Front matter (continued 9)
Victor Derély translation
Ces mots causèrent une vive irritation à Pierre Stépanovitch, mais il se contint et changea la conversation.
— Ma visite a encore un autre objet, reprit-il, — vous viendrez ce soir chez les nôtres? C'est aujourd'hui la fête de Virguinsky, ils se réuniront sous ce prétexte.
— Je ne veux pas.
— Je vous en prie, venez. Il le faut. Nous devons imposer et par le nombre et par l'aspect… Vous avez une tête… disons le mot, une tête fatale.
— Vous trouvez? dit en riant Kiriloff, — c'est bien, j'irai; mais je ne poserai pas pour la tête. Quand?
— Oh! de bonne heure, à six heures et demie. Vous savez, vous pouvez entrer, vous asseoir et ne parler à personne, quelque nombreuse que soit l'assistance. Seulement n'oubliez pas de prendre avec vous un crayon et un morceau de papier.
— Pourquoi?
— Cela vous est égal, et je vous le demande instamment. Vous n'aurez qu'à rester là sans parler à personne, vous écouterez et, de temps à autre, vous ferez semblant de prendre des notes; libre à vous, d'ailleurs, de crayonner des croquis sur votre papier.
— Quelle bêtise! À quoi bon?
— Mais puisque cela vous est égal? Vous ne cessez de dire que tout vous est indifférent.
— Non, je veux savoir pourquoi.
— Eh bien, voici: le membre de la société qui remplit la fonction de réviseur s'est arrêté à Moscou, et j'ai fait espérer sa visite à quelques uns des nôtres; ils penseront que vous êtes ce réviseur; or, comme vous vous trouvez ici déjà depuis trois semaines, l'effet sera encore plus grand.
— C'est de la farce. Vous n'avez aucun réviseur à Moscou.
— Allons, soit, nous n'en avons pas, mais qu'est-ce que cela vous fait, et comment ce détail peut-il vous arrêter? Vous-même êtes membre de la société.
— Dites-leur que je suis le réviseur; je m'assiérai et je me tiendrai coi, mais je ne veux ni papier ni crayon.
— Mais pourquoi?
— Je ne veux pas.
Pierre Stépanovitch blêmit de colère; néanmoins cette fois encore il se rendit maître de lui, se leva et prit son chapeau.
— L'_homme _est chez vous? demanda-t-il soudain à demi-voix.
— Oui.
— C'est bien. Je ne tarderai pas à vous débarrasser de lui, soyez tranquille.
— Il ne me gêne pas. Je ne l'ai que la nuit. La vieille est à l'hôpital, sa belle-fille est morte; depuis deux jours je suis seul. Je lui ai montré l'endroit de la cloison où il y a une planche facile à déplacer; il s'introduit par là, personne ne le voit.
— Je le retirerai bientôt de chez vous.
— Il dit qu'il ne manque pas d'endroits où il peut aller coucher.
— Il ment, on le cherche, et ici, pour le moment, il est en sûreté. Est-ce que vous causez avec lui?
— Oui, tout le temps. Il dit beaucoup de mal de vous. La nuit dernière, je lui ai lu l'Apocalypse et lui ai fait boire du thé. Il a écouté attentivement, fort attentivement même, toute la nuit.
— Ah! diable, mais vous allez le convertir à la religion chrétienne!
— Il est déjà chrétien. Ne vous inquiétez pas, il tuera. Qui voulez-vous faire assassiner?
— Non, ce n'est pas pour cela que j'ai besoin de lui… Chatoff sait-il que vous donnez l'hospitalité à Fedka?
— Je ne vois pas Chatoff, et nous n'avons pas de rapports ensemble.
— Vous êtes fâchés l'un contre l'autre?
— Non, nous ne sommes pas fâchés, mais nous ne nous parlons pas. Nous avons couché trop longtemps côte à côte en Amérique.
— Je passerai chez lui tout à l'heure.
— Comme vous voudrez.
— Vers les dix heures, en sortant de chez Virguinsky, je viendrai peut-être chez vous avec Stavroguine.
— Venez.
— Il faut que j'aie un entretien sérieux avec lui… Vous savez, donnez-moi donc votre balle; quel besoin en avez-vous maintenant? Je fais aussi de la gymnastique. Si vous voulez, je vous l'achèterai.
— Prenez-là, je vous la donne.
Pierre Stépanovitch mit la balle dans sa poche.
— Mais je ne vous fournirai rien contre Stavroguine, murmura Kiriloff en reconduisant le visiteur, qui le regarda avec étonnement et ne répondit pas.
Les dernières paroles de l'ingénieur agitèrent extrêmement Pierre Stépanovitch; il y réfléchissait encore en montant l'escalier de Chatoff, quand il songea qu'il devait donner à son visage mécontent une expression plus avenante. Chatoff se trouvait chez lui; un peu souffrant, il était couché, tout habillé, sur son lit.
— Quel guignon! s'écria en entrant dans la chambre Pierre Stépanovitch; — vous êtes sérieusement malade?
Ses traits avaient tout à coup perdu leur amabilité d'emprunt, un éclair sinistre brillait dans ses yeux.
Chatoff sauta brusquement à bas de son lit.
— Pas du tout, répondit-il d'un air effrayé, — je ne suis pas malade, j'ai seulement un peu mal à la tête…
L'apparition inattendue d'un tel visiteur l'avait positivement effrayé.
