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La guerre injuste

AUTEURS ET LIVRES

Albert Glorget translation

Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous daignez lui louer ses œuvres; et si vous lui dites du mal de celles de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une œuvre, et même aussi ceux qui n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.

On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai, n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:

—Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à éclaircir l'affaire.

Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.

Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi: c'est de vivre loin d'eux.

Un de mes amis, grand amateur de toros, me disait: «Les courses me ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants. Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me plaindre de leur orgueil[A].

[A] Cet article avait paru dans l'Imparcial, lorsque j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à effacer.

D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et de pleurer.

En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.

Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre, appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.

C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.

Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules, des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public. Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu, comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.

Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes flatteurs ne m'y suivra pas.»

Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue. Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent, comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit à présent qu'avec mesure et dignité.

* * *

Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du Sacré-Cœur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon. Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel, les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire ancienne et moderne.

Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris, c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de nous glacer dans notre solitude.

Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal élevés.

Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les Romains à celui d'Athènes.

La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer devant vous.

On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est d'avoir l'intelligence élevée et le cœur droit. D'accord; mais la courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.

Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux, l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac, George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait montrer.

Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes, Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère, Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur, Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine, Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré, mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim, Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent avec éclat.

Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains, je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que j'aime tant. Mon cœur se serre et un flot d'amertume me monte à la gorge et m'étouffe.

Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre de ses rayons? L'œuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront leur ongle sur ton visage.»

Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?» Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.

Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes intelligences et les caractères les plus nobles...

Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être éveillé mais sans espoir.

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