← Table of contents
La guerre injuste

LE KRISCHNA DES TRANCHÉES

Albert Glorget translation

La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui.

Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à l'oracle de la fatalité.

De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est absolument indifférent, etc., etc.

Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.

Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir d'une brillante situation dans le monde.

Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel—ce sympathique jeune homme se nommait ainsi—nous entretint longtemps de la vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en quelques mots.

—Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté.

De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac, ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte.

«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur indicible.

«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain, peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.

—Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille.

C'était Tabourin.

—Non, fis-je sèchement.

—Tu es triste?

—Oui, répondis-je sur le même ton.

—Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu.

La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je lui dis:

—Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain. Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir. C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et les pleureront.

Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de mon oreille, il dit doucement:

—Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas; l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous: elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment: nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.

Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et moi-même nous nous étions figuré.

La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses chefs.

Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères, dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand entomologiste.

Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards: nous étions en plein dans les lignes ennemies.

Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation: un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.

Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers Tabourin, le revolver au poing.

—Ah, sale bête! Traître!

Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres.

Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il aimait tant.

Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos tranchées, où je fus secouru.

Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires militaires.

—Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par ce récit.

—Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings