Lordas veille au grain
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M. Beurin n’était pas venu sur la Côte d’Azur pour faire des affaires, mais cette sorte de momie, qui soulevait à peine les mains et péniblement les paupières, avait besoin d’une activité d’esprit continuelle. C’est pour cette raison que toute la bande — Lordas, Mme Suffisant, le couple Ombraux et le vieillard lui-même — se rendit un après-midi en auto sur la route de Bayonne à Pau. A quelques kilomètres avant d’arriver au chef-lieu, une compagnie avait installé, dans une vieille propriété bien de style, une sorte d’hôtel-sanatorium pour gens riches. Faute d’une publicité suffisante et de capitaux, l’hôtel, à peine entre-bâillé, était retombé dans le silence, et tous les volets de l’habitation s’étaient clos irrémédiablement sur cette vaste maison désertée par l’espoir.
On pouvait reprendre l’affaire dans des conditions très avantageuses, si l’on n’avait pas trop l’air d’y tenir.
Pour Lordas et pour Mme Suffisant, qui avaient agité la question, l’acquisition de ces domaines présentait un avantage, en dehors de ceux qu’ils exposeraient à M. Beurin.
Il s’agissait de remonter l’hôtel en question. Il était vraiment très bien placé, à une altitude déjà élevée. En raison de la proximité de Pau, il pouvait attirer une assez nombreuse clientèle hivernante.
Mais voici à quoi avaient spécialement songé Lordas et son amie, Herminie Suffisant.
L’officielle Mme Beurin, en dépit de toutes les apparences, ne serait pas éternelle. La nouvelle de sa mort pouvait arriver d’un instant à l’autre. Et alors, qui pourrait empêcher le vieillard de s’unir officiellement à la jeune Maric ?…
L’hypothèse était évidemment peu probable, mais il fallait tout de même y penser.
Pierre Lordas alla donc trouver M. Beurin et lui fit part d’un projet possible.
On donnerait la gérance du nouvel établissement à Maric, mais après que la jeune femme aurait régularisé sa situation avec Charlie Ombraux… Car il fallait, de toute nécessité, à la tête de cet hôtel, fréquenté par des Anglais, un couple légitime.
Lordas, quand il eut terminé son exposé, garda le silence, que M. Beurin ne rompit pas. Les paupières du patron s’abaissèrent un peu davantage. Il était probable qu’il apercevait lumineusement l’idée de derrière la tête de M. Lordas. Car ce vieil illettré lisait très bien dans les âmes.
Pourtant, rien n’indiqua dans ses paroles qu’il eût deviné ce que l’on évitait de lui dire.
— Tu as peut-être raison, fit-il au bout d’un instant. Cette petite femme serait très gentille comme gérante de cet établissement et son ami aura le physique nécessaire. Tu m’entends, Pierre. Et tu ne te trompes pas sur mes paroles. Ombraux, ce n’est rien, absolument rien. Mais il est bien bâti, élégant. Il ne sait pas ce que c’est que d’avoir de l’ambition. Il est trop paresseux pour ça. C’est tout à fait l’employé qu’il me faut. Ne me raconte pas qu’il est travailleur. Je sais que non. Mais je n’ai pas besoin de ça. Il représente bien. Je ne tiens pas à ce qu’il ait de l’initiative. Au contraire. Je lui demande surtout de ne pas essayer de me prouver qu’il est un génie, parce qu’à partir de ce moment-là, je ne serais plus tranquille.
M. Beurin, qui ne craignait pas de donner à Lordas son opinion sur Ombraux et de révéler à Maric ce qu’il pensait de Mme Suffisant, gardait pour lui-même ses idées sur son ami Pierre.
Il savait que ce n’était pas un mauvais garçon si on lui donnait de l’argent. Lordas, à l’inverse d’Ombraux, avait assez de tempérament pour être ambitieux. Mais il n’était pas joueur, heureusement. Un homme qui joue, on ne sait jamais où ça s’arrête et, si riche que l’on soit, on ne peut être certain d’être toujours en mesure de l’entretenir. Un garçon qui, comme Lordas, rêvait d’une situation importante dans le monde du journalisme ou même de la politique, M. Beurin savait que ça coûtait cher, mais que, tout de même, on en voyait le bout.
L’approbation de M. Beurin une fois acquise, il s’agissait de parler de la chose à Ombraux. C’était une simple formalité. Lordas s’en chargea dans le quart d’heure qui suivit.
