L'OPTIMISME FRANÇAIS
Albert Glorget translation
L'optimisme est à la mode. Il y a aussi des jupes courtes et des jupes longues dans la philosophie. En ce moment on nous crie de partout à nous rompre la tête: «Soyez optimistes!». Enfermées dans de jolis livres, ces voix régénératrices nous viennent surtout d'Amérique. Les psychologues américains de nos jours ne se lassent pas de répéter cette chanson, qui est un peu monotone à nos oreilles de Latins. L'un des plus distingués d'entre eux, Waldo Trine, tonne avec éloquence, dans un de ses derniers ouvrages, contre l'ennui et la peur, qu'il appelle «les deux noirs jumeaux». «En attirant à nous par la peur les choses mêmes qui nous donnent de la crainte, dit-il, nous attirons aussi toutes les conditions qui contribuent à entretenir la peur dans l'esprit.
Je sais en effet par expérience que la peur est une chose désagréable et que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouvé le moyen intellectuel de se délivrer de la peur. Et si une chose m'a parfois donné de l'assurance, c'était de voir un couple d'agents de police près de moi.
Si pour être optimiste, il suffit de vouloir l'être, il me semble qu'il ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est justement ce à quoi prétendent ceux que l'on appelle les «philosophes de la volonté»: «Soyez optimistes; il n'y a qu'à le vouloir.»
Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile à un ténor de donner le «do de poitrine», facile à un boxeur de porter un bon coup de poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans son fameux livre The varieties of religious expérience, William James, le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu'à naître pour être heureux et ceux qui pour être nés malheureux ont dû naître deux fois, once born and twice born. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout en rose. Le monde est régi par des forces bienveillantes qui se chargent de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante; la pluie leur paraît admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent cela comme un événement heureux, car ils eussent pu se casser les deux du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempéraments pessimistes, ceux qui sont possédés d'une tristesse incurable. Pour ceux-ci, il n'y a point d'événement, si heureux qu'il semble, qui ne finisse par changer de caractère et se transformer en malheur. Dans toute joie ils voient un désabusement probable; dans toute fleur, le ver; dans toute opulence, la faillite prochaine.
Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempéraments extrêmes, mais le plus souvent on les rencontre atténués. Ce que je ne puis cependant admettre, c'est que le premier soit le tempérament idéal, celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces êtres que William James appelle «ceux qui sont nés une fois», ce sont des inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la bête, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible à ceux qui savent qu'ils mourront d'être optimistes à la façon qu'exaltent les psychologues américains.
Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est âpre, la réalité odieuse. La faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des hôtes avec lesquels il faut compter. Qui nous eût dit il y a trois ans que l'Europe civilisée allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si «ceux qui sont nés une fois» ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont «nés deux fois», je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le «vieil homme» de saint Paul, celui en qui dominent les instincts animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le second est l'«homme nouveau», celui qui a ouvert les yeux à la lumière, l'homme spirituel qui s'élève sur son vêtement de chair, comme la chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui l'emprisonnait. «La mélancolie, disait le Père Lacordaire, est inséparable de tout esprit qui voit loin et de tout cœur qui est profond, et elle n'a que deux remèdes: la mort ou Dieu». Bénie soit donc la mélancolie, qui nous révèle notre condition d'hommes. Arrière, inconsciente allégresse qui nous retient dans les limbes de l'animalité!
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Dans un des derniers numéros de la Revue des Deux Mondes, le docteur Emmanuel Labat a publié un article intitulé «Notre optimisme». Il mérite d'être lu: il est parfaitement écrit, et je le déclare d'autant plus volontiers que ma façon de penser est diamétralement opposée à la sienne.
Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M. James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode, en enseignements matérialistes.
L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et la volonté de vivre.
J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste, parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà; de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un chœur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des vers, celui-là n'est pas optimiste.
Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation, comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est, selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.
Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée.
Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain; un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate, on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence. Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité.
Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux.
—Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.
—Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité.
—Vous parlez sérieusement?
—Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné l'ordre.
Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive aux Allemands, avec encore moins de bonheur.
Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.
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Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites par cet optimisme instinctif.
A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans.
Où le père a passé passera bien l'enfant
disait Musset.
Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français, Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse, l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César, la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il aura tout improvisé.
Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier admirable.
—Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice: je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils!
La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français, c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci mangent mieux.
Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui, homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des clous, mais pour la couronner de fleurs.
Il ne ressemble pas aux généraux allemands, qui, eux, ont non seulement copié strictement la tactique de Napoléon, mais aussi ses procédés impitoyables. «—Sire, Sire, disait le général Junot à l'Empereur, il est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne: un feu d'enfer balaie tous les hommes.—Avancez! répondait Napoléon.—Chaque régiment qui avance est un régiment perdu.—Avancez!» répétait Napoléon.
Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un peuple doué de solides vertus: il est courageux, intelligent, opiniâtre, laborieux, idéaliste. Mais, comme tous les idéalistes, il manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obéit facilement à tout ce qu'on lui suggère. Sa race lui est montée au cerveau et c'est ce qui lui a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Néanmoins, tout le monde s'accorde à reconnaître ses hautes qualités. Mais ces qualités ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents, qui se dissipera bientôt.
Aussi est-il intolérable, extrêmement pénible, d'entendre M. Maurice Barrès appeler les Allemands «sale race». Tous les hommes de bon sens en France ont réprouvé ce langage, et la Presse, la première.
Pourtant le docteur Labat lui a donné l'appui d'arguments médicaux. Il dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blessés de son hôpital et qu'ils sont unanimes à donner raison à M. Barrès et à reconnaître que lorsqu'on porte un coup de baïonnette en s'écriant: «Tiens cochon! Crève, sale bête!», la baïonnette fait quelques pouces de plus dans le corps de l'ennemi.
Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point convaincu. Ma pensée vole vers cette mémorable bataille de Fontenoy, où le général français se découvre et crie en s'approchant de l'ennemi: «Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Aujourd'hui ce mot peut paraître don-quichottesque; mais entre le «tirez les premiers» du général et le «crève, sale bête!» de M. Barrès, je n'hésite pas à préférer le premier. On peut être sûr que celui qui dit «tirez les premiers» ne tournera jamais le dos à l'ennemi; quant à l'autre, on n'en peut rien assurer.
Quels vilains temps que ceux où nous sommes! C'est dans les vôtres, nobles hommes, que j'eusse aimé vivre et non point en ceux, sans honneur, où l'on conseille aux soldats de se salir les lèvres pour se donner du cœur et où l'on commande aux officiers de fusiller les femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants.