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Hirondelles de plages

Petits revers et piètres succès

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Quand ils eurent encaissé les sept cents francs du patron d’hôtel, Ombraux et Catalin allèrent se mettre en smoking pour passer la soirée au Casino. En dépit des difficultés de la vie, ils avaient toujours dans leurs valises de quoi s’habiller convenablement, et même avec élégance.

Ombraux, cependant, était mieux vêtu que son camarade, qui n’avait en tout que deux chemises blanches. Chacune d’elles devait durer au moins trois jours, le temps nécessaire pour le stage obligatoire que son relais faisait chez la blanchisseuse.

L’habit de soirée d’Ombraux venait de chez un bon tailleur.

Catalin s’était fourni dans un grand magasin de confections où l’on trouve vraiment les tout derniers modèles. Il fallait un sens critique très fin pour accorder au smoking d’Ombraux une petite préférence. En fait, il coûtait trois fois plus cher que le smoking de Catalin, qui n’avait sur celui de son camarade que le faible avantage d’avoir été payé.

Ils prirent un repas sommaire dans un petit bar, du jambon, du fromage et de la bière, comme des gens d’affaires pressés, que seule la raison de leurs occupations multiples obligeait à une hâtive frugalité.

Ils étaient cependant capables de montrer un gros appétit, à l’occasion d’une invitation par exemple. Ils avaient sur ce point la sagesse bien équilibrée du rat des champs : « Fi du plaisir que le souci de l’addition peut corrompre ».

Pendant le dîner, ils firent discrètement leur inventaire.

Ils possédaient, à eux deux, quarante-trois louis, y compris les trente-cinq du patron.

Malgré des déceptions sans nombre, ils conservaient un espoir résolu dans la bienveillance du baccara. Ils se disaient que sa cruauté ne serait pas éternelle. Ils avaient connu de temps en temps quelques faveurs de la Fortune, mais très rapides, sans constance. Ils ne désespéraient pas de voir un jour se prolonger son sourire.

Il faudrait payer la carte d’entrée, ce qui demandait encore quelques louis. C’était une dépense nécessaire. Ombraux savait que, dans le pays, il y avait un autre petit baccara où l’entrée coûtait une somme insignifiante. Mais leur vague plan de campagne ne se limitait pas aux bénéfices possibles du jeu.

Ce qui les tentait, c’était de pénétrer dans un milieu intéressant, où le hasard ne se borne pas à vous faire gagner aux cartes. Il vous met parfois en contact avec ces mines ambulantes de papier-monnaie, qui viennent des deux Amériques et de certaines bonnes provinces françaises. Mais on ne pouvait escompter ces rencontres d’une façon assez précise pour en parler à l’avance.

Ils ne s’entretinrent donc que d’une méthode de jeu.

Catalin était d’avis de risquer d’abord de toutes petites sommes, puis aussitôt que leur avoir s’arrondirait, d’aller carrément de l’avant. Mais Ombraux remuait lentement de droite à gauche et de gauche à droite une tête profondément sceptique.

— Si nous n’avons pas de veine pour commencer, nous allons émietter par de petites loques tout notre numéraire. Mais si nous avons de la veine au début, la contre-passe arrivera quand nous risquerons de grosses sommes. Il vaudrait mieux tout de suite faire un banco de trente ou trente-cinq louis avec notre argent. Les treize ou quinze cents francs que nous aurons après ça, nous essaierons de les doubler dans un autre banco. Il faut taper, ou claquer. Si nous réussissons cette passe de deux, ça nous fait deux mille cinq cents francs et ça commence à compter.

Catalin n’adoptait pas d’enthousiasme la tactique de son ami. Mais son caractère le portait à fuir les responsabilités. Si le coup ne réussissait pas, Ombraux ne pourrait l’accabler.

Le plus terrible, c’est que ces deux jeunes gens, à moins de trente ans, avaient déjà perdu leur foi dans le baccara !

A peine entrés dans la salle de jeux, ils entendirent crier : « Trente-deux louis. Qui fait le banco ? »

… Ombraux, en dépit de ses résolutions, n’osa pas risquer sur ce coup toute leur trésorerie. Il s’éloigna de cette table pour n’avoir pas trop de regrets si le banco était bon.

A une autre table avaient pris place un lot de vieilles dames adipeuses, une jeune Anglaise et Dieu lui-même, reconnaissable à sa barbe blanche et qui, malgré son omniscience, ne pontait que cent sous à la fois.

Sur le tapis, un banco de trois cents francs s’offraient aux amateurs. Ombraux, nonchalamment, de la poche de son pantalon, sortit trois billets chiffonnés et les posa sur la table. On avait l’impression que les autres poches du gilet, du pantalon et du smoking recélaient d’autres banknotes en quantité considérable.

Il prit les cartes avec un air de profond dédain pour tous les gens de cette table, pour l’humanité et pour les vignettes de la Banque de France. Puis il jeta son jeu sur la table sans même prendre la peine de dire : huit.

