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La guerre injuste

FRANÇAIS ET ESPAGNOLS

Albert Glorget translation

C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises. Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier, c'est la sincérité.

Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.

J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue après une longue séparation.

—Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.

—Il y a trois jours, me répondit-il.

Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:

—Et un peu plus.

Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.

Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions, les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation, le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité, l'œil injecté de sang.

Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres. C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000 hommes pour conquérir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des théorèmes de l'Éthique de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à son tour.»

Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid, passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les confirmer.

—Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère, qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste, du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»

Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme il l'eût fait de Meknez.

En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise. L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs d'Espagne seraient germanophiles.

Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier et séculier témoigne pour les Allemands?

—Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont ainsi: c'est en haine des Français.

—Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes, mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres humains.

Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.

Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé. Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.

Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes, mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette taille-là.

Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs. N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.

A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous, Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité. Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes. Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.

Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été victimes de leur imagination.

Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les «intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien. Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou toscan.

Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M. Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.

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