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La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

LES TOUBOU

I

LA POPULATION TOUBOU

Les indigènes que nous désignons du nom général de Toubou ne donnent aucun nom à l’ensemble de leur famille. Nous ne les appelons ainsi d’ailleurs que parce que, dans les premiers pays où les Européens les ont rencontrés (Fezzan et Bornou), ce nom leur était donné par le reste de la population. Nous savons que Tou est le monosyllabe par lequel les Tedâ désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à l’origine signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette racine dans le mot tougou qui, chez les Toubou du Sud, sert à désigner une grosse pierre plate, sur laquelle les femmes écrasent le mil au moyen d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit Tedê-tou[155], c’est-à-dire Teda du Tou. Cette expression est probablement employée pour distinguer les Tedâ du Tibesti du Tedâ habitant d’autres régions[156]. On dit aussi quelquefois Tedê-emi, « ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même sens qu’emi, qui signifie montagne ou rocher[157] ». Le Tibesti semble donc avoir été appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.

Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences bou et ma, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à désigner un indigène habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce mot est kanembou et les Toubou ne le connaissent que pour l’avoir entendu employer par d’autres populations. Les Bornouans, les indigènes qui parlent des langues apparentées au kenga (Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du même mot. Les Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient généralement le mot Gourʿan pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou cependant, ils se servent aussi du mot Toubô, sing. Toubaï.

L’appellation Tedê (pl. Tedâ)[158] est le pendant, en toubou, du nom kanembou de Toubou (pl. Toubouâ)[159].

La terminaison dê (pl. dâ), ajoutée à un nom de pays, sert en effet, chez les Toubou, à désigner l’habitant de ce pays.

Borkoudê, habitant du Borkou ; pl. Borkoudâ.

Mourtchadê, habitant du Mourtcha ; pl. Mourtchadâ.

Fodidê (pl. Foddê), habitant du Baḥr el Ghazal[160] ; pl. Fodidâ (Foddâ)

Daganadé, habitant du Dagana ; pl. Daganadâ.

D’après cette règle, et puisque Tou désignait le pays, un habitant devait donc être appelé Toudê, pl. Toudâ. Comme on appuie fortement sur le dê (voir plus haut Foddê), on a eu finalement Tedê, pl. Tedâ[161].

Toubou (pl. Toubouâ) et Tedê (pl. Tedâ) veulent donc dire : habitant du Tou, du Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second est le mot toubou[162].

Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la population du district méridional de Gatroun. Ils occupent le Tibesti, le Borkou, les vallées occidentales de l’Ennedi. Au Ouadaï, on en trouve chez les Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les bords de l’ouadi Yên (Norea) et au Mourtcha (Kreda). Ils occupent, dans le Territoire du Tchad, la vallée du Baḥr el Ghazal (Kecherda et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On en trouve également dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route du Kanem au Fezzan, dans les oasis de Kawar.

Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés Tedâ et ceux du Borkou ammâ Borkouâ ou Borkoudâ. Ceux-ci donnent le nom de Dâza aux Toubou situés plus au Sud[163]. Mais ces derniers réservent ce nom de Dâza aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui parlent leur langue (dazaga, médi Dazagadâ). Or la langue du Borkou est la même que celle des Toubou du Sud et elle présente quelques différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc diviser les Toubou en deux groupes : les Tedâ et les Dazagadâ.

Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque certains de ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont d’origine tedâ. Elle n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La population toubou est une, malgré les différences qui peuvent exister entre certaines de ces fractions. Ces différences s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ sont toujours restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis que la plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations (Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec celles-ci.

Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des Toubou. Le Tarikh el Khamis[164] les ferait venir d’Égypte et les appellerait Nas Firaʿoun : les gens de Pharaon. Ce renseignement est d’autant plus curieux que Barth a déjà signalé certaines analogies entre le toubou et l’égyptien antique ou le copte[165]. Barth remarquait également que « les expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à ranger le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement rares, isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les relations matérielles de l’existence et des échanges ». La langue toubou semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien (égyptien antique et copte) des langues chamitiques[166]. Il est peut-être intéressant de rappeler ce que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet des Gourân, et de le rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de petite taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être d’origine soudanienne[167]. »

Les Toubou, par suite de leur isolement dans le désert, ont vécu longtemps ignorés des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien des Zoghâwa, des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi (1360-1442) qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des Bardoa. Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la tribu libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une façon bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes de Borno et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des chemins du désert qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à Agadez : « et est beaucoup plus fâcheux le chemin retrouvé par les modernes, qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce voyage, l’on passe à côté d’un grand lac[168] à l’entour duquel habitent les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin que le royaume de Nubie « devers midi se joint avec le désert du Goran » et que « le roi de Nubie est souvent en guerre avec ceux du Goran, qui sont de la race des Bomiens[169], mécaniquement habitants du désert, sans que personne puisse rien comprendre à leur langage »[170]. Disons, en passant que l’extension donnée par Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân semble être fort exagérée[171].

Moḥammed et Tounesi compléta dans son Voyage au Ouadaï (1851), les vagues renseignements donnés par Léon. « Les Gorân, écrit le cheïkh, sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites peuplades dont chacune se suffit à ses besoins »[172].

Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les Toubou-Turkmân, qui stationnaient du côté du désert de Libye[173], et les Toubou-Rechâd (ou Toubou des montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens cupides et avares, dont la langue était incompréhensible et les mœurs bizarres. Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui menaient la vie nomade dans la partie sud-est du Sahara et rançonnaient les caravanes traversant le pays.

Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel (1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi des renseignements sur le Tibesti et ses habitants.

Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il avait prises à Kawar (1866), une carte du territoire des Toubou.

A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon l’Africain, « le monde savant avait pris l’habitude de considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins mélangés[174]. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément que le roi du Bornou était de la race libyenne des Bardoa.

« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut cru devoir affirmer la très prochaine parenté des Kanouri et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de Maqrizi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à demeure[175]. »

Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les allégations de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une tribu tedâ habitant anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï ou Bardê[176]. Il faisait remarquer que le désert a imposé un genre de vie uniforme aux peuplades qui l’habitent et que celles-ci présentent à peu près les mêmes caractères : d’après lui, les écrivains arabes s’étaient laissés induire en erreur par l’analogie existant entre le type toubou et le type berbère. Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point des Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord de l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, d’ailleurs, d’établir une démarcation absolue entre tous ces peuples et que, grâce au climat et au mélange du sang, il n’y avait pas un saut brusque des Touareg, des Toubou, des Bideyat et des Zoghâoua aux populations soudaniennes avec lesquelles ils étaient en contact[177].

Nous avons déjà indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la fondation du royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de Tedâ par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler l’ordre établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. Nous savons que les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur lutte contre la branche aînée. Cette alliance entre les deux populations a d’ailleurs dû être facilitée par ce fait que les Maguemi, fraction à laquelle appartenaient les princes boulala, étaient en partie d’origine toubou[178]. En tout cas, Boulala et Toubou chassèrent de Ndjimi les sultans du Kanem et ils les forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux populations victorieuses semblent s’être pénétrées et nous verrons plus loin que plusieurs fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent d’origine boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala, quelques traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.

Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala et ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.

Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc rapidement sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.

II

LES TEDA

Les Tedâ sont les plus purs d’entre les Toubou. Ils sont restés isolés dans les montagnes du Tibesti, n’ayant guère de relations qu’avec le Kawar, le Borkou et surtout le Fezzan, où quelques-uns de leurs compatriotes sont installés dans le district méridional de Gatroun.

La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le mont Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres de développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 mètres. Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied duquel se trouve le Trou au Natron[179]. Vers le centre de la chaîne, l’emi Tasserterri forme un second massif, à la base duquel jaillit une source thermale (iériké)[180]. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au Natron et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales[181] ». L’aguid el Khouzam d’Acyl[182], Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a donné quelques renseignements intéressants sur le massif du Koussi.

L’hiver (chité, شتاء) y dure quatre mois. Comme il fait alors très froid, les gens endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des notos[183]. Ils mettent des gants en fourrure et se couvrent la tête avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que les yeux. Ils se chauffent constamment autour de grands feux. L’eau se gèle dans les guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent sont reliées au sol par un filet de glace (el mé djamad, الما الجامد). La pluie ne tombe que pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et d’une façon continue.

Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des chameaux et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et on les fait descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients crient et se débattent, on les retire un moment, puis on les replonge à nouveau dans l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le remède est souverain.

La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du settir et une variété de mil (tédri, en toubou), qui pousse à la saison des pluies. Les habitants utilisent aussi une espèce de « pastèque amère », de coloquinte[184], dont ils font bouillir les graines avec de la cendre dans des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. Enfin, la plante verte[185] (chîḥ, شيح, en arabe ; odosir, en toubou), que les femmes placent dans leurs cheveux et que l’on met au cou des enfants, vient de l’emi Koussi.

Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat extraordinairement chaud et sec. Ce pays montagneux est très pauvre et les dattes en sont la principale ressource. Les animaux domestiques comprennent surtout des chameaux et des chèvres.

La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. « Se dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. » Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante et soupçonneuse. Qu’on ajoute à tout cela l’influence du lakbi (liqueur fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra la fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.

Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de Nachtigal nous édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les étrangers et sur la façon dont ils rançonnent les caravanes qui traversent leur pays.

La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu des Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois de s’expatrier après avoir commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci malmenèrent le chef toubou et coupèrent même les jarrets à son chameau. Le lendemain, au moment de partir, un chameau de la caravane disparut et un Ouadaïen fut égorgé par les Toubou. « Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille. »

Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par les Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh et ses compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. Là, de nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit où campait la caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un chameau avec sa femme en croupe[186], il fallut régaler tout ce monde. La troupe des Toubou accompagna les étrangers et elle fut nourrie par ces derniers pendant toute la traversée du territoire de la tribu. Le dernier jour, un cadeau fut offert au sultan, qui en fit réclamer un autre pour lui et sa femme. Puis, au moment où les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le sultan arrivait et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui disaient tous Tané meilabou : je suis fils du sultan[187]. « Ils parcourent la caravane ; tout ce qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta. »

Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent enfin partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces procédés odieux des Toubou ».

La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du Tibesti. Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un cadeau au sultan (dardaï), qui était alors malade. Nachtigal fut vite dépouillé de ce qu’il avait par les Toubou, maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous quelque chose. Quand il ne posséda plus rien, on ne voulut pas le laisser partir. Il demanda vainement au sultan, qui avait enfin paru, de lui permettre de regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de Nachtigal et, quand il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient presque rien, il se disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le protecteur de Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui montrer la nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain d’ailleurs, car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, je m’en vais. » Et ce fut tout.

Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. Au moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné fouillèrent une suprême fois dans ses caisses pour en retirer les objets à leur convenance. Après tous ces pillages, il ne restait plus rien au malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle lamentable sur la route de Fezzan. « Moi-même, dit l’explorateur, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux, je haletais sous le faix de deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons atteignirent toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.

Les nobles (maïnas) jouent un grand rôle chez les Tedâ et le sultan (dardaï, dardê) n’a pas beaucoup d’autorité. La tribu des Tomâghera commande aux vallées septentrionales. A côté d’elle, les Gounda forment également une tribu importante. La fraction dominante dans le sud du pays est celle des Arinda.

Les Senoussi[188]. — Au point de vue religieux, les Tedâ sont des musulmans très fanatiques. La haine des chrétiens est d’ailleurs soigneusement entretenue par les Senoussis qui recrutent de nombreux auxiliaires au Tibesti et au Borkou. Il est donc nécessaire, avant de commencer l’étude des Toubou du Sud, de donner quelques renseignements sur la secte qui lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion française en Afrique Centrale.

Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben ʿAli Es-Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, « descendait du prophète Moḥammed par une filiation établie d’une façon certaine » (!). Il naquit près de Mostaganem, vers la fin du XVIIIe siècle, et appartenait à la grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont l’ancêtre fut Si ʿAbd-Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs durant plusieurs années, il décida de faire le pèlerinage de la Mekke. « Il passa à Temacin, traversa le Djerid tunisien, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en Égypte... Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il comptait compléter son instruction à la djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les satisfactions d’amour propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le cheïkh El Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme un novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya de le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Senoussi s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une haine invétérée contre les Égyptiens[189]. »

Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si Aḥmed ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. Celui-ci, en butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le traitaient d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, dans le Yémen : Es Senoussi l’accompagna dans son exil.

En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda en deux branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia sur la montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans prirent le nom de Senoussis, tandis que ceux de la zaouia rivale devenaient les Mogharania et, plus tard, les Soualiah.

De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines intransigeantes qu’il professait se répandirent bientôt dans la plupart des régions de l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le clergé semi-officiel de la Mekke manifesta son hostilité à l’égard du novateur, et celui-ci, tout comme son maître, dut se résigner à quitter la ville sainte. En 1843, il partit pour la Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au djebel Lakhdar, non loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette montagne s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux. Le cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y fit construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le centre de la confrérie et le point d’où la propagande senoussie rayonna sur le Nord et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il mourut en 1859. Le bruit se répandit, dans tout le Sahara oriental que la mort du saint homme avait amené une éclipse de soleil et de lune, et de nombreux pèlerins accoururent à Djarhaboub pour prier sous la coupole de son tombeau. L’aîné de ses deux fils, Sidi Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le nom de El Bedr (la lune) à cause de sa beauté physique et de sa popularité », devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il portait entre les deux épaules « le signe des prophètes » et que, Sidi es Senoussi, prévoyant la considération dont son fils jouirait plus tard, avait coutume de lui baiser la main.

Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de base au cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie religieuse dans l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour assurer le triomphe de sa doctrine. La chose est particulièrement intéressante, car nous constaterons, plus loin, que le grand-maître actuel de l’ordre, Si Aḥmed Chérif, s’est notablement écarté — par son attitude franchement hostile à notre égard et ses accommodements avec les Turcs — de la ligne de conduite adoptée par Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances bien marquées au pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si el Mahdi.

« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne sont ni des novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent c’est d’abord l’observance du « contrat primitif », c’est-à-dire les doctrines du Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies qui ont été introduites, soit par les détenteurs des pouvoirs politiques, soit même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées par les vrais soufi[190].

« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour au Coran et au soufisme[191] des premiers siècles de l’Islam ; ce qui revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote. Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » la « théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous les actes et toutes les prédications des Snoussya.

« Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils veulent la destruction...

« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse... Ce n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est l’émigration[192]. Car, à leurs yeux, l’émigration est le seul moyen qu’ont, pour rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le joug des chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et subissent leurs pernicieuses influences...

« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès, qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que celle qu’ils ont contre les Européens.

« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie qui en est l’idéal logique. »

Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, en 1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire déroger Si Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le fondateur de l’ordre.

Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à Koufra, en juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des Senoussis avec beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement contre la réputation de fanatisme guerrier qui avait été faite aux Khouan de cet ordre religieux : il affirme que leur grand chef n’est pas approvisionné d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit point de forteresses et qu’il n’est nullement l’adversaire déclaré de toutes les branches de la religion chrétienne. « Je jure par Dieu — écrit ce voyageur naïf — que ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont leur source dans les dires de quelques Européens sans aveu qui traînent dans les ports de la côte, ou dans l’intolérance de certains Khouan ignorants, qui ne connaissent le cheïkh que pour en avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous les habitants de cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des gens paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre. C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le respect autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les populations qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un sultan ; mais, dans le désert où il a établi sa demeure, il vit saintement, dans l’adoration et la prière : il médite le Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs des croyants les enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa personne et l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une influence incomparable et le soumettent absolument à sa volonté...

« Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément aux ordres du cheïkh ; sur un ordre de lui, tous se feraient tuer : cependant il ne leur ordonne autre chose que de prier et d’obéir à Dieu et à son prophète. Il ne fait pas montre de sa puissance, qui est plus grande que celle d’un roi ou d’un émir. Il se tient à l’écart des questions politiques, il n’a garde de montrer de la préférence pour un gouvernement plutôt que pour un autre. Il fuit toutes considérations de ce genre ; mais il indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les régions où sa confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la justice et la paix.

« Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants, dans les tribus idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et leur enseigner, avec douceur, la vraie religion... Il ordonne aux tribus arabes de rester soumises à leurs chefs, et celles qui ne se conforment pas à ses ordres reçoivent des blâmes énergiques.

« Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs, ni aux notables, pour les attirer dans sa confrérie ; il n’affirme pas non plus que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à moins qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des exactions dans le Sahara. »

Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il s’est laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce point de vue, son livre n’a aucune valeur ; il n’a nullement remarqué l’activité de leur propagande religieuse et il était incapable de deviner les mobiles secrets de leur action. Il nous représente la confrérie comme parfaitement inoffensive. La réalité est tout autre ; d’ailleurs, il nous suffira de rappeler que de fanatiques missionnaires senoussis prêchaient le meurtre de Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à établir sur les États musulmans de l’Afrique centrale une influence plus politique que religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat avec acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer combien les assertions du cheïkh sont erronées.

Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les missionnaires senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en Cyrénaïque — notamment dans le district de Benghazi — au Fezzan et à Kaouar. Avec Sidi el Mahdi, ils firent preuve de la même activité et d’importants résultats marquèrent le succès obtenu par leur propagande. Les habitants de Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd des Senoussis, et de zélés marabouts pénétrèrent dans les pays du Sud pour y répandre la bonne parole : du temps de Nachtigal, une zaouia existait dans l’oasis de Waou, au nord du Tou, et l’influence senoussie était déjà très grande au Tibesti, au Borkou et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent adepte de la secte.

La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen, l’Irak, la Syrie et en Égypte ; mais il était presque impossible à Sidi el Mahdi d’exercer une autorité efficace sur des groupements aussi dispersés. D’autre part, les agents senoussis réussissaient moins bien chez les populations musulmanes du littoral méditerranéen, où existaient déjà des confréries rivales et un clergé officiel, que chez les tribus primitives du Sahara et les peuplades peu éclairées de l’Afrique Centrale. En 1875, un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui avait répandu les doctrines des Senoussis à Tunis et avait manifesté des sentiments répréhensibles à l’égard des quatre imams officiels, fut expulsé de la Régence par ordre du mouchir Moḥammed es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure partie du pays de toute nouvelle propagande ; les Senoussis recrutèrent néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en Algérie, où les résultats obtenus furent médiocres.

Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la confrérie était en Afrique Centrale, où ses émissaires travaillaient à répandre la bonne doctrine ; il désirait, d’autre part, s’éloigner des pays obéissant à l’action des Turcs. C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il prétexta un ordre formel de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre dans l’oasis de Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très logique. La nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux établir, aux yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités tripolitaines ; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert, il devenait en quelque sorte un personnage inaccessible, mystérieux, et cela devait contribuer à augmenter encore sa réputation de sainteté et de puissance ; enfin, il se trouvait mieux placé pour administrer spirituellement les pays acquis à la confrérie. Sidi el Mahdi laissa à Djarhaboub un certain nombre de personnages notoires : l’aîné de ses neveux, Sidi el ʿAbed, qui devint son représentant dans la région ; son ancien précepteur, « le grand savant, la mer immense, le très érudit Sidi Aḥmed Er Rifi », qui n’y resta que peu de temps ; Sidi Moḥammed Bou Seif, élève de Sidi Senoussi, etc.

« Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait désigné pour son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des Zouaia et par celle qui est établie à côté d’elle. Ces gens ravis de son arrivée, partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils possédaient. Les peuplades voisines, notamment celle très importante des Tebou, et les habitants du Sahara oriental vinrent le voir.

« Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El Djouf. Il se compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et Ouadaï il y a environ quarante-cinq jours de marche par chameaux... Beled El Djouf est distant de Djerboub de vingt et un jours de marche, dont dix ou douze à travers une région désertique qui l’entoure de tous côtés. C’est un point central entre le Soudan, le Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et Benghazi[193]. »

Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son influence au Bornou et au Baguirmi : un de ses disciples, Moḥammed es Sounni, qui fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à prendre le ouerd de la confrérie, échoua complètement dans sa tentative ; Gaourang, tout en se réclamant de la secte de Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires senoussis et entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par la suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes que par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du Bornou, alla s’installer à Abéché, où il espérait établir solidement l’autorité spirituelle de son maître et jouer même un rôle politique — il devait, du reste, échouer complètement.

En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit Sidi el Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il quitta Koufra, en compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint s’installer à Gouro, dans le sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux surveiller les progrès de notre occupation et, le cas écheant, s’employer énergiquement à lui faire obstacle. Il envoya Moḥammed el Barrani fonder une zaouia au Kanem et recruter des guerriers parmi les Touareg, les Oulâd Slimân et les Toubou. Sidi el Mahdi mourut à Gouro, dans les derniers mois de 1901, laissant sa succession à son neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait toujours accompagné[194] : les Senoussistes proclamèrent partout que le saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il allait revenir, vingt ans après, pour mener la guerre sainte.

Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte contre les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la vie au capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit durant toute l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18 janvier), la défaite et la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier sur le Borkou : il quitta lui-même Gouro, quelque temps après, et rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie.

La Senoussïa (appelée Triqat el Moḥammedia par le cheïkh Senoussi, dans son ouvrage sur les quarante confréries) s’appuie particulièrement sur des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes (Ouassal, Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des Touareg dissidents : Tamazgaden, Mazourak Abandarhen, Keltemet, Azdjer et Haggaren[195]. Ses adeptes sont désignés sous le nom de Khouân et de Fagara[196]. « On dit « un tel est un frère » pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent le rang le plus élevé dans les sciences sont dits moudjtehed. Parmi eux est le savantissime cheikh Sidi Mohammed Er-Rifi, le plus grand moudjtehed, l’élève du grand cheikh[197]. »

La secte recrute également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du Tibesti et du Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân réfractaires (Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed).

Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de commerce, notamment celui des esclaves[198]. En faisant la description de Koufra, Moḥammed el Hachaïchi écrit ceci : « Toutes les marchandises viennent d’Ouadaï ou de Benghazi ; les provenances d’Ouadaï sont les plumes d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les étoffes bleues et les esclaves, hommes ou femmes. »

Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le Ouadaï en armes et en munitions, et les captifs provenant de ce pays étaient dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est ainsi que la compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou, en mars et avril 1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou Telfan allant en Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant de Koufra à Abéché. On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce de la Tripolitaine avec le Ouadaï est entre les mains des Senoussis : ceux-ci tiennent les routes du désert et ils peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les agents de la confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous ceux qui voyagent dans ces régions : ils louent des chameaux et délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri de tout pillage[199].

La Senoussïa est très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de son voyage d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée[200]. La secte nous a combattu, dès notre arrivée en Afrique Centrale. Si Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé de mettre un terme à la lutte entre Aḥmed Abou Rhazali et Doud-Mourra, afin de grouper tous les Ouadaïens dans une même idée d’offensive contre les chrétiens, dut se résigner à abandonner le Kanem. Mais il est resté notre implacable ennemi et, pour préserver le Borkou de l’occupation française, il a sollicité l’appui du sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous les plis du drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours nos adversaires : ils razzient nos protégés, attaquent nos tirailleurs et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la domination des infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs très bien armés et ils savent se fortifier : à plusieurs reprises, ils ont offert une résistance très sérieuse dans les ouvrages qu’ils avaient construit au Kanem et au Borkou (affaires de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka).

Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du Kanem et refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le capitaine Mangin, qui avait reconstitué le peloton méhariste du Kanem, parcourut la région au nord du lac et reconnut toute la vallée du Baḥr el Ghazal : il poussa même jusqu’au Borkou, par Youmado et le Djourab, et enleva la zaouia de Faya, dans l’oasis de Oun, le 28 juin 1906. Un grand nombre de Toubou nomades firent leur soumission.

Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient empêcher les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays obéissant à notre autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent s’abattre dans le territoire de Zinder ou dans le nord du Kanem. En particulier, le fort rezzou senoussi qui pilla la caravane de Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18 novembre 1906, fit preuve d’une audace très grande, mais fort explicable, si l’on songe que nos ennemis connaissaient parfaitement la région et étaient admirablement renseignés sur les mouvements de nos troupes. Le fait mérite, d’ailleurs, quelques détails.

Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient occuper l’oasis de Djanet[201], l’Aïr et le Kaouar. Or, en vertu de l’accord franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se trouvaient dans la zone d’influence française. Ordre fut alors donné aux troupes de Zinder de réoccuper l’Aïr, qui avait été évacué pour raisons d’économie, et de prendre possession du Kaouar. Cette dernière mission revint au commandant Gadel, qui alla installer un poste à Bilma. Il se dirigea ensuite sur Djado, à 274 kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis était le point de réunion des rezzous constitués par les Touareg dissidents (Azdjer de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et les Tedâ venus du Tibesti ; les pillards partaient de là pour opérer en Aïr ou dans les pays plus au Sud : c’est ainsi que, en 1905, ils avaient razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant chercher du sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant Gadel dispersa à Orida, non loin de Djado, un djich qui allait piller Bilma.

De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y laissa une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin ; le 5 novembre, il reprit la route du Tchad avec une trentaine de tirailleurs, en compagnie de M. Hanns Vischer, sujet suisse au service de l’Angleterre, qui se rendait comme résident au Bornou par la route Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir, trois Toubou de Bilma venant du Kanem signalèrent à la petite troupe la présence dans la région d’un fort rezzou parti du Borkou. Le commandant rétrograda alors sur Bilma, où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et, le 18 au matin, le rezzou en question — qui comprenait environ 200 Khouan et une centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur une caravane de Touareg de l’Aïr : ceux-ci eurent 30 morts et 35 blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la Tintouma, le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui rentrait au Borkou avec ses prises : il n’osa pas l’attaquer et il dut se contenter de faire exécuter quelques salves à grande distance.

En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux, coupa pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril : le 8, il surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur les bords de la mare d’Ouéta ; une centaine de femmes et d’enfants, qui avaient été achetés sur les marchés du Ouadaï, furent rendus à la liberté. Le lendemain, un convoi de chameaux qui apportait des armes, des munitions et du sel à Abéché vint donner dans la compagnie et fut également capturé. Après avoir poussé une pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le capitaine Bordeaux prit le chemin du retour et décida de revenir au Kanem en passant par le Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya abandonnée : le chef senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin de ʿAïn Galakka, pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du Kanem, Sidi Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le capitaine Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures de résistance. Le sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées d’une même balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son lieutenant Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le poste senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907.

Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal : ils leur enlevèrent des chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux ordres du lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre les pillards qui venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à Ouargala-Chili, près d’Amm Chalôba. Au retour, il dispersa un rezzou nakatzâ (septembre-octobre 1907). Peu après, un rezzou ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva cinq cents bœufs. Le peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits qui se trouve à 80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau poste fut créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal, vint piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou.

Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et dans le cercle de Mao : malgré la présence des postes de Bilma, Zigueï et Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au Kanem, en Aïr et même dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le lieutenant Dromard, qui escortait un convoi, dut repousser à Agadem l’attaque d’une troupe de Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân dissidents. Les pillards senoussis, dans une incursion au Kanem, attaquèrent le peloton méhariste au pâturage, massacrèrent 4 tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le capitaine Sellier, qui commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du lieutenant-colonel Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn Galakka, qui était redevenu le principal foyer de l’action senoussie au Borkou. L’attaque de l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut donné le 27 au matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de 1m,80 de haut, ne purent être délogés de leur position : cet échec nous coûtait deux blessés européens, le lieutenant Langlois et un sergent, 12 tirailleurs tués et 19 blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans l’impossibilité de renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put traverser au retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert qui séparent le Borkou du Kanem.

En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la région de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine Prévost, qui commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa à Achegour, le 31 juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de Toubou : cette affaire coûta malheureusement la vie au lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un rezzou analogue fut rejoint et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un djich senoussi qui s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout particulier ; le camp des méhariste du Kanem, établi à Ouachenkalé, à 45 kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3 heures du matin par 300 guerriers du Borkou : le lieutenant Moutot blessé à l’épaule gauche, 30 tirailleurs tués ou disparus, le camp brûlé et tous les animaux blessés ou tués, tel était le bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre, un autre rezzou venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres de Mao.

Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent contre la section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le procédé de combat qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce détachement commandé par le lieutenant Ripert, se trouvait au pâturage à 50 kilomètres environ de Nguigmi. La zériba[202], derrière laquelle étaient retranchés les tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500 Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4 heures. Les tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba : 120 Arabes et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le terrain ; de notre côté, nous avions le vétérinaire Boiron tué, le sergent Léger blessé, 9 tirailleurs tués et 19 blessés sur un effectif de 63 hommes.

Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous coûtaient : 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent blessé, 61 tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples chiffres suffisent à donner une idée de la valeur de nos adversaires dans le Sahara oriental.

Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre domination continuèrent : dans les derniers mois de 1910, peu après la défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses Oulâd Slimân, un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres au nord de Mao, et enleva 21 indigènes et 10 chameaux.

Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de Zigueï, commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance dans le Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin, tomba à l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les guerriers ennemis (Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent mis en déroute, laissant sur le carreau quelques-uns de leurs chefs et abandonnant des prisonniers, des chameaux, des fusils à tir rapide et l’étendard blanc que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower, avait au combat de Ouachenkalé, en novembre 1909.

La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à Kano, à Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir toutefois à supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est restée la plus répandue dans le pays. Les Khouân reculent actuellement devant les Européens et l’autorité de leur grand-maître ne s’exerce d’une façon complète que sur Djarhaboub, Diâlo, Koufra, le Tibesti et le Borkou[203].

Les Senoussis détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais musulmans[204]. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie avait pu étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au Fezzan, sans que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre d’une façon énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires ottomans se faisaient affilier à la secte, de telle sorte que, dans la réalité, le commandement effectif de la région passait entre les mains du chef de la zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir parut devoir modifier cet état de choses : leur action en Tripolitaine avait d’ailleurs été antérieure à la révolution du 23 juillet, et Le Temps a publié, au début de 1909, une lettre intéressante faisant connaître le rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient exilés.

Le vali, Redjeb Pacha[205], d’origine albanaise, avait été mis par disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il s’entoura de libéraux et confia même certains postes de l’administration à des proscrits politiques. Djelal, ancien professeur à Brousse, ancien inspecteur de l’enseignement à Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk[206]. Il chercha à rendre au Fezzan son antique prospérité commerciale et par suite, à rouvrir la route qui relie cette province au Bornou. Les réformes du nouveau moutessarif et des proscrits-gouvernants qui le secondaient furent bien accueillies de la population. Elles « ne trouvèrent d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à la secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus complète contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc amené à combattre les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à enrayer les progrès de la secte hostile aux Turcs : c’est pourquoi il institua « une école et une zaouia officielle opposées à la Senoussya et où se pratique un rite libéral ».

Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées des Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à hâter la disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui empêchent la réalisation de tout ce que le pays peut comporter de développement. Une entente avec eux sur les points suivants eût donc été très utile : « Dispositions réservant absolument nos droits sur le Tibesti, interdiction du commerce des armes, répression de la piraterie dans les espaces désertiques, droit de suite contre les malfaiteurs dans le Tibesti pour chacun des contractants ; on pouvait même prévoir une solution s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ».

La collaboration franco-turque dans ces régions n’est malheureusement pas possible, par suite de l’hostilité des Jeunes-Turcs à notre égard. Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver notre action dans le Sahara oriental. D’ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on ne supposait pas, lors de la révolution de 1908, devoir être un jour si hostiles à la France — nous a cherché partout chicane en Afrique[207].

Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà revendiqué Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être agressif, était peu amical : ces pays ont très peu de valeur par eux-mêmes et, au surplus, le sultan de Constantinople s’était toujours désintéressé du vilayet tripolitain, dont une partie, d’ailleurs, échappe encore complètement à l’action des autorités ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à considérer le Kaouar et le Tibesti comme une dépendance de la Tripolitaine. Le moutessarif du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique nettement hostile à l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà essayé de faire occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï Adenou, chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre officieux et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas s’opposer à l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne songea nullement à inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien accueillis dans nos postes, où ils reçurent même quelques secours, et ils purent gagner Nguigmi, la Nigéria et, de là, retourner à Constantinople. En 1909, Djelal-Bey voulut établir une petite garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin d’arrêter notre expansion dans cette partie du Sahara : six pauvres hères de Mourzouk, avec un drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la protection de Maï Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et furent censés prendre possession du pays au nom du sultan turc[208].