— Je viens justement pour une affaire qui n'admet pas la maladie, commença d'un ton presque impérieux Pierre Stépanovitch; — permettez-moi de m'asseoir (il s'assit), et vous, reprenez place sur votre lit, c'est bien. Aujourd'hui une réunion des nôtres aura lieu chez Virguinsky sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa naissance; les mesures sont prises pour qu'il n'y ait pas d'intrus. Je viendrai avec Nicolas Stavroguine. Sans doute, connaissant vos opinions actuelles, je ne vous inviterais pas à assister à cette soirée… non que nous craignions d'être dénoncés par vous, mais pour vous épargner un ennui. Cependant votre présence est indispensable. Vous rencontrerez là ceux avec qui nous déciderons définitivement de quelle façon doit s'opérer votre sortie de la société, et entre quelles mains vous aurez à remettre ce qui se trouve chez vous. Nous ferons cela sans bruit, je vous emmènerai à l'écart, dans quelque coin; l'assistance sera nombreuse, et il n'est pas nécessaire d'initier tout le monde à ces détails. J'avoue que j'ai eu beaucoup de peine à triompher de leur résistance; mais maintenant, paraît-il, ils consentent, à condition, bien entendu, que vous vous dessaisirez de l'imprimerie et de tous les papiers. Alors vous serez parfaitement libre de vos agissements.
Tandis que Pierre Stépanovitch parlait, Chatoff l'écoutait les sourcils froncés. Sa frayeur de tantôt avait disparu pour faire place à la colère.
— Je ne me crois aucunement tenu de rendre des comptes le diable sait à qui, déclara-t-il tout net; — je n'ai besoin de l'agrément de personne pour reprendre ma liberté.
— Ce n'est pas tout à fait exact. On vous a confié beaucoup de secrets. Vous n'aviez pas le droit de rompre de but en blanc. Et, enfin, vous n'avez jamais manifesté nettement l'intention de vous retirer, de sorte que vous les avez mis dans une fausse position.
— Dès mon arrivée ici j'ai fait connaître mes intentions par une lettre fort claire.
— Non, pas fort claire, contesta froidement Pierre Stépanovitch; — par exemple, je vous ai envoyé, pour les imprimer ici, la _Personnalité éclairée, _ainsi que deux proclamations. Vous m'avez retourné le tout avec une lettre équivoque, ne précisant rien.
— J'ai carrément refusé d'imprimer.
— Vous avez refusé, mais pas carrément. Vous avez répondu: «Je ne puis pas», sans expliquer pour quel motif. Or «je ne sais pas» n'a jamais voulu dire «je ne veux pas». On pouvait supposer que vous étiez simplement empêché par des obstacles matériels, et c'est ainsi que votre lettre a été comprise. Ils ont cru que vous n'aviez pas rompu vos liens avec la société, dès lors ils ont pu vous continuer leur confiance et par suite se compromettre. Ici l'on croit que vous vous êtes servi avec intention de termes vagues: vous vouliez, dit-on, tromper vos coassociés, pour les dénoncer quand vous auriez reçu d'eux quelque communication importante. Je vous ai défendu de toutes mes forces, et j'ai montré comme pièce à l'appui de votre innocence les deux lignes de réponse que vous m'avez adressées. Mais j'ai dû moi-même reconnaître, après les avoir relues, que ces deux lignes ne sont pas claires et peuvent induire en erreur.
— Vous aviez conservé si soigneusement cette lettre par devers vous?
— Qu'est-ce que cela fait que je l'aie conservée? elle est encore chez moi.
— Peu m'importe! cria Chatoff avec irritation. — Libre à vos imbéciles de croire que je les ai dénoncés, je m'en moque! Je voudrais bien voir ce que vous pouvez me faire!
— On vous noterait, et, au premier succès de la révolution, vous seriez pendu.
— Quand vous aurez conquis le pouvoir suprême et que vous serez les maîtres de la Russie?
— Ne riez pas. Je le répète, j'ai pris votre défense. Quoi qu'il en soit, je vous conseille de venir aujourd'hui à la réunion. À quoi bon de vaines paroles dictées par un faux orgueil? Ne vaut-il pas mieux se séparer amicalement? En tout cas, il faut que vous rendiez le matériel typographique, nous aurons aussi à parler de cela.
— J'irai, grommela Chatoff, qui, la tête baissée, semblait absorbé dans ses réflexions. Pierre Stépanovitch le considérait d'un oeil malveillant.
— Stavroguine y sera? demanda tout à coup Chatoff en relevant la tête.
— Il y sera certainement.
— Hé, hé!
Il y eut une minute de silence. Un sourire de colère et de mépris flottait sur les lèvres de Chatoff.
— Et votre misérable Personnalité éclairée dont j'ai refusé l'impression ici, elle est imprimée?
— Oui.
— On fait croire aux collégiens que Hertzen lui-même a écrit cela sur votre album?
— Oui, c'est Hertzen lui-même.
Ils se turent encore pendant trois minutes. À la fin, Chatoff quitta son lit.
— Allez-vous-en loin de moi, je ne veux pas me trouver avec vous.
Pierre Stépanovitch se leva aussitôt.
— Je m'en vais, dit-il avec une sorte de gaieté, — un mot seulement: Kiriloff, à ce qu'il paraît, est maintenant tout seul dans le pavillon, sans servante?
— Il est tout seul. Allez-vous-en, je ne puis rester dans la même chambre que vous.
