CHAPITRE III.
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BURNS COMME POÈTE DE L'AMOUR.
Et ce n'est pas tout. Lorsque l'amour a pris ainsi possession d'une âme, l'a remplie de son rêve et l'a faite sienne, il y chante, pour ainsi dire, de lui-même. Il n'est plus besoin qu'une circonstance particulière y éveille des paroles éprises; elles y naissent sans cause, comme les soupirs d'un luth. Quand l'esprit de Burns n'était pas occupé d'amours réels, pour lui ou ses amis, il s'en créait d'imaginaires. Il portait constamment en lui des épisodes rêvés, des déclarations toujours prêtes, des ivresses ou des tristesses feintes, des romans innombrables, dont son cœur, à qui la réalité ne suffisait pas, entretenait son infatigable préoccupation d'amour. On peut se représenter ce qu'il a pu passer de combinaisons amoureuses dans un esprit ainsi employé. Une rencontre, un site favorable, un rien lui faisaient construire de ces rêveries, de ces châteaux en Espagne, aux fenêtres garnies de jolis visages. Son cœur était toujours inquiet d'amour,
comme la boussole Tout en vacillant tourne au pôle.
Avec la spontanéité de production qu'avait Burns de traduire, sur le champ, en vers, ce qu'il ressentait, on comprend qu'il soit sorti, de ce travail continuel de son esprit, une quantité considérable de pièces. Et quelle variété! Tous les sentiments de l'amour y passent et s'y agitent: les premières timidités, les aveux chastes, les rêves d'un instant, les félicités, les angoisses, les reproches, les désespoirs, les douleurs des séparations, les joies âpres et avides des possessions secrètes et rares, les lourdes ivresses des possessions banales, les déclarations jetées en passant comme par un voyageur pressé, les longs souvenirs emportés dans le sang même du cœur, les professions d'inconstance et les serments de fidélité, les humilités et les révoltes en face du dédain, les adorations qui s'adressent à l'âme et celles qui s'éprennent du corps, les enchantements des débuts et les amertumes des fins d'amour, les rêveries très chastes et les désirs semblables à des charbons ardents, les amitiés qui sont à deux doigts de l'amour, et les amours qui prennent le chemin de l'amitié, toutes les extases et toutes les épreuves, toutes les nuances de la passion la plus riche en emportements et en raffinements, un pêle-mêle de tout ce que l'amour peut inspirer de poétique, de délicat, et de brutal à l'ondoyant cœur humain. Et ces sentiments se jouent, se répercutent, se multiplient, dans toutes les situations où une imagination infatigable et un cœur qui l'aurait fatiguée ne cessaient de s'aventurer, chacun de son côté: fiançailles, abandons, séparations par la mort ou l'éloignement, adieux, retours, absences qui rougissent les yeux de l'épouse, l'amour légitime, l'adultère, la naissance d'enfants dont se réjouit le foyer, la venue de ceux qu'aucun foyer ne connaîtra, tous les dangers, toutes les folies, dans lesquels la passion toute puissante pousse les hommes. De telle sorte qu'on rencontre dans cette partie de l'œuvre de Burns, tous les accidents, toutes les variantes qu'il est possible d'imaginer, et qu'on en composerait une anthologie où se déroulerait la gamme entière des sentiments et des situations de l'amour.
Comment choisir dans ce nombre de pièces souvent aussi parfaites les unes que les autres? Comment surtout les répartir? Elles sont toutes différentes et chacune d'elles a son originalité. Il faudrait presque une traduction complète, et ce ne serait encore en représenter que le nombre. La couleur, la grâce et l'accent seraient perdus en route et, en même temps, ce qui peut parfois en tenir lieu, le commentaire constant de la critique qui marche à côté des citations, avertit de ce qui leur manque et essaye, par des exemples pris dans notre propre langue, de donner une idée du charme absent. Nous avons essayé de mettre un peu d'ordre dans cette confusion de belles choses. Nous ne pouvons nous dissimuler que c'est un vain essai de groupement, presque nuisible à l'ensemble. C'est comme si on voulait classer ces amas de jolies coquilles accumulées par la mer au bord de certaines baies. Une partie de leur beauté est dans leur abondance et leur mélange. Cependant, n'est-il pas permis d'en prendre quelques poignées, d'examiner de combien de sortes il y en a, de quelles fines nuances elles sont vêtues; quitte à les rejeter ensuite dans la masse nacrée, rose et lilas, où les autres sont demeurées? On a ainsi, avec l'idée du riche ensemble, celle de la variété et de la finesse, et une admiration plus complète qui tient, pour ainsi dire, les choses aux deux bouts. Ainsi faisons-nous avec les poésies amoureuses de Burns. Nous en prenons au hasard; un autre en prendrait de différentes; et nous aurions tous deux les mains pleines de délicates choses. Mais, en les regardant une à une, il ne faut pas oublier que nous avons à nos pieds le tas de fines coquilles où nous pourrions puiser encore.[Lien vers la Table des matières.]
I. LA POÉSIE DE L'AMOUR.
Les roseaux verdissent Ô! Les roseaux verdissent Ô! Les plus douces heures que je passe, Je les passe avec les fillettes, Ô!
Il n'y a rien que soucis de tous côtés, Et dans chaque heure qui passe Ô; Que signifierait la vie de l'homme, S'il n'était point de fillettes Ô!
Les gens mondains peuvent suivre la richesse, Et la richesse leur échapper toujours Ô; Lors même qu'ils l'atteindraient enfin, Leur cœur n'en saurait jouir Ô!
Mais donnez-moi une douce heure vers le soir, Mes bras autour de ma chérie Ô, Et les soins mondains et les gens mondains Peuvent aller sens dessus dessous Ô!
Pour vous, les graves, qui vous moquez de cela, Vous n'êtes que des stupides ânes Ô; L'homme le plus sage que le monde ait vu A chèrement aimé les fillettes Ô!
La vieille nature déclare que ces charmantes chéries Sont à ses yeux son plus noble ouvrage Ô; Sa main novice s'est essayée sur l'homme, Et puis, elle a fait les fillettes Ô!
À côté de cette pièce et comme suspendue à elle, se trouve l'apologie de l'inconstance que tant de poètes ont faite. Presque tous l'ont faite avec les mêmes images, avec celles qui expriment le mieux la mobilité et la fuite: les flots, les nuages, les couleurs, tout ce qui échappe sans cesse, est insaisissable.
Que la femme ne se plaigne pas D'inconstance en amour, Que la femme ne se plaigne pas, Que l'homme infidèle aime à changer. Voyez par toute la nature, Sa loi puissante veut qu'on change. Dames, serait-il pas étrange Si l'homme alors était un monstre?
Tu briseras mon cœur, toi, bel oiseau, Qui chantes sur la branche! Tu me rappelles les jours heureux, Quand mon faux ami était sincère.
Souvent j'ai erré près du joli Doon, Pour voir le chèvrefeuille s'entrelacer; Et tous les oiseaux chantaient leurs amours, Et ainsi je chantais le mien!
Plus tard les regrets sont plus clairs et plus douloureux et la douleur de l'abandon se mêle à la honte et au chagrin de la famille.
Oh! amèrement, je regrette, faux ami, Oh! douloureusement, je regrette D'avoir jamais entendu votre langue flatteuse, Et d'avoir vu votre visage.
Oh! j'ai perdu mes joues roses, Et aussi ma taille si fine, Et j'ai perdu mon cœur léger Qui songeait peu à une chute.
Il me faut subir le rire moqueur, De mainte fille hardie, Alors que, si on connaissait toute la vérité, Sa vie a été pire que la mienne.
Chaque fois que mon père pense à moi, Il regarde fixement le mur; Ma mère s'est mise au lit, De penser à ma chute.
Chaque fois que j'entends le pas de mon père, Mon cœur éclate presque de douleur; Chaque fois que je rencontre le regard de ma mère, Mes larmes tombent comme la pluie.
Hélas! qu'un arbre si doux de l'amour Porte un fruit aussi amer! Hélas! qu'un plaisant visage Cause des larmes si arrières!
La note n'est pas toujours aussi mélancolique. Il y a, chemin faisant, de petits morceaux légers, des refrains d'amour, sans beaucoup de sens, comme ceux qu'on fredonne sur une route un jour de printemps.
Quand mai rose arrive avec des fleurs, Pour parer ses gais buissons au feuillage épandu, Alors ses heures sont occupées, occupées, Au jardinier, avec sa bêche. Les eaux de cristal tombent doucement, Les oiseaux joyeux sont tous amoureux, Les brises parfumées soufflent autour de lui, Le jardinier avec sa bêche.
La robe de ma lady, il y a des rubans dessus, Et des fleurs d'or rares dessus; Mais le corset et le corsage de Jenny, Mon lord en fait beaucoup plus de cas.
Par delà ce moor, par delà ces mousses, Où les coqs de bruyère passent à travers la bruyère, Là vit la fille du vieux Collin, Un lis dans une solitude.
Ses jolis membres se meuvent aussi doucement Que des notes de musique dans les hymnes des amants, Un diamant humide est dans ses yeux bleus, Où nage follement l'amour joyeux.
Oh! ouvre la porte, montre-moi de la pitié, Oh! ouvre la porte pour moi, oh! Bien que tu aies été fausse, je resterai fidèle, Oh! ouvre la porte pour moi, oh!
Froide est la rafale sur ma joue pâlie, Mais plus froid est ton amour pour moi, oh! Le froid qui gèle la vie dans mon cœur, N'est rien auprès des douleurs qui me viennent de toi, oh!
La pâle lune se couche derrière les vagues blanchissantes, Et ma vie est à son coucher, oh! Faux amis, fausse amie, adieu jamais plus, Je ne vous troublerai, ni eux, ni toi, oh!
La ballade de lady Mary Ann, dans une note plus gaie, est aussi un joli petit morceau.
Oh! lady Mary Ann Regarde par-dessus le mur du château, Elle a vu trois jolis garçons Qui jouaient à la balle. Il était le plus jeune, La fleur d'eux tous, Mon joli petit gars est jeune, Mais il pousse encore.
Oh! père! oh! père, Si vous le jugez bon, Nous l'enverrons un an Encore au collège. Nous coudrons un ruban vert Autour de son chapeau, Afin que l'on sache bien Qu'il est à marier encore.
Lady Mary Ann Était une fleur dans la rosée Doux était son parfum, Et jolie était sa couleur. Et plus elle fleurissait, Plus elle était charmante, Car le lis en bouton Embellira encore.
Le jeune Charlie Cochrane Était une pousse de chêne, Beau et fleurissant, Et droit était son corps. Le soleil prenait plaisir À briller pour lui, Et il sera l'orgueil De la forêt encore.
Quand la rafale mortelle de la sauvage guerre fut passée, Et la douce paix fut de retour, Trouvant maint doux bébé sans père, Et mainte veuve en deuil, Je quittai l'armée et les tentes des camps, Où longtemps j'avais été soldat, Mon maigre havresac pour toute ma fortune, Un pauvre et honnête soldat.
Ma poitrine portait un cœur loyal, léger. Le pillage n'avait pas souillé ma main; Et vers la douce Écosse, vers mon pays, Joyeusement je me mis en marche: Je songeais aux rives de la Coil, Je songeais à ma Nancy, Je songeais au sourire charmeur Où ma jeune fantaisie s'est prise.
Enfin, j'arrivai dans la jolie vallée Où j'avais joué en mes jeunes années; Je passai le moulin, l'épine du rendez-vous Où souvent j'ai courtisé Nancy: Qui vis-je sinon ma chère fillette aimée, Près de la demeure de sa mère! Je me détournai pour cacher le flot Qui gonflait mes yeux.
D'une voix altérée, je lui dis: «Douce fillette, Douce comme la fleur de cette épine, Oh! heureux, heureux puisse être celui Qui est chéri de ton cœur. Ma bourse est légère, j'ai loin à aller, Et je voudrais bien loger chez toi. J'ai servi mon roi et mon pays longtemps, Aie pitié d'un soldat!»
