Monsieur Beurin
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M. Beurin, qui avait acquis une fortune considérable dans diverses affaires industrielles et financières, avait subventionné Lordas pour la création d’un journal, destiné à défendre les affaires en question, au cas où elles eussent donné prise à la calomnie.
Reçu chez M. Beurin, Lordas fit la rencontre de Mme Suffisant, qui était la maîtresse du patron. C’était la femme séparée d’un ancien comptable de M. Beurin. Cet employé était un homme sérieux à qui une vie prolongée de mari complaisant eût été odieuse. Il préféra accepter, une fois pour toutes, un dédommagement important, et s’en aller dans des pays exotiques, tellement lointains qu’on avait fini par ne plus savoir s’il était mort ou vivant.
Lordas devint l’amant de Mme Suffisant. Ce qui fortifia naturellement les liens qui l’attachaient lui-même à M. Beurin.
La rencontre de M. Beurin fut pour Lordas un chemin de Damas. Il cessa, à partir de ce moment, sa profession de maître chanteur et laissa les mauvais marchands, ses clients habituels, se livrer en paix à leur trafic.
Il venait précisément de fonder un journal hebdomadaire des plages à la mode, qu’il avait appelé La Brise de Mer, en raison de son but purificateur. La Brise de Mer renonça, dès cet instant, à toute purification et se borna à insérer des annonces innocentes de bijoutiers, de couturiers, d’articles de sports et d’excursions en auto-car.
Il n’était pas question de lier légalement les deux destinées de M. Beurin et de Mme Suffisant. Celle-ci ne pouvait divorcer, car elle ne savait plus exactement où était son mari. D’autre part, l’octogénaire Beurin était encore uni par la loi à une femme nonagénaire qui, oubliée complètement par le service céleste compétent, continuait une vie éternelle dans une maison de santé pour maladies mentales.
M. Beurin était petit, chargé d’une grosse tête et marchait encore tout seul, mais très lentement.
Il portait un vaste front de vieux savant, mais, en réalité, personne n’aurait pu affirmer qu’il sût lire et écrire. On ne lui avait jamais vu à la main un livre ou un journal, et il ne se servait de la plume que pour apposer, sur des papiers d’affaires, des caractères tremblés et indistincts.
Mais, s’il ne savait pas lire — ce qui était bien probable — il parlait très correctement. Il avait fait son éducation par l’oreille. Il avait acquis une remarquable connaissance des hommes et savait très bien quels étaient ceux dont il fallait retenir le langage.
Ce vieux maquignon d’âmes n’avait pas son pareil pour évaluer la valeur de son prochain, à divers points de vue : activité, initiative, éducation, et même probité.
A quarante ans passés, il répétait volontiers qu’il n’avait aucune instruction, mais, à la longue, il comprit qu’il était devenu relativement solide et ne parla plus de son état de culture incomplète qu’en présence des rares personnes qu’il sentait capables de le constater.