— «Allons, tu es très bien maintenant!» pensa joyeusement Pierre Stépanovitch quand il fut hors de la maison; «tu seras aussi très bien ce soir, j'ai justement besoin que tu sois comme cela, et je ne pourrais rien désirer de mieux! Le dieu russe lui-même me vient en aide!»
VII
Il fit beaucoup de courses durant cette journée et sans doute ne perdit pas ses peines, car sa figure était rayonnante quand le soir, à six heures précises, il se présenta chez Nicolas Vsévolodovitch. On ne l'introduisit pas tout de suite: Stavroguine se trouvait dans son cabinet en tête-à-tête avec Maurice Nikolaïévitch qui venait d'arriver. Cette nouvelle intrigua Pierre Stépanovitch. Il s'assit tout près de la porte du cabinet pour attendre le départ du visiteur. De l'antichambre on entendait le bruit de la conversation, mais sans pouvoir rien saisir des paroles prononcées. La visite ne dura pas longtemps; bientôt retentit une voix extraordinairement forte et vibrante, immédiatement après la porte s'ouvrit, et Maurice Nikolaïévitch sortit avec un visage livide. Il ne remarqua pas Pierre Stépanovitch et passa rapidement à côté de lui. Le jeune homme s'élança aussitôt dans la chambre.
Je me crois obligé de raconter en détail l'entrevue fort courte des deux «rivaux», — entrevue que tout semblait devoir rendre impossible, et qui eut lieu néanmoins.
Après son dîner, Nicolas Vsévolodovitch sommeillait sur une couchette dans son cabinet, lorsque Alexis Égorovitch lui annonça l'arrivée de Maurice Nikolaïévitch. À ce nom, Stavroguine tressaillit, il croyait avoir mal entendu. Mais bientôt se montra sur ses lèvres un sourire de triomphe hautain en même temps que de vague surprise. En entrant, Maurice Nikolaïévitch fut sans doute frappé de ce sourire du moins il s'arrêta tout à coup au milieu de la chambre et parut se demander s'il ferait un pas de plus en avant ou s'il se retirerait sur l'heure. À l'instant même la physionomie de Nicolas Vsévolodovitch changea d'expression, d'un air sérieux et étonné il s'avança vers le visiteur. Ce dernier ne prit pas la main qui lui était tendue, et, sans dire un mot, il s'assit avant que le maître de la maison lui en eût donné l'exemple ou lui eût offert un siège. Nicolas Vsévolodovitch s'assit sur le bord de sa couchette et attendit en silence, les yeux fixés sur Maurice Nikolaïévitch.
— Si vous le pouvez, épousez Élisabeth Nikolaïevna, commença brusquement le capitaine d'artillerie, et le plus curieux, c'est qu'on n'aurait pu deviner, d'après l'intonation de la voix, si ces mots étaient une prière, une recommandation, une concession ou un ordre.
Nicolas Vsévolodovitch resta silencieux, mais le visiteur, ayant dit évidemment tout ce qu'il avait à dire, le regardait avec persistance, dans l'attente d'une réponse.
— Si je ne me trompe (du reste, ce n'est que trop vrai), Élisabeth Nikolaïevna est votre fiancée, observa enfin Stavroguine.
— Oui, elle est ma fiancée, déclara d'un ton ferme le visiteur.
— Vous… vous êtes brouillés ensemble?… Excusez-moi, Maurice Nikolaïévitch.
— Non, elle m'»aime» et m'»estime», dit-elle. Ses paroles sont on ne peut plus précieuses pour moi.
— Je n'en doute pas.
— Mais, sachez-le, elle serait sous la couronne et vous l'appelleriez, qu'elle me planterait là, moi ou tout autre, pour aller à vous.
— Étant sous la couronne?
— Et après la couronne.
— Ne vous trompez-vous pas?
— Non. Sous la haine incessante, sincère et profonde qu'elle vous témoigne, perce à chaque instant un amour insensé, l'amour le plus sincère, le plus excessif et… le plus fou! Par contre, sous l'amour non moins sincère qu'elle ressent pour moi perce à chaque instant la haine la plus violente! Je n'aurais jamais pu imaginer auparavant toutes ces… métamorphoses.
— Mais je m'étonne pourtant que vous veniez m'offrir la main d'Élisabeth Nikolaïevna! En avez-vous le droit? Vous y a-t-elle autorisé?
Maurice Nikolaïévitch fronça le sourcil et pendant une minute baissa la tête.
— De votre part ce ne sont là que des mots, dit-il brusquement, - - des mots où éclate la rancune triomphante; je suis sûr que vous savez lire entre les lignes, et se peut-il qu'il y ait place ici pour une vanité mesquine? N'êtes-vous pas assez victorieux? Faut- il donc que je mette les points sur les i? Soit, je les mettrai, si vous tenez tant à m'humilier: j'agis sans droit, je ne suis aucunement autorisé; Élisabeth Nikolaïevna ne sait rien, mais son fiancé a complètement perdu la raison, il mérite d'être enfermé dans une maison de fous, et, pour comble, lui-même vient vous le déclarer. Seul dans le monde entier vous pouvez la rendre heureuse, et moi je ne puis que faire son malheur. Vous la lutinez, vous la pourchassez, mais, — j'ignore pourquoi, — vous ne l'épousez pas. S'il s'agit d'une querelle d'amoureux née à l'étranger, et si, pour y mettre fin, mon sacrifice est nécessaire, — immolez-moi. Elle est trop malheureuse, et je ne puis supporter cela. Mes paroles ne sont ni une permission ni une injonction, par conséquent elles n'ont rien d'offensant pour votre amour-propre. Si vous voulez prendre ma place sous la couronne, vous n'avez nul besoin pour cela de mon consentement, et, sans doute, il était inutile que je vinsse étaler ma folie à vos yeux. D'autant plus qu'après ma démarche actuelle notre mariage est impossible. Si à présent je la conduisais à l'autel, je serais un misérable. L'acte que j'accomplis en vous la livrant, à vous peut- être son plus irréconciliable ennemi, est, à mon point de vue, une infamie dont certainement je ne supporterai pas le fardeau.
