour mélancolique sur lui-même.

En termes de laboureur, «Dieu vous prospère» À devenir chaque jour plus sage, Et puissiez-vous mieux suivre ce conseil Que ne l'a jamais fait le conseilleur.

Ces aveux sont épars de tous côtés dans son œuvre. Ils sont accompagnés de préceptes d'indulgence, dans lesquels on sent qu'il la réclame autant qu'il la conseille.

Ce quelque chose de grave, qui reparaît çà et là, suffit pour remettre toutes choses en leur place. Le rire et le comique restent au premier plan, mais ils ne sont pas seuls. Derrière leur gaîté sortent des avertissements et une voix plus austère qui ne laisse pas oublier ce que la vie contient de sérieux et d'imposant, qui en proclame les responsabilités. Par delà les scènes de la vie ordinaire qu'il excelle à peindre, il y a une pensée plus sévère qui les observe, qui les juge, les condamne ou les plaint. Parfois même, on l'a vu, il arrive jusqu'à la tristesse qui fait le fond de la vie et la clôt. Il n'avait pas encore connu le désenchantement de la vieillesse et la décoloration qui s'étend sur tout, mais il avait déjà eu des moments où l'inanité de nos courtes carrières apparaît. Il avait connu précocement ce terrible «À quoi bon?», qui visite, vers leur fin, les âmes les plus actives et les mieux réglées, celles qui ont fait le plus consciencieusement leur besogne de vivre; et qui assaille de meilleure heure celles qui se sont dispersées et n'ont pas donné tout ce qu'elles pouvaient. En sorte qu'une moralité se dégage après tout de son œuvre. Sa peinture de la condition humaine n'en représente pas seulement le côté insouciant, pittoresque et quotidien. Elle est plus complète. Elle n'en ignore ni les douleurs, ni les fragilités, ni les énigmes, tout le côté obscur et qui regarde du côté de la mort.[Lien vers la Table des matières.]

Notes in this chapter

Note 1 · Footnote 484: Wordsworth. The Prelude, Book X.[Retour au Texte Principal.]Note 2 · Footnote 489: Wordsworth. The Prelude, Book X.[Retour au Texte Principal.]Note 3 · Footnote 496: The tree of Liberty.[Retour au Texte Principal.]Note 4 · Footnote 518: Man was made to Mourn.[Retour au Texte Principal.]Note 5 · Refrain.—Une figue pour ceux protégés par la loi, La Liberté est un glorieux banquet! Les tribunaux furent érigés pour les lâches. Les églisNote 6 · Telle est cette pièce, étonnante de couleur et de verve. C'est une chose assez curieuse qu'un certain nombre de critiques écossais hésitent Note 7 · «Dans mes jeunes années, je ne me contentais de rien moins que de courtiser la Muse tragique. J'avais, je crois, dix-huit ou dix-neuf ans, qNote 8 · Tout criminel que je sois, misérable et maudit, Pécheur entêté, endurci et inflexible, Cependant mon cœur se fond devant la misère humaine, Note 9 · «Je désire également pour moi-même, selon que vous pourrez les trouver d'occasion ou à bon marché, des exemplaires des œuvres dramatiques d'Note 10 · On voit que c'était une bibliothèque dramatique tout entière qu'il demandait et d'un seul coup. En même temps, ses amis l'encourageaient à eNote 11 · N'y a-t-il pas de barde audacieux qui se lève et dise Comment le glorieux Wallace résista, puis tomba malheureux? Où sont réfugiées les MuseNote 12 · Entre les deux directions, l'une tragique, l'autre comique, qu'il indique dans ce prologue, Burns paraît avoir hésité. Il fut quelque temps Note 13 · C'étaient là de beaux sujets et une grande ambition. C'était en même temps une tentative qui aurait probablement été au-dessus de ses forcesNote 14 · Sa véritable voie était ailleurs. Elle était du côté de l'observation directe des manières de son temps et de son milieu, du côté de la coméNote 15 · Autour de lui s'offrait un riche champ d'observation. Les Écossais sont très originaux; la race a une personnalité très âpre, très dure à enNote 16 · C'est à cela que tendait tout le génie du pauvre Burns. C'est bien l'opinion de ceux qui l'ont étudié de près. Walter Scott a dit très justeNote 17 · L'Écosse, de son côté, y a peut-être perdu l'unique occasion qu'elle ait eue d'avoir un théâtre national. C'est un genre littéraire où elle Note 18 · L'expérience me dit d'espérer, bien qu'au sud de la Tweed Les peureux aient dit: «Il ne réussira pas. Quoi! Quel bien allez-vous chercher daNote 19 · Ce comédien comparait son arrivée à un voyage de découverte. Encore, en Écosse, cela ne se fit pas