Entrée en scène de deux amies
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— Ah ! j’ai soif, dit quelqu’un. Comment que ça va ?
— Bonjour, Maric, dit Ombraux à cette jeune femme.
C’était en perspective une autre coupe de champagne à payer et même deux, car la jeune femme était accompagnée d’une petite amie. Cette largesse était encore, ce soir-là du moins, dans les moyens de Charles Ombraux.
Maric, qui se prétendait âgée de vingt-six ans (en trichant à peine), avait été employée dans un magasin de modes. Elle en était sortie à l’instigation d’un Espagnol qui, dans des conversations diverses, avait beaucoup exagéré le chiffre de sa fortune. Maric n’aimait pas qu’on lui mentît, surtout pour les questions d’argent. Elle quitta nettement l’Espagnol et prit le nom de Mariquita, qui fut abrégé naturellement par ses amis dans des conversations amicales ou tendres.
Ombraux et Maric se ne rappelaient plus exactement comment ils s’étaient connus. Ils oubliaient presque qu’à plusieurs reprises, en partageant un lit, ils avaient réduit des frais d’hôtel. Ce soir-là, la question ne se posait pas de la même façon, puisque Maric avait sa chambre déjà retenue.
Mais Ombraux ne connaissait pas dans la vie que des questions budgétaires. Il ne s’en était même préoccupé que parce qu’elles s’imposaient à lui. Et il désirait simplement faire honneur de sa chambre à l’aimable Maric pour qui il éprouvait, à cette heure précisément, beaucoup de sympathie. D’autant que, pour ne pas trop séparer les deux compagnes, il était fort naturel que la jeune amie élût ce soir-là, comme chevalier servant, l’aimable Catalin.
Ces demoiselles étaient-elles libres ?
Ce point serait certainement éclairci par la suite de l’entretien.
— Nous sommes complètement à plat, dit Maric. Et toi ? comment vont les affaires ?
— Mal, dit Ombraux, mal. J’ai paumé cher.
— Cher ? dit Maric.
— Oui, dit Ombraux, laissant les chiffres dans le vague.
— Tu as tout de même bien vingt-cinq louis pour que j’aille là-bas à cette table ?
— Pas ce soir, ma pauvre amie. Et je ne veux pas demander d’argent à la caisse. L’employé avec qui je suis en relations n’est pas ici en ce moment.
Maric ne se demandait même pas si elle devait croire ou non ces assertions, car on ne peut affirmer que les gens vous mentent toujours. Ils disent parfois la vérité par paresse, pour ne pas chercher autre chose.
— Qu’est-ce que vous faites tout à l’heure ? demanda nonchalamment Ombraux.
— Rien de spécial, dit Maric. On va rester ici jusqu’à trois heures. Peut-être rencontrera-t-on des amis.
Évidemment ce mot amis désignait de ces nombreux amis inconnus qu’une dame avenante possède à travers le monde.
— Vous feriez mieux de rentrer avec nous tout bonnement, dit Ombraux.
— Qu’est-ce que t’en dis, toi ? demanda Maric à sa compagne.
— Comme tu voudras, dit l’autre.
Ombraux paya les consommations et les deux ménages prirent le chemin de l’hôtel.
Linette, la conquête de Catalin, s’appelait Adeline. Elle n’avait pas vingt ans. Fille d’un forgeron de l’Oise, elle était venue se placer à Paris comme femme de chambre. Au bout de six mois, elle fit connaissance, en allant chercher de l’aspirine pour sa patronne, d’un magnifique pharmacien quinquagénaire, une espèce de fleuve myope qui, solennellement mais avec bienveillance, la fit venir un jour dans sa chambre à coucher, et l’initia.
Linette, pour son pharmacien, était pleine de respect et d’amour. Elle était si sûre de sa propre fidélité, qu’étant allée toute seule un soir au cinéma, elle n’hésita pas à suivre dans un hôtel un jeune employé des postes. La faute commise, elle en eut beaucoup de remords et quitta sa place pour gagner un autre quartier et ne plus rencontrer le pharmacien.
Elle possédait quelques faibles économies qui lui permirent de vivre à l’hôtel pendant huit jours. Blonde et attirante, ses charmes agirent sur un gros marchand de bestiaux qui l’installa dans un petit appartement meublé. Mais il était marié. Une vilaine vieille femme à cheveux roux vint faire un jour à la pauvre Linette une scène intolérable. Le marchand de bestiaux reprit le droit chemin, laissant Linette dans son petit appartement où le loyer était payé pour trois semaines encore. Heureusement il lui avait acheté quelques bijoux.
C’est à cette époque qu’elle fit la connaissance de Maric, dans un bar.