— Vous vous brûlerez la cervelle, quand on nous mariera?
— Non, beaucoup plus tard. À quoi bon mettre une éclaboussure de sang sur sa robe nuptiale? Peut-être même ne me brûlerai-je la cervelle ni maintenant ni plus tard.
— Vous dites cela, sans doute, pour me tranquilliser?
— Vous? Ma mort doit vous être bien indifférente.
Un silence d'une minute suivit ces paroles. Maurice Nikolaïévitch était pâle, et ses yeux étincelaient.
— Pardonnez-moi les questions que je vous ai adressées, dit Stavroguine; — plusieurs d'entre elles étaient fort indiscrètes, mais il est une chose que j'ai, je pense, parfaitement le droit de vous demander: pour que vous ayez pris sur vous de venir me faire une proposition aussi… risquée, il faut que vous soyez bien convaincu de mes sentiments à l'égard d'Élisabeth Nikolaïevna; or, quelles données vous ont amené à cette conviction?
— Comment? fit avec un léger frisson Maurice Nikolaïévitch; — est-ce que vous n'avez pas prétendu à sa main? N'y prétendez-vous pas maintenant encore?
— En général, je ne puis parler à un tiers de mes sentiments pour une femme; excusez-moi, c'est une bizarrerie d'organisation. Mais, pour le reste, je vous dirai toute la vérité: je suis marié, il ne m'est donc plus possible ni d'épouser Élisabeth Nikolaïevna, ni de «prétendre à sa main».
Maurice Nikolaïévitch fut tellement stupéfait qu'il se renversa sur le dossier de son fauteuil; pendant un certain temps ses yeux ne quittèrent pas le visage de Stavroguine.
— Figurez-vous que cette idée ne m'était pas venue, balbutia-t- il; — vous avez dit l'autre jour que vous n'étiez pas marié… je croyais que vous ne l'étiez pas…
Il pâlit affreusement et soudain déchargea un violent coup de poing sur la table.
— Si, après un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille Élisabeth Nikolaïevna, si vous la rendez vous-même malheureuse, je vous tuerai à coups de bâton comme un chien!
Sur ce, il sortit précipitamment de la chambre. Pierre Stépanovitch, qui y entra aussitôt après, trouva le maître du logis dans une disposition d'esprit fort inattendue.
— Ah! c'est vous! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui semblait n'avoir pour cause que la curiosité empressée de Pierre Stépanovitch. — Vous écoutiez derrière la porte? Attendez, pourquoi êtes-vous venu? Je vous avez promis quelque chose… Ah, bah! je me rappelle: la visite «aux nôtres»? Partons, je suis enchanté, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable en ce moment.
Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immédiatement.
— Vous riez d'avance à l'idée de voir «les nôtres»? observa avec enjouement Pierre Stépanovitch qui tantôt s'efforçait de marcher à côté de son compagnon sur l'étroit trottoir pavé en briques, tantôt descendait sur la chaussée et trottait en pleine boue, parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait à lui seul toute la largeur du trottoir.
— Je ne ris pas du tout, répondit d'une voix sonore et gaie Nicolas Vsévolodovitch; — au contraire, je suis convaincu que je trouverai là les gens les plus sérieux.
— De «mornes imbéciles», comme vous les avez appelés un jour.
— Rien n'est parfois plus amusant qu'un morne imbécile.
— Ah! vous dites cela à propos de Maurice Nikolaïévitch! Je suis sûr qu'il est venu tout à l'heure vous offrir sa fiancée, hein? Figurez-vous, c'est moi qui l'ai poussé indirectement à faire cette démarche. D'ailleurs, s'il ne la cède pas, nous la lui prendrons nous-mêmes, pas vrai?
Sans doute Pierre Stépanovitch savait qu'il jouait gros jeu en mettant la conversation sur ce sujet; mais lorsque sa curiosité était vivement excitée, il aimait mieux tout risquer que de rester dans l'incertitude. Nicolas Vsévolodovitch se contenta de sourire.
— Vous comptez toujours m'aider? demanda-t-il.
— Si vous faites appel à mon aide. Mais vous savez qu'il n'y a qu'un bon moyen.
— Je connais votre moyen.
— Non, c'est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce secret coûte de l'argent.
— Je sais même combien il coûte, grommela à part soi Stavroguine.
Pierre Stépanovitch tressaillit.
— Combien? Qu'est-ce que vous avez dit?
— J'ai dit: Allez-vous-en au diable avec votre secret! Apprenez- moi plutôt qui nous verrons là. Je sais que Virguinsky reçoit à l'occasion de sa fête, mais quels sont ses invités?
— Oh! il y aura là une société des plus variées! Kiriloff lui- même y sera.
— Tous membres de sections?
— Peste, comme vous y allez! Jusqu'à présent il n'existe pas encore ici une seule section organisée.
— Comment donc avez-vous fait pour répandre tant de proclamations?
