Nouvelle intervention du destin
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Maric et Linette étaient retenues à dîner par leurs amis de l’hôtel et donnèrent rendez-vous au Casino à Charlie et à Catalin. Personne sans doute n’avait eu vent de l’histoire de Charlie, mais il n’était pas mauvais qu’il se montrât en liberté.
Ayant pris dans leur petit bar un repas frugal — et d’un excellent effet gastrique après les festins de Lestourbeillon — les deux amis s’en allèrent au Cercle où Maric et Linette étaient déjà installées, chacune auprès de son chacun, dont elle suivait avec intérêt les mains et les bancos.
Maric, en voyant Charlie, se leva et vint à lui en le prenant gentiment par le bras. Sans aller encore jusqu’à s’impatienter de cette sollicitude, il commençait à trouver qu’elle ne se faisait pas très légère.
Peut-être eut-il risqué quelque argent, simplement pour se rendre compte si le fait d’avoir été arrêté dans l’après-midi portait ou non la chance. Mais Ombraux était dans une période de grande sagesse, de prudence infinie. Il lui semblait qu’il avait été remis dans le droit chemin et que des principes austères montaient la garde autour de lui pour l’empêcher de retourner, au moins dès le soir même, à une vie de hasard et de dissipation. Ils s’en allèrent de bonne heure, après avoir pris rendez-vous avec leurs deux amies pour déjeuner le lendemain.
Le jour suivant, qui n’était pas un jour de courses, Charlie et Catalin se rendirent à un autre petit bar où des hommes d’écurie qu’ils connaissaient venaient parfois se rafraîchir après avoir monté les chevaux à l’exercice. Il s’ensuivait parfois des conversations profitables.
Comme ils arrivaient dans la rue principale du pays où stationnaient un grand nombre d’autos et qu’ils examinaient, par amour de l’art, les carrosseries de ces voitures, un magnifique chauffeur noir, du pur type sénégalais, qui veillait sur une longue six-cylindres vert-nil, s’approcha de Charles Ombraux et, bien qu’il ne l’eût jamais vu, lui sourit comme à une vieille connaissance.
Ce beau noir, comme ils l’apprirent par la suite, était né aux Ternes de parents transplantés. Sa langue maternelle était un parigot à la page.
— Si Monsieur le marquis, vous avez envie d’aller ce matin manger de l’andouillette à Caen, comme ma patronne est à Paris aujourd’hui, je vous y mènerai pour cinq louis papier. N’importe quel locati vous demanderait trois cents balles. Ce qui me permet de vous faire un prix, c’est que ce matin je suis raide comme un passe-lacet. On a joué hier soir au baccara dans la chambre d’un copain. Je suis tombé sur une équipe de faisans, qui m’ont eu jusqu’à la gauche. Alors, ça colle pour la balade à Caen ? Vous me payez le déjeuner, bien entendu.
— Il n’y a pas de danger, dit Charlie tenté, que nous ayons des désagréments avec votre patronne ?
— Elle ne sera de retour qu’à minuit et elle n’en saura jamais rien. C’est la grande chanteuse viennoise, la Brünner, qui est célèbre sur toute la surface du globe et que personne ne connaît ici.
— Eh bien ! dit Ombraux, il faudrait que je prévienne deux dames. On peut se mettre à quatre ?
— Regardez la voiture, c’est comme un autobus, vous pouvez amener tous vos enfants.
— Alors, ça va ! dit Ombraux. Où vous retrouve-t-on ?
— Eh bien, voulez-vous en face la gare, d’ici une demi-heure ?
Et il ajouta : Je m’appelle Amédée.
La promenade fut charmante et se passa sans encombre, à part un éclatement de pneu, au retour, dans un village, et tout près d’un garage. Comme Amédée avait veillé très tard et n’aimait pas se fatiguer, il demanda dix francs à Charlie et fit changer la roue par un employé qui se trouvait là.
Pendant ce temps, ces dames étant restées dans la voiture avec Catalin, Ombraux et le noir prenaient un glass fraternel à la terrasse d’un petit café.
Là, Amédée donna quelques détails intéressants sur la Brünner.
Elle habitait dans le palace le plus chic un appartement qui n’était pas rien du tout, puisque, sans compter les repas elle payait douze cents francs par jour.
— C’est une femme qui tient quelque chose comme frick. Elle a à Vienne un hôtel particulier, qui se pose là comme tableaux d’art. Un vrai musée. Elle a encore dans la campagne, toujours là-bas, un grand château qu’elle n’habite jamais et qu’elle ne se donne même pas la peine de louer… Et puis, il lui arrive toujours des rentrées, vous savez. Il y a un an que je suis avec elle. Elle avait un ami, un « hianki » de la Nouvelle-Orléans, qui s’en allait presque tout le temps chasser dans les Indes. Il a attrapé des fièvres dont qu’il a clamecé. Il n’avait pas oublié ma patronne. De c’t’affaire-là, encore cent mille dollars qui ont tombé sus l’coin de la figure. Vaut mieux recevoir ça qu’une hélice d’avion…
« … D’ailleurs, il faut que je vous la fasse connaître, elle sera enchantée. Ici elle s’embête à mort…
« … Je vais y en parler dès ce soir, ajouta le bienveillant Amédée. Demain vous me retrouverez à la même place qu’aujourd’hui. Ce n’est pas qu’elle ait besoin de ma voiture, elle ne s’en sert pas. Il faut que ça soye moi qui indique des escursions pour qu’elle ait l’idée d’une promenade, et comme ça ne me dit pas tous les jours… »
— C’est fait, dit le lendemain Amédée à Charlie, j’y ai bien parlé de vous, du Monsieur pianiste d’abord, parce que c’est un homme de sa partie. J’ai dit que c’était un grand artiste et qu’il avait le désir de faire sa connaissance. Elle vous attend ce soir tous les deux dans son appartement pour prendre le thé. Il y a un piano.