Tristement, elle me regarda. Elle était plus adorable que jamais; Et elle me dit: «J'ai aimé autrefois un soldat, Je ne l'oublierai jamais. Notre humble toit et notre humble repas, Vous en aurez votre part. Ce signe vaillant, cette chère cocarde, Vous êtes bienvenu, à cause d'elle».
Elle regarda, elle rougit comme une rose, Puis pâlit comme un lis, Elle tomba dans mes bras, en disant: «Es-tu mon cher Willie»? «Par celui qui fit le soleil et le ciel, Et qui protège l'amour vrai, Je suis bien lui! ainsi puissent toujours, Les amants fidèles avoir leur récompense.
«Les guerres sont finies, et je suis de retour, Et je te retrouve fidèle de cœur; Quoique pauvres de biens, nous sommes riches d'amour Et nous ne nous quitterons plus». Elle me dit: «Mon grand'père m'a laissé de l'or, Une ferme bien fournie; Viens, mon fidèle gars-soldat, Tu es bienvenu à tout partager».
Ce morceau a pris en Écosse la popularité moitié sentimentale et moitié patriotique de certaines chansons militaires de Béranger.
Il est cependant inférieur, selon nous, à la ravissante idylle qui suit. Les détails sont réels; mais des vers d'une poésie exquise, entre autres la sixième strophe, les relèvent et les parent, de façon à faire de ce petit récit un modèle de vérité et de grâce. Ce n'est pas une des inspirations éloquentes et ardentes de Burns; c'est un petit travail d'artiste sobre et délicat. Il n'a rien écrit de plus parfait en ce genre.
Il y avait une fillette, et elle était jolie, Qu'on la vit à l'église ou au marché; Quand toutes les plus belles filles étaient assemblées, La plus belle fille était la jolie Jane.
Toujours elle aidait sa mère dans son travail, Et toujours elle chantait si joyeusement Que l'oiseau le plus gai sur le buisson N'avait pas un cœur plus léger qu'elle.
Mais les éperviers ravissent les jeunes Qui mettent une joie bénie dans le nid du petit linot; Et le froid flétrit les plus brillantes fleurs, Et l'amour brise la paix la plus profonde.
Le jeune Robin était le plus beau gars, La fleur et l'orgueil de tout le vallon; Et il avait des bœufs, des moutons, et des vaches, Et neuf ou dix fringants chevaux.
Il alla avec Jane à la foire, Il dansa avec Jane, sur la dune; Et bien longtemps avant que la pauvre Jeannette ne le sût, Elle avait perdu son cœur, son repos était perdu.
Comme dans le sein du ruisseau Le rayon de lune repose, quand tombe la rosée des crépuscules, Ainsi tremblant, pur, et tendre était l'amour, Dans le cœur de la jolie Jane.
Et maintenant, elle aide sa mère à son travail, Et sans cesse elle soupire de peine et de souci, Cependant elle ne sait pas ce qui la fait souffrir, Ou ce qui pourrait la guérir.
Mais le cœur de Jeannette bondit légèrement, Et la joie brilla dans son œil, Quand Robin lui dit un conte d'amour, Au soir, sur la prairie où croissent les lis!
Le soleil descendait à l'ouest, Les oiseaux chantaient dans chaque buisson, Il pressa doucement sa joue contre la sienne, Et murmura ainsi son conte d'amour:
«Ma jolie Jane, je t'aime! Crois-tu que tu pourras m'aimer? Veux-tu quitter la chaumière de ta mère, Et apprendre à diriger la ferme avec moi?
«Ni dans la grange, ni dans l'étable, tu n'auras à travailler, Tu n'auras rien pour te troubler, Tu n'auras qu'à errer dans les bruyères fleuries Et à surveiller à mes côtés les blés onduleux».
John Anderson, mon amoureux, John, Quand nous nous connûmes d'abord, Vos cheveux étaient noirs comme le corbeau, Et votre beau front était poli; Mais maintenant votre front est chauve, John, Vos cheveux sont pareils à la neige; Mais bénie soit votre tête blanche, John Anderson, mon amoureux.
Il fallait que son imagination eût vraiment exploré toutes les situations de l'amour pour l'avoir conduit jusqu'à celle qu'il était le plus incapable de connaître par lui-même.
Oh! si mon amie était ce joli lilas, Dont les fleurs violettes s'offrent au printemps, Et moi un oiseau pour m'y abriter, Lorsque fatigué sur mes petites ailes!
Comme je serais triste, quand il serait déchiré Par l'automne farouche et le dur hiver! Mais comme je chanterais, sur mes ailes joyeuses, Quand le jeune mai renouvellerait sa floraison!
Oh! si mon amie était cette rose rouge, Qui pousse sur le mur du château; Et moi, une goutte de rosée, Pour tomber dans son joli sein!
Il en est de même pour ces énumérations de fleurs si chères à toutes les poésies, surtout à la poésie anglaise. Les poètes anglais sont de grands connaisseurs de fleurs; ils en parlent avec fine richesse et une précision particulières. Si un savant accomplissait ce travail de botanique littéraire très minutieux, on trouverait probablement que le catalogue de leur flore est plus long, leurs observations plus exactes, que ceux des poètes étrangers; les serres de la littérature anglaise sont les plus riches du monde. Qu'on n'oublie pas que la poésie anglaise est littéralement parfumée par toutes les fleurs des champs, des jardins et des bois. Si cet éloge paraît excessif, qu'on songe au vieux poète de la Feuille et la Fleur; qu'on pense aux passages floraux dont les pièces de Shakspeare sont parées, aux clairières du Songe d'une nuit d'été, aux couplets d'Ophélie, à mille traits comme les délicieuses paroles d'Arvirargus.
Naturellement; les poètes ont fait usage de leurs connaissances florales pour en tirer des images. Les femmes ont été, par eux, comparées aux fleurs, de mille manières ingénieuses. On comprend que, s'il est un point difficile à rajeunir, ce soit celui-là. Les poètes contemporains s'en tirent en reportant leurs similitudes sur des fleurs rares et tropicales. Burns n'avait pas cette ressource. Cependant, ses petites offrandes de fleurs familières resteront parmi tant d'autres. Elles n'ont ni la variété, ni les luxuriances de coloris de certaines gerbées, mais elles sont si simples et si fraîches! Ce ne sont pas des bouquets assortis aux beautés fières et fastueuses de grandes dames. Les siens sont cueillis «en un champ voisin», et faits pour des corsages de paysannes simples et fraîches comme eux.
Oh! l'amour s'aventurera Là où il n'aimerait pas être vu; Oh! l'amour s'aventurera Où la prudence était naguère; Mais j'irai par cette rivière, Et parmi ces bois si verts, Et j'y formerai un bouquet Pour ma très chérie May.
Je cueillerai la primevère, Première mignonne de l'année; Et je cueillerai l'œillet, L'emblème de ma chérie, Car elle est un œillet parmi les femmes, Elle est la fleur sans rivale; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.
Je cueillerai la rose entr'éclose, Quand Phébus jette un premier regard, Car elle est comme un baiser embaumé De sa douce et jolie bouche; L'hyacinthe est pour la constance, Avec son bleu inaltérable; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.
Le lis est une fleur pure, Et le lis est une belle fleur, Et dans son sein délicat Je placerai la fleur du lis; La pâquerette est pour la simplicité Et un air candide; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.
Je cueillerai l'aubépine, Avec sa chevelure grise et argentée, Là où comme un vieillard Elle se tient dans l'aube; Mais le nid du petit chanteur dans le buisson, Je ne l'emporterai pas; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.
Je cueillerai le chèvrefeuille, Quand l'étoile du soir est proche, Et les gouttes diamantées de rosée Seront ses yeux si clairs; La violette est pour la modestie, Il lui sied bien de la porter; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.
Comme eux, elles valent surtout par le coloris des mots.
Beau bouton de rose, jeune et brillant, Fleurissant dans ton prime Mai, Puisses-tu ne jamais, douce fleur, Frissonner dans la froide averse! Que jamais le froid passage de Borée, Que jamais le souffle empoisonné de l'Eurus, Que jamais les funestes lumières stellaires Ne te touchent d'une nielle précoce! Que jamais, jamais le ver perfide Ne se nourrisse de ta fleur virginale! Que le soleil lui-même ne regarde pas trop ardemment, Ton sein rougissant dans la rosée.
La seconde pièce ressemble beaucoup à celle-ci; elle est peut-être encore plus riche et plus fraîche de couleur.
Un bouton de rose, près de mon chemin matinal, Dans un abri au bord des blés, Courbait gracieusement sa tige épineuse, Dans la rosée, un matin. Avant que les ombres de l'aube deux fois aient fui, Épanouie dans sa gloire cramoisie, Et penchant richement sa tête emperlée, Elle embaume le jeune matin.
Dans le buisson était un nid, Un petit linot le couvait tendrement, La rosée perlait froide sur sa poitrine, Si tôt dans le jeune matin. Il verra bientôt sa chère couvée, L'orgueil et la joie du bois, Parmi les fraîches feuilles vertes et humides Éveiller le jeune matin.
Ce sont là les pièces extrêmes dans cette direction, celles où il y a le moins de sentiment et le plus d'habileté technique. Le plus souvent quand il reprend un de ces motifs, il y ajoute quelque chose de lui. Le fond de la petite pièce suivante est bien peu de chose. Elle est cependant si délicatement travaillée qu'elle peut prendre sa place parmi les pièces modèles de ce genre.
Tandis que les alouettes de leurs petites ailes, Battaient l'air pur, Pour goûter l'haleine du printemps Je sortis et marchai: Gaiement l'œil d'or du soleil Regardait par-dessus les hauts monts; «Tel est ton matin, m'écriai-je, Phillis, la jolie!»
Aux chansons insouciantes des oiseaux, Heureux, je prenais ma part; Et parmi ces fleurs sauvages Le hasard me conduisit. Doucement, sous le jour qui s'ouvrait, Les boutons de rose inclinaient la branche; «Telle est ta fleur, dis-je, Phillis, la jolie!»
La plupart du temps, quand il prend un de ces canevas tout faits, il commence par y broder quelques jolis détails, curieux par la finesse du travail. Mais cette habileté d'ouvrier ne va pas jusqu'à la fin, et la pièce se termine par une touche de sentiment naturel, sincère, et qui contraste avec la simple dextérité du début.
Oh! joli était ce buisson de roses, Qui fleurit si loin des demeures des hommes; Et jolie était celle, et ah! combien chère Qu'il abritait du soleil couchant.
Ces boutons de rose, dans la rosée matinale, Comme ils sont purs parmi les feuilles si vertes! Mais plus pur était le vœu de l'amant Qu'ils entendaient hier dans leur ombre.
Sous son dais rude et piquant, Combien douce et belle est cette rose cramoisie! Mais l'amour est une bien plus douce fleur Dans le sentier épineux et fatigant de la vie.
Dans la pièce suivante, cette donnée, si commune, d'un amoureux s'adressant à un oiseau qui gémit, donnée analogue à celle du sonnet de Ronsard:
Oh! reste, doucement gazouillante alouette des bois, reste, Ne quitte pas à cause de moi le rameau tremblant; Un amant malheureux recherche ta chanson, Ta plainte calmante et aimante. Redis, redis ce tendre passage, Pour que je puisse apprendre ton art touchant; Car sûrement il fondrait le cœur de celle Qui me tue en me dédaignant,
Il faut bien entendre que ce n'est là qu'un coin très secondaire et très artificiel de ses poésies amoureuses. Il suffit de noter que, même sur ce métier de travail purement littéraire qui n'était pas le sien, et pour ce fin ouvrage de ciselure de vers auxquels ses mains n'étaient pas faites, il a égalé ce qui a été fait de plus net et de plus brillant dans ce genre. Et il convient aussi de ne pas oublier que, sauf les quelques plus grands chantres de l'amour, les autres poètes, dont les pièces forment l'anthologie de cette passion, n'ont guère dépassé ce degré de goût exquis et de légère main-d'œuvre.