— Là où nous allons, il n'y aura en tout que quatre sectionnaires. En attendant, les autres s'espionnent à qui mieux mieux, et chacun d'eux m'adresse des rapports sur ses camarades. Ces gens-là donnent beaucoup d'espérances. Ce sont des matériaux qu'il faut organiser. Du reste, vous-même avez rédigé le statut, il est inutile de vous expliquer les choses.
— Eh bien, ça ne marche pas? Il y a du tirage?
— Ça marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire: le premier moyen d'action, c'est l'uniforme. Il n'y a rien de plus puissant que la livrée bureaucratique. J'invente exprès des titres et des emplois: j'ai des secrétaires, des émissaires secrets, des caissiers, des présidents, des registrateurs; ce truc réussit admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalité, qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent. Et puis il y a les purs coquins; ces derniers sont parfois fort utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment qui relie tout, c'est le respect humain, la peur d'avoir une opinion à soi. Oui, c'est justement avec de pareilles gens que le succès est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le feu à ma voix: je n'aurai qu'à leur dire qu'ils manquent de libéralisme. Des imbéciles me blâment d'avoir trompé tous mes associés d'ici en leur parlant de comité central et de «ramifications innombrables». Vous-même vous m'avez une fois reproché cela, mais où est la tromperie? Le comité central, c'est moi et vous; quant aux ramifications, il y en aura autant qu'on voudra.
— Et toujours de la racaille semblable?
— Ce sont des matériaux. Ils sont bons tout de même.
— Vous n'avez pas cessé de compter sur moi?
— Vous serez le chef, la force dirigeante; moi, je ne serai que votre second, votre secrétaire. Vous savez, nous voguerons portés sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d'érable; à la poupe sera assise une belle demoiselle, Élisabeth Nikolaïevna… est-ce qu'il n'y a pas une chanson comme cela?…
Stavroguine se mit à rire.
— Non, je préfère vous donner un bon conseil. Vous venez d'énumérer les procédés dont vous vous servez pour cimenter vos groupes, ils se réduisent au fonctionnarisme et à la sentimentalité, tout cela n'est pas mauvais comme clystère, mais il y a quelque chose de meilleur encore: persuadez à quatre membres d'une section d'assassiner le cinquième sous prétexte que c'est un mouchard, et aussitôt le sang versé les liera tous indissolublement à vous. Ils deviendront vos esclaves, ils n'oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha!
— «Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela», pensa à part soi Pierre Stépanovitch, «et pas plus tard que ce soir. Tu te permets beaucoup trop.»
Voilà ou à peu près ce que dut se dire Pierre Stépanovitch. Du reste, ils approchaient déjà de la maison de Virguinsky.
— Vous m'avez probablement fait passer auprès d'eux pour quelque membre arrivé de l'étranger, en rapport avec l'Internationale, pour un réviseur? demanda tout à coup Stavroguine.
— Non, le réviseur, ce sera un autre; vous, vous êtes un des membres qui ont fondé la société à l'étranger, et vous connaissez les secrets les plus importants — voilà votre rôle. Vous parlerez sans doute?
— Où avez-vous pris cela?
— Maintenant vous êtes tenu de parler.
Dans son étonnement, Nicolas Vsévolodovitch s'arrêta au milieu de la rue, non loin d'un réverbère. Pierre Stépanovitch soutint avec une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci lança un jet de salive et se remit en marche.
— Et vous, est-ce que vous prendrez la parole? demanda-t-il brusquement à Pierre Stépanovitch.
— Non, je vous écouterai.
— Que le diable vous emporte! Au fait, vous me donnez une idée.
— Laquelle? fit vivement Pierre Stépanovitch.
— Soit, je parlerai peut-être là, mais ensuite je vous flanquerai une rossée, et, vous savez, une rossée sérieuse.
— Dites-donc, tantôt j'ai répété à Karmazinoff le propos que vous avez tenu sur son compte, à savoir qu'il faudrait le fesser, non pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse un moujik.
— Mais je n'ai jamais dit cela, ha, ha!
— N'importe. Se non è vero…
— Eh bien, merci, je vous suis très obligé.
— Savez-vous ce que dit Karmazinoff? D'après lui, notre doctrine est, au fond, la négation de l'honneur, et affirmer franchement le droit au déshonneur, c'est le plus sûr moyen d'avoir les Russes pour soi.
— Paroles admirables! Paroles d'or! s'écria Stavroguine; — il a dit le vrai mot! Le droit au déshonneur, — mais, avec cela, tout le monde viendra à nous, il ne restera plus personne dans l'autre camp! Écoutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de la haute police, hein?
— Celui qui se pose de pareilles questions les garde généralement pour lui.
— Sans doute, mais nous sommes entre nous.
— Non, jusqu'à présent je ne sers pas dans la haute police. Assez, nous voici arrivés. Composez votre physionomie, Stavroguine; moi, j'ai toujours soin de me faire une tête quand je vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voilà tout; ce n'est pas bien malin.
CHAPITRE VII
CHEZ LES NÔTRES.
