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Hirondelles de plages

Dislocation

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Comme ils déjeunaient le lendemain tous les quatre au restaurant de l’hôtel, on apporta une dépêche à Elsa Brünner. Ce n’était pas une de ces personnes que l’arrivée d’un télégramme pouvait troubler. Au temps de sa gloire et le lendemain de ses triomphes de chanteuse, toutes les tables de sa maison étaient jonchées de dépêches. Ces temps avaient beau être révolus, elle ne considérait pas que la situation était changée et se demandait pourquoi les télégraphistes ne défilaient pas du soir au matin dans l’endroit béni que son illustre personne avait touché.

La dépêche en question annonçait l’arrivée à Dinard d’un vieil adorateur, un baron viennois, dont la fortune s’évaluait en centaines de millions.

Ce personnage rabougri, maigre et grimaçant, arriva entouré de couvertures, comme un chimpanzé menacé de phtisie. Il amenait avec lui deux domestiques et un jeune docteur.

Elsa Brünner ne pensait pas que le baron dînerait à l’hôtel. Il devait être très fatigué par son voyage et passerait la nuit dans sa chambre. Quand il entra dans le hall, la cantatrice se trouvait là avec Maric. Elle la lui présenta comme une jeune artiste et Maric, en somme, tint très bien son rôle. Tout en parlant à Mme Brünner, le nouveau venu dévisageait la jeune femme. Il répondait à la cantatrice des mots vagues, l’approuvait de hochements de tête complaisants qui montraient clairement qu’il n’écoutait rien de ce qu’elle lui disait.

Elsa Brünner tenait sans doute à Charlie Ombraux. Mais elle n’approfondissait pas du tout la question de savoir quels liens unissaient le jeune homme à Maric.

Entre elle-même et Charlie, les relations intimes étaient extrêmement rares. Elles ne s’étaient produites que trois ou quatre fois et ne se renouvelleraient plus désormais. Elsa était une personne assez calmée et assez orgueilleuse pour ne tenir aux hommages du jeune homme que si lui-même mettait quelque ardeur à les lui apporter. Or, Charlie Ombraux, la première curiosité passée et après deux ou trois devoirs rituels de politesse, semblait oublier complètement que cette personne âgée avait consenti à se donner à lui. Il n’était pas homme à se contraindre et à se livrer à des passe-temps qui ne le charmaient point. Le même manque d’énergie qui l’empêchait de travailler pour vivre s’opposait également à ce qu’il fît un effort pour accomplir des actes sans doute favorables à ses intérêts, mais qui lui étaient désormais un peu pénibles.

Ce jeune homme, d’une façon générale, n’aimait pas l’effort.

Elsa Brünner semblait donc comprendre parfaitement qu’il bornât ses devoirs de chevalier servant à lui tenir de temps en temps compagnie. Soit qu’elle admît qu’il existait en faveur de Maric un droit de priorité, soit qu’elle préférât ne pas connaître exactement les rapports des jeunes gens, elle n’éprouvait à leur égard aucune jalousie.

Mais ce qu’elle ne put tolérer, c’est que ce vieux monsieur, qui était sa propriété, bien qu’il ne fût plus question depuis de longues années d’intimité physique entre elle et lui, que cette ruine humaine semblât revenir à la vie au contact de Maric et de sa jeunesse.

Ce monsieur était de ses relations. Elle avait cet exclusivisme farouche des femmes qui ne permettent pas qu’on leur enlève leurs relations.

Ce n’est pas une question de jalousie sentimentale, c’est par une sorte de respect de la propriété. Il y a bien des gens qui ne tolèrent pas que, lorsqu’ils ont présenté deux personnes l’une à l’autre, ces deux personnes puissent se voir en dehors d’eux.

A partir de ce moment, Elsa Brünner sembla détester Maric. Et son ressentiment rejaillit même sur Charlie Ombraux.

