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La guerre injuste

MÉDITATION SUR LE CONFLIT

Albert Glorget translation

Ni les gaz asphyxiants que dégagent les tranchées allemandes, ni la rhétorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront à étouffer la vérité rebelle.

Cette vérité, c'est que cette guerre monstrueuse à laquelle l'humanité assiste étonnée a été longuement méditée, préparée, puis déchaînée par une nation européenne dans le seul but de dominer matériellement et moralement les autres.

Et comme cette vérité saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier, les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur sympathie en rappelant les torts que les Français et les Anglais nous firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable évoquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reçus de ses pères.

Dans tous les temps et sur tous les points du globe habité, c'est contre leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin était à la place de Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions déjà venus aux mains avec les Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Français. L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des sœurs, ont été en guerre de nos jours même.

Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des raisons, les arguments se présentent sous les formes les plus diverses.

Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrématistique; l'Angleterre a de très riches colonies, des territoires immenses dans les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement civilisé et tout aussi méritant que la Grande-Bretagne, possède peu de chose hors de chez elle. Pourquoi?

Ceux qui s'indignent d'avoir à poser cette question sont le plus souvent de riches propriétaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent contre eux-mêmes les socialistes et les communistes. «Nous valons autant que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous êtes riches, nous sommes pauvres: pourquoi? Vous êtes des voleurs, livrez les biens que vous possédez injustement.»

L'argument n'aurait de portée que si la Grande-Bretagne était incapable de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains de l'Allemagne? C'est à ces colonies qu'il faudrait le demander.

Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette nation qui a décrété la séparation de l'Église et de l'État et chassé les ordres religieux, mérite un châtiment exemplaire.

Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excès de la Convention, ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlérical?

En admettant d'ailleurs que l'argument fût juste, ce qui ne le serait certainement point, ce serait de l'étendre à ceux qui n'ont commis aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et c'est de son plein gré, sans le moindrement recourir au trésor public, qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la même décence qu'autrefois.

On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse. Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté.

Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le maniement des armes à feu et de la fourchette.

Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de l'armée allemande.

Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un petit morceau de la France.

Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons aussi.»

C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de votre cœur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent, asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils les sacrifieraient aussi.

Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés.

A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant, qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même ensuite mangé en sauce tartare.

J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du Lusitania et des exploits des zeppelins.

Le naufrage du Lusitania est une chose effroyable, mais ce naufrage de l'âme féminine est plus effroyable encore...

Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs trilles le lever de l'aurore.

Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.

Oui, un grand remords.

Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique. Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur arracher du cœur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et doive mourir.

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