— Écoute, mon petit Charlie, nous pensons beaucoup, M. Beurin et moi, à remonter le domaine de Bonvouloir. C’est bien situé. Avec un chef de premier ordre ou une vieille cuisinière éprouvée, des chambres mieux que confortables, un chauffage et une tuyauterie soigneusement remis à neuf, nous sommes certains qu’on travaillerait considérablement pendant les deux saisons de Biarritz, rien qu’avec les déjeuners et les dîners de la colonie d’ici. On aurait aussi d’autres résidents de la côte. Il viendrait du monde de Toulouse et d’Espagne. Et, grâce à la saison hivernale de Pau, on resterait ouvert toute l’année.
« … Voilà donc l’idée que j’ai eue pour Maric et pour toi. On vous mettrait à la tête de l’hôtellerie, comme directeur et directrice. Seulement, je me suis dit une chose, et c’est aussi l’avis du patron. Si vous continuez à être simplement ensemble comme vous êtes, la situation sera un peu gênante pour la clientèle que nous aurons là-bas. Il nous semble utile que tu l’épouses.
Ombraux le regarda…
— Oui, je t’entends, fit Lordas, Maric, sans médire d’elle, a un peu roulé, mais je crois que tu t’en balances. Elle a subi les nécessités de la vie. Elle a eu assez d’histoires pour n’avoir plus beaucoup de curiosité. C’est une garantie que tu l’auras bien à toi.
Après un instant de silence :
— Alors, tu en as parlé à M. Beurin ? dit Ombraux.
— Autrement, je ne t’en aurais pas touché un mot. Je vois à quoi tu penses. Qu’est-ce que M. Beurin demande ? C’est qu’elle continue à prendre le thé avec lui. Prendre le thé, c’est prendre le thé, et c’est tout. Je ne t’apprends rien, je suppose que Maric t’a mis au courant. Je sais par Herminie les idées que le vieux possède encore. Ça se borne à avoir autour de lui du monde qui ne lui déplaise pas. Or, ton amie lui plaît. Elle complète une gentille famille qu’il s’est formée et qui lui a fait connaître des satisfactions de pur agrément que jamais sa vieille rombière de femme ne lui a procurées. Si j’étais toi, j’irais tout de suite en dire un mot à Maric.
— Tu crois ?
— Elle est dans le parc.
Ombraux n’avait jamais eu aucune gêne pour dire quoi que ce fût à Maric. Mais, ce jour-là, il se sentait un peu remué.
Il trouva la jeune femme dans une allée, étendue sur une chaise longue. Un mouchoir sur la figure, elle prenait un bain de soleil.
— C’est Charlie ? demanda-t-elle à travers la batiste.
— Écoute, dit Ombraux, qui attira à lui un siège et s’assit auprès d’elle. On t’a parlé de Bonvouloir ?
Elle retira son mouchoir et se mit sur son séant.
— Oui, Mme Suffisant m’en a touché un mot. Elle m’a dit que M. Beurin avait l’intention de nous mettre là. Ça ne serait pas mal.
— C’est tout ce que t’a dit Mme Suffisant ?
— Oui, dit Maric très sincèrement.
— Je voudrais te parler d’autre chose encore… Voilà… C’est Pierre qui m’en a donné l’idée…
Il appelait Lordas de son petit nom. C’était plus gentil, étant donné le caractère intime, familial, de la proposition qu’il allait énoncer.
— Oui, Pierre m’a dit que ce serait mieux si je t’épousais.
Maric le fixa, avec des yeux très grands.
— Alors, si tu veux bien ? dit Ombraux.
Elle eut une crise de larmes.
Il lui saisit la main. Puis il s’assit sur la chaise longue, à côté de la jeune femme, qu’il prit tendrement dans ses bras.
— Tu sais que je t’aime bien, ma petite Maric…
Elle avait posé la tête sur l’épaule de Charlie.
Ils avaient dormi ensemble une cinquantaine de fois, mais c’était le premier jour où ils pensaient à prononcer le mot aimer.
D’ailleurs, à partir de cet instant, ils s’aimèrent considérablement.
Ombraux allait être son mari. C’était une magnifique transformation de Charlie. Maric entrait dignement à son bras dans une vie régulière. Comment ne pas chérir un homme pareil ?