Chant Deuxième.
Paulin Paris translation
Conosceste i dubiosi desiri?
(Dante.)
1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères; à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis! Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat, mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups, afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à ce que la côte en soit à jamais purgée!
4. «D'où viens-tu, derviche?»
--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»--
«Où fus-tu pris et dans quel tems?»
--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands; nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait éprouver de la crainte?»
--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à réduire en cendres leur nid de scorpions?»
--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel, trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir. Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de nourriture.»
--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture: tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas le mystère.»
Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction. Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel? ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme des frères!»
Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de l'enfer!
5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous que nous aussi--nous avons des femmes. La vengeance pourrait faire retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.»
Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort! c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd!
7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards. Il était étrange--qu'un brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef; afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier, pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est pas souvenu!»
8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder, couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir! Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler. On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur.
Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur. Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens.
Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes.
Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites. Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course!
11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi.
Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé. Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi, condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi!
12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours! Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la pitié conduisent comme toi, ô Gulnare!
Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est l'usage qui en doit être fait.
13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme, dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette réflexion est tardive;--mais chut! --son sommeil s'interrompt;--comme il soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»
Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore. «Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon geolier est doué d'une merveilleuse beauté!»
«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas te voir mourir.»
«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer un confesseur aussi aimable que toi.»
14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous procurerait qu'une perte commune.»
«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel. Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!»
--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la mienne en est tourmentée.»
«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»
«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non, jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite, il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent --ni plus rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui, souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes; pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!
15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête, puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main divine!
Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de quelque beauté volage!
16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son cadavre!--