D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu conciliantes les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut d’abord les incidents à la frontière tuniso-tripolitaine, en décembre 1909 et janvier 1910 : cette question fut réglée par l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint ensuite l’échauffourée de Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes, commandant le cercle d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10 jours de marche au sud des monts Tummo — qui constituent la frontière entre la Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane escortée par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit que la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, provoquèrent une escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine d’entre eux. L’officier turc, qui commandait l’escorte, voulut continuer sa route sur le Kaouar, mais le capitaine Cottes l’obligea à regagner la frontière. Cet incident motiva une protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna que le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur ce point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal — eût donné un laissez-passer et une escorte à une caravane comprenant un groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le fait d’envoyer un détachement turc en territoire français. Il est vrai que les Toubou de ces régions font à la fois des offres de soumission à Mourzouk et à Bilma et créent, par leur attitude, une confusion dont ils cherchent à tirer le meilleur parti. Mais cela ne saurait légitimer les prétentions des Turcs à méconnaître les droits de la France dans ces pays.

Il n’est donc pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du Fezzan, pour mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous aider en quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils disposent. On peut néanmoins et on doit réclamer que les menées ottomanes au Tibesti ne nous empêchent point de mettre à la raison les éléments de désordre qui se trouvent sur une terre française. Or, dans les premiers jours de mars 1911, on a annoncé que les Turcs avaient installé à Bardaï une véritable garnison, composée d’une compagnie et de deux canons. Comme on le voit, c’est toujours la même politique, hostile à la France, qui prévaut au Fezzan. On peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui se préoccupent si peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire acte de possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, au surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, mangeurs de dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos protégés et à rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de gêner l’action de la France. M. Guicciardini, ministre des Affaires étrangères d’Italie, faisait discrètement allusion à cet état d’esprit lorsqu’il déclarait, à la séance de la Chambre italienne du 14 février 1910, que l’intégrité des provinces turques en Afrique « est actuellement mieux garantie encore par le nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait aucun acte ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ». Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à gagner du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger était ailleurs, mais le Comité « Union et Progrès » s’en est rendu compte trop tard.

Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le moment, une pareille opération de police n’est point autorisée. A la séance de la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. Messimy, M. Trouillot s’était engagé à donner des instructions pour que ne fussent point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, M. Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le principe de non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait défendu à la tribune, a continué à être la base de notre politique dans le Sahara oriental. Mais, en attendant que l’ordre ait été donné à nos troupes d’aller occuper le Borkou et le Tibesti, les unités méharistes pourront limiter, dans une certaine mesure, la possibilité pour les pillards toubous de venir opérer en territoire soumis.

La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, revient :

Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes d’Agadès, d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de Nguigmi), doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une quarantaine de chameaux ;

Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes de Zigueï et d’Ourâda.

La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les rezzous venus du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, Arabes tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les nomades de l’Azbin et veiller à la sécurité de la route Agadès-Fachi, que les Touareg utilisent pour leur caravane annuelle du sel[209]. Cette caravane est habituellement escortée par le détachement monté de l’Azbin.

Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y installer des méharistes. Le détachement monté de la garnison de Bilma fait la police des oasis et doit agir éventuellement contre les bandes qui viendraient piller dans les environs. Mais la protection du pays revient à la section méhariste d’Itchouma, qui surveille la frontière tripolitaine et les routes menant au Tibesti.

La section méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police dans la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est également secondée par un détachement monté.

La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud du Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre le Borkou et l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de gouvernement, en ouvrant la session d’octobre 1910, M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer une troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos avant-postes contre toute incursion venant du Borkou ou de l’Ennedi ». En attendant la création de cette nouvelle compagnie méhariste, le poste de Moussoro (50 tirailleurs et 50 goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal, administre les Kreda et les Kecherda et assure les communications avec le Batah.

Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car les pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de main audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, pillent les caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent notre autorité et emmènent souvent des femmes et des enfants en esclavage. Toute caravane qui n’est pas escortée ou qui s’aventure dans le désert, sans s’être assuré au préalable la protection des Senoussis, risque fort de devenir la proie des Toubou dissidents. En 1909, les Tomâghera de la vallée de Marmar[210], dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même à Bibbela les commerçants du Kaouar, jusque-là généralement respectés des pires brigands.

Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara oriental, la rencontre du commandant Gadel dans la Tintouma, les combats de Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de 60 fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. Dans un combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes du début, l’obligation de recueillir les blessés et les tués empêchent un pareil détachement de manœuvrer : il est immédiatement fixé par le feu des adversaires et, si ceux-ci sont nombreux, voué à l’enveloppement. On pourra objecter, il est vrai, qu’un effectif supérieur serait alourdi par le convoi relativement considérable qu’exige une pareille troupe et que celle-ci perdrait en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance. Sans doute : mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que les Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort regrettable. D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces pays, tout échec se transforme facilement en désastre. Nos adversaires, montés à méharis, sont d’une très grande mobilité et une petite troupe peut être enveloppée et complètement détruite. Le fait s’est d’ailleurs produit en Mauritanie, à trois reprises différentes, durant l’année 1908[211]. On semble s’être rendu compte, en haut lieu, de la nécessité de cette augmentation d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces méharistes ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à Tombouctou.

La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, au Borkou et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed es Sounni, celui-là même qui échoua dans ses tentatives d’emprise politico-religieuse sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a une cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si Aḥmed Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ du capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka furent réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses lieutenants, Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le véritable chef du Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa emploie volontiers des anciens captifs, à qui elle donne généralement des emplois de second ordre : indépendamment de Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les notables du Borkou, ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et Aḥmed Belâl, captif de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé a été généralisé au Ouadaï.

La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour la compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut remplacé par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin en briques sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une deuxième enceinte, concentrique à la première, et l’intervalle fut comblé avec du sable. Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a reconstruit Faya.

Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut point, l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se sentirent pas suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque française et les plus riches d’entre eux se réfugièrent dans l’Ennedi : ils allèrent nomadiser vers Ouéta, pour y faire pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait pas, du reste, le climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de femmes et de biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu également après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par Ouéta, avait été portée plus à l’Est.

Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très entreprenants : leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs incursions en plein Kanem provoquèrent un certain flottement parmi les indigènes fidèles à notre cause. D’autre part, les événements du Ouadaï liaient les mains au lieutenant-colonel Moll, qui se trouvait dans l’impossibilité absolue d’agir énergiquement contre nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que les instructions ministérielles lui interdisaient formellement d’aller au Borkou. Un rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février 1910, nous montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce moment-là.

« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du fait du succès des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité dont ont bénéficié leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à ʿAïn Galakka en septembre 1908.

« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, évoluer. Naguère, au moment de notre arrivée au Kanem, elle avait l’aspect d’une lutte entre les troupes senoussies et les troupes françaises.

« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, des rezzous et des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, impunis, deviennent de plus en plus audacieux, leurs rezzous prennent de l’importance. Le fanatisme senoussi reprend confiance. Les Khouân et les Tedâ s’unissent tant par besoin de vivre que par haine du chrétien. Ils vont être les acteurs de la troisième phase. Ils sont nombreux, puissamment armés, audacieux, fanatisés. Leurs bandes sont grossies de tous les fidèles de l’Afrique Occidentale qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous les mécontents du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos troupes gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous ces éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de terre d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur limite de compression, et cet état de compression même, comme s’il obéissait aux lois naturelles de la physique, leur donne une force et une vigueur toutes nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne peut que faire croître leur audace.

« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en mesure de résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne pourraient avoir qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de Zinder et peut-être sur tout notre domaine de l’Afrique du Nord. »

En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la compagnie méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section d’artillerie à Mao. Les Khouân poussaient les nomades à nous abandonner pour se joindre à eux et, en août 1910, se produisit la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. Cet événement était de nature à augmenter les inquiétudes du lieutenant-colonel Moll, car il prouvait que notre prestige au Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande antifrançaise de la Senoussïa redoublait d’activité.

La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la formation de nombreux djiouch et la présence d’importants groupements à ʿAïn Galakka.

