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Hirondelles de plages

Autre rencontre

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Maric, vers la fin du repas, ne tenait plus en place. C’est à peine si elle attendit le dessert, car elle savait que la partie commençait à deux heures.

— Prenez le café dehors, derrière le Casino. Je vous retrouverai.

Mais comme ils s’en allaient tous les trois, Linette se détacha du groupe et gagna la salle de jeu, à la suite de son amie, qu’elle tenait maternellement à surveiller.

Charlie et Catalin étaient assis au café et goûtaient en paix la douceur du jour.

Soudain ils virent devant eux un monsieur d’un certain âge, vêtu d’un costume de sport un peu trop neuf.

— Pardon, dit ce monsieur à Charles Ombraux, voilà dix minutes que je me demande où je vous ai vu. Est-ce que vous n’étiez pas à l’étude de Me Chavannes, avoué, rue des Petits-Champs ?

— Oui, dit Ombraux, l’année dernière.

— C’est bien cela, dit le monsieur. Et il ajouta en souriant :

— Lestourbeillon.

Et comme Ombraux, qui n’avait de lui qu’un vague souvenir, souriait en hochant aimablement la tête :

— J’avais à votre étude un procès qui s’est arrangé. Vous savez, avec la Compagnie d’Orléans, qui m’avait égaré un wagon de grillages en fil de fer ?…

— Oui, oui, dit Ombraux. Je vois.

— Et c’est avec vous que je suis allé un jour au Palais de Justice, continua le monsieur, qui paraissait tout attendri.

Sur l’invitation d’Ombraux, il prit un café, en disant qu’il avait bien tort, que ça lui était défendu. Mais il ajouta : « On ne meurt qu’une fois », en souriant avec ravissement de cette réflexion, comme s’il venait de l’inventer à l’instant même.

Ce monsieur, sans doute, n’avait pas beaucoup de relations dans ce pays. Depuis une semaine, il n’avait pas eu l’occasion de dire à un de ses semblables ce qui constituait la joie de sa vie, à savoir qu’il avait fait des affaires colossales avec des propriétaires fonciers du Sud-Algérien et qu’il possédait maintenant à Paris sept maisons de rapport.

Il ajouta qu’il était venu en garçon parce que sa femme faisait une cure dans un petit pays pas très amusant. Il dit encore qu’il avait trois enfants, dont une fille mariée et enceinte.

— Ça sera pour novembre, ajouta-t-il, pour ne pas faire languir Ombraux et Catalin, anxieux de connaître l’époque de la délivrance.

Il habitait un des trois grands palaces du pays. Il invita les deux amis à dîner pour le soir même, d’une voix tellement implorante que vraiment la charité humaine ne permettait pas de laisser cet homme manger seul. Puis ils causèrent de choses et d’autres. Ombraux présenta l’artiste Catalin, avec des détails flatteurs.

— Eh bien ! dit Catalin quand il fut parti, voilà qui ne sera pas mal comme relation…

— Oui, trois ou quatre repas tout au plus. Ce que tu es jeune ! Tu te figures, quand tu rencontres un type nouveau qui te sourit et qui t’invite à dîner, qu’il n’est pas attaché à ses pièces et qu’il va te refiler gentiment son blé. Mais, il y tient, à son blé, il y tient comme tout le monde. Enfin, qu’est-ce que tu t’imagines ? Si je lui raconte nos difficultés, tu penses que ça va l’attendrir ? A partir du moment où nous aurons l’air gêné, il aura horreur de nos figures. Il nous considérera comme des pestiférés. Je ne compte pas beaucoup sur cet homme-là.

— Évidemment, dit Catalin, je ne te dis pas de lui demander mille ou deux mille francs. Ce serait dommage. Il est bon pour beaucoup mieux que ça.

— Ah ! ah ! ricana Charlie, si je savais seulement qu’il soit bon pour deux billets, je te réponds que je ne me priverais pas de les lui demander, et que je ne songerais nullement à le ménager pour plus tard. Mais si tu veux mon idée, il n’y a pas même vingt-cinq louis à en sortir. Oh ! c’est entendu : il va nous payer un dîner de huit cents balles et, au fromage, il commandera encore une bouteille pour ne pas être à court et n’avoir pas l’air d’un râleux. Mais c’est parce qu’il nous considère. Tout à l’heure, quand tu nous as quittés un instant pour aller chercher le journal, tu penses bien que je n’ai pas négligé de parler de toi et de te monter en épingle. Je lui ai dit que tu étais un pianiste épatant, que tu étais en train d’arriver et que, lorsque tu auras la situation qu’il faut pour donner des concerts, tu ramasseras ce que tu voudras.

— C’est possible, dit Catalin.

— Tais-toi, dit Ombraux. S’il nous invite dans un endroit où il y a un piano, tu pourras lui en mettre plein la vue, car certainement il n’y pige rien. Mais s’il y a des connaisseurs, vaut mieux ne pas t’y risquer.

