Intendant, mais sans le titre
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Cette expédition en Bretagne consisterait en une semaine de séjour à Dinard. On était sûr d’y trouver une installation confortable, qui encadrerait Elsa Brünner du luxe obligatoire.
Les sentiments que la cantatrice avait pour Charlie Ombraux étaient faits surtout de tendre protection. Peut-être, comme c’était une dame bien élevée, ne voulait-elle pas pénétrer dans d’autres régions, sans qu’il prît les devants pour l’y conduire.
Elle avait assez de fierté et de bonne éducation pour s’assurer d’abord que les faveurs qu’elle lui accorderait ne déplairaient pas à ce jeune homme.
Ombraux, lui, était disposé à pousser les choses plus avant pour diverses raisons qu’il n’élucidait point.
Peut-être la conquête effective de la célèbre et vénérable Brünner l’intéressait-elle par une sorte de désir de profanation.
Peut-être de sages hérédités conservatrices lui commandaient-elles obscurément de prendre dans la maison une position solide.
… La curiosité de Charlie, à la suite de cet acte important, fut un peu déçue et ne lui rapporta qu’une satisfaction d’amour-propre.
Elsa Brünner dépensait tant d’émotivité au courant de la vie : pâmoisons admiratives devant un paysage, sursauts douloureux à l’aboiement d’un chien, qu’il ne lui restait guère de vibrations pour des actes plus essentiels. Elle gardait alors un grand silence, qu’elle voulait peut-être religieux.
Charlie Ombraux, de cet instant d’intimité, recueillait surtout une impression honorifique.
Cet événement se passait dans une pénombre sacrée et prudente. Et, le rite accompli, Charlie adoptait une fois pour toutes un air extasié.
Dans l’appartement de Mme Brünner il n’y avait pas de piano, ce qui laissait plus de liberté au jeune Catalin.
Comme il avait fait la route sur le siège de devant à côté d’Amédée, il s’était établi entre lui et le chauffeur noir une brave intimité. Mme Brünner ne se couchait jamais avant trois heures du matin. Les deux amis dînaient avec elle, vers dix heures, dans sa chambre. Catalin s’en allait après le repas et Ombraux ne restait pas plus d’une demi-heure avec son amie. C’est elle qui le congédiait, car le souci de garder une attitude esthétique n’allait pas sans la fatiguer. Ombraux faisait un tour au casino. Pendant quelques soirs, il ne vit pas Catalin qui jouait une longue partie de belote avec Amédée.
— Chéri, avait dit à Charlie Elsa Brünner, je veux que vous ayez tous les soucis du voyage. Vous allez me rendre le grand service d’être mon intendant. Voici un chèque de trois mille dollars.
— Je ferai nos comptes, Madame.
— Il n’y a pas de comptes à faire. Si nous n’étions pas si loin d’Autriche, vous seriez là-bas, votre ami et vous, mes invités.
« Votre ami et vous » était une formule délicate de Mme Brünner. Peut-être Ombraux aurait-il fait quelques difficultés pour accepter cette proposition aimable, mais elle ne s’adressait pas à lui seul. Il partageait le sort de Catalin.
— Et puis, vous savez, chéri, je sais que vous aimez jouer au baccara. Si ça vous amuse d’aller risquer quelques dollars, je veux m’associer avec vous. Pour cela, si vous voulez, nous ferons des comptes et, si vous perdez, vous me rembourserez la moitié.
Le premier soir, Ombraux perdit quatre mille francs sur lesquels il devait donc deux mille francs à son amie. Il aurait aimé gagner pour avoir, dans sa poche, un peu d’argent bien à lui. Mais, jugeant que le sort ne lui était pas favorable, il ne s’entêta point.
La partie de belote était alimentée par Charlie, à raison de cent francs par jour, car, chaque matin, Catalin lui demandait à emprunter quelques louis pour rembourser Amédée, ou bien c’était Amédée qui avait besoin d’un subside, pour s’acquitter vis-à-vis de Catalin.
Il était en somme assez normal que ces deux bons garçons eussent de la distraction chaque nuit, au jeu d’abord, puis dans un bar où ils se rendaient à partir de deux heures.
Il y avait là dans ce bar un piano et Catalin obtenait les succès les plus bruyants de sa vie, en jouant des airs américains ou de plaintives romances devant un auditoire échauffé, fanatique, et qui, malgré sa mélomanie, ne gardait pas un silence absolu pendant l’exécution des morceaux. Les hurlements des profanes étaient refrénés par les protestations, plus sauvages encore, des amateurs d’harmonie.