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La guerre injuste

LES SOCIALISTES FRANÇAIS

Albert Glorget translation

Il n'y a pas d'homme avec le cœur en place qui ne se soit quelquefois senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous marchons sur un terrain mouvant.

Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme» prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir, des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une vision terrifiante.

Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait atteint la perfection.

Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le socialisme a paru de nos jours.

Un leader du socialisme espagnol que je rencontrai dans une fonda, il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.»

Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des mitrailleuses?

Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le pensions naguère.

Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline, l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline tuera l'autre.

En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété: ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à Berlin, il y a quelques années.

Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'œil dans la salle à manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de la région.

Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence.

«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations commis ailleurs.

Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés. L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes.

Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant.

En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de propriété ni pour leurs tiroirs.

Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit chrétien.

Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?

Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase, car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?

Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.

Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai, non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.

—Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi féroces que les nôtres?

Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:

«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse. C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla, d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Gœthe, fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre ami.

Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes; ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses mœurs les plus pures. Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain, c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement. C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on? Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»

Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons, qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.

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