Maric, à Paris, fréquentait beaucoup les bars. Mais de juin à octobre, elle allait dans les villes d’eaux. Maric aimait les villes d’eaux. Elle les aimait pour elles-mêmes et quelles que fussent les propriétés de leurs sources. C’est elle qui détermina Linette à la suivre et qui lui apprit à jouer au baccara chemin de fer.
Ce jeu, pour beaucoup de jeunes femmes, consiste à s’asseoir à des places vides auprès d’un monsieur de bonne figure. On lui dit avec un gentil sourire qu’on n’a pas d’argent pour jouer. Il n’y a rien qui puisse attendrir davantage un véritable joueur. Il vous avance à fonds perdus cinq ou dix louis, avec lesquels, si les cartes sont favorables, on peut se faire une petite masse importante.
Malheureusement, Maric avait plutôt le tempérament d’une joueuse que d’une personne intéressée. Au lieu de mettre de côté l’argent qu’on lui donnait, elle le risquait à nouveau, c’est-à-dire qu’elle finissait par le perdre, après des alternatives. Linette, qui n’aimait pas le jeu, aurait pu thésauriser. Mais elle était sans défense quand, tout naturellement, Maric venait lui prendre, d’une main vorace, la poignée de louis qu’elle avait devant elle.
Maric avait un visage charmant.
— Je sais, a dit Baudelaire…
Je sais qu’il est des yeux des plus mélancoliques Qui ne recèlent point de secrets précieux.
Une sorte d’ironie douce, qu’exprimait le sourire de cette jeune femme lui permettait, une fois pour toutes, d’être aussi peu compliquée que possible, sans perdre son attrait mystérieux. L’arc un peu retroussé de sa bouche fine travaillait pour elle. Elle n’avait plus à s’occuper de rien.
Ils devaient tous déjeuner ensemble au petit bar le lendemain matin. Mais les deux jeunes femmes, étant allées se promener sur la plage, firent la connaissance d’un Égyptien qui revint avec elles jusqu’aux environs du casino et leur montra une voiture de première marque, au capot démesuré. Il leur parla également d’un restaurant sur la route de Cabourg.
— Nous avions promis à des amis, dit Maric. Nous allons voir si nous pouvons nous décommander.
Quand l’Égyptien apprit qu’elles n’étaient pas maîtresses de leur temps, son désir de déjeuner avec elles s’accrut dans de fortes proportions.
Tous les trois, dans la rue principale, ils attendirent Charles Ombraux qui devait passer par là. Et en effet, au bout de quelques minutes, le jeune homme sortit du Casino. Il était allé proposer une affaire de publicité à l’administration, sans grande confiance d’ailleurs. Mais précisément son ton désabusé fit sur le fonctionnaire chargé de la réclame une certaine impression. Il prit sérieusement des notes sur un bloc et dit que dans les quarante-huit heures il rendrait la réponse. L’ami qui, à tout hasard, avait chargé Ombraux de cette démarche, lui avait promis moitié de sa commission, c’est-à-dire deux billets.
Nous avons oublié de dire en effet que Charles Ombraux s’occupait de publicité et aussi d’affaires immobilières. Il représentait également une compagnie d’assurances italienne contre le bris des glaces aux devantures. Soit indifférence des marchands en boutique, soit manque d’activité du représentant, il n’avait encore envoyé en Italie, depuis dix mois qu’il était entré en fonctions, aucun projet de contrat.
Maric, en le voyant, le prit à part et lui demanda sous la forme suivante l’autorisation de s’en aller déjeuner avec l’Égyptien :
— Mon vieux, je te plaque. Ce type que tu vois là-bas, auprès de cette grande voiture, nous emmène déjeuner toutes les deux dans un restaurant de la route de Cabourg.
Ombraux avait vraiment beaucoup d’amitié pour Maric et s’intéressait à ce qui pouvait lui arriver d’heureux dans la vie.
On ne savait pas jusqu’à quelle heure se prolongerait le déjeuner en question.
On prit rendez-vous à tout hasard pour cinq heures, à ce café en plein vent qui se trouve derrière le casino.
Mais, à cinq heures, les deux amis n’y trouvèrent que Linette que la voiture de l’Égyptien avait ramenée, pour repartir ensuite chercher son maître et le conduire ainsi que Maric à Cabourg où ils passeraient la soirée. Cet Égyptien leur avait fait faire un déjeuner à la hauteur, dont Linette parlait extatiquement. Il n’était sur la Côte que pour peu de temps, car il s’apprêtait à rejoindre en Bretagne sa femme et ses trois enfants. Maric dînerait avec lui à Cabourg. Elle priait ses amis de ne pas s’occuper d’elle. Elle viendrait les rejoindre à la fin de la soirée, vers onze heures du matin.