— Je suis bon pianiste, dit Catalin offensé.

— Je n’ai jamais dit le contraire. Seulement, crois-moi, il vaut mieux ne pas risquer ça. Un monsieur qui se trouverait avec nous et qui lui dirait tout bas, après t’avoir entendu : « Oui, oui, ça ne casse rien », il n’en faudrait pas plus pour l’atteindre dans son amour-propre et qu’il nous laisse glisser.

— On pourra le passer à Maric.

— C’est peut-être, dit Charlie, ce qu’il y aura de mieux.

Cependant, Ombraux songeait…

— Je vais faire une chose qui ne sera pas mal. Je vais aller rendre sept cents francs au patron de notre hôtel.

— Ce qui te permettra de le taper une autre fois.

— On ne peut rien te cacher.

— Voilà ces dames qui reviennent, dit Ombraux… Ah ! ça n’a pas l’air d’aller…

Linette semblait préoccupée et Maric avait très chaud. Elle n’avait même pas pris la peine de refaire sa figure. C’était grave.

— Je suis marquée, dit-elle en s’asseyant. J’avais commencé tout petit avec l’idée de ne pas risquer d’argent. J’ai gagné un peu, puis j’ai fait un gros banco, qui était encore bon. Je m’étais fixé un chiffre. Je pensais que j’allais vous rapporter six mille francs.

— Et le résultat, dit Charlie, c’est que tu as tout refilé, plus tes deux mille. Tu n’as pas besoin de le dire, je l’aurais bien deviné. Et même j’aurais pu te le prédire tout à l’heure…

— Donne-moi deux billets, dit Maric.

— Non, je ne te donnerai pas deux billets, tu vas encore les perdre.

— Ah ! tu m’embêtes, c’est mon pognon !

— Bien, dit Ombraux. Alors, voilà les six mille.

Il tira les billets de sa poche et les mit devant Maric sur la table.

— Je ne te demande pas six mille. Je te demande deux mille.

— Mais moi, je te rends ton argent.

— Pourquoi est-ce que tu te vexes ?

— Je ne me vexe pas, seulement je n’ai pas besoin de garder ça sur moi.

— Tu es bête, dit Linette à Maric. Laisse-le-lui.

— Oh ! elle n’a pas à me le laisser, dit Charlie. Je n’en veux plus.

— D’abord, dit Maric, ce n’est plus six mille francs. Qu’est-ce que tu as payé pour l’addition ?

— Ne t’occupe pas de ça. Voilà les six mille.

— Non, dit Maric, c’est moi qui vous avais offert à déjeuner.

— Je n’ai pas besoin de toi pour m’offrir à déjeuner.

— Oh ! tant pis, dit Maric, si tu as mauvais caractère !

— Qu’est-ce que je vous dois ? dit Charlie en hélant un garçon qui reçut le prix des cafés.

Un silence de quelques minutes pesa sur le petit groupe. Charlie se mit à parler à Catalin d’un ton dégagé, de n’importe quoi, des courses du lendemain…

A ce moment, M. Lestourbeillon passa, salua ces dames et sourit à ces messieurs. Il semblait vouloir parler à Ombraux, qui se détacha du groupe.

— J’ai oublié de vous dire tout à l’heure, monsieur Ombraux… Si vous avez des amies, vous pouvez les amener ce soir…

— Non, non, dit Ombraux. Je préfère venir dîner seul avec mon ami Catalin.

Et, pour couper court à toute insistance :

— Ces dames doivent dîner ailleurs. Alors, à neuf heures moins le quart, et naturellement en smoking ?…

— Comme vous voudrez, dit Lestourbeillon. Je ne savais pas si je m’habillerais, mais puisque vous vous habillez…

Ils se serrèrent la main et Ombraux rejoignit le petit groupe.

— Où dînons-nous ce soir ? dit timidement Maric, qui voulait un peu rattraper les choses…

Ombraux répondit poliment, en s’adressant aux deux dames :

— Vous nous excuserez. Nous dînons avec ce monsieur.

Et il ajouta, parlant à Linette :

— C’est un de mes amis, un industriel. Il a une grosse usine à Aubervilliers.

Au bout d’un instant, il se leva :

— Est-ce que tu viens ? dit-il à son ami.

— Si tu veux, dit timidement Catalin.

— Si tu préfères encore rester avec ces dames, dit Charlie, on se retrouvera à l’hôtel.

Catalin jeta les yeux sur Linette qui regardait précisément d’un autre côté. Faute d’indication suffisante…

— Je reste encore, dit-il.

— Au revoir ! dit Charlie d’une voix chantante et détachée.

— Tu l’as vexé, dit Linette à Maric, quand il se fut éloigné.

— Il se dévexera, fit Maric avec une insouciance un peu feinte.

Finalement, Catalin dut accepter la garde des quatre mille francs.

Ces dames se levèrent pour retourner à la salle de jeu. Catalin les accompagna, mais les quitta à la porte, assagi tout à coup par la crainte des responsabilités.

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