L’alarme fut donnée par le chauffeur noir.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il à Catalin. J’ai été ce matin aux ordres chez la patronne, elle m’a questionné s’il n’y avait rien à faire à la voiture. J’ai répondu : non, sans réfléchir et sans me demander pourquoi elle me posait cette interrogation. Elle m’a dit alors qu’elle avait l’intention de rentrer à Vienne, peut-être demain.

— On irait à Vienne avec ? dit le passif Catalin, prêt à tous les trimballages.

— J’en ai pas l’idée, dit le chauffeur. Elle ne m’a pas dit positivement qu’elle partirait seule, mais elle avait un petit air froid, sec, qui me faisait l’effet qu’elle pouvait être fâchée avec du monde. Il ne s’est rien passé entre elle et ton ami ?

— Rien que je sache, dit Catalin.

Ils se tutoyaient pour la commodité de la conversation, depuis qu’ils jouaient à la belote et qu’ils allaient au bar ensemble.

Catalin, qui était un homme rangé et casanier, s’était habitué à cette existence délivrée de soucis, à la partie de cartes rituelle et à son succès nocturne de pianiste au milieu d’une clientèle un peu distraite, mais démonstrative.

Après la belote…

— Je te rejoindrai au bar, il faut que je passe au casino, je vais en toucher deux mots à Charlie.

Il trouva Maric et Charlie attablés au casino, devant deux coupes de champagne. Les deux amis paraissaient d’excellente humeur. Ils ne soupçonnaient rien de ce qui les menaçait.

— Qu’est-ce qui se passe ? dit Catalin.

— Qu’est-ce qui se passe ? fit Charlie avec étonnement. C’est à toi qu’il faut le demander.

— Mme Brünner a l’intention de retourner à Vienne.

Charlie et Maric se regardèrent.

— D’où as-tu ce tuyau-là ? fit Maric. D’Amédée ?

— Tu l’as dit, fit Catalin. La chanteuse veut rentrer dans son pays.

— En nous laissant tomber ? dit Charlie.

— Il y a des chances, fit Catalin. En tout cas, c’est bien ce que pense Amédée.

C’était un coup imprévu. Mais, ni pour Charlie ni pour Maric, la vie n’avait été continuellement en palier, ni en ligne droite. Ils étaient habitués aux côtes ardues et aux virages brusques.

Ce qui ennuyait un peu Charlie, c’est qu’il y avait de petites affaires d’argent à régler.

Le chèque de trois mille dollars que lui avait remis Elsa Brünner était plus qu’épuisé maintenant. Car le jeune homme avait dû payer de fortes notes qui n’avaient pas toutes trait à des dépenses personnelles de la chanteuse. Il restait à l’hôtel une note assez lourde qui aurait dû être payée depuis longtemps déjà.

Il faudrait faire un nouvel appel de fonds un peu gênant, car il s’accompagnerait nécessairement d’une justification des dépenses faites.

Or, la générosité de Mme Brünner n’était pas continue ; tout dépendait des termes d’amitié dans lesquels elle se trouvait, au moment du règlement des comptes, avec la personne dont elle avait fait son mandataire.

Elle paierait, c’est entendu, ce qui manquerait. Mais le demi-scrupuleux Charlie n’oserait pas gonfler la douloureuse et lui demander quelque chose pour lui. Tout portait à croire que cette petite bande joyeuse, à brève échéance, se trouverait à nouveau sur le sable.

Charlie aurait voulu en parler tout de suite à Elsa. Comme tous les hommes paresseux, il courait au plus vite aux explications gênantes, afin de n’en plus porter le souci.

Il ne verrait Elsa Brünner que le lendemain matin. Il était d’autant plus énervé qu’il ne pouvait mettre Maric au courant de la situation. C’eût été s’attirer des reproches et il les supportait mal.

Son existence se passait dans la dissipation, mais il n’en voulait pas convenir vis-à-vis de ses amis. C’est à peine s’il se l’avouait, par crainte de trouver en lui-même un censeur.

