ET APRÈS?
Albert Glorget translation
Et de cette guerre incroyable, de cette guerre comme on n'en a jamais vu et comme on n'en reverra jamais plus, que restera-t-il? Tous ces ruisseaux de sang féconderont-ils la terre qui les aura bus? Sècheront-ils au contraire la racine des fleurs, et notre planète ne sera-t-elle plus jamais qu'un sinistre enclos de douleur et d'épouvante?
Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Penser que la guerre est dans l'ordre des choses créées et qu'elle est périodiquement nécessaire pour tempérer les excès de la fécondité, c'est à mon sens un blasphème. Je n'ai jamais cru à l'utilité du mal; je n'ai jamais cru que le mal venait de Dieu. Notre liberté, qui est tout ensemble notre perfection et notre imperfection, engendre toutes les dépravations que nous observons dans le monde. Et Dieu même est impuissant contre notre liberté.
Mais s'imaginer que l'Esprit de Vérité et de Justice qui gouverne le monde va se croiser les bras et ne tirera point parti pour notre bien de nos erreurs et de notre méchanceté, c'est également blâmable.
Dans notre voyage sur terre, nous entassons sous nos pas d'infranchissables obstacles; mais une main divine les éloigne de nous. Nous semons des écueils à l'envi, mais il y a quelqu'un qui prend soin de les retirer.
La présente guerre est un mal dont il naîtra quelque bien. Ne parlons pas de races perdues, anéanties, qui n'ont fait qu'apprêter le terrain pour de nouvelles races. Ne parlons pas non plus de vieux systèmes qui se défont pour faire place à d'autres plus parfaits.
Ne disons pas que la férocité est nécessaire à l'équilibre de l'existence et que la domination des plus forts est légitime. C'est un langage d'impie, que je ne sais pas balbutier. Pensons plutôt que l'homme n'a pas été fait pour la guerre, mais pour la paix; car il n'est pas la continuation de l'animal, mais un saut hors de lui. Nous sommes composés d'atomes brutaux; nous ne sommes pas un atome brutal. S'il arrive qu'en nous le lion rugisse et que le vautour croasse, n'en soyons pas inquiets: ils y sont comme en cage.
Les nations sont comme les individus: elles ont des accès périodiques de colère. Les physiologues ont défini la colère une courte folie. Cette folie nous laisse toujours quelque chose de mauvais dans l'organisme, trouble l'équilibre de nos humeurs, cause des dommages à la machine corporelle.
Mais ce qui se passe dans l'âme est différent. Quand nous nous rétablissons d'une de ces fièvres mortelles, nous ne manquons jamais d'éprouver quelque confusion, quelque honte. Cette honte, c'est la reconnaissance de notre être spirituel, c'est la voix d'En-haut qui nous montre notre destin. Nous courons à la cage des lions et des tigres, et nous lui donnons un second tour de clef.
C'est la même chose qui arrive aux nations européennes. Après la colère dont elles ont été prises, après cette formidable attaque de nerfs, des jours de détente et de réflexion viendront, et ces nations se sentiront profondément honteuses. Mécontentes d'elles-mêmes, elles fermeront les yeux et méditeront longuement. Une grande réforme morale se prépare. Le Droit international va faire un saut prodigieux.
Mais les villages dévastés?—Ils se repeupleront: le grincement des charrettes et le chant du paysan sonneront de nouveau dans les lieux que remplissent aujourd'hui les cris de bataille et la voix du canon.—Et ces milliers d'êtres mutilés?—Ils penseront, résignés, qu'ils ont livré leurs pieds et leurs mains au fauve pour racheter ceux de leurs frères et qu'ils ont maintenant enchaîné ce fauve pour toujours.—Et ces larmes, tout ce sang répandu?—Les larmes, c'est la rosée des âmes: il faut que nous pleurions pour croître. Quant au sang, il aura été le prix de notre rédemption.
La France a fait une cruelle expérience; mais c'est cette expérience qui la sauvera. Elle vivait dans la langueur d'un bien-être matériel sans exemple dans l'histoire. Son idéal, c'était de jouir. Une sensualité sage et réfléchie régnait dans toutes les villes et se répandait dans les campagnes. Quand cela se produit, quand nous adulons notre corps, l'âme, offensée, nous abandonne et nous nous convertissons en une statue vivante, comme celle dont parlait Condillac. Il n'y avait en cela rien de mauvais, mais seulement de la froideur. Les liens d'homme à homme s'étaient amollis; chacun se regardait le ventre: je te respecte pour que tu me respectes, et rien de plus.
Or, ces règlements de Police ne suffisent pas à l'âme. Les salles du Commissariat et de la Préfecture sont trop froides pour elle. Nous ne sommes pas nés, nous les hommes, que pour échanger des coups de chapeaux. Il a fallu cette grande catastrophe pour que les Français fissent quelques pas en arrière et corrigeassent la direction de leur marche. Quand le malheur entre dans une maison, les frères qui vivaient loin les uns des autres, se voyaient à peine, s'embrassent en pleurant. La fraternité, qui s'était fort relâchée en France dans ces dernières années, fleurit de nouveau et exhale d'exquis parfums. Il faut signaler cet événement: c'est ce que la terrible inondation laissera de plus heureux derrière elle.
Une autre chose encore lui sera profitable: le culte de l'austérité. On commence à en voir maints témoignages. Les français n'ont jamais été des viveurs dissipés: ce sont des viveurs ordonnés. Je veux dire qu'ils se sont toujours accordé le plus de plaisirs possible, mais que ce n'était jamais sans calcul. Aujourd'hui ils renoncent résolument aux plaisirs. Vous les verrez le lendemain de la paix déployer une activité fiévreuse pour cicatriser les blessures de la guerre, pour recouvrer leur ancienne prospérité: ainsi les fourmis d'une fourmilière bouleversée.
La politique s'assainira aussi. Oui, la politique avait besoin de se refaire. On se rappelle qu'il y a deux ans, se prévalant de la haute position politique de son mari, une femme assassinait un journaliste connu. Quand on apprit que cette femme venait d'être acquittée par un jury libre, tous les hommes qui en Europe ont quelque sens moral s'écrièrent: «Il y a quelque chose de pourri!» Tous nous vîmes voltiger les corbeaux sur la chair en putréfaction. Il était temps d'arrêter la gangrène par le bistouri et le cautère, et ce sont les Allemands que la Providence chargea de l'opération. Ils se chargèrent aussi de battre la cataracte de ces partisans aveugles qui ignorent la tolérance et la justice. «Que les Barbares sont longs à venir! Que fait donc Attila?» s'écriait un jour Ernest Hello, en contemplant la corruption du second Empire. Et Attila vint en effet peu de temps après. Le voici maintenant revenu. Ce n'est plus cette fois pour châtier la luxure, mais le mensonge. Si la République Française ne fait pas honneur à sa devise «Liberté, Égalité, Fraternité», à quoi sert-elle?
Mais la Providence divine a beaucoup plus à faire en Allemagne. Le grand péché des Germains, c'est l'orgueil. Et l'orgueil est le plus grand péché de l'humanité; c'est celui qui fait vraiment de nous des bêtes.
Dans sa superbe, le roi Nabuchodonosor mangea du foin comme un bœuf. Ne tombons-nous pas tous à quatre pattes dès que la fumée nous monte à la tête?
D'où vient aux Allemands leur orgueil? Il leur vient surtout des excès de leur industrialisme. En voyant qu'ils peuvent jouer avec les atomes, les escamoter, transformer les gaz en solides et soumettre les forces naturelles à toutes sortes de services, les hommes s'enflent extraordinairement. Les Allemands, dans cet ordre de choses, avaient fait plus de progrès qu'aucun peuple; ils en furent pleins d'eux-mêmes, et ils se mirent à considérer avec mépris ceux qui ne savaient pas faire du pain de bois et à se croire les élus de Dieu.
Mais Dieu n'a pas besoin de boulangers. Quand les mages de Pharaon eurent converti les verges en serpents, celle d'Aaron avala toutes les autres. Pour beaucoup de gens la fin et le résumé de toute la civilisation, ce sont les cornues, les alambics et les gaz inflammables. Il en est qui tremblent d'émoi, font les yeux blancs, quand on leur parle des tours de danse que les Allemands font exécuter à la matière. Je leur répondrais que même si je les voyais transformer un palais en un immense feuilleté, je n'en continuerais pas moins à admirer davantage un dialogue de Platon ou un drame de Shakespeare.
Au temps où se réunissaient à Weimar des hommes comme Gœthe, Schiller, Herder, Wieland, Kotzebue, des musiciens inspirés, des grands peintres, des architectes, des savants, des acteurs, les Allemands étaient bien plus admirables qu'aujourd'hui avec tous leurs canons et leurs zeppelins. Mais ce n'est pas une chose à dire au vulgaire: il ne se prosterne que devant les œuvres tangibles, comme si le monde moral n'avait point le pas sur le monde matériel et l'invisible sur le visible.
Le progrès qui ne consiste qu'à utiliser les forces de la nature pour notre avantage est un progrès chimérique. Si l'homme ne progresse pas moralement, au lieu de se tourner à son avantage ces forces finissent par concourir à sa perte. Et c'est précisément ce qui vient d'arriver. Quand verra-t-on la fin de cette grossière superstition de l'industrialisme? Platon, Épictète, Sophocle, Cicéron étaient des hommes fort civilisés; ils s'éclairaient pourtant à l'huile, et l'apôtre saint Paul, qui n'était pas un sauvage, ignorait le bicarbonate de soude. Le cœur de l'homme sera toujours plus intéressant que la nature. L'acteur importe plus que les coulisses ou le décor qui l'entourent.
Sa superbe en déroute, l'Allemagne redeviendra grande. Quand le vent de la fortune nous souffle dessus, quand nos affaires prospèrent, que nous vivons au milieu des commodités et que nous sommes enfoncés dans la richesse, c'est alors que nous courons le plus grand risque de perdre le bonheur. La sage Providence qui nous garde nous ouvre brusquement les yeux pour nous permettre de redresser nos pas.
Il est inutile que nos viles passions se cachent sous le manteau du patriotisme. Le patriotisme se compose d'un centième d'amour, le reste est fait d'orgueil. De même que la loi divine et humaine nous donne le droit de défendre notre vie en tant qu'individus, de même nous avons le droit de défendre notre indépendance nationale par la force. Hors de cela, le patriotisme n'est qu'un orgueil collectif.
Ce n'est pas parce qu'ils appartiennent à une grande nation qu'un Allemand ou qu'un Russe sont plus grands, plus savants, ou plus heureux qu'un Suisse ou qu'un Hollandais. La grandeur d'un homme ne se mesure pas au terrain qu'occupent ses pieds, mais à l'horizon que son regard découvre. Un mendiant anglais est comme un mendiant espagnol, et de même un savant.
Les Allemands avaient atteint un degré inouï de prospérité industrielle et commerciale. Je ne sais si les hommes étaient plus heureux pour cela en Allemagne que dans les autres pays. Quoiqu'il en soit, au milieu de leur prospérité, le serpent tentateur leur souffla à l'oreille qu'ils devaient manger le fruit défendu. Ce fruit, c'était la richesse et l'humiliation de leurs voisins. Ils pensèrent que les lois naturelles étaient inévitables, mais qu'on pouvait se soustraire aux morales: profonde erreur. Chassés de leur paradis (si c'en est un) ils seront demain affligés, défaits, ensanglantés. Il est vrai qu'ils ont fait bien du mal aux autres. Mais y a-t-il un homme au monde qui s'en puisse féliciter? Espérons qu'après une expérience si douloureuse ils iront de nouveau chercher leur ciel non plus à l'usine Krupp, mais où ils l'ont toujours eu: dans la modération, dans la sobriété, dans la vie tranquille de la famille, dans les bibliothèques et dans les salles de concert.
* * *
Et quelles seront, pour l'Angleterre, les conséquences de cette guerre?
Nulles. Les dards les plus acérés s'émoussent sur la peau de l'éléphant. La Grande-Bretagne ouvrira son Grand-Livre, passera au «Doit» les hommes et les bateaux perdus, à l'«Avoir» les colonies allemandes conquises; puis elle le refermera et, le parapluie sous le bras, ira faire sa promenade.
C'est une singulière nation que l'Angleterre. J'ai lu dans mon enfance un roman de Jules Verne où l'on voit un Français obséquieux qui cherche à flatter le capitaine du bateau où il est. Ce capitaine est Anglais et le Français lui dit: «J'admire tellement l'Angleterre que, si je n'étais pas Français, c'est Anglais que je voudrais être.» Le capitaine tire une bouffée de sa pipe et lui répond tranquillement: «Eh bien, moi, si je n'étais pas Anglais, je voudrais le devenir.» Combien d'hommes en Europe pensent de même!
J'admire la littérature, la politique, les mœurs, les jeux, l'originalité de l'Angleterre. Je lui passe même son orgueil, qui n'a rien d'agressif. Mais ce qui fait surtout que je l'admire, c'est qu'elle est la patrie des hommes libres. Comparés aux siens, les hommes des autres pays ne sont que des esclaves. Que de fois, en constatant l'arbitraire et la violence du pouvoir en Espagne, en entendant parler de l'insolence des militaires allemands, de l'intolérance des jacobins français, de la cruauté des sbires russes, que de fois me suis-je dit: «Prohibez, violentez, maltraitez: tant que l'Angleterre sera là, la liberté du monde ne sera pas près de disparaître! C'est là qu'à la dernière extrémité, nous qui ne sommes pas nés serviles, nous irons chercher un refuge!»
On critique l'orgueil britannique. Et pourtant, partout où il y a quelque chose d'admirable on rencontre un Anglais. Leur orgueil signifie confiance en soi-même, et cela n'est pas pour inspirer de l'aversion mais du respect. Quand éclata cette guerre, l'Europe croyait unanimement que les immenses et lointaines colonies anglaises se lèveraient et secoueraient le joug de leur domination. Les Allemands y comptaient beaucoup aussi. C'est le contraire qui arriva. Les colonies se sentirent blessées dans la métropole comme dans leur propre cœur et s'apprêtèrent à porter secours à la mère-patrie.
On n'a pas assez médité ce fait, qui est unique dans l'histoire. Combien il faut avoir été bon et généreux pour que ceux qui se trouvent dans notre dépendance ne profitent pas des circonstances pour rompre soudain avec nous! Il est possible que des actes de cruauté aient été commis autrefois. Ils n'étaient d'ailleurs ni aussi nombreux ni aussi grands que ceux qu'on reproche aux autres nations. Et puis, à quoi bon parler de ce qui a disparu dans l'abîme des temps? L'histoire du genre humain n'est que l'histoire de la bête humaine. Oublions les morsures que nous nous sommes faites les uns les autres.
Durant leur guerre avec les Boërs de l'Afrique méridionale, les Anglais durent à l'habileté et au courage de ces guerriers improvisés des revers douloureux. Un de ceux qui leur firent le plus de mal est, comme on le sait, le général Dewett. Or, un jour, le portrait de ce chef héroïque parut tout à coup sur l'écran d'un cinématographe à Londres: la salle entière applaudit à l'image du grand ennemi. Je me demande ce qui se serait produit dans la même occurrence en quelque autre pays de l'Europe. Oh, grand et noble peuple anglais, ne crains pas pour ton immense empire! Les anges soutiennent de leurs ailes les puissances qui sont justes!
Du contact intime de la France et de l'Angleterre, pays libres, la Russie sortira imprégnée de l'esprit de liberté. Chose inouïe, on y voit déjà un despote libérer son peuple. «Vous autres philosophes, disait Catherine II à Diderot qui la poussait à faire des réformes, vous écrivez sur du papier et le papier supporte très bien le frottement de la plume; mais nous, les rois, c'est sur la peau humaine que nous travaillons: elle est beaucoup plus sensible.» Le bon tsar Nicolas a une belle occasion d'éprouver la sentence de son aïeule. Il existe dans son vaste empire un parti réactionnaire qui crie comme nos «chisperos» du siècle dernier: «Vivent les chaînes!» et qui a paralysé sa généreuse initiative. En face de ce parti s'en dresse un autre, intransigeant, féroce et qui prétend faire table rase de la tradition. Avec un diable si déchaîné, il est bien difficile de sortir de l'enfer.
L'Italie gagnera Trieste. L'ombre de Sylvio Pellico, qui erre et gémit encore à travers l'Italie irrédente, pourra se reposer en paix dans son sépulcre. La Belgique aura bientôt étanché le sang de ses blessures. La Turquie livrera aux chrétiens le tombeau du Christ. Les États balkaniques continueront de se tirer par les cheveux en sourdine jusqu'à ce que l'Europe, comme un maître rigoureux, portant un doigt à ses lèvres et montrant sa férule, leur impose la paix.
Le désarmement s'ensuivra-t-il? Oui, j'espère que le désarmement s'ensuivra. La maladie a produit une crise: le malade en mourra, ou il sera sauvé. Redescendons dans les gouffres de l'animalité ou élevons-nous au-dessus des nuages.
«L'animal prend son point d'appui sur la plante, dit M. Henri Bergson, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort.»
L'obstacle que l'humanité vient de rencontrer est le plus haut sur lequel elle soit tombée dans sa longue carrière. Le tremplin est devant. Si elle recule, nous continuerons de chevaucher, non pas devant, mais à côté même de l'animal. Comme dans le fond de l'océan, c'est la loi du plus fort qui continuera de s'appliquer. L'état de guerre se poursuivra sur notre planète, la haine établira définitivement son empire sur les cœurs; la bête rugira de nouveau par la bouche des canons. Si l'humanité saute, elle tombera sur le doux sein de la loi du Christ, elle acquerra pour toujours conscience de soi-même et poursuivra glorieusement son chemin vers les hauts destins que la Providence lui a réservés.