I
Virguinsky demeurait rue de la Fourmi, dans une maison à lui, ou plutôt à sa femme. C'était une construction en bois, à un seul étage, où n'habitaient que l'employé et sa famille. Une quinzaine de personnes s'étaient réunies là sous couleur de fêter le maître du logis; mais la soirée ne ressemblait pas du tout à celles qu'on a coutume de donner en province à l'occasion d'un anniversaire de naissance. Dès les premiers temps de leur mariage, les époux Virguinsky avaient décidé d'un commun accord, une fois pour toutes, que c'était une grande sottise de recevoir en pareille circonstance, vu qu'il n'y avait pas là de quoi se réjouir. En quelques années ils avaient réussi à s'isoler complètement de la société. Quoique Virguinsky ne manquât pas de moyens et fût loin d'être ce qu'on appelle un «pauvre homme», il faisait à tout le monde l'effet d'un original, aimant la solitude et, de plus, parlant «avec hauteur». Quant à madame Virguinsky, son métier de sage-femme suffisait pour la placer au plus bas degré de l'échelle sociale, au-dessous même d'une femme de pope, nonobstant la position que son mari occupait dans le service. Il est vrai que si sa profession était humble, on ne pouvait en dire autant de son caractère. Depuis sa liaison stupide et affichée effrontément (par principe) avec un coquin comme le capitaine Lébiadkine, les plus indulgentes de nos dames l'avaient elles-mêmes mise à l'index et ne lui cachaient pas leur mépris. Mais tout cela était bien égal à madame Virguinsky. Chose à noter, les dames même les plus prudes, quand elles se trouvaient dans une position intéressante, s'adressaient de préférence à Arina Prokhorovna (madame Virguinsky), bien que notre ville possédât trois autres accoucheuses. Dans tout le district, les femmes des propriétaires ruraux la faisaient demander, tant elle était renommée pour son habileté professionnelle. Comme elle aimait beaucoup l'argent, elle avait fini par limiter sa clientèle aux personnes les plus riches. Se sentant nécessaire, elle ne se gênait pas du tout, et, dans les maisons les plus aristocratiques, elle semblait faire exprès d'agiter les nerfs délicats de ses clientes par un grossier oubli de toutes les convenances ou par des railleries sur les choses saintes. Notre chirurgien-major Rosanoff racontait à ce propos un fait curieux: un jour qu'une femme en couches invoquait avec force gémissements le secours divin, Arina Prokhorovna avait tout à coup lâché une grosse impiété qui, en épouvantant la malade, avait eu pour effet d'activer puissamment sa délivrance. Mais, quoique nihiliste, madame Virguinsky savait fort bien, lorsque ses intérêts le lui commandaient, transiger avec les préjugés vulgaires. Ainsi, elle ne manquait jamais d'assister au baptême des nouveaux-nés dont elle avait facilité la venue au monde; dans ces occasions-là, elle se coiffait avec goût et mettait une robe de soie verte à traîne, alors qu'en tout autre temps sa mise était extrêmement négligée. Pendant la cérémonie religieuse, elle conservait «l'air le plus effronté», au point de scandaliser les ministres du culte; mais, après le baptême, elle offrait toujours du champagne, et il n'aurait pas fallu, en prenant un verre de Cliquot, oublier les épingles de l'accoucheuse.
La société (presque exclusivement masculine) réunie cette fois chez Virguinsky présentait un aspect assez exceptionnel. Il n'y avait pas de collation, et l'on ne jouait pas aux cartes. Au milieu d'un spacieux salon dont les murs étaient garnis d'une vieille tapisserie bleue, se trouvaient deux tables rapprochées l'une de l'autre de façon à n'en former qu'une seule; une grande nappe, d'ailleurs d'une propreté douteuse, couvrait ces deux tables sur lesquelles bouillaient deux samovars; au bout étaient placés un vaste plateau chargé de vingt-cinq verres et une corbeille contenant du pain blanc coupé par tranches, comme cela se pratique dans les pensionnats. Le thé était versé par la soeur d'Arina Prokhorovna, une fille de trente ans, blonde et privée de sourcils. Cette créature, taciturne et venimeuse, partageait les idées nouvelles; Virguinsky lui-même, dans son ménage, avait grand'peur d'elle. Trois dames seulement se trouvaient dans la chambre: la maîtresse de la maison, sa soeur dont je viens de parler, et la soeur de Virguinsky, étudiante nihiliste, tout récemment arrivée de Pétersbourg. Arina Prokhorovna, belle femme de vingt-sept ans, n'avait pas fait toilette pour la circonstance; elle portait une robe de laine d'une nuance verdâtre, et le regard hardi qu'elle promenait sur l'assistance semblait dire: «Voyez comme je me moque de tout.» On remarquait à côté d'elle sa belle- soeur qui n'était pas mal non plus; petite et grassouillette, avec des joues très colorées, mademoiselle Virguinsky était encore, pour ainsi dire, en tenue de voyage; elle avait à la main un rouleau de papier, et ses yeux allaient sans cesse d'un visiteur à l'autre. Ce soir-là, Virguinsky se sentait un peu souffrant; néanmoins il avait quitté sa chambre, et maintenant il était assis sur un fauteuil devant la table autour de laquelle tous ses invités avaient pris place sur des chaises dans un ordre qui faisait prévoir une séance. En attendant, on causait à haute voix de choses indifférentes. Lorsque parurent Stavroguine et Verkhovensky, le silence s'établit soudain.