En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait s’attendre à des événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus sûr de briser l’action senoussie dans ces parages — et, comme conséquence, de rassurer les populations soumises et d’empêcher de nouvelles défections — eût été l’occupation du Borkou. Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll n’avait ni les moyens nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au surplus, les événements du Dar Massalat sollicitaient toute son attention. Dans une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il se prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.

« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les populations du Kanem... Il y a certainement de l’agitation au Borkou, tout au moins quelque chose qui se prépare...

« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître mon opinion au sujet du Borkou. Notre politique d’expectative, notre attitude défensive sont inadmissibles. L’offensive seule convient pour parer les coups. Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d’alerte, partout exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné de bons résultats.

« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des gens qui sont emmenés en captivité. De petits rezzous insaisissables prennent ici ou là hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un remède : agir là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs d’humanité.

« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus aussi nous aurons de chance de nous voir enlever le Borkou par les Turcs. Ce sera joli. En tout cas, un mouvement se dessine certainement contre nous. Nous ne pourrons l’enrayer que par l’offensive.

« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et du point de l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand[212]. »

Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera presque entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou constituent le grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre ce pays et l’Ennedi. Le jour où elles seront enlevées aux Senoussis, le ravitaillement en grains et en dattes des guerriers de Si Aḥmed Chérif sera rendu extrêmement difficile. D’autre part, la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont enlevé tout espoir de s’approvisionner de ce côté : notons, au surplus, que la contrebande des armes et la traite des esclaves, deux choses très fructueuses, ont été radicalement supprimées de ce fait[213]. Donc, le Ouadaï pacifié et le Borkou en notre pouvoir, ce ne sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si Aḥmed Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement de certains fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la collaboration des Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point suffisant. Les défections seront dès lors nombreuses, beaucoup de dissidents reviendront à nous et, le jour où le Tibesti sera également occupé, les irréductibles se réfugieront dans le désert de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie en Afrique centrale aura vécu.

On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed Chérif, à la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le dernier obstacle opposé à l’expansion envahissante de la France dans le Sahara oriental. Selon nous — et il ne faut voir là qu’une opinion personnelle — le chef de la Senoussïa, sentant qu’il lui était impossible de nous arrêter par ses propres moyens, a préféré renoncer à la politique traditionnelle de son ordre plutôt que de perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs et, en France, on a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été arboré à ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de Bardaï, qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que la forteresse de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et donnèrent diverses explications de la présence des Turcs en cet endroit : d’après certains renseignements, Si Aḥmed Chérif avait sollicité du gouverneur turc de Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka d’un drapeau et d’un soldat ottomans ; selon d’autres, l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les autorités tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri (Abdallah Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a su, par la suite, que le gouvernement turc était étranger à l’occupation. Mais on apprit également que Si Aḥmed Chérif, renonçant à la belle indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de toute autorité spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment une ambassade à Constantinople, pour faire acte de soumission religieuse. Cette attitude toute nouvelle lui a sans doute permis de solliciter et d’obtenir, des autorités tripolitaines, la protection du drapeau ottoman pour la forteresse de ʿAïn Galakka. En tout cas, « des représentations furent faites par le département des affaires étrangères auprès du gouvernement ottoman sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et du Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne de 1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les commissaires français se refuseraient à considérer les mesures prises par les autorités turques, pour étendre la domination ottomane sur le Tibesti et le Borkou, comme constituant des titres en faveur de la Turquie ».

Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau d’une grosse importance. Il est probable — étant donnés les dispositions du gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion publique chez nos voisins — que la Tripolitaine restera aux Italiens. Au point de vue particulier de notre situation politique en Afrique Centrale, la chose n’est pas pour nous déplaire : depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les autorités ottomanes ont si souvent affiché leur mépris de la convention franco-anglaise de 1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être avantageux pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la France, à rester dans les limites que cet accord de 1899 a fixées pour la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou et au Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins éloigné, l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet tripolitain sera autrement effective que ne l’a été celle des Turcs, et il est vraisemblable que les boutres arabes et maltais chargés d’armes et de munitions de contrebande ne pourront plus débarquer facilement leur cargaison à Benghazi ; la traite des esclaves sera aussi énergiquement réprimée, car, malgré les dénégations des fonctionnaires ottomans, elle se fait encore en Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale et, au surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des convois d’esclaves à destination de la Cyrénaïque[214]. Enfin, le jour où les détachements italiens et français se rencontreront à la frontière et uniront cordialement leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux-ci devront se soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce moment-là, la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera définitivement assise.

Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed Chérif ? Il faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au moment où il met tout son espoir dans la protection des Turcs, les Italiens entreprennent d’enlever à ceux-ci leur dernier coin d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien ennuyé. Les journaux se sont occupés de lui, ces derniers temps : ils ont parlé de guerre sainte, de la levée en masse des Arabes pour défendre la domination musulmane des Turcs contre l’agression italienne, etc. Ils ont généralement oublié de dire que les Arabes détestent l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font aucune distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. Néanmoins la solidarité musulmane est réelle, et une attitude hostile de Si Aḥmed Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences sérieuses en Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la confrérie possède plus de 300 zaouias dans le seul pays de Benghazi). En manœuvrant avec adresse au point de vue politique[215], les Italiens ne rencontreront peut-être pas chez les Arabes la résistance acharnée que certains prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou moins fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui combattront pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et la contrebande des armes de guerre, et, au fur et à mesure de l’occupation du pays, des éléments turbulents qui ont toujours été en dissidence. Mais cette résistance pourra être brisée. Le corps de débarquement paraît être, du reste, à hauteur de la tâche qui lui incombe. Peut-être les Italiens seront-ils un peu déroutés par le caractère tout particulier des colonnes à mener dans l’intérieur du pays : ils pourraient avoir là quelques mécomptes...

Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se résigne tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a fait récemment avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de farouche indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être plus qu’un ordre religieux comme les autres.

Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la Senoussïa. Il faut dire cependant que, dans ces dernières années, l’influence de la secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi n’avait déjà point su dissimuler suffisamment ses prétentions au temporel, et cela avait refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la bonne doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier Aḥmed abou Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône du Ouadaï, en leur disant que tous les musulmans devaient s’unir pour combattre les chrétiens : il ne fut pas écouté. Cependant, après la prise d’Abéché et la fuite de Doud-Mourra, un rapprochement se fit entre le sultan du Ouadaï et le grand-maître des Senoussia : ce dernier délégua même son homme de confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et Doud-Mourra[216] et décider les Foriens à nous combattre.

Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du Ouadaï.

III

LES AMMA BORKOUA

Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte dazaga des Toubou du Sud, leurs voisins, présentent à peu près le même type que ceux-ci, « un tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc ».

Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées pour leur dattes ; timbé Borkouâ, plus grosses que celles du Kanem. L’oasis de Boudôou, au nord du pays, est surtout connue par ses mares d’eau natronée et d’eau douce. Il y a en particulier un grand rahad[217], où il suffit d’enfoncer le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir une source assez considérable. L’eau natronée est recueillie et versée sur des rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des gabag et du thèb[218]. Le sel est également exploité dans des carrières, comme à Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors rouge et terreux (milḥ aḥmer) et moins estimé que l’autre.

Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des sédentaires. Les nomades constituent l’élément le plus important : la plupart d’entre eux sont désignés sous le nom de Boulguedâ. Avant l’installation d’une unité méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali d’abord, à Zigueï ensuite — ils faisaient paître leurs troupeaux dans l’immense dépression qui s’étend au sud du Borkou, dépression que remplissaient jadis les eaux du Tchad amenées par le Baḥr el Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans leur oasis du Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques céréales du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler, les captifs et les serfs.

Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à fuir leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont installés au Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs chameaux, du côté de Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, les Boulguedâ se déplacent dans la région marquée par le Tibesti méridional, le Borkou et le nord du Ouadaï. Ils entretiennent des relations amicales avec les Tedâ du Tibesti, notamment avec ceux de l’enneri Marmar. Enrôlés par la Senoussïa, ils secondent l’action antifrançaise de cette secte et prennent une part active aux rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et l’Aïr.

Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et vivaient sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces derniers temps, les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à notre prestige par les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les ont incités à abandonner notre cause. Nous avons perdu en eux d’excellents auxiliaires, qui eussent pu rendre de précieux services, le jour où on se décidera enfin à agir au Borkou.

Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des Djagadâ, ou Diagadâ[219]. Ces nomades circulaient autrefois dans l’Egueï et le Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans le Borkou, leur appartenait. Les Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à l’autorité française.

Les Sangadâ[220] étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, et leur siège au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr Tigré.

Les Daleâ ou Daliâ[221] qui avaient leurs pacages dans le Tiggui, au nord du Bodelé, sont originaires du Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres braves et entreprenants : ils habitent actuellement la palmeraie de Kirdimmi.

Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud du Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur appartenait. Cette fraction, commandée par le kêdela Agré au moment du voyage de Nachtigal, exerçait une sorte de suprématie sur les autres tribus.

Les Irié ou Iria[222], originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, passaient la plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils résident actuellement à Ngourr Mâ.

Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions nomades : les Ankatzâ et les Noreâ.

Les Ankatzâ, ou Nakatzâ[223], seraient un mélange de Bideyat de l’Ennedi et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ ou Noarma vivent avec eux. Cette tribu est nombreuse : elle est très riche en troupeaux et possèdent beaucoup de fusils. Elle avait autrefois ses pâturages dans le Djourab ; son siège au Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre de captifs (agra, kamadja) cultivaient la terre et ramassaient les dattes. Notre action dans ces pays a rendu la liberté à un certain nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à abandonner le Djourab. Ceux-ci — qui sont d’ailleurs des musulmans fanatiques — ne nous le pardonnent point : ils sont devenus les auxiliaires ardents des Senoussis et razzient nos protégés. La plus grande partie d’entre eux nomadise actuellement dans la région d’Am Chalôba.

Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont toujours été unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. Ils combattaient les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe desquels vivaient les Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda et allaient piller également, vers l’Est, les régions tributaires du Darfour.

Les sédentaires, ou Dongosâ[224], habitent principalement les oasis de Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont beaucoup moins purs que les nomades, qui les méprisent et auxquels ils sont assujettis. Cependant les Yârda, quoique sédentaires, jouissaient autrefois d’une certaine indépendance. Les gens de Yên (Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les plus nombreux. Leur oasis est à 3 km. du fortin senoussi de ʿAïn Galakka. « Les Yenoâ occupent environ 300 cases. Leur chef, Soukou Bangaï, est très dévoué aux Snoussis ; il recrute les travailleurs, garde les chameaux du poste et fournit les courriers..... C’est à Yên que les captifs et les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et viennent dormir. Partout apparaissent les traces de la protection du poste : des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et attestent les services qu’ils ont rendus à la bonne cause[225]. »

Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays redevient désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers entre ces deux oasis et elles sont simplement réunies par une piste que jalonnent quelques puits. On trouve un petit groupement de Tedâ au nord du Borkou, à Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante est habitée par quelques Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) et Tourkôché.

Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd Slimân, des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, traqués de tous les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, menaient une existence des plus précaires. Ils construisaient de grandes échelles avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour se réfugier sur les quelques rochers isolés que l’on trouve dans le pays. Ils accumulaient dans ces forteresses naturelles tout ce qu’ils avaient de plus précieux, des vivres et de l’eau, et ils pouvaient ainsi attendre le départ de leurs ennemis. Leur situation est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân sont actuellement les maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est point amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout ce qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et ce sont toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se soustraire aux exactions et dissimuler les emplacements de leurs villages. Voici, du reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à ce sujet. « Conduits un jour par des traces fraîches jusqu’au pied d’un piton où rien n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet une étroite entrée, fermée par de lourdes pierres. Un petit village avait trouvé là son refuge contre les Blancs et il fallut, pour entrer, parlementer longtemps. Enfin un à un les vieillards, les femmes, les adultes sortirent et le chef nous dit d’une voix tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda. Je ne compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, aujourd’hui contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs à qui tout le monde en veut[226]. »

Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme kirdi par les Arabes et les Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent du lakbi, mais ils n’en sont pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux est d’ailleurs stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux adeptes parmi les Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.

Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après la défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. Depuis l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et l’installation d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, la possession du Borkou est devenue pour les Khouân une question vitale. Ce pays est leur grenier, leur seul centre de ravitaillement dans la partie méridionale des contrées où ils règnent. D’autre part, la présence des Français au Borkou amènerait nécessairement la soumission de la plupart des dissidents et barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci seraient forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et perdraient, de ce fait, une grande partie de leur puissance : au surplus, le coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur. C’est pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont fait appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement et mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, le drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste peu amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait pour nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons toutefois qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou par nos troupes et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance nos derniers ennemis en Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront point fâchés.

IV

LES TOUBOU DU KANEM

(DAZAGADA KONOUMA)

Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout dans le nord du pays, mais le type n’est plus aussi pur qu’au Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se sont unis aux diverses populations avec lesquelles ils vivaient en contact, Kanembou, Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve chez les nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les Toubou, mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de distinguer un Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans la région Ngouri-Mondo, où le contact des trois populations a amené de nombreux mélanges. On trouve fréquemment, dans le sud-est du Kanem, des Toubou qui parlent le dazaga, le kanembou et l’arabe.

Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs frères du Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le khall, boisson fermentée obtenue avec des dattes et divers ingrédients. Les femmes sont connues pour leur mauvais caractère. Elles cachent souvent un couteau sous leur pagne, mais s’en servent moins toutefois que leurs sœurs du Borkou et du Tibesti : celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne en cuir, tout comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore les discussions.

Parmi les Toubou soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient autrefois entre le Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher du Kanem ou d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri des incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de nos méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de demi-sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. Nous citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de Leca : « Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas s’éloigner des rives du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous l’influence du paludisme. Petit à petit, ils renoncent à la vie nomade pour devenir pâtres, vachers ou agriculteurs ; ils traversent une crise de transformation qui met en danger jusqu’à leur existence, car ils réussissent généralement mal dans le travail agricole, auquel les générations antérieures ne les ont nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci constatent que leurs anciens frères qui ont accepté la domination française sont voués à la misère ou réduits aux travaux de la terre, qui jusqu’ici étaient réservés aux sédentaires et aux esclaves. Ils éprouvent pour nous une aversion fort compréhensible. Tout autre serait leur état d’âme s’ils voyaient leurs anciens frères prospérer sous notre direction[227]. »

La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été faite, durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces nomades, obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le Fitri, ont mené une existence pénible : mal vus des sédentaires, en butte à l’hostilité des Kreda, razziés par les Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient guère prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout s’est arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï, qui ont permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.

Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils pourront vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de méharistes.

Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes fractions toubou du Kanem.

Gadoâ ou Gadouâ — Cette fraction vit dans la partie orientale du Chitati : elle est le produit d’un mélange de Toubou et de Kanembou. Avec elle vivent de nombreux Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd cherek), Ḥaddâd forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag (Ḥaddâd gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a également des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ de la tribu des Madâ[228]. Sédentaires pendant l’hivernage, les Gadoâ se déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. Cette tribu, qui est une des plus importantes du Kanem, a joué autrefois un grand rôle.

Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des Gadoâ, Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes leurs expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux services par sa connaissance du pays et des habitants. De plus, la tribu nomade des Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de se procurer le grain nécessaire à sa substance. Grâce au travail de l’élément sédentaire de sa tribu, Hallouf était toujours à même de leur en céder.

L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur toutes les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en 1871 : des dissentiments se produisirent entre les Oulâd Slimân et les Gadoâ, entre ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après quelques pillages réciproques, la lutte éclata ouvertement en 1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati razzié. Les Gadoâ demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de Hazaz, l’ancien compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle. Les Gadoâ se réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au Chitati que ceux qui n’avaient rien à perdre, les mesâkin.

Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix avec les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à payer un tribut aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les Gadoâ ne leur envoyaient que du bétail de peu de valeur (bâṭel) et qu’ils n’accordaient qu’une maigre hospitalité aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut mandé par ʿAbd el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut mis en prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent l’ordre de l’assommer à coups de massue (seder). Les Oulâd Slimân pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf (Nanazèn), un autre fils de Barka Hallouf reçut le commandement de la tribu. On ne tarda pas à lui reprocher d’avoir caché du bétail dans les îles du Tchad : il fut destitué. Koukounni ne fut pas remplacé et la tribu resta sans chef pendant quelque temps. Plus tard, kêdela Méla fut mis à la tête des Gadoâ et, après lui, fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui payaient un tribut aux Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de ces pillards, jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère de discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti pour les Miaïssa.

