← Table of contents
La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

QUATRIÈME PARTIE

Reading edition

LES FÉTICHISTES

Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous étudierons les deux populations que nous avons surtout connues, les Kenga et les Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du Fitri d’origine kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons quelques mots des Sokoro, Fagnia et Boua.

I

LES KENGA

LES KENGA ET LES LISI

Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, Kouka et Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et la très proche parenté de leurs langues le confirme.

Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés Lis ou Lisi par les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, le tar Lis[444]. Les Abou Semen parlent le tar lis, qui est la langue du Fitri, et se servent aussi, entre eux, d’un dialecte kenga. La langue du Baguirmi tar Bagrimma, dérive du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes, qui tiennent à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces dialectes varient parfois de village à village, mais, étant donné que les indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun inconvénient.

Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les descendants de chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la région actuelle du Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou Semen du Fitri sont également d’origine kenga : nous le verrons plus loin. Nous avons déjà montré, d’autre part, que les Boulala sont des Kanembou qui firent la conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux Abou Semen et aux Kouka. Les populations initiales sont donc : les Kenga, les Kouka et les Médogo[445]. Ces peuplades ont entre elles des liens étroits de parenté et sont venues, toutes les trois, des régions montagneuses situées à l’est du Guéra. Voici d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient leurs ancêtres.

Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.

Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).

Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).

Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).

Massnia, ancêtre des Baguirmiens.

Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.

Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).

Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.

Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.

Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos des Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.

LA POPULATION KENGA

Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, Barma, etc. Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de cette population ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi et au Fitri.

Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils cultivent leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la récolte, ils mettaient le grain dans des cachettes disposées au milieu des rochers. Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des réserves d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les réserves de mil. Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par exemple, qui venaient souvent piller le pays et y enlever des esclaves, des cris stridents signalaient leur arrivée[446]. Les habitants du village se réfugiaient aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs de rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient ainsi échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer dans les ḥadjer[447], car les Kenga les repoussaient facilement à coups de sagaie et en faisant rouler sur eux de grands quartiers de roc. Si les Ouadaïens tentaient une espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil et leur eau de réserve et attendaient patiemment le départ de leurs ennemis. Mais il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes ont à peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui pouvaient alors les tuer à distance.

Les Kenga ont le teint noir (azreq : noir-gris, asoued : noir). La nuance chocolat, que l’on trouve parfois dans cette population, semble être plus fréquente chez les femmes. Les Kenga sont grands et bien bâtis. Ils ont les cheveux longs et arrangés en petites tresses. Les femmes mariées ont la tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont coupés très courts et certaines parties de la tête sont rasées, de façon à obtenir ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes filles portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles ont des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon d’un éperon, en formant une espèce de gros losange.

Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson fermentée faite avec le mil. Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à celles des autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : Dadjo, Sara, Banda, Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur divinité et ils y déposent des bourmas pleines de merissé. Abouṭiour possède un de ces sanctuaires (margaïa), qui est réputé dans toute la région. Les Kenga suspendent aussi, à un grand bâton planté en terre, les os des animaux tués à la chasse[448].

Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe, massas ; en kenga, merla). Quand on veut interroger la divinité, pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, si la récolte de mil sera abondante, si les siyâd ed doukhmat[449] viendront piller le pays, etc., les indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un grand vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur un foundouq[450] renversé. La divinité communique volontiers avec la prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci est interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être suprême parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou fait connaître les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent que l’inspiration divine provoque chez elle un tremblement convulsif, accompagné d’une sueur abondante, et que ses yeux sont alors égarés[451].

Ces indigènes croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et que sa mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée, c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort (massas). On recherche alors ce dernier. Quand on le découvre, on lui prend sa femme, ses enfants, ses biens et on le tue sans pitié. Cette croyance aux sorciers est tellement ancrée dans l’esprit des Kenga, que parfois un malade se croit persécuté et crie : « Foulan iechrob dammi, iakoul kebdi, etc.[452] ». Les parents du malade courent alors à la maison du prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien celui-ci est traîné devant la personne à laquelle il a jeté un sort et il est mis en demeure de faire cesser ses maléfices. Le malheureux a beau se défendre, si le malade continue à souffrir, on frappe son prétendu persécuteur à coups de chicotte ; si le malade meurt, on tue le sorcier.

Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux jours. Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de mil, à côté du village. Les hommes se tiennent accroupis et silencieux tout autour. Les habitants des villages voisins viennent prendre part au deuil : les hommes s’asseoient au milieu de ceux qui entourent la fosse et les femmes se joignent aux pleureuses.

L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre sur leurs épaules, et, dans les cas de mort considérés comme suspects, on interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. « Dis-nous qui t’a tué ?... Est-ce la divinité[453] ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si c’est un sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi des questions au cadavre. Si l’on vient à croire que celui-ci répond par l’affirmative à l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a jeté un sort est immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu sorcier se défend de toute mauvaise action, on lui fait subir une épreuve. On lui ordonne de monter au sommet d’un arbre et de se jeter en bas. S’il ne se fait aucun mal, c’est qu’il a raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il se tue ou bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors de la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand acacia (harazaya), qui servait beaucoup autrefois à ce genre d’épreuves[454].

Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez les populations musulmanes.

Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent les jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras et les jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins un petit pagne de cotonnade rayée[455], sur lequel est disposée une ceinture de petites perles (loulou). Cette ceinture, étroite devant, s’élargit sur la croupe et recouvre le pagne presque entièrement. Elle est faite de petites perles de différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc., et produit un joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui tombent sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement, chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle qui la précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le dos aux musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en cadence, d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle continue à tourner doucement de la sorte, en faisant un bruit métallique d’anneaux entrechoqués.

Les hommes forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête, différents ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres, etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps face aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, couteaux de jet (kourbadj), sabres, casse-tête, bâtons avec un grand crochet en fer (pour désarçonner les cavaliers), etc. Les jeunes filles chantent et les hommes reprennent[456]. Puis, tout d’un coup, les hommes se précipitent sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en poussant de grands cris.

Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête rasée et à ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture faite de plusieurs rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre place avec les jeunes filles.

A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que celui des indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne chantent généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste habitude de passer de fréquentes couches de beurre sur leur chevelure. Le beurre, divers autres ingrédients, la poussière, finissent par transformer les cheveux en une série de grosses tresses, qui pendent de chaque côté du visage. Quand il y a tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le ramollissement de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre fond et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête, chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application fréquente de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, ou dans un marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui saisit fortement à la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. Cela n’a pas lieu chez les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus propres que les autres indigènes, on n’est pas incommodé par l’odeur dont nous venons de parler.

Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. Ils refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays actuel de Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs voisins, les Babalia, et leur imposèrent un tribut. La domination des Kenga s’étendit ainsi jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous avons déjà dit que le royaume du Baguirmi fut fondé par des Kenga de Mataïa.

Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays dépendait de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement un tribut[457]. Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens de venir les piller de temps en temps. Les Kenga se réfugiaient alors dans leurs montagnes.

Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux cents mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de l’une d’entre elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les eaux de pluie[458], se composent de gros blocs de rochers, aux contours polis et arrondis, entassés les uns sur les autres. La forme et l’aspect rougeâtre de l’une d’entre elles, Abouṭiour (ابو طيور), la font ressembler, de loin, à un énorme bonnet phrygien. Son nom[459] vient de ce que de nombreux pélicans ont installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout blanchi par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans les lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de la montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des Kenga.

Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même famille que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga conservent la lance d’un de leurs ancêtres et, dans les grands jours, un homme, qui marche devant eux, la porte avec la plus grande vénération.

Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille rivalité divise toujours les habitants de Mataïa et ceux d’Aboutiour : les premiers auraient enlevé autrefois, paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour. Les Kenga étendaient, dans le temps, leur domination sur certains villages situés au pied du massif de Guéra. Encore actuellement, d’ailleurs, des Diongor viennent chaque année aider les Kenga à faire la récolte du mil.

On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les villages environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de cette région et, du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.

La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de vivre cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux fétichistes de toute cette contrée une mentalité particulière. Ils sont méfiants, hostiles aux étrangers, et pillent assez souvent ceux qui passent au pied de leurs rochers. Ils se figurent que la montagne les met à l’abri de toute répression et, non contents de commettre des exactions au détriment de paisibles commerçants indigènes, ils ont parfois même pris une attitude hostile à notre égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef kenga de Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le détachement du lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le feu, afin de pouvoir se dégager.

Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé des désordres et des brigandages dans toute cette région montagneuse.

II

LES ABOU SEMEN

Le terme de Abou Semen ou Am Semen est employé, au Fitri, pour désigner les indigènes qui habitaient le pays avant l’arrivée des Boulala.

Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils observaient certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc pas les appeller Kirdi (fétichistes). On se servit alors d’un terme mitigé et on leur donna le nom de Abou Semin, Abou Semen (les hommes qui jeûnent)[460], parce qu’ils suivaient les prescriptions du Coran pendant le Ramadan[461].

Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. D’après la tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. A ceux-ci succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui s’installèrent autour de la lagune, cultivèrent le mil et le coton et pêchèrent le poisson du Fitri. Que ces indigènes fussent pour la plupart d’origine kenga, cela ne doit faire aucun doute. Le fait est d’abord rapporté par la tradition. De plus, les Abou Semen se servent entre eux du kenga et ils conservent encore quelques-unes des pratiques fétichistes de leurs frères des montagnes. Enfin le nom de Kenga, donné par eux à l’un des villages du Fitri, est, à cet égard, caractéristique. C’est surtout aux indigènes d’origine kenga que s’applique le nom d’Abou Semen.

Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les chassèrent du Fitri.

Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga, etc.)[462], les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse Kabara, Moyo, Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement du nom d’Abou Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï).

Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme une population d’esclaves (ʿabīd, ma haouanīn, ma ḥourrīn ; deremdi ou nderinderi). Ils furent autrefois odieusement maltraités par les Boulala : le sultan Gadaï, qui ruina le Fitri pour obtenir la faveur des Ouadaïens, envoyait à Abéché de nombreux esclaves abou semen.

III

LES DIONGOR

Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou Telfan. Au point de vue physique, ils ressemblent aux Kenga. On les reconnaît cependant à ce qu’ils ont sur le front des lignes de petits points. Leurs femmes ont des scarifications sur le ventre et sur les reins : elles ont la lèvre inférieure percée et elles introduisent dans cet orifice une longue paille ou un morceau de cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la religion sont les mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.

Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif semble être le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la région comprise entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a une longueur d’une vingtaine de kilomètres environ et, au milieu des petites montagnes isolées qui l’environnent, il produit un aspect imposant par sa masse et son élévation. Sa hauteur est notablement inférieure à 1.000 m. La montagne est couverte de villages diongor ; on en trouve partout : au pied, sur les flancs et sur le sommet.

Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone d’influence. L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma Smaïn, a enlevé cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus guère. C’est pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent actuellement cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent principalement les différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs, les arachides et le tabac[463]. Il y a également des champs de culture à l’intérieur de la montagne, laquelle contient de l’eau durant toute l’année. Grâce au refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor restèrent toujours indépendants. Mais comme les villages sont nombreux, une centaine environ, dont quelques-uns comptent plusieurs milliers d’habitants, les Diongor étaient obligés d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien ne saurait donner une idée de la vie que menaient ces pauvres gens, seuls à être restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les pays d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir se procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile de dire que les habitants du pied de la montagne voyaient très souvent leurs récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles n’étaient pas tout bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor surpris dans la plaine étaient réduits en esclavage.

