Aux courses
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Le lendemain, à deux heures et demie Lestourbeillon, Ombraux et Catalin franchissaient victorieusement la porte du pesage, Charlie ayant payé, sans trop de faste apparent, les trois cartes d’entrée.
Pendant le déjeuner, il avait dit à son nouvel ami le résultat navrant du baccara de la veille, prenant sa perte de trois mille francs avec d’autant plus de désinvolture que les trois billets n’avaient pas quitté son portefeuille.
— Je pense que vous allez parier ? lui demanda Lestourbeillon.
— Ah ! non, pas aujourd’hui. Je ne joue que lorsque j’ai des tuyaux et pour cet après-midi on ne m’a rien donné. Je connais très bien Garner, Mac Gee. Je les ai rencontrés ce matin. S’ils avaient eu quelque chose, ils me l’auraient dit… Non, non, nous nous promenons tout simplement et nous prenons l’air. On va aller s’asseoir dans les tribunes…
— Je vais jouer, dit Catalin.
— Va, mon petit, va jouer ton louis et tâche de faire fortune.
Catalin ne perdit pas trop d’argent aux guichets, mais il fit, dans le courant de l’après-midi, une mauvaise rencontre : Maric elle-même, qui avait fait, dit-elle, le projet de partir le lendemain matin en excursion de quelques jours avec Linette et ses nouveaux amis. Elle demanda au jeune pianiste l’argent qu’il avait en dépôt. Il trouva dans sa poche trois mille quatre cents francs sur les quatre mille.
— J’ai laissé le reste à l’hôtel, je te l’apporterai ce soir.
— Ça va, dit Maric qui voulait un peu racheter son âpreté de la veille. On se reverra à mon retour.
Ombraux et son ami s’étaient installés dans une tribune, Charlie finissant un corona dû à la munificence renouvelée de M. Lestourbeillon.
En somme, il n’y avait pas à se plaindre. Il avait fait la connaissance d’un homme affectueux et généreux qui, pendant un temps indéterminé, allait les héberger à midi et le soir dans les bonnes boîtes de la région. (Ombraux se chargerait de le renseigner là-dessus.) Qu’est-ce que demandait le peuple ? De mener une vie somptueuse à peu de frais. La Providence, en mettant sur son chemin Lestourbeillon, l’avait bien servi sur ce point.
La conversation avec cet ami n’était pas captivante. Lestourbeillon, à qui sans doute il manquait un confident, raconta ses affaires de cœur. Il avait, comme directrice de sa manufacture, une veuve de guerre, une brunette de trente-cinq ans.
— Son mari était employé chez moi et comme elle était intelligente, je lui ai donné la place. Un soir, figurez-vous, j’étais allé la retrouver à l’usine, parce qu’il y avait un travail extraordinaire à vérifier. Une idée m’a pris — je n’y avais jamais songé avant — je l’ai embrassée. Alors, elle m’a dit que je lui plaisais beaucoup. Ça a commencé comme ça. J’ai été embarqué. Je ne vous dis pas que je le regrette, parce que (vous la verrez, j’espère) c’est une jolie femme, et qui ne manque pas de tempérament. Seulement, elle est exigeante. Ma pauvre femme est malade depuis longtemps. Elle ne s’inquiète pas de ce que je peux faire à droite et à gauche. Mais Léonie, mon employée, c’est autre chose… Elle me surveille. Ce qui fait qu’ici, je me tiens.
Était-ce simplement pour soulager son cœur que Lestourbeillon lui racontait tout cela ? Souhaitait-il que Charlie lui fît faire quelques connaissances aimables en veillant, maintenant qu’il était prévenu, au secret de l’aventure ? On verrait cela plus tard… Charlie ne demandait pas mieux que d’être agréable à cet ami excellent.
Ils se promenèrent derrière les tribunes. Ombraux continua son rôle de cicerone et montra les propriétaires de chevaux.
— Celui-là vaut deux cents millions. Il dépense six millions pour son écurie. Et ce n’est rien, vous savez. C’est parce que ce n’est pas une poire… Il ouvre l’œil et il sait compter.
Un jeune homme de beaucoup d’allure s’entretenait avec un tout petit jockey.
— Encore un milliardaire, dit Lestourbeillon.
— On ne peut pas savoir, dit Charlie. On me dirait qu’il est plein aux as ou qu’il est « sans un », rien de ça ne pourrait m’étonner.
Le reste de l’après-midi se passa dans une haute sérénité, à une sphère supérieure de la vie. Ils firent à pied le trajet très court qui sépare le champ de courses du Casino. Là, ils se séparèrent.
En arrivant devant leur hôtel, Charlie et Catalin aperçurent un petit jeune homme d’apparence inoffensive, coiffé d’un chapeau de paille un peu déformé et qui s’était assis sur un fauteuil d’osier placé à côté de la porte.