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La guerre injuste

LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON

Albert Glorget translation

Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps, les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger. C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne fait jamais de mal.

Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect, évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux. Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler cette bouchée-là.

La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais. Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.

Louis XIV et Napoléon! Deux monstres d'égoïsme et d'orgueil. Saint-Simon a analysé l'orgueil du premier avec une sagacité merveilleuse; Taine, celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturière qui était aussi égoïste que Napoléon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV.

Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je crois bien qu'on en ferait un autre Napoléon. En tout cas, il ne serait pas en reste pour l'égoïsme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas d'orgueil qu'il manquerait non plus. Égoïsme et orgueil nous viennent ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en délivrent sont des êtres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller.

Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrière chaque massif de fleurs la gracieuse figure de l'impératrice Joséphine semble nous sourire. Elle y fut heureuse, et puis la plus infortunée des femmes. C'est là que, victime de l'implacable égoïsme de son mari, cette douce et sympathique créature rendit son âme à Dieu. Toutes les idylles de ce monde misérable se terminent dans les larmes.

Et ma mémoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques où Napoléon rentre à Paris avec la résolution secrète de répudier sa femme. Il est d'abord plus cérémonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute communication entre leurs appartements; il lui fait connaître enfin sa décision par des émissaires diplomatiques.

Que devait-il se passer dans le cœur de cette noble femme quand elle constatait que l'homme idolâtré, que l'homme qui lui avait donné avec son amour le plus haut trône du monde, allait rompre le sacré, le doux lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre? Je crois vraiment que c'est alors que fut signé dans le ciel la sentence qui condamna l'Empereur. Malheur à qui maltraite un enfant ou brise le cœur d'une femme! Les anges ne tardent pas à se venger de lui.

Je ne voudrais pas que l'on prît cela pour des niaiseries. Qui peut dire qu'à la balance divine une larme ne pèsera pas plus qu'un empire? Le monde n'est que le symbole d'une réalité plus haute. Un mot tombé des lèvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Création. Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires sont des ombres, les étoiles des apparences, la gloire un songe. Mais la parole d'un homme bon subsiste éternellement.

Les milliers d'êtres que Bonaparte a sacrifiés à son ambition ne déposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup étaient tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont perdu la vie, il exposait aussi la sienne à tout instant: c'est qu'alors on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera l'heure de la justice suprême, l'impératrice Joséphine se dressera et lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur sera irrémédiablement condamné.

Napoléon était un homme de proie. Je répète que nous le sommes tous quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laissé pousser par cette loi d'ascension qui régit la vie, par ce que l'on appelle aujourd'hui «la volonté de puissance».

Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Gœthe dans la courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent, même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère, ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de Paul, ils se seraient mis à rire.

L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu. Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre, fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.

Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se perdit.

Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident. Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la désaffection se manifesta de plus en plus. Les origines de la France contemporaine de Taine sont l'expression la plus vive de cette désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de poésie.

Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais, c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.

S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses les plus diverses.

En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience. Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là, le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces derniers ne manquaient jamais de les surpasser.

Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur, l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était invincible.

C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens: elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major Schlœffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes, livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru, de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On apprit les batailles par cœur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux succès le système de convergence ou de concentration des forces que Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.

La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord, pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de l'autre.

Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement. Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction du général en chef.

Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir. L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour abattre Napoléon.

Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande gloire militaire.

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