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La guerre injuste

LA RÉSOLUTION DE LA FRANCE

Albert Glorget translation

La direction de l'Imparcial m'a fait l'honneur de me confier la tâche d'étudier l'esprit français dans ces moments si critiques. Quelqu'honneur qu'elle me fasse, je n'aurais pas accepté cette tâche si des motifs d'ordre moral ne s'étaient d'abord offerts à mes yeux. Je suis vieux, ma santé est chancelante, j'ai toujours craint le bruit de la presse. A quoi bon passer du silence au fracas? Pourquoi quitter le coin où depuis des années, à l'insu de la multitude, je cause à voix basse avec des esprits épars dans le monde et qui me sont familiers?

Pourquoi? Parce que la voix de ma conscience, cette voix qui, avec les années, se fait plus forte en tout homme me l'insinue instamment. Alors que des millions d'êtres humains vivent présentement en Europe, les uns dans le sang, les autres dans les larmes, a-t-on le droit d'invoquer la crainte, la maladie, la vieillesse? Laissons la vile matière murmurer; ce n'est pas l'heure d'écouter ses rébellions. L'heure des plaisanteries et des aises est passée; il faut maintenant regarder la réalité brutale bien en face et porter sur les blessures une main pleine de pitié.

* * *

Me voici donc ici, et il convient à ma sincérité et au respect que j'ai du lecteur de lui faire ma profession de foi. Je ne suis pas neutre dans le sanglant conflit qui afflige en ce moment l'humanité; je ne l'ai jamais été dans aucune dispute qui se soit produite sous mes yeux. J'ai pu me tromper; mais toujours je me suis résolument placé du côté de celui qui avait avec lui la raison. Aussi, lorsqu'éclata cette guerre, ai-je incliné du côté de la France. Car je pensais et je continue de penser que la raison et la justice sont avec elle.

Durant les longues, les interminables heures de chemin de fer pour arriver à cette grande ville auparavant si heureuse, si infortunée aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire un minutieux examen de conscience. Je me suis loyalement demandé s'il n'y avait pas quelque motif impur dans l'attitude que je prenais en faveur des Alliés. N'était-ce pas sympathie personnelle? Non; il n'y a pas de pays pour qui j'éprouve une préférence excessive: je suis persuadé que les hommes sont partout les mêmes. Il n'est pas, en Europe du moins, de races supérieures et inférieures: il n'y a que des hommes de bonne ou de mauvaise volonté. Mon cœur est acquis aux premiers, qu'ils respirent au milieu des vergers d'Italie ou dans les steppes de Russie. Serait-ce donc intérêt? Je n'en ai aucun à ce que ce soient les uns ou les autres qui triomphent. Serait-ce gratitude? J'en dois autant aux deux belligérants: j'ai reçu de l'un et de l'autre des preuves imméritées d'estime. Serait-ce par hasard quelque considération politique? Voilà le motif où il faut s'arrêter. Dans l'ordre politique, en effet, j'admire l'Angleterre plus qu'aucun autre pays au monde. C'est le pays où l'homme a pour l'homme le plus de respect, celui qu'on peut appeler aussi en toute sincérité le plus civilisé. Mais, en revanche, la Russie est le plus arriéré. Je n'avais donc aucun motif de préférence particulière.

Convaincu qu'en ce moment la mienne est fondée sur la justice, ou sur ce que j'entends par justice, je suis tranquille et je prends la plume pour la défendre.

Et maintenant qu'il me soit permis de poser une question. Tous les germanophiles et tous les francophiles d'Espagne sont-ils descendus ainsi au fond de leur conscience et se sont-ils sincèrement interrogés sur les motifs dont ils font la base de leur inclination? Mes observations ne me permettent pas de l'assurer. Les uns se déclarent partisans de l'Allemagne parce qu'ils sont autoritaires et mettent la discipline sociale au-dessus de tout; les autres se prononcent pour la France parce qu'il s'agit d'une république et qu'ils supposent qu'on y a plus de liberté qu'ailleurs; les marins sont les amis des Alliés parce qu'ils admirent la flotte anglaise; les troupes de terre sont en extase devant les méthodes de guerre allemandes. De candides catholiques s'écrient: Vive l'Allemagne! parce qu'ils sont sûrs qu'ayant anéanti la France, le Kaiser n'aura rien de plus pressé que de placer le Souverain Pontife sur son trône temporel et de rétablir l'Inquisition. Bien des socialistes, non moins candides, crient: Vive la France! parce qu'ils supposent qu'après son triomphe la répartition des biens ne se fera pas longtemps attendre. En général, les violents, les colériques sont avec les Germains; les pacifiques, ceux dont le cœur est tendre (bienheureux les tendres de cœur!), penchent du côté des Alliés.

Ajoutez-leur les sceptiques, les frivoles, les capricieux, ceux qui se prononcent pour les uns ou pour les autres, comme dans une corrida l'on prend parti pour l'un ou l'autre espada, ou pour tel ou tel cheval sur le champ de courses.

Et pourtant le litige vaut la peine d'être examiné avec sérieux et droiture. Le sang de nos frères court en torrents. Nous autres Espagnols, serions-nous par hasard de tranquilles spectateurs assis au Colisée pour assister à une fête de gladiateurs? Est-ce que notre mission consiste à dire quel est celui qui a porté les meilleurs coups ou mis le plus de grâce à tomber? Non; notre chair saigne en même temps que saigne celle de nos frères; nos larmes coulent avec les leurs. Nous ne faisons qu'un devant la justice divine. Demandons-lui de nous éclairer et de ne pas nous laisser tomber dans l'erreur, afin qu'un jour elle ne nous demande pas compte de notre injustice.

