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La guerre injuste

LES FEMMES ET LA GUERRE

Albert Glorget translation

Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé: il était arrivé tout disposé à se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et ainsi de suite.

Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse, les autres pensent aux dépens du voisin.

C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité. Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se produit. Ici, on voit d'un mauvais œil tout homme qui dit ou fait ce que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est intérieurement que nous le portons.

Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit d'indignation.

—Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela! s'écria-t-il.

—Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.

Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.

Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris. L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes; l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.

Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France les mêmes mœurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!

Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien pardon à tous mes bons amis de France.

Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste. Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant la roue comme un paon.

Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais résister à une vieille, impossible.

Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire insouciance.

—Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro, sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.

Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me disait:

—Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!

C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer ces bonnes vieilles françaises?

Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse, même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains sans abandonner cependant toute courtoisie.

—Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.

—Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux cheveux.

Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine, sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant que j'étais romancier, je leur contai une histoire.

Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci, complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux, dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.

Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous, Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules: «Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»

Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a quelque temps, sur un ton d'amertume:

—Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers, elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous pouvez me croire.

Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices. La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race tout entière y gagneraient aussi.

Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front; d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés; d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible humainement pour trouver des secours.

J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les malades.

Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus, accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève l'œuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains. Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse; d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.

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