La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre. Tous les efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer d’indépendance, échouèrent piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y subit un sanglant échec, et le souvenir de cette aventure est resté très vif dans l’esprit des indigènes. Il est naturel d’ailleurs que, étant donnée la personnalité de ʿAli, le vainqueur du mbang Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait eu un grand retentissement.

On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses familiers : « Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit pas à mes ordres ? » L’autre lui répondit alors : « Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au Tchad et depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance. Seuls, les Djenakheré du Guéra sont restés indépendants et jamais personne n’a réussi à pénétrer dans leur montagne ». ʿAli fut, dit-on, piqué par cette réflexion et il voulut réduire les Diongor.

Le sultan du Ouadaï s’avança vers le Guéra avec son armée et attaqua le massif du côté de son extrémité nord. Mais les Ouadaïens, obligés de se servir des mains pour escalader les flancs abrupts de la montagne, ne purent pas utiliser leurs fusils à pierre. De plus, les Diongor faisaient rouler sur eux d’énormes blocs de rochers, qui rebondissaient le long de la montagne et venaient écraser des groupes entiers d’hommes. Les soldats de ʿAli, épouvantés par cette lutte inégale et reconnaissant d’ailleurs l’inutilité de leurs efforts, prirent la fuite. C’est alors que s’avança, au bruit sourd des noungaras, le contingent du valeureux Meri, aguid ez Zebada, le chef favori du sultan. Tout en marchant à la montagne, Méri se moquait des fuyards et leur faisait ses adieux sur un ton enjoué : « Sama léna ! Adieu, mes amis, car je ne sais si je vous reverrai ». Il se précipita sur les rochers, à la tête de ses hommes, en brandissant son fusil et en criant son mépris aux inabordables Diongor : « la Djenakheré, Kirdi, Oulâd el Kafir ! » Mais il fut bientôt tué, et sa troupe se replia en désordre sur le reste de l’armée.

De nombreux Ouadaïens trouvèrent la mort dans cette affaire. Il faut d’ailleurs que le sultan ʿAli, homme d’une énergie et d’une ténacité peu communes, ait subi des pertes considérables, pour qu’il se soit résigné à être vaincu par des fétichistes. Les Diongor, après avoir dépouillé les cadavres, en firent un grand tas, et ce monceau de morts cachait, paraît-il, le tronc d’un gros arbre, que l’on peut encore voir sur les lieux. Cet échec fut très sensible à ʿAli, qui mourut sur la route du retour à Abéché.

Les habitants du Guéra furent dès lors laissés tranquilles[464]. Seul, Acyl, quelque temps avant son arrestation (1903), essaya de pénétrer dans la montagne. Son camp était installé dans la plaine, non loin du village diongor de Am Mbazera (au sud-ouest de l’endroit attaqué par ʿAli). C’est à peine si les gens d’Acyl purent escalader les quelques contreforts qui se trouvent de ce côté du massif. Quand ils virent les énormes rochers qui roulaient sur eux, ils prirent prudemment la fuite.

Grâce à l’impunité que leur assurait la montagne, les Diongor tombaient sur tous ceux qui passaient à leur portée[465]. D’un autre côté, il était imprudent pour eux de s’aventurer dans la plaine. Ces habitudes de pillage réciproque étaient normales dans toute la région des fétichistes. C’est pourquoi, à force de vivre en se tenant sur leur gardes, le caractère de tous ces Kirdi, des Diongor en particulier, a été rendu méfiant. Ils sont toujours portés à croire que l’on veut, suivant la méthode ouadaïenne, les piller, les molester, enlever leurs femmes et leurs enfants et les réduire eux-mêmes en esclavage. Rendus très craintifs par les attaques auxquelles ils ont été en butte pendant de longs siècles, l’apparition d’une troupe dans la plaine les fait sauter sur leurs armes et se sauver dans la montagne, car ils sont persuadés que l’on vient à eux avec des intentions hostiles. Il faudra quelque temps pour leur faire entendre le contraire, ces primitifs ne comprenant pas, au premier abord, quel but, autre que le pillage, peuvent se proposer les étrangers qui viennent dans leur pays. C’est pourquoi ils ne se décideront que bien lentement à quitter les misérables champs de l’intérieur de la montagne, pour aller cultiver la magnifique plaine qui s’étend tout autour.

