TROISIÈME PARTIE
Reading edition
LES LISI
I
LES BOULALA
LE ROYAUME DE GAOGA
Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le royaume du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui existait entre ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, Gaouo, Gogo), on avait cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce dernier royaume. Barth réfuta cette opinion : « Après un examen sérieux des assertions de Léon, dit-il, il est hors de doute pour moi que son Gaoga était le nom de la dynastie fondée chez les Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du Fitri — en même temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que nous l’avons vu, cette dynastie avait fondé, au XVIe siècle, un puissant royaume au nord-est du Tchad ».
Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en effet plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au Kanem, et qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les Toundjour. Ceux-ci venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés par ʿAbd el Kerim ben Djamé, qui venait d’y établir sa domination. Plus tard, les Boulala quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller faire la conquête du Fitri, où régnaient alors les Kouka. Il est donc bien évident que l’établissement des Boulala à Yao, la capitale du Fitri, est postérieur à l’établissement au Ouadaï de la dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.
Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire (année 1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd el Kerim a régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, l’établissement des Boulala au Fitri est du XVIIe siècle.
D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires chrétiens et amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ avant l’invasion du Fitri par les Boulala.
Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une dynastie, il n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie boulala installée à Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est autre que celui du Kânem[393], où les Boulala régnaient depuis un siècle environ, au moment du voyage de Léon en Afrique. Il importe cependant de discuter les deux hypothèses, et c’est pourquoi nous allons essayer de justifier, successivement, l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son centre à Yao) et la nôtre (royaume de Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).
Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du Fitri, Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.
En tar lis (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la terminaison du pluriel, gé[394], ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.
Kanembou, Kanembegé.
Haddad, Noégé.
Bornouans, Bornougé.
Boulala, Mâga, Mâgga, Mâggé.
Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le nom de Yaogé, Yaoga — ou Gaoga — et ce nom aurait même été étendu aux habitants du Fitri.
Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 milles de l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les renseignements qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. Il dit que les habitants « sont plutôt sans esprit qu’autrement » et que ceux qui habitent dans les montagnes « couvrent leurs parties honteuses avec quelques peaux ». Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale descendait d’un ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci avait assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, était un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le Caire.
Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position exacte de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec Barth, que le centre en était la région de Yao, on peut alors donner les explications suivantes.
Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et des régions comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de l’Est à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont actuellement pour descendants : les Abou Semen, au Fitri ; les Médogo ; les Kouka un peu partout et plus particulièrement dans la Batah ; les Kenga dans la région Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres indigènes, très mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou Telfan. Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga, ou des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en village.
Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou Telfan habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. Les Abou Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. Ils sont tous peu intelligents et abusent de la merissé (bière de mil).
La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois est celle des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à l’arrivée des Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu ʿAli Dinâr Gargâ, qui devait vraisemblablement régner à Yao, le centre naturel du Fitri.
On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont été en bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et qu’ils ont même exercé une espèce de suprématie dans toute cette région. On peut d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la tradition baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme suzerains des Pouls et autres populations habitant la région au nord du Ba Batchikam. Car il nous faut dire que le royaume du Baguirmi n’existait pas encore : les Kenga qui devaient le fonder habitaient alors la région de Mataïa, et Nachtigal croit que le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni Bessé, régna de 1522 à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du Fitri ne pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque dans les pays habités par des populations d’une autre race que la leur.
L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se trouve ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer davantage le chiffre de 500 milles donné par Léon.
Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les Kouka étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il y avait au Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, les Am Melki (ou Ab Melki), dont les descendants habitent encore Kessi et Yao. Ces indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu Hémat). Ils avaient donné leur nom à la lagune, qui s’appelait alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el Melik. Or, comme le sultan des Kouka portait le titre de melik, ce nom de Am Melki (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et que les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne serait pas isolé dans l’histoire de toute cette partie de l’Afrique, les rois du Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. Un fakih, très au courant de l’histoire du pays, nous affirmait même que les descendants de Ḥassen el Kouk, les Kouka, étaient d’origine arabe. Il se trompait, mais il se pourrait fort bien qu’il ait existé autrefois des relations très étroites entre Kouka et Arabes.
Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la thèse de Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient croire que le royaume de Gaoga était celui du Kanem.
Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné par Léon l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur visitait l’Afrique, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Nous avons vu que les Boulala y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient alors fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de s’étonner que le Kanem ne soit pas mentionné.
Voyons maintenant quelle est la situation géographique du royaume de Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux branches qui proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir devers le midi. » Ce lac est apparemment le lac Tchad. « Gaoga, continue Léon, est un royaume qui confine avec celui du Borno du côté du Ponant, s’étendant devers Levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur le fleuve du Nil ; de la partie du Midi se termine avec un désert qui se joint à un détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux déserts de Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du Niger : « Le fleuve Niger dresse son cours par le milieu de la terre des Noirs, lequel sort en un désert appelé Seu ; c’est à savoir, du côté du levant, prenant son commencement dans un grand lac, puis vient à se détourner devers ponant, jusqu’à ce qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant du Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, formant ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce fleuve sort de quelques montagnes, et courant vers l’occident, se convertit en un lac ».
Il paraît donc possible, au point de vue géographique, d’identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici maintenant quelques autres coïncidences.
Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui régnait au Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les Kanouri du Bornou furent toujours en lutte.
Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque que « une autre est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on se sert en Gaoga. » Ce fait semble démolir l’hypothèse de Barth relative au royaume du Fitri. Nous avons vu, en effet, que les sultans de Yao ne pouvaient pas être des Boulala et que, selon toute apparence, ils étaient Kouka. Or, la langue de cette dernière tribu, le tar lis, est bien différente de la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem — ou kanembou — et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque identiques.
Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de Gaoga, qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une centaine d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la conquête du Kanem, à peu près vers la même époque, par la tribu des Boulala, originaire du Kanem.
Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant l’habitude « de mener paître les bœufs et brebis ». Cela paraît naturel au Kanem ; cela le semble beaucoup moins dans la région de la lagune Fitri.
Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles qui se trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto[395].
Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des Boulala, maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par le voyageur : Léon dit que la terre Noire est divisée en quinze royaumes et qu’ils « se sont tous quinze soumis à la puissance de trois rois ; c’est à savoir de Tombut, lequel en tient et possède la plus grande partie ; du roi de Borno, qui en tient le moindre, et l’autre partie est entre les mains du royaume de Gaoga. »
Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet de Gaoga puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de Yao : il semble, en effet, bien difficile que les régions montagneuses, situées à l’est et au sud du Fitri, aient pu être soumises par les Kouka.
Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les Bornouans sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou Dalatoua) sous le nom de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois être prononcé Gagâ, ressemble beaucoup à Gaoga.
C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem[396].
Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu des Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du Kanem. Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors étendue sur le Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le centre de leur royaume aurait été Yao.
Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri qu’après avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, l’hypothèse d’un royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à rejeter. Il ne reste donc plus que la solution indiquée, qui semble être la seule plausible.
Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps où cette tribu commandait au Fitri.
Au XVe siècle, les Kouka du Fitri prélevaient un impôt régulier sur les Pouls qui habitaient la région nord du Baguirmi actuel. Les diverses tribus arabes qui vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd Mousa, Daggageré) étaient parfois aussi obligées de payer un tribut.
Vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe siècle, les Kenga, venus de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent des relations amicales avec les Pouls et les protégèrent contre les Kouka. Il est vrai qu’ils exigèrent pour eux le tribut payé autrefois par les Pouls aux sultans du Fitri.
La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à ces derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko (1536-1548), repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) qui prit le titre de mbang et créa les grands dignitaires du Baguirmi, agrandit les conquêtes de ses prédécesseurs. Il réussit également à faire payer un tribut aux Kouka et aux gens du Médogo. C’est vers cette époque-là, d’ailleurs, que le roi du Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour un temps le Fitri à son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les Baguirmiens, les Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à faire des incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se montrèrent si durs envers les malheureux Abou Semen.
Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le Borkou et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el Ghazal.
C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent conquérir le Fitri.
HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA
Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une fraction des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur le territoire des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande puissance, lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi jusque loin dans l’intérieur du Darfour ; sa principale résidence était dans l’endroit appelé Chebina, sur le Chebina ; actuellement, elle est sur le territoire de Fitri[397]. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère Chékoma)[398].
Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois au Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les chroniques, et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du passage des Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais il ne croyait pas que ces indigènes fussent des Kanori. D’après lui, le point de départ des Boulala avait été la région de la Batah et du Fitri : ils étaient partis de là pour envahir le Kanem et ils avaient forcé les rois de ce pays à transporter le siège de leur gouvernement au Bornou ; plus tard, ils avaient émigré vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns des leurs (Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus autrefois avec eux.
Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours paru invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces gens-là avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le kanouri »[399]. Natchtigal ajoutait, au surplus, que l’opinion de Barth avait été « énergiquement combattue » par le sultan boulala Djourab : ce dernier disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka et d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue arabe. Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala avait réuni à un moment donné « les territoires des Kouka, du Fitri et du Kanem ».
On peut s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant pas rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore quelques mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, confirmait ce qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des Boulala. Il est vrai que la population boulala avait été fortement modifiée par des mélanges avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les Kouka et les Abou Semen. L’influence de ces deux dernières populations avait même été prépondérante et avait contribué à donner aux Boulala la plupart des caractères qu’ils présentent encore actuellement.
L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément étonné cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils l’ont connue, car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les Boulala sont bien d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus précis, d’origine kanembou.
Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite formé, par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu particulière, celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et forcé les rois de ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir été vaincus et soumis par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils avaient chassé du Kanem, ils furent expulsés de ce pays par les Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés au Baḥr el Ghazal, ils le quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent les Kouka, se mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à peu l’usage du kanembou[400]. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et généralement aussi l’arabe.
Telle est la version conforme non seulement à la tradition boulala, mais encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. Elle nous a été certifiée par le sultan du Fitri et ses fagara, et elle est confirmée d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.
Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala coïncide presque entièrement avec la généalogie bornouane de Barth[401]. Nous les donnons toutes deux ci-dessous.
Généalogie bornouane Généalogie boulala
1. Saef fils (supposé) de Dhou-Yazan. 20 années de règne 1. Moḥammed Sêf Allah, appelé aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui.
2. Ibrahim (Biram) ben Saef. 16 — 2. Ibrahima.
3. Doukou (Dougou) ben Ibrahim. — 3. Daqoui.
4. Founê ben Dougou. 60 — 4. Fena.
5. Aritsô ben Founê. 50 — 5. Araso.
6. Katôri ben Aritso. — 6. Kader.
7. Adyôma (Ayôma) ben Katôri. 20 — 7. Ouaïma.
8. Bouloû ben Ayôma. 16 — 8. Bouloua.
9. Arki ben Bouloû. 44 — 9. Araki.
10. Choû (Hoûa) ben Arki. 4 — 10. Baïsso.
11. Selma’a (Selma), ou ʿAbd el Djelil ben Choû. 4 — 11. ʿAbdoullahi el Djelil.
12. Houmê (Oumê) ben ʿAbd el Djelil. 1086-1097 12. Amena.
13. Doûnama ben Houmê. 1098-1150 13. Ed Denama.
14. Bîri ben Doûnama. 1151-1176 14. Bir.
15. ʿAbd Allah (Dâla) ben Bikorou fils de Diri. 1177-1193 15. ʿAbdoullahi.
16. Selma’a ou ʿAbd el Djelil ben Bikorou. 1194-1220 16. Amena.
17. Dounama ou Aḥmed ben Selma’a, appelé (du nom de sa mère) Dibbalâmi. 1221-1259 17. Ed Denama.
18. Kadê ou ʿAbd el Kadim ben Dounama (?) 1259-1288
19. Bîri (Ibrahim) ben Dounama. 1288-1306 18. Ibrahim.
20. Nikâlé (Ibrahim) ben Biri. 1307-1326 19. Ali.
La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou Sekkin, fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed Sêf Allah et qui porte également par ailleurs le nom de Moḥammed el Kebir el Birnaoui. Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de Ndjimi : d’où son surnom de El Birnaoui[402].
On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies sont presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. La généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là, manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète parce que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans comptent encore cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el Kanemi, alors que les Boulala n’en comptent qu’une vingtaine jusqu’à Djourab, contemporain du cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une période de près de 600 ans). Elle est surtout incomplète parce qu’elle ne contient pas les noms de sultans boulala notoires, comme Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala dont le souvenir est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font mention (Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce qu’elle contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas boulala.
Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme ayant un fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés des maîtres du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel Magabirna[403]. Il semble donc que c’est bien Ibrahim ben Denama qui fut le dernier sultan commun aux Kanembou et à ceux qui devaient plus tard s’appeler Boulala. La séparation aurait eu lieu par conséquent après le règne d’Ibrahim, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, c’est que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne s’accordèrent pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux autres quittèrent le pays avec leurs gens. Ils allèrent se fixer au sud-est du Tchad, tout près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la rive droite du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi Ḥadjer el Lamis.
Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des Babalia. Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau de la future tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à six fractions de la tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed font partie). C’est pourquoi les Boulala parlent généralement tous l’arabe.
Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des successeurs de ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala voulait donc dire « gens de Boulal, de Bilal ». Les exemples de ce genre-là sont d’ailleurs très nombreux. Citons quelques-unes des tribus dont le nom a été formé d’une façon analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de ʿOthman abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de Isa, etc. Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne comprendrait que les habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion du Kanem par les Kanembou mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, à plus forte raison, antérieur à leur invasion du Fitri.
Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot Boulala. Cela tient peut-être à ce que les indigènes disent parfois, Ana Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana Dadjo, etc., au lieu de Ana Boulalaï, Ana Koukaï, Ana Dagani, Ana Didjaï, etc. Mais c’est le singulier qui est le plus souvent employé, et l’on dit Boulali, Bilali, Boulalaï, Bilalaï (et non Boulaloui).
Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur ardeur guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du Kanem. La branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs affaiblie par des dissensions intestines. Cela permit aux Boulala de prendre une offensive victorieuse.
Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties de cette lutte. Le roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le même sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), transporta le siège du gouvernement au Bornou. Les Boulala poursuivirent même leurs rivaux jusque dans ce pays.
Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala revenaient s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant plus d’un siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement puissante à ce moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore avec complaisance du grand nombre de derader[404] (murs, forteresses) que les Boulala avaient construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou[405] et à Deguerna (au nord-est de Mondo). L’enceinte de cette dernière peut avoir plusieurs kilomètres de tour.
Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.
Abangana Kalo kalégé
Kalo brouboutouga
Tcheragono kourma
Fodo boutâbé
Djidama Lafiaï laér suyé
Laérdjé kouéntoubilé
Mon père Kalo, dont la mère est noire,
Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de frayeur)[406]
Sa tribu comprend peu de monde ;
Il ne veut pas qu’ils meurent ;
Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer
Le lacet de son pantalon est comme la braise.
Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils envahirent même ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami (1472-1504). Mais le fils de ce dernier, Idris Katakarmâbi, (1504-1526), reprit la lutte séculaire contre les Boulala, peu après son avènement au trône, et porta la guerre au Kanem. Les Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules forces, s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala Dounama et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le Kanem devint alors une province bornouane.
Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte reprit sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris (1526-1545), ʿAli (1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La résistance des Boulala fut acharnée. Le héros de cette résistance fut, s’il faut en croire les chansons kanembou, le prince boulala Kalo. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, les Boulala, définitivement vaincus, firent leur soumission. Ils occupaient, à ce moment-là, la région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi.
Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment des preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le Bornou. Le roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant sur le trône, conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd Allah.
Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris conduisit cinq expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient alliés à une partie des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris réussit finalement à soumettre tout le pays. Après lui, la puissance du Bornou alla en déclinant et il semble que les Boulala en aient profité pour se rendre indépendants et commander de nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en tous cas les Toundjour.
Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben Djamé, se réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent les Boulala régnant dans le pays sur les Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans la région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et les Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé l’habitude d’appeler damm Boulala (sang des Boulala) une sorte d’argile noirâtre qui se trouve dans leur pays, voulant montrer par cette image que le sang de leurs ennemis avait jadis coulé abondamment.
Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de Massoa (ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal[407]. Là, ils construisirent un grand dourdour (mur), dont les ruines existent encore[408].
Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou leurs anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et notamment dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el Ghazal. Des mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les deux populations : nous avons déjà montré que des tribus toubou se disent d’origine boulala ; nous verrons également, plus loin, un sultan boulala prendre une femme toubou.
Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait chez les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à conquérir le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la lutte ; sa femme, d’origine toubou, réussit à prendre la fuite avec son fils. Elle se réfugia au Baguirmi et, pour mieux dissimuler l’identité de son enfant — qui était un rival toujours possible et dont la vie, par cela même, pouvait être menacée — elle le déguisa en petite fille : elle lui laissa croître les cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de telle sorte que personne ne pouvait reconnaître dans cette enfant le fils de l’ancien sultan boulala.
Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au Baguirmi, toutes sortes de malheurs s’abattaient sur les Boulala : la maladie les décimait, la tribu ne réussissait plus dans ses expéditions de guerre, les lances se brisaient d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc. Les fagara, interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant que les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il fallait aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la recherche de Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie de sa mère et en rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une députation alla aussitôt chercher Djili : on lui coupa les cheveux, il fut circoncis et il devint le chef des Boulala. Djili fut un chef très entreprenant. C’est lui qui devait mener les Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous le nom de Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais les Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili Esa Toubo.
La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en palmiers-doum et hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la tribu. De plus, pendant la plus grande partie de l’année, on était obligé d’avoir recours à l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas le pays bien attrayant pour une population sédentaire comme les Boulala. Aussi, lorsque les habitants du Fitri, les Abou Semen (ou Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à Djili de faire la conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka, le chef des Boulala accepta-t-il aussitôt.
La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était peuplée d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était abondant. Le pays était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé de gibier de toute sorte : éléphants, buffles, girafes, antilopes, etc. De plus, l’abondance de l’eau rendait la terre très fertile. Entre ce pays et la région sablonneuse et sèche de Massoa, les Boulala ne devaient pas hésiter.
Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis depuis vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens d’origine kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui habitaient des villages autour de la lagune, furent soumis par les Kouka, population arrivée de l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les maîtres du pays, se montraient particulièrement durs à l’égard des vaincus.
Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au Fitri, à Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, suivit la trace des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa Toubo. Celui-ci lui fit rendre ses femmes et la réputation de justice et de bienveillance du chef boulala se répandit chez les Am Semen. Sur ces entrefaites une troupe de 79 cavaliers dadjo (fraction Tenilia), originaires du Sila et du Moubi, vint camper dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos Souar). Ces gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt, afin de pouvoir s’y installer.
Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de chasser les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent et on décida de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et Nebdounia (pour les Dadjo) auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua prit avec lui du mil, de l’herbe verte, du settèb (plante aquatique dont la tige est comestible) du djadjélma (fruits de l’herminiera) et du poisson. Les deux envoyés allèrent trouver Djili à Massoa, et Délékaroua fit une description magnifique du Fitri au sultan. Il dit que la lagune avait de l’eau toute l’année et que les habitants n’étaient point obligés de creuser des puits, qu’il y avait constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que le pays donnait plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la lagune des plantes comestibles et du poisson, que le gibier était abondant, etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à leur place sur le riche pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les Boulala de Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même qu’il fût fait appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili envahit alors le Fitri.
La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les premiers ne remportaient aucun avantage décisif et la lutte semblait devoir s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs fins, eurent alors recours à la ruse. Ils feignirent de douter du courage des Kouka et proposèrent à ces derniers un combat décisif : les deux troupes ne monteraient que de jeunes chevaux, de telle sorte que, les lâches ne pouvant plus s’enfuir aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus qu’à céder définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une pareille rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la proposition.
Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent ainsi le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de jeunes chevaux. Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des Kouka, accablés par la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent plus à la main de leurs cavaliers. Les Boulala, montés sur des chevaux vigoureux, eurent alors facilement raison de leurs adversaires.
Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée de la Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud (Bouloulou, Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et surtout région montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).
Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent dès lors sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le kanembou et l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du Fitri, dont ils prirent les habitudes et la langue (tar lis), et ils perdirent peu à peu l’usage du kanembou. La génération du père du sultan actuel fut la dernière qui eut encore quelques notions de kanembou.