Il lui arrive quelquefois, comme pour ne laisser aucune corde qu'il n'ait touchée, d'être plus subtil, plus recherché, et en quelque sorte plus moderne. Ce n'est pas qu'il approche jamais des enveloppements presque indéchiffrables d'images, ou des finesses presque insaisissables de sentiment, qui charment certains artistes modernes, à la suite des gens de la Renaissance. Il n'a pas même l'idée de ces complexités, de ces quintessences. Il est loin de ceux qui saisissent les nuances d'un sentiment, en les isolant du sentiment lui-même; comme s'ils observaient les couleurs qui passent sur un visage, sans voir le visage. Il est à l'autre pôle des plus ténus et des plus sublimés des poètes, qui analysent des émotions si fines qu'elles sont impalpables, qui pèsent de l'impondérable dans de l'imperceptible, et ne semblent jamais avoir dans la main que de la poussière d'émotion. Il est bien loin aussi de ceux qui, placés aux limites de la passion, n'en étudient que les reflets lointains et les dernières colorations mourantes. Il reste toujours près du foyer ardent. Il pose fermement un sentiment plein, entier. S'il rend une phase plus fine d'émotion elle a encore pour cadre l'émotion générale dont elle dépend, qui la raffermit et la soutient. Il y a toujours sous ces teintes plus fugitives le ton franc et simple. La recherche ne l'écarte jamais beaucoup du sentier très clair et très droit qu'il suit d'ordinaire. Ainsi il imagine un compromis entre l'amour et l'amitié, mais ce sera quelque chose de bien peu compliqué, de très primitif, où ce qu'il y a d'un peu plus recherché dans le sentiment est à peine souligné par un peu plus de recherche dans les images.
Retourne-toi, encore, ô belle Eliza, Un regard de bonté avant que nous ne nous quittions, Prends pitié du désespéré qui t'aime! Peux-tu briser son cœur fidèle? Retourne-toi encore, ô belle Eliza; Si ton cœur se refuse à aimer, Par compassion cache la cruelle sentence, Sous le bon déguisement de l'amitié.
T'ai-je donc offensée, ô bien-aimée? Mon offense est de t'avoir aimée: Peux-tu détruire pour jamais la paix De celui qui mourrait joyeusement pour la tienne? Tant que la vie battra dans ma poitrine, Tu seras mêlée à chaque battement; Retourne-toi encore, ô adorable fille, Accorde-moi encore un doux sourire.
Ou bien; parlant d'une douleur d'amour, au lieu de se plaindre simplement comme il le fait d'ordinaire, il rendra une idée un peu plus complexe et analogue à celle que termine le beau vers:
mais il n'ira pas au-delà; c'est à peu près la borne de son raffinement.
Où sont les joies que jadis je rencontrais le matin, Et qui dansaient à la chanson matinale de l'alouette? Où est la paix qui attendait mes promenades, Le soir, parmi les bois sauvages?
Je ne suis plus le cours sinueux de cette rivière, Regardant les douces fleurettes si belles; Je ne suis plus les pas légers du Plaisir, Mais le Chagrin et les Soucis aux tristes soupirs.
Est-ce que l'Été a abandonné nos vallées, Et le sombre et morose Hiver est-il proche? Non! Non! les abeilles, bourdonnant autour des éclatantes roses, Proclament que c'est maintenant l'orgueil de l'année.
Volontiers je voudrais cacher ce que je crains de découvrir, Ce que depuis longtemps, trop longtemps, je sais trop bien; Ce qui a causé ce désastre dans mon cœur Est Jenny, la douce Jenny toute seule.
Parfois cette sensation de modernité, qu'on découvre çà et là chez lui, ressort d'un mélange plus curieux de paysage et de sentiment. La pièce suivante, par exemple, doit son charme à ce que le paysage, au lieu d'être égal et bien assis comme les effets habituels de soleil ou de nuit, est un effet intermédiaire beaucoup plus rare chez lui. Ce vaste et vague horizon, peint d'un trait, dépasse les descriptions ordinaires. Cette ville aperçue dans la lumière du soir, et qui revient à chaque instant, donne un pittoresque et une couleur qui étaient rares alors. Le morceau entier est comme traversé et empourpré par un rayon du couchant. C'est une impression distinguée, dans le genre de celles qui ont été atteintes plus tard par les poètes, lorsque trouvant les grands effets rendus ils ont été obligés d'en chercher de plus fins et de plus rares.
Oh! savez-vous, qui est dans cette ville, Sur laquelle vous voyez le soleil couchant? La plus belle dame est dans cette ville Sur laquelle brille le soleil couchant.
Peut-être là-bas, dans ce bois vert et brillant, Elle erre, près de cet arbre touffu. Heureuses fleurs, qui fleurissez autour d'elle, Vous obtenez les regards de ses yeux!
Heureux oiseaux qui chantez autour d'elle, Souhaitant la bienvenue à l'année fleurie! Et doublement bienvenu soit le printemps La saison chère à ma Lucy.
Sur la ville là-bas, le soleil étincelle, Parmi les coteaux couverts de genêts; Mes délices sont dans cette ville là-bas Et mon plus cher trésor est la belle Lucy!
Sans ma bien-aimée, tous les charmes Du paradis ne me fourniraient pas de joie; Mais donnez-moi Lucy dans mes bras, Et bienvenu soit le morne ciel des Lapons!
Ma caverne serait une chambre d'amoureux, Bien que l'hiver furieux déchirât l'air; Et elle serait une jolie petite fleur Que j'y soignerais, que j'y abriterais!
Oh! douce est celle qui est dans cette ville, Sur laquelle est descendu le soleil baissant; Sur une plus jolie que celle qui est dans cette ville N'ont jamais brillé ses rayons couchants.
Si le destin courroucé jure qu'il est mon ennemi, Si je suis condamné à porter la souffrance, Je quitterai sans peine tout le reste ici-bas, Mais laissez-moi, laissez-moi ma Lucy bien-aimée.
Car, tant que le sang le plus précieux de la vie sera chaud, Pas une de mes pensées ne s'éloignera d'elle, Et elle, comme elle a la plus belle forme, Possède le cœur le plus fidèle et le plus aimant.
Sur les rives du Cessnock vit une fillette; Si je pouvais décrire sa fortune et son visage; Elle surpasse de loin toutes nos fillettes, Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Elle est plus douce que l'aube du matin, Quand Phœbus commence à se montrer, Et que les gouttes de rosée brillent sur les gazons; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Elle est droite comme ce jeune frêne Qui se dresse entre deux pentes couvertes de primevères, Et boit le ruisseau, dans sa fraîche vigueur; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Elle est sans tache comme l'épine épanouie, Avec des fleurs si blanches et des feuilles si vertes, Quand elle est pure dans la rosée matinale; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Son air est comme le mai vernal, Quand Phœbus brille sereinement, le soir, Quand les oiseaux se réjouissent sur toutes les branches; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Sa chevelure est comme le brouillard floconneux Qui gravit, le soir, le flanc des montagnes, Quand les pluies qui ravivent les fleurs ont cessé; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Son front est comme l'arc pluvieux, Quand des rayons brillants s'interposent, Et dorent le front de la montagne lointaine; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Ses joues sont comme cette perle cramoisie, L'orgueil du parterre de fleurs, Qui commence à s'ouvrir sur sa tige épineuse; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Sa gorge est comme la neige de la nuit, Quand le matin se lève pâle et froid, Tandis que les ruisseaux murmurants coulent cachés; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Ses lèvres sont comme ces cerises mûres, Que des murailles ensoleillées abritent de Borée, Elles tentent le goût et charment la vue; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Ses dents sont comme un troupeau de brebis Aux toisons nouvellement lavées, Qui montent lentement la colline rapide; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Son haleine est comme la brise parfumée Qui agite doucement les fèves en fleurs, Quand Phœbus s'enfonce derrière les mers; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Sa voix est comme la grive, le soir, Qui chante sur les bords du Cessnock, cachée, Tandis que sa compagne couve son nid dans le buisson; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.
Une autre pièce a un refrain presque semblable:
Je vois un corps, je vois un visage, Qu'on peut mettre avec les plus beaux; Mais pour moi, la grâce enchanteresse y manque, Le doux amour qui est dans son œil.
Ceci n'est pas ma vraie fillette, Toute jolie que soit cette fillette-ci; Oh! je connais bien ma vraie fillette À la tendresse qui est dans son œil.
On trouve chez lui des images comme celles-ci:
Celle-ci enfin n'est-elle pas tout à fait dans la manière de Henri Heine?
J'ai passé hier par un chemin malheureux, Un chemin, j'en ai peur, dont je me repentirai; J'ai reçu la mort de deux yeux doux, Deux charmants yeux d'un joli bleu.
Ce ne fut pas ses brillantes boucles d'or, Ses lèvres pareilles à des roses humides de rosée, Son sein ému, blanc comme un lis; Ce furent ses yeux si joliment bleus.
Elle parla, elle sourit, elle déroba mon cœur, Elle charma mon âme; j'ignore comment; Mais toujours le coup, la blessure mortelle Venait de ses yeux si joliment bleus.
Dans toutes les pièces amoureuses de Burns, il faut faire un groupe de celles où il a mélangé la poésie pastorale et la poésie amoureuse. Il y a là un coin absolument ravissant de fraîcheur, de naturel, et de réalité embellie. À vrai dire, les poètes ont de tout temps aimé à placer l'amour au milieu de riantes descriptions. Ils semblent percevoir confusément que cette passion est la même force par laquelle le monde palpite, et que, dans ses profondeurs, elle a des rapports avec la sève qui chaque année renouvelle la parure de la terre. Quand il a cessé d'exister ailleurs, le sentiment de la nature s'est encore conservé dans les poésies amoureuses. Nulle part, cette union n'a été plus constante que dans la littérature anglaise. Burns y a réussi autant qu'aucun autre. Tout naturellement, ses scènes d'amour se placent parmi les fleurs et les ombrages.
Ce n'était pas pour Burns un artifice de poète, un cadre factice. Ses jeunes amours avaient été des amours de paysan, tout faits de rendez-vous dans les champs, de travail côte à côte pendant les moissons, ou de rencontres sur les grands moors déserts où la solitude amène le bonjour et un bout de causerie. Ces intrigues campagnardes ont toujours un fond de paysage à peine indiqué.
Un thème inépuisable, parce qu'il correspondait à la réalité, sont ces rencontres, soit dans les blés où l'on se croise en ces étroits sentiers qui passent par les champs, soit dans les bruyères. Les épis hauts sont favorables:
En revenant par les orges, pauvre quelqu'un, En revenant par les orges, Elle a sali tout son jupon, En revenant par les orges.
Oh! Jenny est toute mouillée, pauvre quelqu'un, Jenny est rarement à sec; Elle a sali tout son jupon, En revenant par les orges.
Si quelqu'un rencontre quelqu'un, En revenant par les orges; Si quelqu'un embrasse quelqu'un, Faut-il que quelqu'un crie?
Les moors sont aussi bien dangereux. Leurs longues étendues abandonnées sont tristes à traverser seule. On chemine de compagnie, afin que la route semble plus courte; semble, seulement, car il arrive qu'elle dure plus longtemps. Il faut qu'un moor soit bien maussade pour n'avoir pas un coin riant: on s'y repose, on devise, et il en résulte une autre jolie chanson.
Il y avait une fillette; on l'appelait Meg, Et elle traversait le moor pour aller filer; Il y avait un gars qui la suivait, Et on l'appelait Duncan Davison. Le moor était long, et Meg était ombrageuse, Duncan ne pouvait obtenir sa faveur, Car elle le frappait avec la quenouille, Et le menaçait avec la bobine.
Comme ils traversaient légèrement le moor, Voici un ruisseau clair et un vallon vert, Sur la rive, ils se reposèrent, Et toujours elle mettait la roue entre eux deux. Mais Duncan jura un serment sacré Que Meg serait une fiancée le lendemain, Alors Meg prit tous ses ustensiles, Et les jeta par dessus le ruisseau.
Ces rencontres amènent des rendez-vous, tantôt parmi les hauteurs où les moutons sont répandus, tantôt au bord d'un ruisseau où les arbres sont épais, tantôt plus secrètement au bout du jardin. Quelques-unes de ces scènes ont une jolie saveur de poésie rustique, à moitié réelle et à moitié transformée, comme dans les meilleures pages de George Sand. Ce dialogue, entre un berger et son amoureuse, est bien dans cette note, et ce refrain, qui se répète comme le rappel des moutons vers le soir, évoque, mieux que ne le ferait une description, le paysage où le troupeau est épars:
Appelle les moutons sur la colline, Appelle-les où croît la bruyère, Appelle-les où court le ruisseau, Ma jolie chérie.
Comme je passais au bord de l'eau, J'y ai rencontré mon gars berger; Il m'a doucement enroulée dans son plaid, Et il m'a appelée sa chérie.
«Veux-tu venir par le bord de l'eau, Et voir les flots doucement glisser, Sous les noisetiers tout grands ouverts? La lune brille très claire.
Tu auras des robes et de beaux rubans, Et des souliers en cuir de veau à tes pieds, Et dans mes bras, tu te reposeras et dormiras, Et tu seras ma chérie».
«Si vous tenez ce que vous promettez, J'irai avec vous, mon gars berger, Et vous pourrez m'enrouler dans votre plaid, Et je serai votre chérie».
Tant que les eaux courront à la mer, Tant que le jour brillera dans ce haut ciel, Jusqu'à ce que la mort froide comme l'argile ferme mes yeux, Vous serez mon chéri.
On voit, comme dans la pièce précédente, que les fillettes sont habituées à se défendre et savent poser leurs conditions. On s'étonnera moins de leur facilité à accepter ces promesses, si l'on se rappelle qu'il y avait toujours une sorte de sanction dans les décisions de la session ecclésiastique. On peut citer encore une autre chanson qui résume en quelque sorte tous ces rendez-vous rustiques; il y a une première strophe qui est belle, et, dans cette strophe, les deux vers sur ces bouleaux «lumineux de rosée» dans l'ombre suffiraient seuls à lui donner un rare prix.
Quand, au-dessus de la colline, l'étoile orientale Annoncera l'instant de parquer les moutons, mon ami, Et que les bœufs, du champ tracé de sillons, S'en iront tristes et fatigués, Ô; Là-bas, près du ruisseau, où les bouleaux parfumés Pendent lumineux de rosée, mon ami, Je te retrouverai sur la berge herbeuse, Mon cher bien-aimé, Ô!
Dans la plus sombre glen, à l'heure de minuit, Je marcherai, sans avoir peur, Ô; Si à travers cette glen, je vais vers toi, Mon cher bien-aimé, Ô! Si farouche, si farouche que soit la nuit, Si lasse, si lasse que je sois, Ô, Je te retrouverai sur la berge herbeuse, Mon cher bien-aimé, Ô!
D'autres pièces du même genre sont peut-être plus fines, comme les deux suivantes, dont la seconde surtout est une perle.
Je repasserai par cette ville, Et par ce jardin vert, de nouveau; Je repasserai par cette ville, Pour revoir ma jolie Jane de nouveau.
Personne ne saura, personne ne devinera Pourquoi je reviens, de nouveau; Sinon elle, ma jolie, ma fidèle fillette, Et secrètement nous nous verrons de nouveau.
Elle passera auprès du chêne, Quand l'heure du rendez-vous viendra de nouveau; Et quand je vois sa forme charmante, Ô sur ma foi! Elle m'est deux fois chère de nouveau.
Voici l'autre:
Comme je remontais par le bout de notre route, Quand le jour devenait fatigué, Oh! qui descendait à pas légers la rue, Sinon la jolie Peg, ma chérie!
Son air si doux, son corps si joli Dont les proportions sont parfaites: La Reine d'Amour n'a jamais marché D'un mouvement plus enchanteur.
À vrai dire, ce ne sont pas là encore des morceaux où la nature intervienne beaucoup. Un seul mot, un trait, donne l'impression que l'on est en plein air. On sent qu'on se trouve sous le ciel et loin des maisons. Cela ne va guère au-delà, et ces amoureux rustiques n'y voient pas plus loin. Quand Burns parle pour lui-même, cette part de l'extérieur s'élargit et forme autour de la figure féminine un véritable cadre de verdures et de lumières.
Vois, la nature revêt de fleurs le gazon, Et tout est jeune et doux comme toi; Oh! veux-tu partager sa joie avec moi? Dis que tu seras ma chérie, Ô!
Fillette aux blonds cheveux couleur de lin, Jolie fillette, innocente fillette, Veux-tu avec moi garder les troupeaux, Veux-tu être ma chérie, Ô?
Les primevères des talus, le ruisseau sinueux, Le coucou sur l'épine blanche comme le lait, Les moutons joyeux, au prime matin, Te diront la bienvenue, ma chérie, Ô.
Quand la bienfaisante averse d'été A réjoui les petites fleurs languissantes, Nous irons vers le bosquet de l'odorant chèvrefeuille des bois, Au chaud midi, ma chérie, Ô!
Quand Cynthie éclaire, de son rayon d'argent, Le faucheur fatigué qui retourne chez lui, À travers les champs onduleux et jaunis, nous nous perdrons Et parlerons d'amour, ma chérie, Ô!
Parmi un grand nombre de pièces, il y en a trois qui sont peut-être ce qu'il a fait de plus achevé dans ce genre. Il faut les citer toutes trois pour donner une idée de la merveilleuse variété avec laquelle il traitait les sujets les plus semblables. La première, avec son riche coloris de coucher de soleil printanier fut composée sur le domaine de Ballochmyle; il a raconté lui-même dans quelles circonstances. Bien qu'on l'ait vue dans la biographie, nous la redonnons ici pour la rapprocher des autres.
C'était le soir, sous la rosée les champs étaient verts, À chaque brin d'herbe pendaient des perles; Le Zéphyr se jouait autour des fèves, Et emportait avec lui leur parfum; Dans chaque vallon le mauvis chantait, Toute la Nature paraissait écouter, Sauf là où les échos des bois verts résonnaient, Parmi les pentes de Ballochmyle.
D'un pas négligent, j'avançais, j'errais, Mon cœur se réjouissait de la joie de la nature, Quand, rêvant dans une clairière solitaire, J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille: Son regard était comme le regard du matin, Son air, comme le sourire vernal de la nature, La Perfection, en passant, murmurait: «Regarde la fille de Ballochmyle.»
Doux est le matin de mai fleuri, Et douce est la nuit dans le tiède automne, Quand on erre dans le gai jardin, Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire; Mais la femme est l'enfant chéri de la nature! Dans la femme elle a rassemblé tous ses charmes; Mais, même là, ses autres ouvrages sont éclipsés Par la jolie fille de Ballochmyle.
Oh! que ne fut-elle une fille de campagne, Et moi, l'heureux gars des champs! Quoique abrité sous le plus humble toit Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises! Sous le vent et la pluie du morose hiver, Avec joie, avec bonheur, je travaillerais, Et la nuit je presserais sur mon cœur, La jolie fille de Ballochmyle.
La seconde a été écrite, à quelques semaines de la précédente, probablement pour Mary des Hautes-Terres. Comme tout ce qu'il a fait pour elle, c'est une de ses œuvres les plus parfaites. Il est impossible de rendre, dans une traduction, la strophe caressante et fluide, qui coule avec la douceur et presque avec la musique d'une eau pure. C'est une de ses plus chastes et de ses plus poétiques inspirations.
Coule, doucement, doux Afton, entre tes rives vertes, Coule doucement, je vais chanter une chanson à ta louange; Ma Mary est endormie près de ton flot murmurant, Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rêve.
Toi, ramier, dont l'écho résonne dans le vallon, Vous, merles, qui sifflez follement, dans cette gorge pleine d'épines, Toi, vanneau à la crête verte, retiens ton cri perçant, Je vous en conjure, ne troublez pas ma bien-aimée qui dort.
Qu'elles sont hautes, doux Afton, les collines voisines, Marquées au loin par le cours des clairs ruisseaux sinueux; C'est là que, tous les jours, j'erre quand midi monte au ciel, Contemplant mes troupeaux et la douce chaumière de ma Mary.
Qu'ils sont agréables tes bords, et les vertes vallées qui sont plus bas, Où les primevères sauvages éclosent dans les bois; Là souvent, quand le doux crépuscule pleure sur la pelouse, Les bouleaux parfumés nous ombragent, ma Mary et moi.
Qu'elle glisse amoureusement, Afton, ton onde de cristal, Quand tu contournes la chaumière où ma Mary demeure; Que joyeusement tes eaux baignent ses pieds neigeux, Quand cueillant de douces fleurs, elle suit tes flots clairs!
Enfin, la dernière nous transporte dans un paysage différent, plus sauvage et plus grand. Elle se rapporte, probablement, à quelque incident de son premier voyage de Mauchline à Édimbourg.
Ces sauvages montagnes, aux flancs moussus, si hautes et si vastes, Qui nourrissent dans leur sein, la jeune Clyde, Où les grouses mènent leurs volées se nourrir à travers la bruyère, Où le berger garde son troupeau, en jouant sur son roseau, Où les grouses conduisent leurs volées se nourrir à travers la bruyère, Où le berger garde son troupeau en jouant sur son roseau.
Ni les riches vallées de Gowrie, ni les bords soleilleux du Forth N'ont pour moi les charmes de ces moors sauvages et moussus; Car là, près d'un ruisseau clair, solitaire et écarté, Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve, Car là, près d'un ruisseau clair, solitaire et écarté, Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve.
Parmi ces sauvages montagnes, sera toujours mon sentier, Où chaque ruisseau qui tombe et écume a sa gorge étroite et verte, Car là, avec ma fillette, j'erre tout le jour, Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures de l'amour, Car là, avec ma fillette, j'erre tout le jour, Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures de l'amour.
Elle n'est pas la plus jolie, bien qu'elle soit jolie, De fine éducation sa part n'est que petite, Ses parents sont aussi humbles qu'on peut être humble; Mais j'aime la chère fillette, parce qu'elle m'aime; Ses parents sont aussi humbles qu'on peut être humble, Mais j'aime la chère fillette, parce qu'elle m'aime.
Quel homme ne se rend captif à la Beauté, Quand elle a son armure de regards, de rougeurs et de soupirs? Et quand l'esprit et l'élégance ont poli ses traits, Ils éblouissent nos yeux, en volant à nos cœurs; Et quand l'esprit et l'élégance ont poli ses traits, Ils éblouissent nos yeux en volant à nos cœurs.
Ne sont-ce pas là trois choses exquises? Quelle est celle qu'on pourrait sacrifier ou choisir? Et voici, à côté de ces pièces si simples, une autre plus complexe. La nature n'est plus seulement un cadre gracieux ou grandiose à la femme aimée, sans qu'elle participe aux sentiments exprimés. Elle devient une compagne dont la physionomie doit s'accorder avec la tristesse du poète, à laquelle elle doit prendre part.
Maintenant dans son manteau vert, la nature se pare Et écoute les agneaux qui bêlent sur toutes les collines, Tandis que les oiseaux gazouillent la bienvenue dans chaque bois vert Mais pour moi tout est sans délices, ma Nannie est au loin.
La perce-neige et la primevère ornent nos bois, Les violettes se baignent dans la rosée du matin, Elles attristent mon triste cœur, tant elles fleurissent doucement, Elles me rappellent ma Nannie—et Nannie est au loin.
Ô alouette, qui t'élances des rosées de la prairie, Pour avertir le berger que la grise aurore pointe, Et toi, doux mauvis, qui salues la chute de la nuit, Cessez par pitié, ma Nannie est au loin.
