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La guerre injuste

LES DEUX IDÉALS

Albert Glorget translation

Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le concept de l'État et le concept même de la vie.

Ce qui est en lutte présentement, ce sont deux idéals: l'idéal germain et l'idéal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthéisme idéaliste, tombé ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme matérialiste, est aujourd'hui franchement antichrétien. Les directeurs, il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce Dieu est un Dieu allemand avec un État-major infaillible et une artillerie lourde: un nouveau Jéhovah, qui se délecte des cris de douleur poussés par les ennemis de son peuple.

La morale germanique, d'accord avec la pensée de Frédéric Nietzsche, son dernier philosophe, a renversé l'ancienne échelle des valeurs. Les bons, ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obéir qu'à un instinct primordial: l'instinct d'accroître ses forces. Voilà la loi fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes; Dieu, le Bien, la Vérité, des fantômes issus de notre imagination. Il n'y a qu'une réalité naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de la vérité pour eux-mêmes et non par amour de la vie, celui-là est un dégénéré.

Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel penseur isolé de l'Allemagne. Voilés ou découverts, ils paraissent dans la plupart des livres publiés là-bas depuis quelques années. Lisez attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont prétendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses cités, et vous les y verrez palpiter.

Le concept germanique de l'État répond à ce concept de la vie. De même que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial instinct d'accroître ses forces afin que la vie soit de plus en plus exubérante, de même la totalité de ces individus doit se subordonner à la vie de l'État afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte à dominer. C'est la résurrection de l'idée spartiate. Les nations sont comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent disparaître. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins, nous sommes des décadents, des impuissants et nous devons livrer passage à la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrès, figure ce qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanité.

Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se plaignent, c'est de quelques blessures que la vanité française leur a faites; ce sont des jalousies, des querelles de frères. Mais le mépris allemand est bien plus sincère et par conséquent plus humiliant. L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du naturaliste qui examine un insecte.

Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les Allemands partageant ces idées-là. J'ai parmi eux de bons amis qui les détestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnaître qu'elles sont très répandues chez eux et déclarer surtout que les grands hommes de l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les approuvent et les célèbrent ouvertement ou secrètement.

Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la fin du dix-huitième, l'empire alors des grandes idées et des sentiments nobles. Quand on se rappelle cette époque, la mémoire s'emplit des noms de Gœthe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de Schelling, de Richter, et nous nous représentons cette petite et éminente société qui ressembla tant à celle d'Athènes. Mais, las! que l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants considérables, de consciencieux chercheurs, mais des poètes et des métaphysiciens inspirés, non. La science semble y être subordonnée à l'industrie, la philosophie à la gloire militaire.

Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France (j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi, comme l'aimable philosophe ami de Gœthe) se mit à dénombrer avec une orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.»

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les étrangers curieux!

De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos chanteurs «flamencos».

Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort. Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter, père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher que la race des éphémères ne dégénère.

Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère, Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de très bonnes personnes avant de monter au trône.

Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse.

Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux, quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les villes de l'empire.

Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de cette taille?

Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons cessé d'admirer.

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