Les Diongor ont de nombreux chevaux et quelques petites chèvres, qui broutent autour des cases[466]. Chaque village du pied de la montagne possède un petit groupe d’Arabes Hémat (ʿAmer), qui ont des vaches et quelques moutons et fournissent leurs protecteurs de lait et de beurre. Les montagnes de toute cette région des fétichistes produisent du miel.

Les gens de Guéra, quoique insoumis, dépendaient nominalement de l’aguid el Djaadné.

Les Diongor habitent aussi l’Abou Telfan, où se trouve une ligne de collines rocheuses presque orientée du Nord au Sud. On raconte que Moḥammed Chérif, arrivant dans la région avec ses Ouadaïens, y chercha vainement un endroit pour camper. Il se serait alors écrié : dâr da tolfan, ce pays est idiot ! Le mot resta et le pays fut appelé Abou Telfan : le pays idiot.

Autrefois, les Arabes Missiriyé (ḥoumr et zourg) venaient passer la saison sèche dans cette région, qui était restée jusque-là à l’abri des razzias ouadaïennes. Mais depuis 1905, tout a bien changé. Après son échec de Yao, le djerma ʿOthmân alla piller l’Abou Telfan et, depuis, la situation n’a fait que s’aggraver. Les Missiriyé ne viennent plus dans le pays, et les pauvres Diongor, obligés de se cacher dans la montagne pour ne pas être réduits en esclavage, ne peuvent pas cultiver leurs champs de mil. La misère était si grande dans l’Abou Telfan, en 1906, les Ouadaïens y avaient fait de si belle besogne, que les Diongor vendaient leurs enfants pour quelques moudd de farine de mil. Disons d’ailleurs, en passant, que, chez les fétichistes (Kenga, Diongor, etc.), il n’est pas rare de voir les parents céder leurs enfants pour payer une dette ou pour faire un achat quelconque[467].

Les Ouadaïens, voyant leurs ressources en esclaves diminuer de jour en jour, se sont rabattus sur ce malheureux pays, qu’ils ont ruiné et dépeuplé. En 1907, le capitaine Bordeaux trouva, dans une caravane de Tripolitains se rendant d’Abéché à Benghazi, un lot d’esclaves capturés dans l’Abou Telfan. Ces pauvres gens furent délivrés et renvoyés chez eux, par le Kanem, Bokoro et Yao.

Avant les razzias fréquentes de ces dernières années, l’Abou Telfan comprenait environ une cinquantaine de villages. Le sultan du Médogo, ʿAbd er Raḥman, était en relations très amicales avec une partie de ses habitants. On y trouve, indépendamment des Diongor, quelques Toundjour et Pouls. Les Oulâd ʿAmer, qui y étaient autrefois, ont quitté le pays et sont actuellement installés entre Moïto et Bokoro. L’Abou Telfan est rentré, depuis quelque temps, dans notre zone d’influence et, de ce fait, la situation de ce pays va en s’améliorant.

Les Diongor s’enduisent le corps d’huile et d’onguents. Comme ils ne se lavent guère, ils répandent une odeur désagréable. D’étroites relations de parenté les unissent aux Saba, qui habitent la région de Sorki : les deux populations auraient une origine commune et parleraient la même langue. En tout cas, Kossat, le second du chef de Sorki, reçut un excellent accueil des habitants de Guéra. Les Saba de Sorki, très nombreux, ont le commandement sur les autres indigènes habitant leur pays : Boua, Fagnan, Komin (du côté de Kidil), Bolgo et aussi quelques Arabes.

Les Kirdi de la région comprise entre les montagnes des Kenga et celles de l’Abou Telfan forment une population plus ou moins mêlée.

Les Korbo sont apparentés aux Diongor. Ils parlent une langue se rapprochant de celle parlée au Guéra. On dit que ces indigènes seraient le produit d’un mélange de Diongor, de Dadjo et même de Pouls (?). On commence déjà à trouver chez eux les déformations des lèvres, qui vont s’exagérant au fur et à mesure que l’on descend vers le Sud et atteignent leur maximum de hideur chez les femmes de certaines tribus sara. Le groupe de Korbo comprend plusieurs villages, situés au pied des montagnes : Korbo, Narbé, Toumka, Garbodjo, Tialo. Les habitants possèdent quelques troupeaux et surtout des chevaux. La montagne de Korbo est une véritable forteresse et ses nombreux habitants ont pu défier bien des attaques. Au commencement de 1903, Acyl y essuya un échec sérieux, qui coûta la vie à son cousin Adem Kordé.

Les Kirdi du groupe de Bara sont apparentés à ceux de Korbo.

Les Dadjo sont également nombreux dans toute cette région. Ils habitent Déléb, Douziad, Kedja, Azi, Amdakou, Abéréché[468] et les villages à l’ouest de Bara : Sewilwil, Zama, etc. Ils forment également les groupes de Banda[469] et de Mongo. La colline rocheuse de Mongo est entourée d’un certain nombre de villages : Térémélé, Robiana, Baldié, Gadiéra, Djokhana, Tagda. Les habitants de ces lieux possèdent quelques troupeaux et, réfugiés dans leurs rochers, ils peuvent faire une certaine résistance. Les Dadjo dépendaient autrefois soit de El Mâgné (Azi, Douziad, Abéréché, etc.), soit de l’aguid el Masmadjé (Sewilwil, Banda, Mongo, etc.). Ils sont assimilés aux Kirdi par les autres indigènes : beaucoup d’entre eux ont cependant adopté les pratiques musulmanes.

Indépendamment des Diongor et des Dadjo, ces montagnes sont encore habitées par des Kenga, des Kouka, etc., qui se sont mélangés au reste de la population. On y trouve des femmes qui ont des coiffures analogues à celles des femmes lisi[470].

IV

LES SOKORO

Les Sokoro habitent la région de Babna, Bédanga, Bondjo et Méré. On en trouve aussi quelques-uns entre Bédanga et Melfi (Ngogmi-Boudia).

Ces indigènes appartiennent à la même famille que les Kenga : leur langue est apparentée au kenga et Nachtigal dit qu’elle présente quelques points de contact avec le maba[471].

V

LES FAGNIA

Les Fagnia ou Fagnan habitent principalement, au sud de Boli, la région comprise entre le pays des Boua et le lac Iro. Ces indigènes, qui étaient souvent razziés par les Arabes et par l’alifa de Korbol, durent se réfugier sur des rochers, où ils installèrent leurs villages. Ils sont agriculteurs. Certains d’entre eux, surtout dans les districts du Sud, sont musulmans, et cela leur vaut d’être appelés Nouba par les Arabes.

VI

LES BOUA

Les Boua résident dans tout le pays au sud de Melfi, et particulièrement dans la région Damraou-Korbol-Gamkoul. Ces indigènes ont la réputation d’être très belliqueux. Ils habitaient autrefois du côté de Merdja, au nord-est de Melfi, où ils eurent à repousser une attaque des Pouls.

L’alifa de Korbol, qui commandait aux Boua, était le vassal du sultan du Baguirmi. Les luttes furent d’ailleurs fréquentes entre Baguirmiens et Boua. Au moment où nous occupâmes le pays, l’alifa avait réussi à s’affranchir de toute dépendance. C’est nous qui avons rétabli l’autorité de Gaourang sur les Boua. L’accord ne régnant pas entre le sultan et l’alifa, ce dernier fut exilé à Bol : on le renvoya plus tard à Tchekna. Les Boua du chef Ouédou ont fait, tout dernièrement, une tentative d’exode au Bornou (1908).