Dans ce mélange de nature et d'amour, il y a surtout une chose qu'il excelle à rendre. Ce sont les rendez-vous et les promenades le soir, les heures passées à deux, dans les champs, sous les ombrages complices ou les regards de la lune indulgente.
Rien dans son œuvre n'est plus exquis que ces scènes nocturnes, baignées de lumière argentée. Elles ont une grâce plus rêveuse que ses autres pièces, qui presque toujours ont quelque chose de très arrêté. Elles font penser à ces couples d'amoureux qu'on voit passer dans les champs, pendant les nuits d'été, tels que Jules Breton les a peints quelquefois. L'ombre, effaçant les précisions et les vulgarités du jour, les dégage des détails individuels; elle les généralise, pour ainsi dire, et ne leur laisse que le charme impersonnel et la signification anoblie et symbolique des attitudes. En effaçant les lignes arrêtées et les limites étroites, par lesquelles la lumière emprisonne durement les objets en eux-mêmes, elle les fond davantage avec ce qui les entoure. Elle en fait des images et comme des rêves de l'Amour humain, enveloppé par la Nature. Celui-ci même, sous cette forme plus vaporeuse et dans cette attitude, s'harmonise avec les choses et semble une des expressions de la tiédeur des nuits. C'est un des moments favoris des poètes, et Burns en a laissé la formule dans une strophe charmante:
C'est pour lui un sujet inépuisable et cela n'est pas étonnant. C'était hors du village que les jeunes paysans écossais allaient retrouver leur maîtresse, le long des champs qu'ils se promenaient avec elle. Il est à présumer que c'est une habitude encore en vigueur en Écosse, et ailleurs. Burns l'avait pratiquée. En revenant de ces nuits précieuses, il les chantait, et les pièces qu'il leur a consacrées appartiennent surtout à la période de Mauchline, pendant qu'il était encore jeune fermier. En voici une des plus gracieuses et des plus purement poétiques:
Voici que les vents d'ouest et les fusils meurtriers Ramènent l'agréable temps d'automne; Le coq de marais s'enlève d'un vol bruyant Parmi la bruyère fleurissante; Voici que le grain, ondoyant largement sur la plaine, Réjouit le fermier fatigué; Et la lune brillante luit, tandis que j'erre la nuit, Pour songer à ma charmeresse.
Mais Peggy, ma chérie, le soir est clair, Nombreuses volent les hirondelles effleurantes; Le ciel est bleu, les champs au loin Sont tous jaunes ou d'un vert pâli. Viens errer, heureux, par notre gai chemin, Voir les charmes de la nature, Le blé frémissant, l'épine en fruits, Et toutes les créatures heureuses!
Toutefois, avec Burns, la réalité ne perd jamais ses droits. Au lendemain des soirées où les couples ont passé dans un vaporeux éloignement, il arrive qu'on aperçoit, à la lisière des champs, des endroits où les épis renversés vous rappellent que ces ombres poétiques étaient après tout des êtres humains. Chez certains poètes, comme Lamartine, le clair de lune ne se dissipe jamais et la rêverie persiste. Mais, dans Burns, il y a toujours un endroit où les blés sont couchés.
Les sillons de blé et les sillons d'orge Les sillons de blé sont beaux! Je n'oublierai pas cette nuit heureuse Avec Annie, parmi les sillons.
C'était la nuit du premier août, Quand les sillons de blé sont beaux, Sous la lumière pure de la lune, Je m'en allai vers Annie; Le temps s'envola à notre insu, Si bien qu'entre le tard et le tôt, En la pressant un peu, elle consentit À m'accompagner à travers les orges.
Le ciel était bleu, le vent paisible, La lune clairement brillait, Je la fis asseoir, elle le voulut bien, Parmi les sillons d'orge. Je savais que son cœur était à moi, Et moi, je l'aimais très sincèrement; Je l'embrassai mainte et mainte fois, Parmi les sillons d'orge.
Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée, Comme son cœur battait! Béni soit cet heureux endroit Parmi les sillons d'orge! Mais, par la lune et les étoiles si belles, Qui si clairement brillaient sur cette heure, Elle bénira toujours cette nuit heureuse Parmi les sillons d'orge.
J'ai été gai avec de chers camarades, J'ai été joyeux en buvant, J'ai été content en amassant du bien, J'ai été heureux en songeant. Mais tous les plaisirs que j'ai jamais vus, Quand on les doublerait trois fois, Cette heureuse nuit les valait tous, Parmi les sillons d'orge.
Cela suffirait déjà pour faire de lui un poète d'amour distingué, mais on peut dire que ce ne sont là que des exceptions, des criques retirées et tranquilles, dans le grand courant de son œuvre. Ce qui est bien à lui, ce n'est ni la finesse, ni la recherche; c'est la passion sincère et vraie; c'est la simplicité, l'ardeur, l'impétuosité du désir, l'émotion contenue dans une forme si atténuée, si réduite, qu'elle n'existe pour ainsi dire plus et ne s'interpose pas. Elle est comme brûlée par la flamme intérieure. Là, il est incomparable, direct, fort, et d'une simplicité merveilleuse. Il n'y a pas de luxe d'image; il n'y a pas de recherche d'esprit; il n'y a pas de déploiement poétique, pas d'élégance, pas de profondeur; il y a de la passion pure. Elle brûle clair, tant elle est dégagée de tout autre élément. C'est ici vraiment le cœur de son œuvre, le véritable amas de ces fins et brillants coquillages qui sont bien à lui. Ils ont des teintes diverses, plus claires ou plus sombres, ils contiennent des échos différents, selon qu'ils ont été laissés sur le rivage par des jours de gaieté ou des jours de tristesse; mais ils ont tous le même caractère de netteté. On peut ramasser au hasard, on est à peu près sûr d'avoir dans la main quelque chose de précieux, un petit chef-d'œuvre.
Dans les teintes claires de l'amour, voici des pièces légères, des minauderies, des gentillesses enjouées et badines, de petits compliments, des déclarations sans importance, jetées en passant. Ces mignardises câlines elles-mêmes sont simples.
Jolie petite chose, fine petite chose, Adorable petite chose, si tu étais à moi, Je te porterais dans mon sein, De peur de perdre mon bijou. Songeusement, je regarde, et je languis, Ce joli visage qui est tien; Et mon cœur tressaille d'angoisse, De peur que ma petite chose ne soit pas mienne.
Et celle-ci encore:
Ô! mets ta main dans la mienne, fillette; Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette; Et jure sur cette blanche main, fillette, Que tu seras à moi.
J'ai été l'esclave du despotique amour, Souvent il m'a bien fait souffrir; Mais maintenant il me fera mourir, Si tu n'es pas à moi.
Mainte fillette a jadis troublé mon repos, Que, pour un court moment, je préférais; Mais tu es reine dans mon cœur, Pour y rester toujours.
Je t'embrasserai encore, encore, Je t'embrasserai de nouveau, Je t'embrasserai encore, encore, Ma jolie Peggy Alison.
Tous soucis et toutes craintes, quand tu es près, Je les défie. Ô! Les jeunes rois sur leurs jeunes trônes Sont moins heureux que moi. Ô!
Quand dans mes bras, avec tous tes charmes, Je serre mon trésor infini. Ô! Je ne demande pour ma part du ciel Que le plaisir de pareils moments. Ô!
Et par tes yeux si doucement bleus, Je jure que je suis à toi pour jamais. Ô! Et sur tes lèvres, je scelle mon vœu, Et je ne le briserai jamais. Ô!
Veut-on de la simplicité dans la grâce attendrie? quelques paroles à moitié ou tout à fait émues? En voici encore, où tantôt la délicatesse domine comme dans la première des pièces qui suivent, et où tantôt la tendresse la restreint et la remplace presque, ne lui laissant qu'une petite place, comme dans celles qui viennent ensuite.
Ô jolie Polly Stewart, Ô charmante Polly Stewart! Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai, Qui soit à moitié aussi belle que toi! La fleur fleurit, puis se fane et tombe, Et l'art ne peut la raviver; Mais, par la vertu et la candeur, toujours jeune Restera Polly Stewart!
Quoi de plus simple que cette strophe?
Celle-ci fut une de ses toutes premières chansons; elle fut écrite au commencement de son séjour à Mauchline:
Ô Mary, sois à ta fenêtre, C'est l'heure convoitée et convenue! Laisse-moi voir ces sourires et ces regards, Qui font mépriser le trésor de l'avare: Avec quelle joie je supporterais la poussière, Peinant en esclave du matin au soir, Si je pouvais m'assurer la riche récompense, La jolie Mary Morison!
Hier soir, quand, au son tremblant des cordes, La danse traversait la salle éclairée, Vers toi ma pensée prit son vol. Je restai assis, mais sans voir, ni entendre, Bien que celle-ci fût jolie, et celle-là brillante, Et celle-ci l'orgueil de la ville, Je soupirais et disais au milieu d'elles toutes: «Vous n'êtes pas Mary Morison!»
Et celle-ci, dont les derniers vers sont si simples, est au contraire de ses dernières années:
Le jour revient, et mon cœur est en flamme, Le jour béni où nous nous rencontrâmes; Quoique l'âpre hiver se fatiguât en tempêtes, Jamais soleil d'été ne m'a paru si doux. Plus que les trésors qui chargent les mers Et traversent la ligne enflammée, Plus que les robes royales, les couronnes et les globes, Le ciel m'a accordé;—car il t'a faite mienne.
Et voici encore de la simplicité dans la mélancolie et dans la tristesse; des regrets tels qu'ils naissent dans les cœurs simples et s'exhalent sur des lèvres qui ignorent la recherche. Ils passent naturellement de l'âme dans la voix, ne prenant que peu de mots pour s'exprimer et se changeant presque involontairement en son, comme ces chagrins secrets qui se prolongent en soupirs.
J'ai été aussi joyeux sur cette colline Que les agneaux qui jouaient devant moi; Chacune de mes pensées était aussi insouciante et libre Que la brise qui passait sur mon front. Maintenant, ni ébats, ni jeux, Ni gaîté, ni chanson ne peuvent plus me plaire; Leslie est si jolie et si timide! Le souci et l'angoisse m'ont saisi!
Ces deux derniers vers sont, dans le texte, d'une tristesse inexprimable. On trouve les mêmes qualités dans cet autre morceau:
Mon cœur est triste,—je n'ose pas le dire, Mon cœur est triste pour l'amour de quelqu'un, Je veillerais une nuit d'hiver, Pour l'amour de quelqu'un. Oh hon! pour quelqu'un, Oh hon! pour quelqu'un, J'errerais autour du monde Pour l'amour de quelqu'un.
Et celle-ci encore d'une si grande naïveté de plaint, et par cela même si touchante:
Est-ce là ta foi, ta tendresse, ta bonté, Nous quitter ainsi cruellement, ma Katy? Est-ce là ta récompense envers ton ami fidèle, Envers un cœur souffrant et brisé, ma Katy?
Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy? Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy? Tu connais bien que mon cœur souffre. Peux-tu me quitter ainsi, par pitié?
Et cependant, ce n'est pas encore là le terme extrême. Il a été plus loin, aussi difficile que cela puisse sembler. Parfois il est plus bref encore. Il semble qu'il n'y ait plus rien. Les pièces sont dépouillées du moindre contenu intellectuel, elles sont vides. Tout s'en est retiré, images, idées, couleur. Que leur reste-t-il donc? La passion. Elles tremblent d'une flamme invisible. L'effet est insaisissable et pénétrant. Cela ne peut se comparer qu'à l'émotion que le frémissement de la voix donne à des mots insignifiants. Et ces pièces si simples ne se laissent pas lire sans contraindre la voix à changer d'expression à chaque vers, et sans parfois la charger d'attendrissement. Qu'on prenne, par exemple, la pièce suivante:
Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar! Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar? Veux-tu partir sur un cheval ou dans une voiture, Ou marcher à mes côtés, oh! douce Tibbie Dunbar.