Notes in this chapter

Note 1 · Prononcer Tedé. L’accent circonflexe indique que l’accent tonique doit porter sur la lettre é.Note 2 · On dit de même ana Kanembou Kanem « Je suis un Kanembou du Kanem », parce qu’il y a également des Kanembou au Dagana.Note 3 · On pourrait objecter cependant que l’expression Tedê-emi est peut-être Tedê-mi, qui veut dire « fils de Teda ». Cette façon de s’exprimer, «Note 4 · C’est donc à tort que Reinisch, considérant la forme Tibou ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à l’égyptien Teḥennou (Die einheiNote 5 · Cf. Barth, Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien, p. LXVI.Note 6 · Fôdi veut dire « fleuve, rivière, baḥr ». En parlant du Baḥr el Ghazal, les Arabes disent tout simplement el baḥr البحر et les Toubou fôdi.Note 7 · Barth se trompe quand il croit que le mot Tedâ est à la fois le singulier et le pluriel. L’erreur a d’ailleurs été signalée par Nachtigal.Note 8 · Nous n’avons jamais entendu employer le mot Tibbou, cité par certains voyageurs et employé par beaucoup d’auteurs (Burckhart, Lyon, Denham, Note 9 · Les habitants du Borkou appellent ces Toubou « Dâza » et aussi « Kecherda ». Cela laisserait-il supposer que les Kecherda ont été les premieNote 10 · Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et qui contiendrait des renseignements historiques sur les populations du Centre-Africain.Note 11 · Barth signale également certaines ressemblances entre le kanouri et l’égyptien antique. Voir d’ailleurs, à ce sujet, Sammlung und BearbeitunNote 12 · Les idiomes toubou et kanouri sont classés parmi les langues des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un certain nombre d’idiomes de laNote 13 · « Il existe un Tarikh el Khamis d’Ed Diarbékri qui a été publié au Qaire en deux volumes. L’épithète de Nas Firaʿoun signifie simplement queNote 14 · Le lac Tchad apparemment.Note 15 · « Una generazione di zingani » qui désigne les Bohémiens, les Tsiganes.Note 16 · Cf. Barth, Sammlung und Bearbeitung, p. LXVI-LXVIII.Note 17 · « Les Toubou sont mentionnés par les auteurs arabes du moyen âge sous le nom de Koouâr. El Bekri (XIe siècle de notre ère) rapporte des légeNote 18 · Cf. Barth, Sammlung und Bearbeitung, p. LXVIII.Note 19 · Dans la région de l’enneri Marmar, sur le versant ouest du Tibesti. Turkmân est probablement Tomâghera : l’intonation de ce dernier mot a dûNote 20 · Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou « les plus dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang nègre » et « la race métisse et toNote 21 · Nachtigal.Note 22 · Les différents noms donnés à cette tribu par Léon l’Africain peuvent s’expliquer de la façon suivante : Forme kanembou : Bardêboua. Comme leNote 23 · Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de Nachtigal intitulé Völkerverhältnisse in der östlichen Sahara (tome II de sa relation).Note 24 · Nous avons déjà signalé la chose. Remarquons d’ailleurs que les mots Maguemi, Magueï, signifient « fils de Maga », et que les Boulala se donNote 25 · « Le Trou au Natron, dit Nachtigal, est un cratère gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien trois ou quatre heNote 26 · En dazaga, on dirait ié kéddé.Note 27 · Nachtigal.Note 28 · Acyl ou Abou Goudjia : prétendant ouadaïen soutenu par nos armes.Note 29 · Noto, couverture faite de plusieurs peaux de mouton (faroua na’dja, فروة النعجة), cousues ensemble.Note 30 · En arabe, hamtal ou handal (حنظل) ; en toubou, aber ou aouor.Note 31 · Cette plante est une espèce d’armoise (semen contra ou artemisia herba alba). Le « semen contra », à doses faibles, agit comme emménagogue, Note 32 · « La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vieille pourvoyeuse..... Elle avait la face à découvert, maNote 33 · C’est la traduction donnée par le cheïkh. Elle ne paraît pas cependant être tout à fait exacte. Nous avons déjà vu que meï, maï, veut dire «Note 34 · Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, Marabouts et Khouan. Alger, 1884, p. 481Note 35 · Rinn, Marabouts et Khouan, pages 485-486.Note 36 · C’est ce qu’on appelle bidʿa « innovation » qui a donné lieu à de nombreuses polémiques. Cf. Goldziher, Vorlesungen über den Islam, p. 281 eNote 37 · « Le Soufisme, comme son nom l’indique en partie, n’est autre chose que la recherche, par l’exercice de la vie contemplative et les pratiqueNote 38 · C’est, en effet, la tactique employée par les émissaires senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous sur les confins du Kanem ; à l’heNote 39 · Moḥammed el Hachaïchi.Note 40 · Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, était mort d’une maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé quatre enfants : l’aîné étaiNote 41 · Ces Touareg vivent en partie au Borkou et dans l’Ennedi. Les autres se trouvent sur les confins du Tou ; des Azdjer de Guedasen habitent l’oNote 42 · Khouan, frères en religion.Note 43 · Moḥammed el Hachaïchi.Note 44 · Indépendamment de la traite des esclaves et de la contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font le commerce de tout ce qui cNote 45 · Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des renseignements intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à ces derniers temps, entre la CNote 46 · Un missionnaire de la Senoussia avait même promis le paradis à ceux qui assassineraient l’explorateur.Note 47 · L’oasis de Djanet est une dépendance de l’Algérie-Tunisie ; elle se trouve d’ailleurs à portée des méharistes d’In-Salah.Note 48 · Zériba, haie, clôture d’épines rapportées.Note 49 · Les indigènes aiment à raconter que le vieux Senoussi avait prédit la chose.Note 50 · Ce sentiment n’est pas particulier aux Senoussis. D’une façon générale, les Arabes de la Tripolitaine n’aiment point les Turcs, qu’ils tiennNote 51 · Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État éclairé, intelligent et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre dans le premier ministère libéral qNote 52 · C’est Djelal qui faillit faire occuper l’oasis de Djanet (à l’ouest de Rhat), située dans la zone d’influence française.Note 53 · A ce point de vue, l’occupation de la Tripolitaine par les Italiens ne peut avoir que de bons résultats.Note 54 · Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, avait été envoyé à Bardaï.Note 55 · Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 chameaux quitte les pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du sel à Fachi.Note 56 · Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux « Toubou-Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du cheïkh Moḥammed et Tounesi.Note 57 · Signalons également, quoique le fait ait une importance beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En janvier 1909, une reconnaissance d’Note 58 · Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910.Note 59 · On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il restera encore le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le Kordofan et le Baḥr el GhazalNote 60 · A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi écrit ce qui suit : « L’esclavage se pratique ostensiblement ; quand le gouvernement appNote 61 · La proclamation en langue arabe, que le général Caneva vient d’adresser à la population de Tripoli, s’appuie très habilement sur la nature tNote 62 · On sait que Doud-Mourra, chassé du Massalit, a dû faire sa soumission et est interné à Fort-Lamy.Note 63 · Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).Note 64 · Graine odoriférante.Note 65 · Appelés aussi Moussôou, nas Oda.Note 66 · Koroâ ou Dabous Hallal.Note 67 · Nâs Maramma.Note 68 · Khayat er riḥ, les coupe-vent.Note 69 · Annâ (nom des Bideyat, en dazaga), kazâ ou katzâ (mélangés).Note 70 · En arabe, siyâd ed doungues سياد الدنقس, sâkenin ساكنين. On appelle doungues les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve dans les villNote 71 · Lieutenant Ferrandi, Les oasis et les nomades du Sahara oriental (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910).Note 72 · Lieutenant Ferrandi, article cité.Note 73 · Capitaine Colonna de Leca, Voyage à travers le Sahara (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1909).Note 74 · En toubou, madâ signifie « rouges » et correspond à l’arabe houmr.
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