TROISIÈME PARTIE (continued 2)
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La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son lit, qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine de mètres dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il suffit, généralement, de creuser des puisards de moins de deux mètres pour en obtenir. La profondeur de l’eau peut varier d’ailleurs avec les endroits et, pour un même point, avec les différentes époques de l’année. A Seïta, au mois de février, on avait l’eau à 1m,50. Au même endroit, vers le mois de juin, les puits avaient cinq à six mètres, alors que, plus loin, à Sourra, à Atya, à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol peu profondément pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la Baṭaḥ, des mares (birké), qui s’assèchent plus ou moins rapidement.
Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour subvenir aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui habitent ou qui campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison sèche de 1903, qui avait été cependant précédée d’une période de pluies insuffisantes, la Baṭaḥ ne cessa pas de donner de l’eau.
Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, qui contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la partie située au nord[436]. Sur ses bords, vivent de nombreux cynocéphales[437], des rhinocéros, des lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes, etc. Les rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et rendent la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière d’Atya fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la nuit, rôder tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se montraient pas seulement que la nuit, et, une fois entre autres, l’un des tirailleurs préposés à la garde du troupeau du poste tua trois lions dans la même journée.
Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve des fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles contiendraient du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat sont, paraît-il, une population de pêcheurs. En tout cas, à Birket-Fatmé, nous n’avons vu qu’une mare insignifiante, et encore ne contenait-elle que de l’eau de pluie, car l’hivernage était déjà commencé (juillet 1907).
A partir de Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle reçoit alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.
La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. Elle roule alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau plus ou moins considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu pluvieux, la Baṭaḥ n’a coulé que pendant quatre ou cinq jours : l’eau couvrait alors un tiers de la rive et avait environ 1m,50 de hauteur.
Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la région qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a actuellement l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la Baṭaḥ était la voie ordinaire des aguids ouadaïens, venant se poster à Atya, Koundiourou ou El Krenik pour surveiller la frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs chevaux vivaient sur le pays : on s’emparait du mil et des quelques moutons que possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même le vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une idée de la rapacité et de la brutalité de la valetaille[438], qui accompagne généralement les bandes ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent les aguids, ils se font apporter, par les habitants, des vivres et surtout de la merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux ustensiles de cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est quelque chose d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à la frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans le courant de la même année, le village fut attaqué et incendié par le koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière les gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de dire : « Kan ieqderou, et terab koullah bechillouh. S’ils pouvaient le faire, ils emporteraient même la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste d’Atya, beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri des incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes empêchera désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, qui, avec les Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir de la domination du Ouadaï[439].
Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus considérés d’entre eux portent le nom de Kouka ḥourrin (ou ḥirar). Les autres, Kouka ma ḥourrin, Kouka haouanin (deremdi), étaient aussi maltraités que les Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous citerons tout particulièrement les Kouka Amdena.
V
LES MÉDOGO
Le pays actuel du Médogo était occupé par des indigènes de même origine que les Kouka et les Kenga, lorsque Moudgo arriva dans la région avec ses Ouadaïens (Abou Senoun et Mandala). Il réussit à y établir sa souveraineté, par le seul ascendant d’un état de civilisation plus avancé. Ses successeurs, Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre. Nous avons déjà vu, à propos des Kouka, comment les descendants de Moudgo restèrent les seuls maîtres du pays. En souvenir de cet événement, un taureau est consacré à la montagne et erre en liberté. Quand il meurt, il est remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La fusion se fit petit à petit entre les Abou Senoun et les autres indigènes. Leurs descendants furent appelés Médogo (sing. Médagaoui)[440], du nom du chef ouadaïen qui était venu autrefois s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de Ḥadjer Médogo.
Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la montagne, commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la Baṭaḥ, au Nord et à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend jusqu’à Djahia.
Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les Boulalala du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la conquête du pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est ainsi que le gros village de Dokotchi[441], sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un prétendant vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.
Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée des Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs italiens Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que traverser rapidement le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils passèrent au pied de la montagne du Médogo et se dirigèrent vers le Fitri, par la route de Gamsa. Le « diario » de Matteucci ne présente que peu d’intérêt[442]. Cet explorateur pensait décidément trop à sa « cara Bologna[443] » : il n’avait pas le temps de s’occuper du pays.
Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever l’impôt : il venait quelquefois piller ce pays, comme en juillet 1904. Cependant, l’origine maba de leurs sultans valait aux indigènes de la région certains ménagements de la part des Ouadaïens. Quand nous fûmes installés au Fitri, le Médogo entra dans notre zone d’influence et se détacha de plus en plus du Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la situation du sultan ʿAbd er Raḥman resta extrêmement délicate, car il n’était pas à l’abri d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et, d’un autre côté, son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher des Français. La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état de choses.
Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la montagne appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent plusieurs villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La montagne a environ 200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent treize puits ou sources, qui donnent une eau très claire. La montagne servait autrefois de refuge en cas de danger. Signalons encore les collines rocheuses de Petit Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.
La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante que le Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une semi-indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, car on ne peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit et difficile, commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils assaillirent pendant la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé dans la plaine, non loin de leurs rochers.
La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, Boulala, Pouls, Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et Arabes. Il y a, en outre, des populations mixtes : les Djahia, par exemple, qui tiennent le milieu entre les Kenga et les Kouka. Ces indigènes sont restés confinés dans leur montagne et ont pris un cachet particulier. Leur langue est intermédiaire entre le kenga et le tar lis, et leurs femmes portent la grosse tresse des femmes kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont presque tous fétichistes.