Les Boulala vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de cet État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de son règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 et le second indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce n’étaient point les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le pays, prélevaient un impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr er Rigueïg. Les prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, Malo — n’eurent donc pas à les combattre et à les rejeter sur le Fitri. Les indigènes contre lesquels durent lutter ces princes baguirmiens étaient des Kouka. L’erreur s’explique par ce fait que les Boulala sont depuis très longtemps les maîtres du Fitri (siyâd Fitri). On a ainsi pu être amené à croire que les habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans Baguirmiens, étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux, d’ailleurs, que les sultans boulala de Yao furent souvent en état d’hostilité avec le Baguirmi.
Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala vinrent s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent chassés du Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement de ʿAbd el Kerim au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous ne savons pas combien de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons vu cependant, à propos de Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une intervention des Baguirmiens dans les affaires des Boulala. Comme, d’autre part, le premier mbang qui ait fait son apparition au Baḥr el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665), c’est donc vers cette époque que les Boulala seraient venus au Fitri. Nous savons d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage au chef des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili Esa Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de ce puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale du Bornou et, à ce titre, devait jouir d’un certain prestige aux yeux de Bourgoumanda.
Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir lieu à l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la Batah : il semble tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur secours le souverain du Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri aux Boulala. Lors de cette attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, tomba entre les mains des Ouadaïens. Cela amena l’intervention du mbang, qui battit les bandes ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de lagune, et délivra la prisonnière.
Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne durèrent point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le pillage, et les habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas être épargnés. De plus, les Boulala profitaient des luttes intestines qui éclataient assez souvent au Baguirmi, pour faire des razzias dans la région nord du pays. Cela leur valait d’ailleurs de terribles ripostes de la part des Baguirmiens. C’est ainsi que, sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin (1751-1785), les Boulala furent atrocement persécutés par le fatcha Kano. Ils étaient tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se sentaient jamais en sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et sellés, même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au grand galop l’approche des Baguirmiens.
Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri fut encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le fatcha Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le sultan boulala, Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père Moḥammed Morcho, fut battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent un riche butin et rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir fut remplacé par son oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. Après la défaite de Kabara, Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, sur la Batah. Il revint au Fitri, après le départ du gros de l’armée baguirmienne, réussit à battre une troupe ennemie à Takétté, et délivra le pays.
Les Ouadaïens, qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces contrées, revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815). Ce sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, après son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris et tué, et il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens intervinrent encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un autre fils de Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne purent atteindre leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda et son fatcha Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter dans les bras de Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous condition toutefois que Bourgoumanda s’engagerait à payer dorénavant un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et fait prisonnier, et le Baguirmi devint un état vassal du Ouadaï.
Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le sultan boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un tribut annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des princes boulala aspirant au kademoul, et cette intervention étrangère fut un élément de trouble de plus dans le foyer de divisions et de discordes qu’était le Fitri.
La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée vis-à-vis du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux Ouadaïens pour résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs doléances étaient d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour d’Abéché, où l’on n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et Baguirmiens étaient-ils constamment en lutte. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri et obligeaient les sultans boulala à abandonner Yao pour un temps. D’autre part, les Boulala allaient piller les régions reconnaissant l’autorité du Baguirmi, Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois même poussaient leurs razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.
La situation était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri. Les Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans un état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et Kecherda).
Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en mariage à son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el baḥr Atoga, étant de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le désir d’épouser une princesse boulala. Il voulait, par cette alliance, rehausser sa situation et se ménager un appui chez les Boulala. Abou Sekkin ayant proposé la fille de Moḥammed Morcho, Dogo refusa de laisser sa sœur se marier avec Atoga. Le sultan, très froissé, prit alors sa fille, qui était la femme de Dogo, et la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il proposa à Dogo de lui donner en mariage sa seconde fille, qui était alors très jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils d’Abou Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam de réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer le musicien.
Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au Médogo. Il alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné Masoud de venir au Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et Dogo, retournant au Fitri, se fit battre par Abou Sekkin près de Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens s’enfuirent au Ouadaï, où le frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid el Djaadné à intervenir en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à Déléb et se réfugia au Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps-là, il revint au Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au Ouadaï et alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce dernier vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.
Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du Ouadaï, Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en lutte avec Bourgoumanda, intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son frère ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le sultan des Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. Djourab revint, après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu et tué à Melmé. Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il voulut résister lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par Nguerbaï, un frère de Mousa. Mais il fut battu et dut s’enfuir au Yéssiyé. Il passa de là au Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. Son frère ʿAbdoullahi, blessé, s’était sauvé dans la lagune ; il réussit à s’échapper et à gagner le Médogo.
Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix Boulala, partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties sexuelles de ces malheureux et de les leur placer dans la bouche.
Un page (touèr) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, grand ami de ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à Abéché. Une sœur de ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, pour lui permettre d’offrir au sultan un « salam » convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter Abéché, où il resta 15 ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu aveugle, son fils Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais Chérif tenait à remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait depuis longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais ʿAbdoullahi ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs reprises par le sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau insister, ʿAbdoullahi tint bon : il dit que son frère Djourab qu’il aimait beaucoup, avait déjà été sultan des Boulala, qu’il appartenait par conséquent à ce dernier de reprendre le kademoul, et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait devenir le chef des Boulala qu’après la mort de Djourab. Chérif se rendit à ses raisons et le pria d’amener son frère à Abéché. ʿAdoullahi partit pour Boullong, dont le chef lui donna un cheval : il gagna le Bornou et rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut l’investiture de Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les descendants de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment encore actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah et les montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs compatriotes du Fitri.
Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il revint au Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme intelligent et instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec beaucoup de bon sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala une réputation de savant (عالم ʿâlem). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à partir de 1858, le tenait également en très haute estime.
Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du Baguirmi : les deux populations échangeaient les coups de main et les pillages. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, où ils venaient enlever des troupeaux et faire des captifs. Les Boulala, de leur côté, ripostaient en pénétrant dans le Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui commandait la cavalerie de Djourab, alla piller la région de Djogodé et razzia Baloo ; un parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le Fitri dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà peu amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou Sekkin. Ce dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les provocations envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée contre le Fitri par le fatcha, qui gouvernait alors la région de Moïto, fit éclater la guerre entre le Ouadaï et le Baguirmi en 1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri vers le milieu de 1870. Le tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à Melmé, prévint immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses Boulala, fit avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité déjà depuis longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses préparatifs de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en campagne au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la prise de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite chez eux chargés de butin.
Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à Boukkou, tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte comment Djourab mettant à profit la grande considération dont il jouissait, aplanissait les difficultés qui pouvaient s’élever entre ses sujets et les bandes ouadaïennes circulant dans le pays, lesquelles, selon leur habitude, se montraient avides et arrogantes.
A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. Il régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs entre lui et Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec ses partisans dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à prendre l’avantage sur son frère. C’est à cette époque-là que passèrent rapidement au Fitri les deux explorateurs italiens Massari et Matteucci, qui faisaient leur traversée de l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881). Le sultan actuel des Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien leur passage. Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les environs que du 20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par Ḥassen Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita « con gran gentilezza. »
A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter l’appui du djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin d’obtenir le kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, réussit à s’installer à Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El Gadem. Il y resta trois ans (1886-1889). Gadaï fut ensuite intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili se réfugia au Ouadaï. Le fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui était détesté du djerma et de Gadaï, s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est. Gadaï, pour conserver la faveur de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée. Partant de ce principe que le Fitri était la propriété du djerma et que les Boulala devaient s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût bien ne pas tout prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects étaient massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux villages détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et des présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au Fitri.
Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, ne désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri avaient été fertiles en changements de toute sorte et il avait le droit d’escompter qu’un événement favorable pour lui pourrait se produire un beau jour. D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un faqih, d’une famille de fagara très considérée au Fitri, lui avait prédit qu’il régnerait un jour chez les Boulala.
Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, le lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia du Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes qui le poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait s’installer près du rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il s’était assuré la neutralité de ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, et Gadaï lui avait juré sur le Qorân de rester également neutre.
Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au Commissaire du Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour solliciter l’appui des Français. Ḥassen, de son côté, était déjà venu à Fort-Lamy demander au lieutenant-colonel Destenave de l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce dernier avait du reste ouvertement violé le serment fait à Acyl : il renseignait Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements du prince fugitif, et il avait même fait massacrer quelques partisans de celui-ci. Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.
Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de spahis : Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 partisans, surprit Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut battu et tué, et Ḥassen le remplaça comme sultan des Boulala. Le fils de Gadaï, le tchéroma Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. Il essaya plus tard de chasser Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu sans peine par celui-ci. Il se rendit alors chez Gaourang, qui l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du Territoire l’installa finalement à l’est de Massakory, où il fonda le plus grand village du Dagana.
Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de haine pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa plus belle source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de Ḥassen. L’ex-sultan Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le prétendant boulala soutenu par le djerma ʿOthman et les Ouadaïens.
Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en observation à Yao. La situation générale ne permettait pas de défendre le Fitri et le peloton devait se replier en cas d’attaque. Ce n’est qu’en juin 1904 que de l’infanterie fut installée à Yao et que ce poste devint un poste permanent.
En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du djerma ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il partageait les idées de l’aguid el Djaadné et que, comme il avait été convenu, pas un homme du Ouadaï n’irait dans le pays des blancs tant qu’un blanc ne viendrait pas au Ouadaï ; que le pays était musulman et que les blancs avaient été appelés et amenés par Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du Baguirmi et qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah, sur la rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement pas évacué.
Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un commandement militaire) attaqua le village de Yao. Il fut repoussé par le lieutenant Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui campaient à 1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le lieutenant, le 1er février, à l’aurore, et prirent la fuite. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, surprit le 4 février vers 5 heures du matin, tout près de Seïta, le camp ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute, et les Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles et une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta eurent un grand retentissement dans tout le pays.
Khaber dja dehhaba
Kalamtam nazel (khater) fi Yao
Nesara gam drob
Khallo seridj braïké[409]
Une nouvelle est arrivée tout récemment
Kalamtam est allé à Yao
Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil.
Et ils ont abandonné leurs selles honteusement.
Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà peu aimé du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et de son caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le ressentiment des Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le djerma ʿOthman écrivait de nouveau au commandant du poste de Yao « que les Ouadaïens avaient marché sans sa permission, entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son ennemi ; qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le Ouadaï, et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ».
Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On raconte même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une défaillance pitoyable.
Tari djédadaé
Seltan Boulala êb mela ed dar
Tchéroma Ḥassan fi Yao
Khalla djawadah[410]
Volant comme une poule
Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte ;
Le tchéroma Ḥassan de Yao
A abandonné son cheval.
Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de main des Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit venue, il prenait toujours ses précautions : des Boulala, couchés en travers des portes successives qui mènent à son appartement, gardaient avec soin sa précieuse personne. Il avait constamment à portée de sa main une carabine et un revolver chargés, car il se serait brûlé la cervelle, disait-il, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis. C’est un brave homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe et bien sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement de 1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah, couvrant ainsi le Médogo et Fitri.
LA POPULATION BOULALA
Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au Fitri. Les luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont fait s’exiler une bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur de croire que tout habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen forment la majorité et, comme ces indigènes ne sont guère intelligents, c’est à eux surtout que doit s’appliquer l’expression courante et peu flatteuse de « bête comme un Boulala ».
Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont d’origine kanembou, se sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le teint beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal disait qu’ils avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent plus clair que celui des Toubou ». Il est probable que Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute, cela pouvait être vrai en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint des Boulala est généralement asoued (noir)[411], parfois azreq (noir gris) et, plus rarement, akhder (bronzé). La plupart des Boulala sont grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et des lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les autres gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait frappe d’ailleurs l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, Kanembou, etc.) ne gardent généralement pas la moustache. Les Boulala se rasent la tête, mais certains d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent même en petites tresses, selon la mode ouadaïenne.
Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à l’abus de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage dans lequel ils étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan boulala gouvernait alors en vrai despote. Ils étaient autrefois très turbulents et se battaient souvent, soit avec leurs voisins, soit entre eux.
Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le pays une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el Tounesi rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul nom de Kouka et distinguait trois divisions. C’est probablement des femmes boulala qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une des trois divisions fournit des femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et bouleversent l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des désirs voluptueux ». Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai cependant que les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de leur beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même quelque peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la coiffure kouka, l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, arrangent leurs cheveux selon la mode ouadaïenne : de petites tresses très longues qui tombent tout autour de la tête et même sur le visage. Certains détails de la coiffure différencient les femmes mariées de celles qui ne le sont pas.
Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et Boulala (tar lis). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela surtout qui peut les distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, beaucoup ne font que baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que les gens de Boulal (’yal Boulal) connaissent tous cette langue. D’ailleurs, et cela montre bien que le tar lis n’est qu’une langue empruntée, toutes les chansons boulala sont en arabe.
Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers cependant d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec mépris des Kirdi (fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des garçons, mais pas l’excision des filles. Ils observent les pratiques extérieures de l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, etc.), mais sans s’y tenir d’une façon bien stricte. Ils célèbrent avec entrain les trois fêtes habituelles (el mouloud, el fetr, ed dahyyé). Les deux dernières sont les plus importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, l’empreinte des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit sa prière. Elles sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut obligé de chercher un moment avant de pouvoir nous les montrer. Le saint homme en question n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, car Boulal n’est pas allé au Fitri.
Les Boulala mangent la viande de phacochère[412] (hallouf ar. هلوف) et ils font un grand usage de la boisson fermentée obtenue avec le gros mil (merissé)[413]. Cette espèce de bière abrutit complètement ceux qui en abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, de Massakory, qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. La plupart des rixes qui éclatent sont provoquées par des gens ivres, rendus furieux par la merissé. Les Boulala mangent également une espèce de grenouille (ambourbeté), qui abonde au Fitri à la saison des pluies. Cet animal, au corps très gros et aux pattes grêles, a un aspect assez répugnant. Les femmes boulala vont dans la brousse en ramasser de pleins paniers. L’intérieur des cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble batracien. Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur (makrouh), et il n’y a guère que les fétichistes, les Boulala, les Kouka et les Médogo qui en fassent leur nourriture.
Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas aux quatre femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan Ḥassen, par exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le tchéroma ngaré en avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui sont des musulmans rigides et austères, parlent-ils avec mépris des Boulala, ces gens sans principes et sans mœurs, « qui couchent avec leurs femmes durant le jour ».
Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La majorité des habitants du pays est formée par les sujets des Boulala (mesâkin Boulala), Abou Semen et Kouka : ces gens sont considérés comme n’étant pas de race (ما حرين ma hourrin, deremdi, en tar lis). Dans la langue du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de Mâga ou Mâggâ. Les plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.
Nous avons déjà dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux Arabes Hémat. Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant d’une façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de Kessi et une partie de Yao (Tchéranga).
Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du sultan (Maglafia), ceux qui sont à la droite du sultan (Batoa) et ceux qui sont à sa gauche (Nguidjemi). Les chefs des deux dernières fractions portent respectivement les noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles portent le titre de maïna. Dans les Maglafia, le personnage le plus considérable, après le sultan (ngaré), est son fils aîné (tchéroma), l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de goumbou. Après lui, viennent ceux qui portent les titres de baïkouma, kélélé, matéléma, ikhoudma, bourma.
Le sultan a un certain nombre de dignitaires.
Le galadima, libre, de la fraction des Nguidjemi, est un conseiller.
Le guéréma (kéréma), captif du sultan, correspond au fatcha du Baguirmi.
Le djerma, captif, est l’écuyer du sultan et le chef des serviteurs. C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il correspond au djerma Abou Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga d’Acyl.
Le nguérmané, libre, est l’homme de confiance du sultan, dont il fait exécuter les ordres. Cet emploi est très important. Le nguérmané sert aussi d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes, mais il n’est pas castrat.
Le mbarma, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever les impôts. L’ikhoudma a à peu près les mêmes fonctions, et le sendelma, captif ou libre, a également un petit emploi analogue.
Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon plaisir n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au kademoul profiter du mécontentement que provoqueraient, chez les Boulala, des exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une dépendance, le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son caprice, sans se préoccuper aucunement de l’irritation de ses sujets. Les armes ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, même contre le gré des Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner impunément le Fitri, jusqu’au moment de notre arrivée.
Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, lorsqu’ils paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds nus, s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les yeux et frappent doucement des mains en prononçant de nombreux Allah iensrek ![414] et Allah itawwel ’oumrek ![415]
Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur race qui, curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala, est considéré comme étant de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre ». Il est probable que ce renseignement a été donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit l’explorateur nous a d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala, comme tous les autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer l’ancienne puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre famille des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les orgueilleux descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une supériorité quelconque aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de savoir avec quelle désinvolture ces derniers étaient traités par le djerma d’Abéché.
Comme au Ouadaï, les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine distance des groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand un homme et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met à genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » « Lalé ! ». Elle ne se relève que lorsque l’homme est passé.
Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement le tam-tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de l’instrument. Les danseurs font de très petits pas, marchant presque sur place et se dandinent lourdement en agitant leurs armes. Le cercle des femmes tourne en sens inverse : elles agitent leur pagne d’un geste rythmé, en balançant leurs mains tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais les Boulala exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes balancent alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en fléchissant légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en même temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, etc.
Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes discordes et que les princes vaincus quittaient toujours le pays avec leurs gens. C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un peu partout. Les Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus nombreux que ceux restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à Djurdjura et dans quelques villages du Médogo. Il y en a également dans la région au sud du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les Missiriyé. Nachtigal, qui était passé par là en se rendant à Abéché, signalait le village boulala de Mandélé. Ce village n’existe plus et a été remplacé par celui d’Ourel ; les autres villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El Khatit, Er Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du Fitri ne savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les désigne d’ailleurs sous le nom de Boulala gousar (les petits Boulala, ar. قصار). A Abéché, il y a aussi quelques Boulala partisans du Djili : ils comptaient parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du Fitri.
A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna, Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni (Gamzouz, Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et Moïto sont en partie boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les fils des nombreux partisans de Djourab qui quittèrent le Fitri lorsque Nguerbaï fut intronisé par les Ouadaïens, ou bien encore des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à l’avènement de Ḥassen.
On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la lagune Iro.
Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux Salamat, et se sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur origine boulala, mais ne parlent plus que la langue arabe. On les appelle Salamat Boulala. Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons également comme exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.
Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, sont d’origine boulala.
Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, Goudjeba et surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très nombreux.
II
LE FITRI
La partie du Fitri qui se trouve au nord de la lagune est un des coins les plus peuplés du pays que nous étudions. Cela tient à l’abondance de l’eau et à la fertilité du sol.
Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 du Nord au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une population de 13 à 15.000 habitants. Cette population augmentera vraisemblablement, car le Fitri est un centre d’attraction qui jouira désormais d’une sécurité absolue, par suite de l’occupation du Ouadaï par nos troupes.
Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où les moustiques et les taons abondent durant une grande partie de l’année, on se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays pareil, et surtout comment ils peuvent rester dans les villages à proximité de la lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, installés au Baguirmi, au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y revenir. Tous donnent les mêmes raisons : « Le Fitri est le pays de nos pères, de nos mères, dar abbahatna, ammahatna. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un pays excellent, semèhh bel hèn. Il y a de l’eau toute l’année dans la lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des puits. Nous avons toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le mil, le sorgho, le maïs viennent mieux au Fitri que partout ailleurs. Si la récolte est mauvaise, nous avons le riz sauvage, le kréb et l’abou sabé, qui poussent dans la brousse. La lagune nous donne du poisson, du settèb et du djadjélma. Jamais la faim ne tourmente les habitants du Fitri. De plus, la terre du Fitri nous donne du coton, avec lequel nous confectionnons des gabag pour nous habiller. Fitri akhèr men ed diar koullhoum, Fitri h’élou léna : le Fitri est supérieur à tous les autres pays, le Fitri nous est cher (nous est doux) »[416].
Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un pays très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier lui avait répondu d’un air profondément étonné : « Mais y a-t-il donc un pays meilleur que le Fitri ! »
La terre du Fitri est généralement argileuse (tiné, ar. طين). De couleur noirâtre, cette terre est toute crevassée pendant la saison sèche[417] et la marche y est extrêmement pénible. Elle constitue parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, de grandes plaines absolument nues.
Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus l’eau de la lagune reflue dans des bras (regaba), qui rayonnent dans tous les sens. On trouve bien quelques coins sablonneux (gos), mais la région franchement sablonneuse ne commence guère que vers l’extrémité nord, du côté de Rahad es Salamat.