Ce n'est rien, et, dans l'original, cela est ravissant. Presque tout l'effet est dû à l'habile répétition et au retour caressant du nom propre. Sans doute, il est difficile de se rendre compte du charme qu'a ce retour. Tout est dans l'inflexion musicale et sa douceur. Il faut pour cela se mettre en mémoire des effets analogues, se répéter la musique de certaines syllabes, se souvenir de certains vers de nos propres poètes, rendus mélodieux par un nom de femme, se dire, avec Ronsard:
ou avec André Chénier:
ou avec Victor Hugo:
Et l'on arrive alors, non pas à saisir le charme de cette jolie petite pièce, mais à se rendre compte du genre de charme qu'elle peut avoir, car elle est dans sa langue originale beaucoup plus accomplie que les exemples que nous avons donnés en français. En voici une autre du même genre et peut-être plus simple encore:
Et oh! mon Eppie Mon bijou, mon Eppie, Qui ne serait heureux Avec Eppie Adair? Par l'amour, la beauté, Par la loi, le devoir! Je jure d'être fidèle à Mon Eppie Adair!
Il en est de même pour la passion. Dans la pièce suivante, tout le geste d'énergie farouche et désespérée, l'accent brusque et sombre de la voix qui accompagnent un adieu, est rendu par les vers courts et hachés qui terminent les strophes et surtout la seconde.
Si j'avais une caverne sur un rivage lointain et sauvage, Où les vents hurlent sur les bonds rugissants des vagues, J'y pleurerais mes chagrins, J'y chercherais mon repos perdu, Jusqu'à ce que la peine ferme mes yeux, Pour ne plus m'éveiller.
Et je ne crois pas qu'il soit possible de mettre plus de passion en moins de mots que dans ces deux pièces que nous citons encore. La première est un pur cri, mais si simple, si franc, si sincère, qu'il devient poignant. Ce sont toujours les mêmes mots, comme dans la réalité, mais qui reviennent avec un appel de plus en plus désespéré.
Reste, ma charmeresse, peux-tu me quitter? Cruelle, cruelle, de me tromper! Tu sais combien tu me tortures, Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller? Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?
La seconde est une plainte mélancolique de jeune fille délaissée. Elle est faite aussi avec le retour des mêmes paroles, la répétition de la même phrase, une modulation triste qui se recommence. L'effet en est navrant. Il est impossible de lire, dans l'original, cette pièce, qui ne contient pas une image et qui est presque sans pensée, sans que, vers la fin, et par une inexprimable émotion qui est on ne sait où, la voix ne s'altère. C'est une des plus merveilleuses choses que Burns ait écrites. Au-delà d'une pièce de ce genre, la poésie cesse et il n'y a plus que l'émotion purement musicale.
Tu m'as quittée pour jamais, Jamie, Tu m'as quittée pour jamais; Tu m'as quittée pour jamais, Jamie, Tu m'as quittée pour jamais. Souvent tu m'as promis que la mort Seule nous séparerait; Maintenant, tu as quitté ta fillette pour toujours, Je ne dois jamais te revoir, Jamie, Je ne te reverrai jamais.
II. LA COMÉDIE DE L'AMOUR.
Nous n'en avons pas fini avec l'amour dans Burns. Il n'en a pas représenté que la face sentimentale et poétique, mais aussi les côtés risibles, prosaïques et grotesques. Sa faculté d'observation, qui n'était gênée par aucune pensée d'harmonie littéraire dans son œuvre, s'est exercée là comme ailleurs. Il a vu et rendu tout un aspect de la vie amoureuse, que les poètes ne perçoivent pas, ou réservent pour leurs conversations. Il en a saisi les comédies aussi bien que les adorations, et il y a, dans ce chapitre, tout un coin familier, amusant, risible, tout un défilé de caractères et de scènes populaires. Après les grâces et les charmes de l'amour, voici toutes ses ruses, ses méchants tours, ses tromperies, ses calculs, ses artifices, ses situations ridicules et piteuses. Rien n'y manque. Prières de jeunes gars qui viennent le soir frapper à la fenêtre et demandent à être introduits, réflexions de fillettes qu'on veut marier à de vieux richards, conseils de vieilles commères aux jeunesses qui interrogent leur expérience des hommes et des choses, épousailles grotesques, disputes d'époux, allégresses de veufs, épisodes de toute espèce, de toute forme et de tout sel, fin, moyen et gros. Tout cela est crayonné vivement, comme une suite de caricatures prises sur le fait. C'est la comédie entière de l'amour, avec toutes ses péripéties et ses vicissitudes drôlatiques. Elle embrasse, elle aussi, toutes les situations, et on pourrait reconstituer avec ces pièces risibles, une vie entière d'amour, à partir des premières rencontres.
C'était, on l'a vu, l'usage des jeunes paysans écossais que d'aller le soir faire leur cour, parfois à une distance de plusieurs milles. Cette coutume, dont le côté pur et gracieux a été poétisé dans la chanson de Ma Nannie Ô!, se retrouve ici avec ce qu'elle devait avoir souvent de plus prosaïque et de plus réel. On entend les dialogues qui devaient souvent s'échanger à travers le volet.
«Qui est là, à la porte de ma chambre?» «Oh! qui est là, sinon Findlay?» «Passez votre chemin, vous n'entrerez pas ici!» «En vérité, j'entrerai,» dit Findlay. «Qui vous rend si semblable à un voleur?» «Oh! venez voir,» dit Findlay. «Avant le matin, vous aurez fait un malheur,» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Si je me lève et vous laisse entrer,» «Laissez-moi entrer,» dit Findlay. «Vous me tiendrez éveillée avec votre bruit.» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay. «Si dans ma chambre vous restiez,» «Laissez-moi rester,» dit Findlay. «J'ai peur que vous n'y restiez jusqu'au matin,» «En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
Quelques-unes de celles qu'on sollicite ainsi sont avisées; elles tiennent la dragée haute, connaissant, sans doute, par pur instinct de femme, la vérité du conseil de Méphistophélès aux belles «qu'il ne faut accorder un baiser que la bague au doigt».
Fillette, quand votre mère n'est pas à la maison, Puis-je prendre la hardiesse De venir à la fenêtre de votre chambre Et d'entrer pour me garder du froid? De venir à la fenêtre de votre chambre? Et quand il fait froid et humide De me réchauffer sur votre doux sein? Douce fillette, puis-je faire cela?
Malheureusement, elles n'ont pas toutes aussi bonne tête. La voix derrière le volet est parfois si tendre et si persuasive. En hiver, il est dur de laisser le pauvre garçon, qui vient de si loin à travers les moors, se morfondre sous les rafales; en été, les sillons d'orge sont bien tentants; en toute saison, ces heures de nuit sont mauvaises conseillères. Que ce soit lui qui entre ou elle qui sorte, cela, dit-on, revient au même.
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars, Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars. Quand père et mère en deviendraient fous, Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars.
Mais fais bien attention quand tu viens me faire la cour, Et ne viens pas à moi à moins que la porte de derrière ne soit entr'ouverte, Puis franchis la barrière, que personne ne te voie, Et viens comme si tu ne venais pas chez moi.
À l'église, au marché, partout où nous nous rencontrons, Passe près de moi comme si tu t'en souciais comme d'une mouche, Mais glisse un regard de ton doux œil noir; Cependant aie l'air de ne pas me regarder.
Jure et proteste toujours que tu ne te soucies pas de moi, Et, quelquefois, tu peux légèrement rabaisser ma beauté, un peu Mais n'en courtise pas une autre, même en plaisantant, De peur qu'elle ne détache ta fantaisie de moi.
Il n'y a pas que ces entrevues nocturnes qui soient dangereuses. En mille autres occasions, il y a des rencontres funestes. Et ici la vie de la campagne paraît dans son jour vrai, avec la facilité, ou plutôt la naïveté, de mœurs qui se cache sous sa prétendue innocence. Tantôt, c'est en faisant ensemble la moisson, cette saison des meules.
Robin a fauché à la moisson, Et j'ai fauché avec lui; Je n'avais pas de faucille, Et pourtant, je l'ai suivi.
Les marchés et les foires sont aussi des endroits dangereux, surtout quand on y va en croupe avec Duncan Gray. Il suffit que la selle soit vieille et que la sous-ventrière casse, pour qu'il se produise des chutes malheureuses, auxquelles la lune, qui regarde par-dessus les collines, semble prendre grand plaisir.
Malheur sur vous, Duncan Gray, Ha, ha, la sous-ventrière! Malheur sur vous, Duncan Gray Ha, ha, la sous-ventrière! Quand les autres vont s'amuser, Je reste assise tout le jour, À remuer le berceau avec mon pied, À cause de la sous-ventrière.
Claire était la lune d'août, Ha, ha, la sous-ventrière! Brillante au-dessus de toutes les collines, Ha, ha, la sous-ventrière! La sous-ventrière cassa, la bête tomba, Je perdis mon bonnet et mes deux souliers, Ah! Duncan, vous êtes un mauvais gars, Maudite soit cette mauvaise sous-ventrière!
Parfois enfin, on va à la ville porter du fil à tisser. Là encore, que d'embûches! Ces tisserands sont bien subtils à attraper le cœur des fillettes.
Mon cœur était jadis aussi joyeux et libre Que les jours d'été étaient longs, Mais un tisserand de l'ouest, un joli gars, M'a fait changer ma chanson.
Chez le tisserand, si vous allez, jolies fillettes, Chez le tisserand, si vous allez, Je vous avertis, n'allez jamais la nuit, Si vous allez chez le tisserand....
Ma mère m'a envoyé à la ville Pour faire ourdir un tissu de plaid; Mais que cet ourdissage m'a fait lasse, lasse, M'a causé de soupirs, de sanglots!
Un beau gars tisserand de l'ouest Travaillait assis à son métier, Il a pris mon cœur comme dans un filet Dans les bouts de fil et les nœuds.
Hélas! le pays, en effet, ne tarde pas à tout savoir. Les chuchotements viennent, puis les reproches et les railleries, avec des expressions goguenardes et grossières. Ces duretés se font jour, avec ce manque de pitié qui est commun aux paysans et aux enfants, et qui donne à leurs remarques quelque chose de si direct et de si cruel. Cela se termine par une de ces plaisanteries brutales, sur lesquelles le groupe se disperse avec des éclats de rire, en laissant la pauvre fillette confuse et pleurante.
Vous vous êtes couchée de travers, fillette, Vous vous êtes couchée de travers. Vous vous êtes couchée dans un autre lit, Et avec un homme étranger.
Vos joues rosées sont devenues si pâles, Vous êtes plus verte que l'herbe, fillette, Votre jupon est plus court d'une main, Bien qu'on ne l'ait pas raccourci d'un pouce, fillette.
Ô, fillette, vous avez fait la sotte, Vous éprouverez le mépris, fillette, Car la soupe que vous prenez le soir, Vous la rendez avant le matin, fillette.
Voici d'abord les avisés qui pensent que la beauté passe et que la dot demeure. On sait les sages conseils que le père Maurice donne à Germain au début de la Mare au Diable. C'était aussi l'avis de quelques madrés paysans écossais. Il y en a plus d'un qui met, sans vergogne, son cœur à nu.
Au diable votre sorcellerie de la beauté tremblante, Ce petit morceau de beauté que vous serrez dans vos bras! Oh! donnez-moi une fillette qui a des acres de charmes, Oh! donnez-moi une fillette avec de bonnes fermes.
Donc, hey pour la fillette avec une dot, Donc, hey pour la fillette avec une dot, Donc, hey pour la fillette avec une dot, Les jolies guinées jaunes pour moi!
Votre beauté est une fleur qui fleurit le matin, Fanée d'autant plus vite qu'elle a fleuri plus tôt; Mais les charmes délicieux des jolies Collines vertes, Chaque printemps les vêtit à neuf de jolies brebis blanches.
