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Tout en causant, ils étaient sortis du parc et s’étaient avancés vers une petite auberge. La route était découverte. Il y tombait un soleil dur. Ils entrèrent tout naturellement sous une petite tonnelle. Ils y seraient mieux pour envisager les événements.
Un aubergiste corpulent se présenta au bout de quelques minutes, moins attiré sans doute par la perspective de vendre une bouteille de cidre que par le désir de faire la conversation avec deux personnes à leur aise. Il leur dit tout de suite, pour se poser, qu’il avait habité Paris pendant quinze ans.
— Vous êtes des invités du docteur, messieurs dames ?…
Ombraux inclina la tête.
— Il a une belle propriété, dit l’aubergiste.
— Trois cents hectares… fit Ombraux avec un vague point d’interrogation.
Mais l’aubergiste le regardait avec stupeur.
— Trois cents hectares ! Vous allez un peu fort. Qui est-ce qui a parlé de cette contenance-là ? Je sais que la propriété a seize hectares et demi, ce qui n’est déjà pas si mal.
— Mais il y en a encore dans le pays ? demanda Maric.
— Rien du tout, c’est toute la surface du domaine. Il est ce qu’il était à la mort du papa. C’était déjà gentil pour un monsieur qui n’avait rien du tout avant d’avoir réuni tout ça.
— Ils ont fait une fortune colossale avec leur produit, dit Maric.
— Colossale, vous dites ? Ah ! non ! pas précisément ! Le docteur s’en est très bien tiré. Du vivant du papa et quelque temps après sa mort encore, il a fait de bonnes années. Mais maintenant, vous savez, leur produit, on le fabrique beaucoup mieux en Suisse. Pendant longtemps ça ne s’est pas su, mais depuis que ça se sait, ils vendent beaucoup moins, d’autant que le produit suisse, même avec les gros droits, est moins cher que ce qui se fabrique par ici. Voilà cinq ou six ans qu’ils doivent être au-dessous de leurs frais et qu’ils mangent en grande partie tout ce qu’ils avaient mis de côté. Il ne vous dira pas ça, naturellement, parce que je crois que, lui, il a une petite idée de derrière la tête de vendre son produit à des Américains. C’est ce qu’il aurait dû faire il y a dix ans. Maintenant, tout Américains qu’ils sont et tout cousus de dollars, les gens de là-bas ne lâcheront leur monnaie qu’après avoir récolté des renseignements complets. J’ai tout lieu de croire qu’ils seront rapidement mis au fait. Il était venu deux ou trois de ces messieurs d’Amérique la semaine dernière… Il en est encore venu il y a trois jours. Mais ça m’étonnerait beaucoup que l’affaire se goupille selon les idées de M. Maulon.
Une jeune fille boulotte, à qui il avait commandé du cidre, apporta une bouteille et remplit deux verres que Maric et Ombraux s’astreignirent à boire. La bouteille payée, ils se levèrent et regagnèrent à pas lents la maison.
Comme ils entraient dans le parc…
— Ça y est, nous sommes faits, dit Charlie. Ton médecin a voulu nous avoir. Il t’a menée en bateau.
— Il ne faut peut-être pas croire tout ce que dit cet aubergiste, dit Maric.
— Pourquoi veux-tu qu’il nous charrie ?… Eh bien, elles sont belles, tes combinaisons ! Tu me présentes une demoiselle qui n’est pas belle, qui a fauté et qui, par-dessus le marché, est la fille d’un faisan…
Maric était toute frémissante…
— Eh bien, je connais quelqu’un qui va prendre quelque chose. Je vais lui causer du pays, à ce docteur…
Cette fois, ce fut Ombraux qui fit entendre la voix de la saine raison.
— Qu’est-ce que tu y gagneras ? Il a failli nous avoir. Maintenant, si tu veux le repincer au tournant, le meilleur pour toi c’est de la boucler pour le moment. Tu vas lui dire que la chose est en bon train, que la jeune fille me plaît, comme si nous n’étions au courant de rien, et que nous les croyons sur parole. Puis, tu raconteras que tu es obligée de t’en aller pendant quelque temps avec moi pour régler des affaires, et tu tâcheras de le tomber de ce que tu pourras. Commence par demander quinze ou vingt mille et tâche de lui soulever au moins une dizaine de billets. Il ne te refusera pas, parce qu’il ne veut pas nous mécontenter.
— Tu as raison, fit Maric, ça sera sa meilleure punition.
A onze heures, Maric, ayant réussi ses négociations, avait entre les mains un chèque de dix mille. Ombraux jugea qu’il fallait faire la dépense d’un voyage à Paris et aller le toucher à la banque, car il n’ignorait pas qu’il y a sur la terre des gens peu scrupuleux qui donnent des bouts de papier de ce genre, où le montant de la somme inscrite dépasse plus ou moins le dépôt fait à l’agence.
Maric avait bien promis au docteur qu’elle-même et Charlie reviendraient dans le courant de la semaine suivante.
Dans le train, ils examinèrent la situation.
— Ce qui m’embête, disait Maric, c’est que j’ai considéré le docteur comme une affaire sérieuse. Alors, j’ai laissé tomber mes Autrichiens.
— Et qu’est-ce que tu as fait de Linette ?
— Oh ! je crois qu’elle est tranquille. Après deux jours passés avec le général, elle a fait connaissance d’un petit Anglais qui était venu là-bas pour le golf. Je crois qu’il est au pèze. Mais tu sais, Linette, elle, ne sait pas toujours s’arranger. Figure-toi qu’elle est mordue pour ton petit pianiste et que j’ai eu toutes les peines du monde à ne pas l’emmener à Dinard. Parce que, comment l’appelles-tu ?…
— Le petit pianiste ? Catalin.
— Ce n’est pas une affaire, hein !
— Non, c’est sans avenir.
— Pour moi, je me demande maintenant où je vais.
— Moi, je le sais. Tu viens avec moi à Dinard. Je me rappelle ce que tu m’as dit au sujet de Mme Brünner. Mais n’empêche que ça, ça représente quelque chose.
— Ça me dégoûte bien, dit Maric.
— Tu ne te figures pas que ça m’emballe ? dit Ombraux.
Maric gardait le silence.
— Tu as peut-être raison, dit-elle, au bout d’un instant. J’irai avec toi à Dinard.