sans difficulté. Le conseil municipal d'ÉNote 20 · En 1756, John Home, qui était ministre de l'Église Établie, donna à Édimbourg, sa célèbre tragédie de Douglas. Ce fut, dans la partie libéraNote 21 · C'est le don et l'application de certains poètes de dégager, de leur mélange avec le vulgaire, les traits et les instants de beauté, de les Note 22 · Cependant il avait une nature trop heureusement douée pour que cette aptitude à saisir dans les choses ce qu'elles contiennent de beau ne seNote 23 · «Vous légères, joyeuses, délicates demoiselles, Qui, sur les bords des ruisselets de Castalie, Sautez, chantez, et lavez vos jolis petits coNote 24 · Chèrement acheté est le trésor caché Que des sentiments délicats nous donnent; Les cordes qui vibrent le plus suavement au plaisir, FrémisseNote 25 · Puisse dans ton cœur aucun sentiment grossier, Discordant, ne troubler les cordes de ton sein; Mais que la Paix accorde et calme ton âme suaNote 26 · Ses lèvres sont des roses humides de rosée, Oh! quel festin est sa jolie bouche! Ses joues ont une teinte plus céleste, Un cramoisi encore pNote 27 · Sa gorge était de la neige chassée, Deux tas de neige si beaux à voir, Ses membres étaient de marbre poli, À la fillette qui a fait mon lit[Note 28 · Sa démarche est une harmonie, Sa jolie cheville est un traître Qui dénonce de belles proportions Qui feraient qu'un saint oublierait le cielNote 29 · Aussi doucement se meuvent ses jolis membres Que les notes de musique dans des hymnes d'amoureux; Les diamants de la rosée sont dans ses yeuNote 30 · Mon amour est comme une rouge, rouge rose, Qui est nouvellement éclose en juin; Mon amour est comme la mélodie Qui est doucement jouée en meNote 31 · Peut-être le tableau le plus purement artistique qu'il ait donné est-il le suivant? On y trouve comme un reflet de l'élégance presque classiNote 32 · Sur un talus en fleurs, par un jour d'été, Et pour l'été légèrement vêtue, La jeune Nelly, dans sa fleur, était couchée, Accablée par l'amouNote 33 · Avec peu à vendre et moins à acheter, Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie, Oh! qui voudrait quitter cet humble état Pour tout l'orgueNote 34 · Lorsque la réalité, généralement assez laide, le laissait échapper, Burns se trouvait plus à l'aise pour laisser jouer sa faculté d'embellirNote 35 · Pendant la nuit dans laquelle les fées légères Dansent sur les dunes de Cassilis, Ou, par les champs, dans une lumière splendide, CaracolentNote 36 · Une troupe féerique apparut en ordre brillant, Sur la rivière scintillante; ils dansaient dextrement, Leur pied touchait si légèrement le crNote 37 · Le Génie de la Rivière apparaît le premier, Chef vénérable avancé en années; Sa tête chenue est couronnée de nénuphars, Sa jambe virile portNote 38 · C'est d'un tout autre côté qu'il faut chercher la partie noble de la poésie de Burns. C'est dans une région pour ainsi dire plus abstraite, Note 39 · Cette tendance humanitaire et libérale s'était manifestée d'abord dans Cowper. Cette âme timide, que la tendresse pour les malheureux rendaiNote 40 · Je ne voudrais pas avoir un esclave pour bêcher ma terre, Pour me porter, pour m'éventer quand je dors, Et trembler quand je me réveille, poNote 41 · Une honte pour l'humanité, et un opprobre plus grand Pour la France que toutes ses pertes et ses défaites, Anciennes ou de date récente, surNote 42 · Cowper a été plus loin encore. Il a compris l'unité de la race humaine, la fraternité des hommes, le sentiment qu'un même sang coule dans noNote 43 · Que nous est le monde? Beaucoup. Je suis né d'une femme et j'ai tiré un lait Doux comme la charité, à des mamelles humaines. Je pense, j'artNote 44 · Mais il est permis de remarquer que, pour l'inspiration humaine, Cowper n'est pas encore un poète moderne. Son inspiration est toute religieNote 45 · C'est une autre conséquence de la même préoccupation surnaturelle, qu'il n'a pas compté parmi les croyants au progrès, parmi ceux qui voientNote 46 · ... Un monde qui semble Tinter le glas de sa propre mort, Et, par la voix de tous ses éléments, Prêcher la destruction générale[471]. Quand Note 47 · Il avait bien prédit, il est vrai, qu'un repos viendrait pour ce globe si longtemps travaillé par le mal, le sabbath promis à la Terre[473].Note 48 · L'Europe en ce moment frémissait de joie, La France était debout sur la cime d'heures dorées, Et