Mais ces beaux calculs ne réussissent pas toujours. À matois, matoise et demie. Il y a de fines mouches qui savent bien à qui ces déclarations s'adressent, et l'une d'elles dit dans une jolie chanson:
Les hommes sont après tout maîtres de se marier comme il leur semble bon. Ceux qui apprécient à la vergée la beauté de leur future et qui épousent des prairies et des bois sont clairsemés en somme. Qu'il leur advienne ce qui voudra! Quand le mariage leur rapporterait un peu plus de bois qu'ils n'y comptaient, c'est une faible erreur de calcul. Ils ont simplement la large mesure. Mais il se rencontre de braves garçons qui, avec de bons bras, sont prêts à nourrir une belle fille. Ceux-ci sont encore les plus nombreux. Aussi les pièces qui roulent sur la recherche de la dot sont-elles assez rares du côté masculin.
Mais que le côté féminin en est riche! Que les femmes sont bien plus à plaindre! À la merci du premier venu auquel il plaît à leur famille de les accorder! Quel défilé de pauvres filles qu'on veut faire marier à contre cœur. Les parents sont partout les mêmes. Ils sont pour le bonheur en terre et les gendres fonciers.
Et la chanson continue en comparant la pauvrette à une colombe poursuivie par un faucon. Elle fuit un moment, essaye ses ailes, et désespérant d'échapper, tombe aux pieds du fauconnier qui représente le mari. Sur ce thème, à moitié comique et à moitié douloureux, Burns est intarissable. Il y a à grouper, autour de ce seul point, une quinzaine de chansons avec lesquelles on constituerait toutes les phases de cette aventure commune, depuis les premières instances des parents jusqu'au moment où les résultats ordinaires de pareils mariages commencent à poindre. Les hésitations, les combats, les refus, les chagrins des pauvrettes y sont tout au long. Elles demandent conseil tout autour d'elles et ce sont de petites scènes charmantes de naïveté et de malice.
L'une d'elles va trouver sa sœur: son cœur se brise, elle ne veut pas irriter ses parents, mais que fera-t-elle de Tam Glen? Avec un aussi brave garçon ne pourrait-elle pas supporter la pauvreté, et que lui importe de se rouler dans les richesses si elle n'épouse pas Tam Glen? Il y a un propriétaire voisin qui se vante et parle toujours de son argent, mais quand dansera-t-il comme Tam Glen? Sa mère lui répète de se défier des jeunes hommes qui ne flattent que pour tromper, mais qui peut penser cela de Tam Glen? D'ailleurs, à la Toussaint, elle a mouillé sa manche gauche à un ruisseau et l'a suspendue devant le feu pour qu'à minuit celui qu'elle doit épouser vînt la retourner. Et qui est venu? sinon une apparition qui portait les culottes grises de Tam Glen?
Elles ne reçoivent pas toujours la réponse dont elles sont désireuses. Elles s'adressent quelquefois à des commères avisées, quelque dame bien ridée qui sait que «de bon conseil ne sort jamais de mal».
La petite aura beau répéter qu'elle ne donnerait pas un regard de Robin pour la grange et l'étable d'un autre, que l'argent ni l'or n'ont jamais acheté un cœur loyal, que le fardeau que l'amour porte est léger, que le contentement et la tendresse apportent la paix et la joie, et que les reines n'ont rien de plus sur leur trône, les avertissements de la vieille voisine la renvoient pensive.
Que faire? Quelques-unes, les plus décidées, refusent nettement et envoient promener ces prétendants laids et vieux dont toute la séduction est dans leurs sacs d'écus. Elles leur disent leur fait comme des filles qui ont la langue leste et dont la main le serait aussi. Il y en a une entre autres qui ne va pas par quatre chemins. C'est assurément une vaillante fille, qui sait ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas, et qui ne manque ni d'esprit ni de fierté.
La rose rouge-sang peut fleurir à Noël, Les lis d'été éclore dans la neige, Le froid peut geler la plus profonde mer, Mais un vieil homme ne me mènera jamais.
Me mener moi, et moi si jeune, Avec son cœur faux et sa langue flatteuse; C'est une chose que vous ne verrez jamais, Car un vieil homme ne me mènera jamais.
Malgré toute sa farine et tout son grain, Malgré tout son bœuf frais et son bœuf salé, Malgré tout son or et son argent blanc, Un vieil homme ne me mènera jamais.
Son bien peut lui acheter vaches et brebis, Son bien peut lui acheter vallons et collines, Mais il ne m'aura jamais, ni à fonds, ni à bail, Un vieil homme ne me mènera jamais.
Si le vieil homme ne se le tient pas pour dit, c'est qu'il est sourd, outre le reste. Mais toutes n'ont pas aussi bonne tête et cette clarté de langue qui ne permet pas de se méprendre sur ce qu'elles pensent. Il y a de petites niaises qui probablement s'imaginent, comme l'ingénue de Molière, que les familles se perpétuent par l'oreille. On les marie, sans qu'elles sachent ce qu'on leur fait faire. Le lendemain, elles pleurnichent sottement.
Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait, Ce que grand'mère a fait, ce que grand'mère m'a fait, Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait, M'a fait jeudi soir, gars? Elle m'a mise dans un lit doux, Dans un lit doux, dans un lit doux, Elle m'a mise dans un lit doux, Et m'a souhaité bonsoir, gars.
Et savez-vous ce que le curé a fait, Le curé a fait, le curé a fait. Et savez-vous ce que le curé a fait, Pour quelques gros sous, gars? Il a lâché sur moi un long homme, Un gros homme, un fort homme, Il a lâché sur moi un long homme, Qui aurait pu m'effrayer, gars.
Si le long homme n'est pas, quelque jour, allongé encore, il passera, comme on dit, par une belle porte. La chanson n'est pas longue à changer. La niaiserie, sur ces choses, n'est chez les femmes que de surface; la plus innocente est prompte à se délurer. Alors le dépit vient, et les reproches, dont on se fait une provision d'excuses pour soi-même. À ce compte, les défauts s'accumulent vite sur le mari; les prétextes vont du même train. Telle fillette qui, peut-être a eu les étonnements de celle qu'on vient d'entendre, parle maintenant d'un autre ton.
Que peut faire une jeunesse, que fera une jeunesse, Que peut faire une jeunesse, avec un vieil homme? Malheur aux écus qui ont poussé ma mère À vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres; Malheur aux écus qui ont poussé ma mère À vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres.
Il est toujours à se plaindre du matin au soir, Il tousse, et il boîte, toute la longue journée; Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé; Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu, Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé, Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu.
Il gronde et il grogne, il s'agite et il bougonne, Il n'est jamais content, quoi que je fasse. Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens. Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme! Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens, Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!
Mais il faut se garder de croire que toutes les filles d'Écosse aient été mariées par contrainte. Si on en pousse quelques-unes au mariage, les autres y vont bien d'elles-mêmes. Il n'en manque pas de fines et de futées, qui savent chercher et trouver un mari toutes seules. Ce sont alors de jolis jeux de coquetterie. Les demoiselles de la ville ne leur en remontreraient pas sur ce chapitre. Ce manège est heureusement exposé dans une chanson qui est une vraie petite comédie. Les refus prétendus du commencement, la niaiserie de l'amoureux qui les prend pour argent comptant et cherche à se consoler ailleurs, le dépit de la fillette, la confiance qu'elle a dans un de ses regards, sa façon si féminine d'achever sa rivale en demandant de ses nouvelles, la brusque volte-face de l'amoureux qui du coup perd la tête et se tuera si elle ne l'accepte. Elle le fait, mais à cause de lui et par grâce; la rusée a l'air de faire un sacrifice.
En mai dernier, un bel amoureux descendit le long du vallon Et me fatigua, m'obséda avec son amour, Je dis qu'il n'y avait rien que je haïsse comme les hommes. Le diable l'emporte de m'avoir crue, de m'avoir crue, Le diable l'emporte de m'avoir crue.
Il parla des dards de mes jolis yeux noirs, Et jura qu'il se mourrait d'amour pour moi, Je dis qu'il pouvait mourir quand il lui plairait, Le Seigneur me pardonne d'avoir menti, d'avoir menti, Le Seigneur me pardonne d'avoir menti.
Et cependant, il offrait une ferme bien garnie et le mariage aussitôt. Elle pensait bien qu'elle pouvait avoir de pires offres. C'est alors que le benêt s'en va trouver la noire cousine Bess.
Mais, la semaine suivante, tourmentée de soucis, J'allai à la foire de Dalgarnock. Et qui était là, sinon mon bel amoureux volage? J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier, un sorcier, J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier.
Mais, par-dessus mon épaule gauche, je lui lançai un regard, De peur que les voisins ne disent que j'étais hardie. Mon amoureux dansa comme s'il avait été gris, Et jura que j'étais sa chère fillette, sa chère fillette, Et jura que j'étais sa chère fillette.
Je m'informai de ma cousine, tout doucement et tranquillement, Si elle avait recouvré l'ouïe, Et comment ses souliers neufs allaient à ses vieux pieds tortus. Mais, cieux, comme il se mit à jurer, à jurer, Mais, cieux, comme il se mit à jurer!
C'est un sujet analogue dans la chanson de Duncan Gray. Mais, tandis que la précédente est toute faite d'observations, celle-ci est faite de grosse gaîté, le récit est interrompu par un grand éclat de rire qui éclate à chaque instant, se répercute de strophe en strophe, devient contagieux, et secoue toute la pièce d'une lourde et joviale hilarité.
Duncan Gray est venu ici faire sa cour, Ha! ha! la jolie cour, Une belle nuit de Noël, quand nous étions gris, Ha! ha! la jolie cour. Maggie rejeta la tête en l'air, Le regarda de côté et de haut, Et lui dit de se tenir coi, Ha! ha! la jolie cour!
L'arrivée de ce pauvre amoureux transi, dans la bagarre joyeuse d'une nuit de Noël, son attitude gauche, et celle sottement dédaigneuse de Maggie sont bien amusantes. Mais, malgré son air contrit, Duncan Gray n'est pas une bête.
Le Temps et la Chance sont comme les flots, Ha! ha! la jolie cour, L'amour dédaigné est dur à supporter, Ha! ha! la jolie cour. Irai-je comme un sot, dit-il, Pour une chipie hautaine, mourir? Elle peut aller... en France, je m'en moque! Ha! ha! la jolie cour.
Comment cela se fit, que les docteurs le disent; Ha! ha! la jolie cour, Meg dépérit à mesure qu'il guérissait, Ha! ha! la jolie cour. Elle sent une peine en sa poitrine, Elle pousse des soupirs pour se soulager, Et, oh! ses yeux disent de telles choses; Ha! ha! la jolie cour.
Le jour des épousailles lui-même ne passe pas inaperçu. C'était souvent un jour de lourde joie et d'ivresse. On en a quelques aperçus.
Il y a aussi le jour de noces de Meg du moulin, qui aimait bien une goutte de whiskey le matin. Tout le monde semble y avoir été gris. On remporta à bras le fiancé, on remporta le clerc dans une voiture.
J'ai pris une femme pour moi seul, Je ne partagerai avec personne, Personne ne me fera cocu, Je ne ferai cocu personne. J'ai un penny à dépenser Qui ne doit rien à personne; Je n'ai rien à pouvoir prêter, Je n'emprunterai de personne.
Les enfants sortirent avec de grands cris, «Le canard a fait tomber grand-père, Ô!» «Le diable le ramasse, cria la grand'mère restue, Il n'a jamais été qu'un clampin, Ô! Il clampine en sortant, il clampine en entrant, Il clampine, matin et soir, Ô; Voilà sept longues années que je couche près de lui, Et ce n'est plus qu'un vieux sans sève, Ô.»