Les Boua sont bien bâtis et vigoureux : leur teint noir est généralement assez foncé. Quoique divisés en un grand nombre de fractions, ils possèdent cependant un dialecte commun. Leur langue se rapproche plus ou moins du baguirmien et Nachtigal dit qu’elle présente, sur certains points, quelque analogie avec celle des Pouls[472].

Les Boua sont des fétichistes vaguement islamisés. Ils sont agriculteurs, et leurs villages se trouvent au pied des rochers qui parsèment le pays.

FIN DU TOME PREMIER

Notes in this chapter

Note 1 · Tar Lis ou tar Lisi : langue des Lis, des Lisi.Note 2 · Cela n’est vrai que jusqu’à un certain point pour les Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef ouadaïen Moudgo, qui vint avec ses gens Note 3 · Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant rapidement la main sur le côté droit de la bouche.Note 4 · Ḥadjer : cailloux, pierres, montagne.Note 5 · Les Kenga creusent dans la brousse de grandes fosses, qui sont soigneusement dissimulées par des branchages de la terre et de l’herbe : il lNote 6 · Surnom donné aux Ouadaïens. Voir tome II.Note 7 · Grand vase en bois, qui sert à piler le mil.Note 8 · « Le mode de consultation et de réponse de la femme interrogée rappelle tout à fait le procédé employé par la pythonisse de Delphes. Il n’y Note 9 · « Un tel boit mon sang, mange mon foie..... »Note 10 · Quand un indigène meurt de mort naturelle, les autres disent que c’est Dieu qui l’a tué : Allah bes qetelah.Note 11 · Il est bien évident que, depuis que nous occupons le pays des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus tolérées.Note 12 · Le petit pagne blanc, avec de larges raies bleues, est le vêtement habituel des femmes kenga.Note 13 · Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à Abouṭiour, les habitants de ce village chantaient la victoire des blancs sur le djerma Abou SekkNote 14 · Deux subordonnés de cet aguid, le djerma Smaïn et le koursi Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le village d’Abouṭiour en mars 1906.Note 15 · Les montagnes sont toujours entourées d’une bande sablonneuse qui est plus ou moins large.Note 16 · Abou Ṭiour : la montagne aux oiseaux.Note 17 · صام ṣam, يصوم, iṣoum : jeûner ; ṣoum et ṣiam : jeûne.Note 18 · C’est du moins l’explication qui nous a été donnée dans le pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée après coup. « L’étymologie de sNote 19 · Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri s’installèrent sur les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui suivirent se fixèrent à Denni, ToffoloNote 20 · Dans toute cette contrée, les Kirdi se sont fait une spécialité de la fabrication des bourmas de toute grandeur et des pipes en terre cuite.Note 21 · Cependant l’aguid el Djaadné, en août 1904, après avoir simulé une marche sur le Fitri, tourna brusquement au Sud et alla piller Zama.Note 22 · Les insulaires du Tchad (Boudouma et Kouri) agissaient de même.Note 23 · Ces animaux cherchent parfois leur nourriture dans les immondices. C’est pourquoi des indigènes de Boullong, venus avec notre détachement, nNote 24 · C’est ainsi que nous avons trouvé au Guéra des Toundjour du Kanem, qui y étaient venus acheter des captifs. Un Diongor leur avait vendu son Note 25 · Ces villages se trouvent sur la route d’Abou Zérafa au Guéra, ou dans les environs. Ils furent souvent pillés par les Ouadaïens, Acyl razziaNote 26 · Notons que deux villages de cette région portent les noms de Sara (chez les Kenga) et de Banda (chez les Dadjo) : le fait est très curieux.Note 27 · L’occupation du Ouadaï par nos troupes, en assurant la tranquillité des pays fétichistes, va permettre aux indigènes de descendre dans la plNote 28 · Sahara und Sûdân, t. II, p. 689.Note 29 · Sahara und Sûdân, II, 689.
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings