L'IDOLE SCIENTIFIQUE
Albert Glorget translation
Cap-Breton-sur-Mer, 28 août 1916.
La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple cheminant dans le désert guidé par un nuage de feu, cette vieille histoire est le symbole de la marche de l'Humanité sur la terre.
Vous rappelez-vous combien de fois, se détachant du seul vrai Dieu, ce peuple tourna le dos à son chef et se laissa tomber dans les bras d'une immonde idolâtrie? Suivez les pas du genre humain à travers l'histoire et vous verrez le même acte attristant de déloyauté se reproduire sans cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idolâtrie nous épient toujours dans notre pérégrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons éviter.
La présente guerre a mis en évidence l'un des plus funestes de ces lacs où soit tombée notre pauvre Humanité.
Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molécules comme s'ils eussent dansé toute la vie avec elles, qui nous en contaient les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous laissaient entrevoir à travers de fallacieuses paroles que le jour était proche où toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait.
Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalité! Ouvrez un des livres allemands de ces dernières années et, au milieu de minutieuses analyses consacrées à quelque particularité de la science, vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces savants appellent la «dégradation théologique», une flambée de haine contre la superstition théiste.
Il n'y a qu'une seule divinité: la Vérité scientifique. Si au lieu d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous prosterner devant les autels du vétuste Dieu de nos pères, les savants modernes nous menacent d'éternelle condamnation intellectuelle. Le magnifique édifice des sciences physiques doit remplacer le monument ruineux de la théologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas évident à la raison, c'est pécher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans l'immortalité sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner un plaisir coupable, c'est d'une immoralité profonde.
Le vieil Hœckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne, nous convie à adorer l'éther cosmique. Tout en sort, tout y rentre. Agenouillons-nous et chantons: «Saint, immortel Saint!»
Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.
Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.
Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique, la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des mœurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle est morte. A sa place reste la morale technique.
Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les autres.
C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne, insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin, un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave.
Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente, montrent les poings et défient tout le monde.
Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne, cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est devenue agressive et provocante.
Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains, on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des coups.
Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les autres avec gaieté, chacun selon son cœur. Le malheureux garçon, silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis, lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le visage qu'il le mit bientôt en sang.
Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir.
Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras.
Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille, une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un prisonnier évadé.
Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente.
Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où, poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher, et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que dans la seule Allemagne.
Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.
—Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui demandai-je, piqué de curiosité.
—Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles. Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats superficiels.
—Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon, ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit ses ouvrages par ordre du général-commandant la région?
Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé, et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol.
Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua avec un sourire sarcastique:
—Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est nécessairement la plus courte.
—Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point des moutons ou des bœufs qui doivent être sacrifiés pour que les autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel Kant, a dit admirablement que nous «devions toujours prendre un être humain comme fin et non point comme moyen».
—Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques, qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication satisfaisante parce qu'elle est scientifique.
—Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?
Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos.
Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me tournassent eux aussi le dos.
De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe, j'ai tiré la conviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant leurs idées.