la Nature humaine semblait naître à nouveauNote 49 · Ô plaisant exercice d'espérance et de joie! C'était un bonheur de vivre dans cette aurore, Et être jeune alors, c'était le ciel même!... Ce Note 50 · Il était naturellement républicain et lui-même en a donné les raisons. Il avait été élevé dans une région pauvre, où tout le monde vivait daNote 51 · Honneur au zèle du patriote! Gloire et Espoir à la Liberté qui vient de naître! Salut aux puissants projets du siècle! Glaive infaillible quNote 52 · Quand il revint, il entendit le fifre de la guerre qui remuait joyeusement toutes les âmes, «comme le sifflet du merle, dans un bois qui éclNote 53 · Tout à coup, la terrible Bastille, Avec toutes les chambres de ses tours horribles, Tomba à terre, renversée par la violence De l'indignatioNote 54 · Bientôt, disais-je, la Sagesse enseignera son savoir, Dans les humbles huttes de ceux qui peinent et gémissent! Et, par son seul bonheur vicNote 55 · Ô Bretagne natale, ô Île maternelle! Comment peux-tu m'être autre chose que chère et sacrée, À moi qui, de tes lacs, de tes collines, De tesNote 56 · L'Angleterre n'avait pas reçu un tel hommage de ses fils depuis le salut que Shakspeare lui avait adressé dans Richard II[483]. Et cependantNote 57 · «Quelles furent mes émotions, quand, en armes, L'Angleterre alla mettre sa force, née de la liberté, en ligne, Oh! pitié et honte! avec ces Note 58 · Et maintenant, il était arraché de cette place d'affection et emporté dans le tourbillon. Il se réjouissait, oui! il exultait, quand des AngNote 59 · Quand la France en courroux souleva ses membres géants, Et, avec un serment qui émut l'air, la terre et la mer, Frappa de son pied puissant Note 60 · «Je trouvai, non pas en moi-même seulement, Mais dans les esprits de toute la jeunesse désintéressée, Le changement et la subversion à partiNote 61 · Qu'importait si le cri aigre du blasphème Luttait avec cette douce musique de la délivrance! Si les passions sauvages et ivres tissaient UneNote 62 · «Mais un terrible réservoir de crime Et d'ignominie, rempli de siècle en siècle, Qui ne pouvait plus garder son hideux contenu, Mais avait cNote 63 · «Maintenant, devenus oppresseurs à leur tour, Les Français avaient changé une guerre de défense Pour une de conquête, perdant de vue tout CeNote 64 · Ce fut la rupture et un coup plus terrible que tous les autres. Coleridge, avec sa versatilité d'esprit et ses enthousiasmes successifs, se Note 65 · Si nous avons exposé dans le détail la tendance humanitaire de la poésie anglaise et les échos que la Révolution française éveilla en elle, Note 66 · Il chantait avec joie ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gémissait sur les temps présents, Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jNote 67 · Ma bénédiction suit toujours le gars Qui eut pitié des esclaves de la Gaule, homme, Et, en dépit du diable, rapporta un rameau, D'au delà deNote 68 · Le roi Louis pensa le couper, Quand il était encore un arbuste, homme, Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne, Lui coupa la tête et Note 69 · Malheur au vaurien qui ne voudrait pas manger Cette nourriture délicate et saine, homme; Je donnerais mes souliers de mes pieds Pour goûter Note 70 · Il est inutile de faire remarquer que tous les sentiments que nous avons tracés dans Wordsworth et dans Coleridge sont représentés ici. C'étNote 71 · Il y a lieu de croire que bon nombre de pièces politiques de Burns ont disparu. De son vivant, un de ses ennemis seul aurait pu les révéler;Note 72 · Allons donc combattre, Dumourier, Allons donc combattre, Dumourier, Allons donc combattre, Jusqu'à ce que l'étincelle de la Liberté soit éteNote 73 · Il suffit de se rappeler le duel qu'il faillit avoir avec un officier à la suite du toast dont il a été parlé dans la biographie[501], pour Note 74 · Le gredin qui reconnaît un tyran, Et le gredin, son vrai frère, Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trône, Puissent-ils être damnés enNote 75 · «Quand il faut que je me blottisse dans un coin, de peur que l'équipage bruyant de quelque lourd imbécile m'écrase dans la boue, je suis tenNote 76 · «Hélas! malheur à la femme sans appui! la prostituée besogneuse qui a grelotté au coin de la rue, attendant pour gagner les gages d'une prosNote 77 · Son Honneur possède tout dans le pays: Ce que les pauvres