Mais je demande la permission de donner quelques explications préalables. Je crois que tous ces messieurs s'étaient réunis dans l'espoir d'apprendre quelque chose de particulièrement curieux. Ils représentaient la fine fleur du libéralisme local, et Virguinsky les avait triés sur le volet en vue de cette «séance». Je remarquerai encore que plusieurs d'entre eux (un très petit nombre, du reste) n'étaient jamais allés chez lui auparavant. Sans doute la plupart ne se rendaient pas un compte bien clair de l'objet pour lequel on les avait convoqués. À la vérité, tous prenaient alors Pierre Stépanovitch pour un émissaire arrivé de l'étranger et muni de pleins pouvoirs; dès le début, cette idée s'était enracinée dans leur esprit, et naturellement les flattait. Mais, parmi les citoyens rassemblés en ce moment chez Virguinsky sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa naissance, il s'en trouvait quelques uns à qui des ouvertures précises avaient été faites. Pierre Stépanovitch avait réussi à créer chez nous un «conseil des cinq» à l'instar des quinquévirats déjà organisés par lui à Moscou, et (le fait est maintenant prouvé) parmi les officiers de notre district. On prétend qu'il en avait aussi institué un dans le gouvernement de Kh… Assis à la table commune, les quinquévirs mettaient tous leurs soins à dissimuler leur importance, en sorte que personne n'aurait pu les reconnaître. À présent, leurs noms ne sont plus un mystère: c'étaient d'abord Lipoutine, ensuite Virguinsky lui-même, puis Chigaleff, le frère de madame Virguinsky, Liamchine, et enfin un certain Tolkatchenko. Ce dernier, déjà quadragénaire, passait pour connaître à fond le peuple, surtout les filous et les voleurs de grand chemin, qu'il allait étudier dans les cabarets (du reste, il ne s'y rendait pas que pour cela). Avec sa mise incorrecte, ses bottes de roussi, ses clignements d'yeux malicieux et les phrases populaires dont il panachait sa conversation, Tolkatchenko était un type à part au milieu des nôtres. Une ou deux fois Liamchine l'avait mené aux soirées de Stépan Trophimovitch, mais il n'y avait pas produit beaucoup d'effet. On le voyait en ville de temps à autre, surtout quand il se trouvait sans place; il était employé de chemin de fer. Ces cinq hommes d'action avaient constitué leur groupe, pleinement convaincus que celui-ci n'était qu'une unité parmi des centaines et des milliers d'autres quinquévirats semblables disséminés sur toute la surface de la Russie, et dépendant d'un mystérieux comité central en rapport lui-même avec la révolution européenne universelle. Malheureusement, je dois avouer que des froissements avaient déjà commencé à se manifester entre eux et Pierre Stépanovitch. Le fait est qu'ils l'avaient attendu depuis le printemps, sa prochaine arrivée leur ayant été annoncée d'abord par Tolkatchenko et ensuite par Chigaleff; vu la haute opinion qu'ils se faisaient de lui, tous s'étaient docilement groupés à son premier appel; mais à peine le quinquévirat venait-il d'être organisé, que la discorde éclatait dans son sein. Je suppose que ces messieurs regrettaient d'avoir donné si vite leur adhésion. Bien entendu, ils avaient cédé, dans cette circonstance, à un généreux sentiment de honte; ils avaient craint qu'on ne les accusât plus tard d'avoir cané. Mais Pierre Stépanovitch aurait dû apprécier leur héroïsme et les en récompenser par quelque confidence importante. Or, loin de songer à satisfaire la légitime curiosité de ses associés, Verkhovensky les traitait en général avec une sévérité remarquable, et même avec mépris. C'était vexant, on en conviendra; aussi le membre Chigaleff poussait ses collègues à «réclamer des comptes», pas maintenant, il est vrai, car il y avait en ce moment trop d'étrangers chez Virguinsky.
Si je ne me trompe, les quinquévirs déjà nommés soupçonnaient vaguement que parmi ces étrangers se trouvaient des membres d'autres groupes inconnus d'eux et secrètement organisés dans la ville par le même Verkhovensky; aussi tous les visiteurs s'observaient-ils les uns les autres d'un air défiant, ce qui donnait à la réunion une physionomie fort énigmatique et jusqu'à un certain point romanesque. Du reste, il y avait aussi là des gens à l'abri de tout soupçon, par exemple, un major, proche parent de Virguinsky; cet homme parfaitement inoffensif n'avait même pas été invité, mais il était venu de son propre mouvement fêter le maître de la maison, en sorte qu'il avait été impossible de ne pas le recevoir. Virguinsky savait, d'ailleurs, qu'il n'y avait à craindre aucune délation de la part du major, car ce dernier, tout bête qu'il était, avait toujours aimé à fréquenter les libéraux avancés; sans sympathiser personnellement avec eux, il les écoutait très volontiers. Bien plus, lui-même avait été compromis: on s'était servi de lui pour répandre des ballots de proclamations et de numéros de la Cloche; il n'aurait pas osé jeter le moindre coup d'oeil sur ces écrits, mais refuser de les distribuer lui eût paru le comble de la lâcheté. Encore à présent il ne manque pas en Russie de gens qui ressemblent à ce major. Les autres visiteurs offraient le type de l'amour-propre aigri ou de l'exaltation juvénile: c'étaient deux ou trois professeurs et un nombre égal d'officiers. Parmi les premiers se faisait surtout remarquer un boiteux âgé de quarante-cinq ans qui enseignait au gymnase; cet homme était extrêmement