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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05

Chant Deuxième.

Paulin Paris translation

1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos. Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro. «O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour prouver qu'elle est véritable.

2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île rocheuse de Scio.

5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la tour de Zuleïka.

6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet, tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des paroles de reproches?

7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre, et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi? Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins?

8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah! comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se peut-il que ce soit lui?»

10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton frère!»

11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais reconnais-moi encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis, hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!»

15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la richesse peut acquérir de considération au plus misérable des hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point le sang de mon père.

16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard; soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!

17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles; mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment, est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour cette liqueur défendue.

18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!

21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.

«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse; une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être aussi la vie de celui qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme d'Osman; mais pour que le péril retombe sur ma tête!»

22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs; lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh! fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de Sélim?

23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe, qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore un effort!»

Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie! éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui; non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes coups, excepté celle de ton père!»

24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de Sélim a déjà rougi la vague écumante!

25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes, et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.

26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche! elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez, cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore faiblement menacer son ennemi.--

Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle pas--pour s'enfuir ensuite!

Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban; et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--l'oreiller du fantôme du Pirate! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant, solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune.

FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.

Notes in this chapter

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