Le plus vexant, dans ce divorce, était qu’il n’y avait pas à son origine de raison sérieuse, tout au plus quelques regards insistants du vieil Autrichien, qui avait paru s’intéresser à Maric. Elle, évidemment, avait fait un peu de charme, car il faut bien répondre à l’intérêt que manifestent les gens.

Vers midi, le lendemain, Charlie se présenta chez la cantatrice.

Comme à son habitude, il lui baisa la main. Puis, d’un ton qu’il voulait aussi léger que possible :

— Il paraît, Madame, que vous allez nous quitter ?

— Puisque vous êtes au courant, je n’ai plus besoin de vous annoncer la nouvelle.

Elle n’employait plus le mot : chéri, qu’auparavant elle intercalait dans tous les bouts de phrases.

Après un silence…

— Oui, j’ai affaire chez moi, là-bas. Je dois rentrer un peu plus vite que je n’aurais voulu.

Ils n’échangèrent pas d’autres propos et se rendirent à table. Ils déjeunèrent comme d’habitude tous les quatre. Car le vieux monsieur autrichien ne pouvait prendre part à leur repas de midi. Ce n’était qu’à partir de quatre heures qu’il sortait de sa cage fermée, pour être offert aux regards du public.

A table, mais au dessert seulement, Mme Brünner parla de ses projets de départ et de l’urgence des affaires qui la rappelaient à Vienne.

Il eût été poli de manifester des regrets de cette séparation. Mais ni Maric, ni Charlie, ni naturellement Catalin, n’eurent la force de sortir les mots qu’il aurait fallu.

Maric avait un rendez-vous chez le coiffeur. Catalin, selon son habitude, monterait à l’hôtel pour dormir, car une grasse matinée quotidienne n’arrivait pas à compenser l’insomnie de ses nuits de bar. Charlie resta seul à table avec Mme Brünner.

— Vous me direz si vous avez encore assez d’argent et s’il ne vous en faut pas davantage.

Sur les trois mille dollars qu’il avait touchés peu de temps auparavant, il lui restait une douzaine de mille francs, avec lesquels il fallait payer un retard à l’hôtel et diverses dépenses de garage. Le tout se montait à vingt-cinq mille environ. Mais un orgueil indomptable était rentré une fois de plus dans l’âme de Charlie Ombraux.

— Je vous remercie, j’ai ce qu’il faut.

— C’est ce que je pensais, dit Mme Brünner.

Il ne voulait pas lui laisser croire qu’il lui resterait du boni. Il ajouta :

— J’aurai exactement ce qu’il faut.

Il ne savait pas encore comment il s’arrangerait. L’hôtel et aussi le garage accepteraient sans doute des chèques. Il demanderait négligemment aux divers caissiers de n’envoyer ces chèques à l’encaissement que quelques jours plus tard, à son retour à Paris.

— J’ai besoin de savoir, dirait-il, ce que j’ai en banque.

Quand un monsieur a une surface apparente et qu’il a fait de bonnes dépenses dans une maison, on accueille cette déclaration avec un sourire aimable. Le scepticisme demeure à l’intérieur des âmes. On ne veut pas désobliger le client. On espère d’ailleurs qu’il ne ment pas…

Le matin du départ de Mme Brünner, elle trouva dans sa voiture trente louis de fleurs envoyées par M. Ombraux. Maric, Charlie et Catalin étaient là pour prendre congé d’elle. Ils s’en allèrent de leur côté avant que la voiture eût démarré. On attendait le chargement du vieux monsieur autrichien que Mme Brünner emmenait avec elle pour plus de précaution. Cette opération minutieuse devait durer un certain temps.

Avant l’arrivée de Mme Brünner à la voiture, Amédée avait déjà exprimé ses regrets personnels.

— C’est malheureux. On était bien pour vivre ensemble. On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie.

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