gens des cottages peuvent se mettre dans le ventre, J'avoue que cela passe ma compNote 78 · Ah! gars, tu ne sais rien de tout cela; Le bien de l'Angleterre! ma foi! j'en doute. Dis plutôt qu'il marche comme le premier ministre le mèNote 79 · Les hommes, qui se sont querellés dans leurs exercices, Se réconcilient dans une débauche profonde; La nuit, ils sont ivres de boisson et deNote 80 · y a quelques exceptions, homme ou femme, Mais ceci est la vie de la Gentry, en général[508].Note 81 · Une gentry stupide, à tête de liége, sans grâce, La dévastation et la ruine de la contrée, Des hommes faits à trois quarts par leurs tailleuNote 82 · Le comte féodal, hautain, Avec sa chemise à jabot et sa canne brillante, Qui ne se croit pas fait d'os vulgaires, Mais marche d'un pas seignNote 83 · Ou bien c'est, quelque gros propriétaire, stupide et lourd, qui se tient l'oreille, se passe la main sur la barbe, et arrache de sa gorge unNote 84 · Mais pourquoi plierions-nous devant les nobles? Cela est-il contre la loi? Car quoi? un lord peut être un idiot, Avec son ruban, sa croix etNote 85 · Quand il trouve à frapper sur un lord, il n'y manque pas, témoins ses vers sur le duke de Queensberry «ce reptile qui porte une couronne ducNote 86 · Longue vie et santé, milord, soient vôtres, À l'abri des paysans affamés des Hautes Terres! Fasse le Seigneur qu'aucun mendiant désespéré, dNote 87 · Je guettais les symptômes des grands, L'orgueil d'être noble, la solennité seigneuriale, La hauteur arrogante; Du diable, s'il avait de l'orNote 88 · «Après tout ce qui a été dit pour l'autre côté de la question, l'homme n'est aucunement une créature heureuse. Je ne parle pas des quelques Note 89 · «Il y a peu de circonstances, se rattachant à la distribution inégale des bonnes choses de cette vie, qui me causent plus d'irritation, (je Note 90 · Le soleil, suspendu au-dessus de ces moors Qui s'étendent profonds et larges, Où des centaines d'hommes peinent pour soutenir L'orgueil d'unNote 91 · Prions donc qu'il puisse advenir, Comme il adviendra malgré tout ça! Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre, L'emportent un jour suNote 92 · La poésie de Burns est plus terrestre: elle est faite de haine contre l'inégalité; elle est surtout une revendication. C'est la révolte d'unNote 93 · Mais, croyez-moi, Davie, as de cœurs (En dire moins serait faire tort aux cartes, Et je déteste la flatterie) Cette vie a des joies pour vouNote 94 · En tout cas, dès que le sort nous a fixés à un endroit, et que des enfants nous ont attachés au mur, comme les vrilles de la vigne; dès que Note 95 · Ils ne sont pas si misérables qu'on le penserait, Bien que constamment sur le bord de la pauvreté; Ils sont si accoutumés à cet aspect Que lNote 96 · Quand ils rencontrent de durs désastres, Comme la perte de la santé ou le manque de maîtres, Vous penseriez presque qu'une petite poussée enNote 97 · On se rappelle qu'il disait à Dugald-Stewart, pendant une des promenades matinales qu'ils firent ensemble dans les environs d'Édimbourg, queNote 98 · Hélas! quel amer labeur et quels efforts!.... Mais, assez de ces pauvres plaintes moroses! La lune inconstante de la Fortune pâlit-elle? Qu'Note 99 · Pourquoi hésiterais-je à quitter cette scène terrestre? L'ai-je donc trouvée si pleine de charmes plaisants? Quelques gouttes de joie avec dNote 100 · Les unes après les autres, les folies nous conduisent, Les passions licencieuses brûlent, Elles décuplent la force de la loi de la nature: QNote 101 · Ô mort! La plus chère amie du pauvre, La plus douce et la meilleure! Bienvenue l'heure où mes membres âgés Seront étendus avec toi en repos!Note 102 · Combien j'ai vécu longtemps, mais combien j'ai vécu en vain! Combien peu de la modique mesure de la vie me reste peut-être! Quels aspects diNote 103 · Le malaise, la nausée, La souffrance impitoyable Ont cessé avec la fièvre Qui affolait mon cerveau, Avec la fièvre appelée «vivre» Qui brûlaNote 104 · Qu'est-ce que la mort? un repos du cœur![533]Note 105 · Et toi, puissance hideuse que la Vie abhorre, Tant que la Vie peut fournir un plaisir, Oh! écoute la prière d'un misérable! Je ne recule pluNote 106 · La dame Vie, bien que la fiction puisse l'attifer Et l'orner de fausses perles et de clinquant, Oh! vacillante, faible et incertaine, Je l'a
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