* * *

Jamais je n'oublierai l'après-midi du 2 août 1914. C'était dans un petit village des Landes françaises où j'ai l'habitude de passer l'été et j'étais occupé à regarder un ouvrier qui construisait avec son petit garçon un poulailler dans mon jardin. Il était 4 heures. Le soleil nageait dans l'air diaphane; la brise nous caressait doucement les tempes; les oiseaux marins voltigeaient sur nos têtes. Nous devisions amicalement, quand tout à coup l'ouvrier s'arrêta de travailler, leva la tête et s'écria étonné:

—Monsieur, la cloche!

Je prêtai l'oreille et j'entendis en effet le tintement lointain de la cloche paroissiale.

—Y aurait-il le feu?

—Non, ce n'est pas le feu, répondit-il d'une voix sourde. Et, baissant de nouveau la tête, il poursuivit sa tâche.

Au bout de quelques minutes il la releva, le visage pâle.

—Le canon! monsieur.

Je prêtai de nouveau l'oreille, mais je ne parvins point à l'entendre. Il faut dire que nous nous trouvions à 22 kilomètres de Bayonne.

—Je n'entends rien.

—Tu l'as entendu, toi? demanda-t-il à son fils.

—Oui, je l'ai entendu, répondit l'enfant, plus pâle encore que son père.

Alors, au loin, un roulement de tambour se fit entendre. Je me sentis troublé jusqu'au plus profond de mon être. Le tambour! Et son roulement s'approchait sinistre, fatidique, brisant le silence innocent de la campagne.

Et sur-le-champ accoururent à ma mémoire les souvenirs de la primitive histoire de l'humanité. Je revoyais le clan voisin plus nombreux et plus belliqueux se jeter à l'improviste sur le clan plus faible, s'emparer de ses troupeaux, violenter ses femmes, égorger ses hommes. Voilà, voilà les féroces ennemis! Alors aussi le cri d'alarme résonnait dans les champs; alors aussi les hommes pâlissaient et les femmes serraient les enfants sur leur sein.

Je compris: une grande nation courait un péril de mort. La patrie de Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo allait être foulée aux pieds, humiliée, peut-être à jamais anéantie. Ce n'était pas une guerre romantique comme celle de Napoléon que celle qui se préparait; il ne s'agissait plus d'un génie ambitieux précipitant à coups de pied de leur trône de ridicules despotes tenant l'Europe sous la férule; il ne s'agissait plus d'une incomparable armée courant sur les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre qui s'approchait était une tragédie sordide, la rumeur d'un peuple qui vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonçaient qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnité de 40 milliards de francs.

Je sortis précipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le kilomètre qui me séparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre eux sans bruit, dans un calme imposant.

Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixèrent sur moi un regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: même effet. J'étais l'étranger qui pénètre, indifférent et curieux, dans une famille affligée. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon cœur était alors aussi serré que le vôtre!

Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles détournèrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connaître. Alors, blessé de cette hostilité, je me dirigeai décidément vers elles.

—Messieurs, je suis étranger, mais le malheur qui pèse en ce moment sur vous ne peut pas m'être indifférent. Je suis absolument certain que vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine, vous n'espériez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par conséquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir vous le prouver mieux qu'en paroles.

Ils me serrèrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec gravité:

—C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois!

Et les autres répétèrent chacun leur tour:

—Il faut en finir, il faut en finir!

Je m'éloignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la rivière. Assis dans une barque où il rangeait ses filets, un jeune pêcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut.

—Tu as entendu? lui demandai-je en lui désignant l'endroit où sonnait le tambour.

—Oui, j'ai entendu. Il faut en finir! me répondit-il sèchement sans lever la tête.

Je me remis en route et je vis une jeune fille qui vient ordinairement nous vendre son poisson.

—Tu vois ce qui arrive? lui dis-je. Tu n'as pas peur?

—Oui, monsieur, j'ai peur: j'ai deux frères qui doivent immédiatement partir... Mais il faut en finir, monsieur, il faut en finir!

J'arrivai sur la place et je m'assis à la porte d'un petit café qui se trouve là. A une table proche, un vieux militaire en retraite disait à ses amis:

—Mieux vaut être défait une bonne fois qu'être sans cesse humilié. Il faut en finir!

—Il faut en finir! dirent en chœur ses amis.

Depuis lors deux années ont passé. Et voici que je reviens en France, que j'arrive à Paris, et partout, exprimée dans la même forme, c'est la même résolution qui retentit à mes oreilles: il faut en finir! Oui, la guerre ne se terminera que lorsque le noir cauchemar qui tourmente la nation française se sera tout à fait dissipé. Ou la tombe ou la liberté! Le clan ne se jettera plus sur le clan voisin, tant que ce voisin sera vivant.

Combien pourtant le timbre des voix est changé! Les voix chantent, les voix rient, les voix jouent. Un rayon de soleil est tombé sur la France. On ne baisse plus les yeux; les fronts se lèvent; les regards se fixent, pleins de lumière, sur notre visage. Un ami me dit gaiement à l'oreille en m'embrassant sur le quai de la gare:

—Maintenant c'est sûr!

—Vous n'avez plus peur que Lohengrin ne paraisse à l'horizon?

—En tout cas, s'il paraît, ce ne sera qu'avec son cygne.

Voilà où en est venue la France. Voyons maintenant cet optimisme.

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