La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur à peu près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies de l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des autres baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr Guéria). La lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup moins d’eau. Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars 1873, les hippopotames et les caïmans abondaient dans la lagune. Mais il y eut ensuite une série d’hivernages peu pluvieux et le pays fut désolé par la sécheresse (surtout en 1901). Il n’y avait presque pas d’eau dans la lagune et les indigènes purent tuer très facilement les hippopotames et les caïmans. Il semble d’ailleurs qu’une espèce d’épidémie ait décimé en même temps les animaux sauvages, car les antilopes bubales, les buffles et les éléphants moururent en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et Guéria purent vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu qu’à ramasser dans la brousse.
La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux (canards, pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala apportèrent au lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à laquelle se trouvait passé un petit anneau en métal portant le nom de Vogel. Les Boulala avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la lagune et ils l’avaient assommé à coups de bâton, pour le manger ensuite. Or, Vogel a été assassiné aux environs d’Abéché en 1856. Il y avait donc 50 ans que l’anneau avait été mis à la patte de l’échassier. Le fait est assez curieux.
Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de faire un grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend alors la route Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la saison sèche de 1905, la lagune avait environ 0m,50 d’eau vers Modo et 1m,60 vers Nguélo. L’hivernage de 1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et extraordinaire de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent noyés. Le sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait pas reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres d’eau.
Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on cultive du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de moustiques, qui les harcèlent même pendant le jour. On va à ces îles en pirogue.
La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou herminiera (tororo). Les fruits de l’ambadj (djadjélma) et la tige d’une plante aquatique à fleurs blanches (settèb) sont comestibles. Le bois d’ambadj servait autrefois à confectionner des boucliers très légers (daraga, ar. درقة). Avant le combat, on les plongeait dans l’eau, afin d’en rendre le bois plus dur. Les Boulala n’emploient plus ces boucliers et, à l’heure actuelle, on n’en trouve guère que chez les Kouri du Tchad. Le bois d’ambadj sert aussi à confectionner des lits très légers (tororo). La lagune contient des grenouilles (ambourbeté) et une espèce de poisson puant[418], très mou et avec de longs filaires dans le corps, qui s’enveloppe dans une coque en terre pour passer la saison sèche. Ce sont là les seules ressources que la lagune peut fournir aux Boulala.
La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. Pendant la saison des pluies et jusqu’en mars, les taons (tèr) et les moustiques (ناموس namous) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe sont rares au Fitri. Le lit des Boulala (سرير serir) est généralement entouré de nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on ferme soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite sur eux.
Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement quelques moutons. Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pendant l’hivernage, pour les préserver de la maladie : ces animaux ne sortent pas et on fait de la fumée dans leurs cases, pour les mettre à l’abri de la piqûre des taons. Malgré ces précautions, l’hivernage est parfois désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches qui restent au Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que recouvertes d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à terre. Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces inconvénients sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux dans certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages sont installés dans des endroits sablonneux.
Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la saison sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les chameaux porteurs qui venaient à Yao étaient recouverts d’un grand filet, pour les préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes étaient parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées par les attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons sur les bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à cause de cela que les portées de leurs chamelles ne réussissaient plus guère. Aussi profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï a été occupé pour aller, comme autrefois, passer la saison sèche sur les bords de la Batah.
La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire deux récoltes. Ils cultivent le petit mil (دخن doukhn), le sorgho (bérbéré), le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses graines comestibles (kréb, abou sabé, helefof, etc.), et surtout le riz sauvage (رز rizz), extraordinairement abondant, qui est une grande ressource pour les Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de palmiers-doum.
Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (zaf), les Boulala fabriquent des nattes (raga) et des paniers (sossel). Le zaf sert aussi à confectionner une corde grossière, mais on emploie l’écorce de la « calotropis procera » pour fabriquer de la bonne corde.
Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il n’y a plus d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne peut se passer de boire, elle est obligée de se tenir à proximité de la lagune. Pendant le jour, elle reste dans la brousse. Elle ne vient boire que pendant la nuit, et elle en profite, du reste, pour dévaster les champs de sorgho, au grand désespoir des Boulala. Au petit jour elle décampe. Les habitants du Fitri ne sont pas chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des lances ou des sagaies, presque pas de fusils, et ils ne savent pas, comme les Kouka, se servir de chiens pour chasser le gibier. Ils laissent donc les damaliscus tranquilles et ces antilopes sont relativement peu craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route d’hivernage, en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés, nous avons vu, dans la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une grande quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de mètres devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. Dans l’après-midi du même jour nous trouvions encore une bande très nombreuse de ces antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à l’ombre, à environ 150 m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, en passant, s’amusaient à gesticuler et à crier pour leur faire peur. Mais, à part un vieux mâle qui s’était levé et nous observait, le troupeau ne bougea point. Plus tard, nous eûmes l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la lagune, s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. Mais ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et c’est pourquoi la chose est assez curieuse.
Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la gazelle (غزال r’ezal), l’antilope bubale (têtel), l’antilope grise à cornes tirebouchonnées (ketenbour), le kob (abouhurf) et le phacochère (hallouf, ar. هلوف).
Le lion (doud, bach) était autrefois très abondant au Fitri. Nachtigal rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait est confirmé par les Boulala. Cependant, d’une façon générale, le lion n’est pas dangereux, car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il trouve facilement de quoi apaiser sa faim : il se sauve la plupart du temps, lorsqu’il rencontre un homme dans la brousse. Au sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte une certaine histoire, qui lui avait été racontée, au Bornou, par le faqih ouadaïen Adem. Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait enlevé sa captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait lâché la captive[419]. Présentée ainsi, la chose peut paraître étrange. Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein glaubhafter Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. D’ailleurs, les Bellas et les Pouls de la région de Zinder emploient un procédé analogue pour mettre le lion en fuite, lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un troupeau : ces indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils frappent le lion à coups de bâton.
Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure actuelle, au Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des armes à feu s’est considérablement accru, par suite de notre arrivée dans le pays. Ce fauve est cependant loin d’être rare et, au poste de Yao, on l’entend rugir fréquemment du côté du Nord, vers Kenga. Il prélève son impôt sur les troupeaux des Arabes nomades, qui passent la saison sèche au Fitri, et ces indigènes sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances au lieutenant de Yao.
Habitants du Fitri. — La majeure partie de la population du Fitri est formée par les Abou Semen (sing. : Abou Semenaï ou Am Semenaï). Les chefs des villages boulala portent le nom de khalifa et les chefs des villages am semen celui de kaïdala.
Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, Seïta).
Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la Batah, sont venus s’installer au Fitri et y ont fondé des villages : Djaadné (Rahad es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd Hemed (Tiakalé, Abouguidad).
Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens d’origine dadjo (Koudou)[420].
Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces marchands font du commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a beaucoup perdu de son importance depuis notre arrivée dans le pays : le trafic des captifs et des armes ayant été supprimé, et tout commerce avec le Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient plus se livrer à leurs fructueuses opérations d’antan.
III
LES BABALIA
Nous avons déjà montré que, après Ibrahim ben Dounama (1288-1306), des Kanembou quittèrent le Kanem et vinrent s’installer dans le pays situé entre le bas Chari et la région du Tchad appelée Karga, non loin des trois rochers de Ḥadjer Tious (ou Ḥadjer el Lamis).
Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la conduite de deux princes appartenant à une branche cadette de la famille royale du Kanem, mais il est fort probable que le fractionnement en deux tribus ne s’est produit que plus tard. Nous avons dit que le chef du mouvement s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. La tradition rapporte que les gens du plus âgé des deux princes, qu’on dit être frères, ont formé la tribu des Babalia, et ceux du plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia paraît vouloir signifier « les gens du père Ali » (nas baba Ali).
Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu peut-être un certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à raconter que leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak (forteresses). Peut-être aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à la dynastie royale du Kanem.....
Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans la région du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el Fil), à Tchekna, Erla, Morbo, Boul, etc.
Ils n’ont gardé qu’un souvenir assez vague de leur première origine. Beaucoup d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants d’une tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des Boulala.
Les Babalia parlent la langue des populations au milieu desquelles ils vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un lien de sympathie, une idée de solidarité ont survécu au naufrage de la tribu. C’est ainsi, par exemple, qu’un Babalia de Morbo, se rendant à Tchekna, sera très bien reçu par ses frères, s’il vient à faire connaître sa qualité de Babalia.
IV
LES KOUKA
Les Kouka sont originaires du pays montagneux qui porte le nom de Ḥadjer Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur ancêtre Ḥassen el Kouk, qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer à Dolkho, dans le Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo habitaient alors le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.
Médogo[421] et Kouka prétendaient avoir des droits sur la région dont le centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer Médogo. Les deux tribus étant proches parentes, on décida de ne pas se battre : le différend serait tranché par la montagne elle-même. Le chef des Kouka était fils de Ḥassen Béli, et l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo abou Léya. On demanderait donc à la montagne si elle devait appartenir aux gens de Béli ou à ceux de Moudgo[422].
Les Médogo avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers. Le matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent sadaga[423] et donnèrent la liberté à un taureau, consacré à la montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de celle-ci[424]. L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka crièrent les premiers : Ko Béli ! Ko Béli ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les Médogo appelèrent : Ko[425] Moudgo ! Et la réponse se fit entendre immédiatement : Oï ! Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent alors s’installer au Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.
Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre Am Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans la région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté comment ils furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le chef des Kouka, ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du côté de Korbo. Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna et les Kouka partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu nombreux, restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer dans les montagnes d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, surtout dans la vallée de Batah (Koundiourou, El Krenik), et jusques au Kanem (Goudjer). Les Kouka ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.
Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir (asoued). Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la tête une grosse tresse, faite soit avec des cheveux, soit avec du poil de mouton. Cette tresse (djemiré), grosse sur le front comme la moitié du poignet, finit sur la nuque en se recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et saupoudrée de terre rouge (rechad). Sur le front, à la naissance de la tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme carrée. Les cheveux pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits détails dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de celles qui ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à désirer, chez les femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà pas esthétique, répand parfois une odeur infecte : il arrive même que les vers se mettent dans la tresse en poil de chèvre. Il faut dire, d’ailleurs, que les Kouka sont connus pour leur grande saleté. Les autres indigènes trouvent qu’ils sentent mauvais — ce qui n’est pas peu dire[426] : « Kouka afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma bechilha mera. Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka est semblable à une captive, elle pue ! Personne n’en veut comme femme. »
Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils mangent la viande de phacochère (hallouf) et la grenouille (ambourbeté). Ils ont de nombreux chiens[427], avec lesquels ils chassent le gibier de la brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par les chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent de ce qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer à coups de sagaie. Le guépard (semoua) est arrêté de la même manière.
Les Kouka ont toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux qui habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib, Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge en cas d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient signalés.
Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec et sablonneux des Kreda[428]. Vers le Sud, se trouvent les rochers de Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La dépression de Moïto, inondée pendant l’hivernage, ne contient cependant pas de mares permanentes. La mare qui dure le plus est celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous les indigènes s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac permanent à Moïto et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.
M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre Aouni et Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 m. à peine au-dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.-E.-S.-O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra, c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute que le Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans relation depuis longtemps avec le lac »[429].
Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties du terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans lesquelles poussent le kreb et le riz sauvage[430] : on en trouve quelques-unes sur la route de Moïto à Massakory.
La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le pays montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le nom de Dâr el Ḥadjer (pays des montagnes). Les montagnes de Moïto et d’Aouni présentent les mêmes caractères que celles du Sud-Est. Presque toutes contiennent des grottes (karkour, pl. karakir), dans lesquelles on trouve parfois de l’eau. Cette eau peut être à fleur du sol[431], comme a Débébé et à Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de profondeur, comme à Aouni.
Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni relevèrent, plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités comme les Abou Semen et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se faisaient aucun scrupule de les réduire en esclavage. C’est ainsi, par exemple, que Haggar Kebir, arrivant du Baḥr el Ghazal, vint assiéger la montagne d’Abou Koakib, dans le courant de 1898.
Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des rochers. Mais il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, qui le savait, s’installa tranquillement autour du puits qui se trouve dans la plaine. Les Kouka restèrent quatre jours dans cette horrible situation : des enfants moururent de soif. Enfin, ne pouvant plus tenir, ces malheureux furent obligés de quitter leur retraite, le 4e jour, et de se livrer aux Ouadaïens. Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit pour Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les exploits ordinaires des bandes ouadaïennes.
Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les Kouka d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se réfugièrent, avec leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci contient de la terre végétale et qu’il avait plu, les animaux y trouvèrent de l’herbe en quantité suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de l’eau, purent attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui se retirèrent sans avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes conditions, à Gamzouz.
Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la route de Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de Bokoro à Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à Abouraï).
Autrefois la Baṭaḥ[432] de Laïri, qui sert encore de déversoir au Baḥr er Riguéïg, apportait les eaux du Chari, pendant l’hivernage, jusque dans la grande mare au sud-est de Moïto, au nord de Rededioun, entre Gogo et Imméda[433]. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, les Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans de grands paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs mètres de longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka de Boul et Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ a beaucoup changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. Quand le Chari monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela dépend naturellement de la crue du fleuve et non de la quantité d’eau tombée dans le pays. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux dans la région du Tchad, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907 fut beaucoup moins pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au commencement de septembre 1907, plus de 1m,50 d’eau à El Bakhas.
Les indigènes racontent également que, pendant les hivernages pluvieux, les eaux du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du baḥr et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles, grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans la lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance du poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson est du Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se produirait qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par exemple, pendant l’hivernage de 1901[434].
Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. On trouve enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la Baṭaḥ, depuis Lemka jusqu’à Birket-Fatmé.
La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la région moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du pays kachméré, elle reçoit le plus important de ses affluents, la Béṭèḥa (petite Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le Mondjobok, ou Mourra[435], et par la résultante du Lobbode et du Delal. Après El Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser le pays des Massalat (Am Ḥadjer, Mourdaf), passe dans celui des Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik, Kindoué, Birket-Fatmé) et pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne connaissons que la partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket-Fatmé.