Il y a dans ces deux strophes l'histoire de bien des vieux ménages où le mari caduc et brisé répond aux railleries de la femme encore verte par des rappels de souvenirs et semble insinuer qu'il y a quelque ingratitude de sa part à lui reprocher l'état où il est. Il ne fait pas toujours bon de tenir tête à ces gaillardes; plus d'un ne s'y fie pas. L'un des maris nous prend à moitié dans sa confidence, mais il a peur et s'arrête à mi-chemin. Il y a, dans cette chanson de deux strophes, toute une scène de comédie. Il faudrait l'analyser, mot à mot, dans l'original, pour voir ce qu'il y tient, dans un si court espace, de colère, de peur, de malice et de drôlerie. Il y a surtout à la fin une bouffée de fureur où l'homme s'oublie et va dire brutalement ce qu'il a sur le cœur. Mais avec quelle prestesse il rentre ses paroles et comme il se calme tout à coup! On le voit prendre l'air détaché de quelqu'un qui ne pense à rien et siffle pour se distraire.
Quand Maggy commença à être mon souci, Le ciel, pensais-je, était dans son air, Maintenant, nous sommes mariés; n'en demandez pas plus: Sifflons sur le reste. Meg était douce et Meg était charmante, La jolie Meg était l'enfant de la nature; De plus sages que moi ont été attrapés: Sifflons sur le reste.
Ce sentiment se trouve exprimé d'une façon bien originale dans une sorte de chanson qui fait penser à certains morceaux où Shakspeare emprunte aux vieux refrains populaires. Elle a le charme presque inexplicable que donne aux ballades ou chansons populaires un vers, une image, un nom de plante qui semble n'avoir aucun rapport avec elles, et qui cependant fait leur attrait. Il est vrai qu'ici on peut trouver un faible lien de pensée entre la ritournelle et le thème, si on considère la rue comme une plante de malheur qui prospère, tandis que le gai et honnête thym dépérit.
Un vieil homme vivait dans les coteaux de Kellyburn, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et il avait une femme qui était la peste de sa vie; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Un jour que le vieil homme remontait la longue glen, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Il rencontra le diable, qui lui dit: «comment vas-tu?» Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Je possède une méchante femme, Monsieur, et c'est là ma peine, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Car, sauf votre respect, près d'elle vous êtes un saint; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
«Je ne te prendrai ni ton poulain ni ton veau, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Mais donne-moi ta femme, homme, car je veux l'avoir; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
«Oh! vous êtes bienvenu, volontiers» dit le vieil homme joyeux, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Mais si vous faites la paire avec elle, vous êtes pire que votre nom, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Le diable a pris la vieille femme sur son dos; Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et, comme un pauvre colporteur, il a emporté son paquet, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Il l'a emportée chez lui, à la porte de son étable, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et il lui a dit d'entrer, comme chienne et catin; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Et soudainement il fit que cinquante diables choisis Hey, et la rue croît bien avec le thym, Vinrent la garder, en un claquement de main; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
La mégère se rua sur eux comme un ours sauvage, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Ceux qu'elle attrapait n'y revenaient plus; Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Un petit démon enfumé passa la tête par-dessus le mur, Hey, et la rue croît bien avec le thym, «Oh, au secours, maître, au secours; ou elle va nous démolir tous», Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Et le diable jura par le fil de son coutelas, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Qu'il plaignait l'homme qui était lié à une femme, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Et le diable jura par l'église et la cloche, Hey, et la rue croît bien avec le thym, Et remercia le ciel d'être en enfer et non en mariage, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Puis Satan s'est remis en route avec son paquet, Hey, et la rue croît bien avec le thym; Et il l'a rapportée à son vieux mari, Et le thym est flétri et la rue est en fleur.
Une belle tombe recouvre son corps, dit-il, mais sûrement, son âme n'est pas en enfer, car le diable ne pourrait la supporter. Un autre qui a un peu moins de décorum exprime les mêmes sentiments en termes plus pittoresques:
Après cette allégresse unanime, il se fait une séparation entre ces époux libérés. Ils penchent vers l'un ou l'autre des deux raisonnements qui s'offrent aux veufs, quand ils commencent à se remettre de leur première joie: si on n'a pas été heureux, il faut essayer de l'être; ou si on a été malheureux, il faut éviter de le redevenir. Les uns, les plus sages, ne démordent plus de cette seconde conclusion. Comme le mari de tout à l'heure, ils préfèrent avoir une corde au cou qu'une femme. On ne saurait les en blâmer. D'autres, hommes de beaucoup d'audace et de peu de découragement, tentent un nouvel essai. Quelquefois, ils ne s'en trouvent pas mal, soit que leurs premiers déboires les aient rendus aisés à satisfaire, soit que la fortune malicieuse se serve d'eux comme des numéros gagnants qui, aux loteries, entraînent les autres.
Oh! j'ai pris plaisir à remettre des dents aux peignes à lin, Et j'ai pris plaisir à faire des cuillers; Et j'ai pris plaisir à rétamer des chaudrons, Et à embrasser ma Katie quand tout était fini. Oh! tout le long jour, je frappe avec mon marteau, Et tout le long jour, je siffle et je chante, Et toute la longue nuit, je caresse ma commère, Et toute la longue nuit, je suis heureux comme un roi.
Était-ce ma faute?—Était-ce ma faute? Était-ce ma faute? Elle me l'a demandé; Elle me guettait sur le bord de la grand'route, Et elle m'a conduit par le petit sentier; Et comme je ne voulais pas entrer, Elle m'a appelé poltron; Quand même l'église et l'état auraient été sur le chemin, Je suis descendu de cheval quand elle me l'a dit.
Si adroitement, elle m'a fait entrer, Et m'a recommandé de ne pas faire de bruit: «Car notre vieil homme rude et dur Est de l'autre côté de la rivière». Celui qui dira que j'ai eu tort Quand je l'ai embrassée et caressée, Qu'on le plante à ma place, Et qu'il dise ensuite si j'étais le fauteur?
Pouvais-je honnêtement, pouvais-je honnêtement, Pouvais-je honnêtement la refuser? J'aurais été un homme à blâmer De la traiter sans douceur. Il l'écorchait avec le peigne à chanvre, Il la meurtrissait rouge et bleu. Quand un tel mari n'était pas à la maison, Quelle est la femme qui ne l'aurait excusée?
Ce ne sont là que les situations saillantes et les hauts-reliefs de la vie. Dans les intervalles, dans les situations de détail, dans les recoins de sentiment, s'intercalent des chansons qui complètent cette scène déjà si variée. Ce sont parfois de simples riens, jetés en l'air, au hasard, tels que ceux qu'on fredonne sans penser, en suivant une route. Et cependant ils contiennent leur petit grain d'observation ou de gaîté. En voici un exemple dans quelques couplets qui semblent tout blancs de farine:
Hey, le meunier poudreux, Et son habit poudreux, Il gagne un shelling, Avant de dépenser un liard. Poudreux était l'habit, Poudreuse était la couleur, Poudreux était le baiser Que me donna le meunier.
Comment ça va-t-il, commère? Comment allez-vous? Une pinte du meilleur Et deux pintes avec?
Comment ça va-t-il commère, Et comment vont les affaires? Combien d'enfants avez-vous? La commère dit: «J'en ai cinq».
«Et sont-ils tous de Johnny?» «Oh! pour ça, non, dit-elle, Deux d'entre eux ont été faits Quand Johnny n'était pas là.
Parfois, ce sont de légers épisodes d'une nuance un peu différente de ceux qu'on a déjà vus et qui se groupent autour d'une même situation. Ainsi, parmi les jeunes filles qui vont trouver les commères pour consulter leur expérience, il y en a une qui désire savoir de quelle couleur sont les hommes en qui on peut avoir confiance. Ce n'est rien: quatre strophes de quatre vers. Cependant la scène y est tout entière et fort jolie. On voit arriver la fillette tout occupée, comme il sied à son âge, de cette obscure question. Comme elle ignore encore que ce problème est du domaine de la méthode expérimentale, elle fait appel à l'autorité. Elle vient timidement consulter une vieille matrone qui a fait sur ce sujet des études comparées. Dans quelle incertitude d'esprit, dans quelle confusion de couleurs, la pauvrette doit s'en aller!
«Dites-moi, dame, dites-moi, dame, Et nulle ne peut mieux le dire, De quelle couleur doit être l'homme, Pour aimer vraiment une femme?»
La vieille femme s'agita en tous sens, Se mit à rire et répondit: «J'ai appris une chanson dans Annandale: Pour ma lady, un homme noir;
Mais pour une fillette des champs comme toi, Ma petite, je te le dis sincèrement, Je me suis accommodée de cheveux blancs, Et les bruns font fort bien l'affaire.
Ce n'est pas tout. Il y a, au fond des anciennes chansons écossaises, une veine de plaisanteries gaillardes et grivoises, parfois un peu grasses, mais pleines de gaîté et de bonhomie. Elles rappellent singulièrement notre gauloiserie. C'est le même rire goguenard, bon enfant et réjoui, sur les mêmes sujets qu'on devine. Ce sont de ces histoires ou ces plaisanteries salées qu'on se raconte avec un clin d'œil et un coup de coude. Elles sont plus drues et plus gaies dans les chansons écossaises que dans celles des Anglais. Peut-être un fonds de joyeuseté celtique, peut-être l'influence française, en sont-elles la cause? Même à ce filon extrême Burns a emprunté; il en rapporte des modèles de grosse drôlerie populaire. Il a repris cette note de temps plus francs et de plaisanterie plus libre, et l'a rajeunie, tout en lui conservant, avec un bonheur parfait, sa verve, sa saveur, sa naïveté, son rire sans arrière-pensée, je ne sais quelle bonne jovialité contagieuse et rabelaisienne. Les critiques anglais ne paraissent pas beaucoup priser ce coin curieux de son génie. Pourtant, il est à noter et, pour qui ne fait pas carême en littérature, il est à goûter. Quoi de plus joli et de plus gai dans ce vieux genre que l'histoire du petit tailleur?
Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste; Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste; Les couvertures étaient minces, les draps étaient étroits, Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste.
La fillette endormie ne craignait pas de mal, La fillette endormie ne craignait pas de mal, Le temps était froid, la fillette restait tranquille, Elle pensait qu'un tailleur ne pouvait pas lui faire de mal.
«Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme, Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme, Le jour est court et la nuit est longue, C'est le plus cher argent que j'aie jamais gagné».
Il y a encore ce gredin de tonnelier de Cuddie qui fait un joli travail dans le pays.
Le tonnelier de Cuddie est venu ici, Il nous a mis des cercles à nous toutes; Et notre ménagère a reçu un coup de maillet, Qui a mis en colère son sot mari Ô.
Nous cacherons le tonnelier derrière la porte, Derrière la porte, derrière la porte, Nous cacherons le tonnelier derrière la porte, Et nous le couvrirons d'un panier Ô.
Le mari les chercha dehors, il les chercha dedans, Criant: «Qu'il aille au diable, et qu'elle aille au diable!», Mais le vieux sot était si stupide et si aveugle Qu'il ne savait pas où il allait lui-même Ô.
Ils ont tonnelé le matin, ils ont tonnelé le soir, Si bien que notre maître fut un sujet de rire; De chaque côté du front elle lui a planté une corne, Et jure qu'elles resteront là Ô.
Rien ne manque, on le voit, à cette parodie de la plus sérieuse des passions. On y rencontre, dans toute leur diversité, toutes les situations risibles où, grâce à elle, les deux sexes se mettent vis-à-vis l'un de l'autre. On y entend tous les tons, depuis le rire très fin jusqu'au plus lourd. C'est une comédie multiple, tour à tour malicieuse, légère, bouffonne, parfois presque grossière, parfois presque émue, une suite inépuisable de caricatures, tantôt subtilement crayonnées comme pour des délicats, tantôt brutalement charbonnées comme pour mettre en branle de pesantes gaîtés villageoises. À elle seule, elle formerait une œuvre curieuse et rare, d'une étendue et d'une souplesse singulières. Elle semble plus surprenante encore, si on songe que ce même homme a reproduit, avec une variété et une puissance égales, le côté délicat, gracieux et poétique de l'amour.