Un tout petit monsieur à lunettes qui lui avait envoyé ses cartes, retourna les siennes et montra un neuf qui se posait un peu là. Déjà Ombraux avait quitté la table sans même prendre congé de ces messieurs dames, avec l’air d’un gentilhomme qui a jeté une boîte de cigarettes vide sur la chaussée.

Catalin était moins stoïque. Il savait très bien que la somme évaporée représentait la moitié de leur capital social. Il suivit Ombraux sans mot dire et se borna à fermer les yeux sur la douleur de son âme, quand le camarade eut encore laissé cent quarante francs à une autre table.

Ombraux maintenant se dirigeait vers le bar, au milieu des propositions engageantes des banquiers. « Soixante-seize louis au banco », disait-on à une table. « Cent cinquante-trois louis au banco ! » criait-on un peu plus loin.

Évidemment, si l’on répondait : « Banco ! » et que l’on gagnât le coup, les cent cinquante-trois louis devenaient votre propriété. Mais, si on le perdait, la porte de sortie, comme dit l’autre, était un peu loin…

Charles Ombraux, frappé par le destin, se dirigeait vers le bar.

Il lui était arrivé, au cours de sa vie de joueur, après avoir touché le sol, de remonter brusquement comme un ballon.

Mais il savait que ces coups heureux, s’ils sont possibles, n’arrivent pas tous les jours. Et les premières escarmouches avaient fortement endommagé ses facultés d’espoir.

Il valait mieux se rendre au bar tant qu’on avait encore de quoi payer les consommations. Trois cents francs, plus cent quarante francs, cela fait quatre cent quarante. Sept cents francs moins quatre cent quarante, restent treize louis.

— Douze louis au banco, criait un croupier à une table !

— Banco ! fit, presque sans le vouloir, Charles Ombraux…

Et pendant qu’on lui envoyait des cartes, il se disait qu’il avait certainement perdu. Catalin, les yeux grands ouverts et sans savoir exactement où il se trouvait, fredonnait machinalement l’air d’une sérénade qu’il avait jouée maintes fois dans un cinéma de la rue de Flandre, pour accompagner des idylles au clair de lune.

Or, Charles Ombraux retourna neuf. On lui envoya les douze louis, ce qui lui permit de reprendre son grand air dédaigneux. Il reprit sa marche vers le bar, tout en raflant encore cinq louis à une autre table de vieilles personnes complètement ruinées par leur fatale passion.

Ils avaient à peu près rétabli leurs affaires, mais tout son cœur altier de gentilhomme était désormais envahi d’une pusillanimité de petit enfant.

Il avait l’impression très nette, et que rien ne justifiait d’ailleurs, que le Destin arrêterait là son indulgence et lui indiquait par un langage obscur, mais impérieux, qu’il ne fallait plus rien tenter ce soir-là.

Il voulait n’être qu’un jeune élégant désœuvré qui ne se souciait pas du jeu et venait là simplement pour mener la grande vie.

Ils trouvèrent, dans un coin du bar, deux hauts tabourets disponibles et commandèrent deux coupes de champagne, qu’ils décidèrent de faire durer le plus longtemps possible.

Une coupe de champagne est tout à fait recommandée dans les situations qui, pour être difficiles, ne sont pas désespérées. Le champagne ne peut pas donner de la vie à un espoir impossible. Mais il peut grossir, dans de belles proportions, un tout petit espoir naissant.

Des philosophes ont justement fait remarquer que l’espoir était la richesse la plus positive de l’humanité.

Ce bien-là est exempt de tout impôt.

J’ai rencontré jadis, dans une pension de famille, un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, dont le patrimoine était extrêmement réduit. Il jouait aux courses par sommes de un franc vingt-cinq, chez des marchands de vins, où s’abritait une petite agence de pari mutuel.

Il avait jadis connu une situation de fortune assez confortable et se disait qu’étant données ses ressources actuelles il n’avait devant lui que quelques mois d’existence misérable sur les années assez nombreuses qu’à son avis, il lui restait à vivre.

Alors, il écrivait des lettres à des gens qui ne le connaissaient pas, non pour leur demander de l’argent, car c’était un homme très fier, mais simplement pour leur proposer des affaires plus ou moins réalisables.

Il n’avait confiance dans aucune de ses démarches, mais comme il en faisait beaucoup, il pouvait se dire légitimement qu’une d’elles pourrait aboutir. Cet espoir minime était suffisant pour lui donner le goût de la vie. Il avait, sur le rebord de sa fenêtre, un pot rempli de terre où il semait des graines qui n’avaient qu’une petite chance de pousser. Mais la simple idée de cette petite chance fleurissait sa croisée.

C’était le procédé qu’employait inconsciemment Charles Ombraux, directeur de la maison d’espérances Ombraux et Catalin.

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