venimeux et d'une vanité peu commune. Dans le groupe des officiers je dois signaler un très jeune enseigne d'artillerie sorti récemment de l'école militaire et arrivé depuis peu dans notre ville où il ne connaissait encore personne. Durant cette soirée il avait un crayon à la main, ne prenait presque aucune part à la conversation, et écrivait à chaque instant quelque chose sur son carnet. Tout le monde voyait cela, mais on feignait de ne pas s'en apercevoir. Au nombre des invités de Virguinsky figurait aussi le séminariste désoeuvré qui, conjointement avec Liamchine, avait joué un si vilain tour à la colporteuse d'évangiles; ce gros garçon, aux manières très dégagées, montrait dans toute sa personne la conscience qu'il avait de son mérite supérieur. À cette réunion assistait également, je ne sais pourquoi, le fils de notre maire, jeune homme prématurément usé par le vice, et dont le nom avait déjà été mêlé à des aventures scandaleuses. Il ne dit pas un mot de toute la soirée. Enfin, je ne puis passer sous silence un collégien de dix-huit ans qui paraissait très échauffé; ce morveux, — on l'apprit plus tard avec stupéfaction, — était à la tête d'un groupe de conspirateurs recrutés parmi les grands du gymnase. Chatoff dont je n'ai pas encore parlé était assis à un coin de la table, un peu en arrière des autres; silencieux, les yeux fixés à terre, il refusa de prendre du thé et garda tout le temps sa casquette à la main, comme pour montrer qu'il n'était pas venu en visiteur, mais pour affaire, et qu'il s'en irait quand il voudrait. Non loin de lui avait pris place Kiriloff; muet aussi, l'ingénieur tenait son regard terne obstinément attaché sur chacun de ceux qui prenaient la parole, et il écoutait tout sans donner la moindre marque d'émotion ou d'étonnement. Plusieurs des invités, qui ne l'avaient jamais vu auparavant, l'observaient à la dérobée d'un air soucieux. Madame Virguinsky connaissait-elle l'existence du quinquévirat? Je suppose que son mari ne lui avait rien laissé ignorer. L'étudiante, naturellement, était étrangère à tout cela, mais elle avait aussi sa tâche; elle comptait ne rester chez nous qu'un jour ou deux, ensuite son intention était de se rendre successivement dans toutes les villes universitaires pour «prendre part aux souffrances des pauvres étudiants et susciter chez eux l'esprit de protestation». Dans ce but, elle avait rédigé un appel qu'elle avait fait lithographier à quelques centaines d'exemplaires. Chose curieuse, le collégien et l'étudiante qui ne s'étaient jamais rencontrés jusqu'alors se sentirent, à première vue, des plus mal disposés l'un pour l'autre. Le major était l'oncle de la jeune fille, et il ne l'avait pas vue depuis dix ans. Quand entrèrent Stavroguine et Verkhovensky, mademoiselle Virguinsky était rouge comme un coquelicot; elle venait d'avoir une violente dispute avec son oncle au sujet de la question des femmes.
II
Sans presque dire bonjour à personne, Verkhovensky alla s'asseoir fort négligemment au haut bout de la table. Un insolent dédain se lisait sur son visage. Stavroguine s'inclina poliment. On n'attendait qu'eux; néanmoins, comme si une consigne avait été donnée dans ce sens, tout le monde feignait de remarquer à peine leur arrivée. Dès que Nicolas Vsévolodovitch se fut assis, la maîtresse de la maison s'adressa à lui d'un ton sévère:
— Stavroguine, voulez-vous du thé?
— Oui répondit-il.
— Du thé à Stavroguine, ordonna madame Virguinsky. — Et vous, est-ce que vous en voulez? (Ces derniers mots étaient adressés à Verkhovensky.)
— Sans doute; qui est-ce qui demande cela à ses invités? Mais donnez aussi de la crème, ce qu'on sert chez vous sous le nom de thé est toujours quelque chose de si infect; et un jour de fête encore…
— Comment, vous aussi vous admettez les fêtes? fit en riant l'étudiante; — on parlait de cela tout à l'heure.
— Vieillerie! grommela le collégien à l'autre bout de la table.
— Qu'est-ce qui est une vieillerie? Fouler aux pieds les préjugés, fussent-ils les plus innocents, n'est pas une vieillerie; au contraire, il faut le dire à notre honte, c'est jusqu'à présent une nouveauté, déclara aussitôt la jeune fille qui, en parlant, gesticulait avec véhémence. — D'ailleurs, il n'y a pas de préjugés innocents, ajouta-t-elle d'un ton aigre.
— J'ai seulement voulu dire, répliqua avec agitation le collégien, — que, quoique les préjugés soient sans doute des vieilleries et qu'il faille les extirper, cependant, en ce qui concerne les anniversaires de naissance, la stupidité de ces fêtes est trop universellement reconnue pour perdre un temps précieux et déjà sans cela perdu par tout le monde, en sorte qu'on pourrait employer son esprit à traiter un sujet plus urgent…
— Vous n'en finissez plus, on ne comprend rien, cria l'étudiante.
— Il me semble que chacun a le droit de prendre la parole, et si je désire exprimer mon opinion, comme tout autre…
— Personne ne vous conteste le droit de prendre la parole, interrompit sèchement la maîtresse de la maison, — on vous invite seulement à ne pas mâchonner, attendu que personne ne peut vous comprendre.
— Pourtant permettez-moi de vous faire observer que vous me témoignez peu d'estime; si je n'ai pas pu achever ma pensée, ce n'est pas parce que je n'ai pas d'idées, mais plutôt parce que j'en ai trop… balbutia le pauvre jeune homme qui pataugeait de plus en plus.
— Si vous ne savez pas parler, eh bien, taisez-vous, lui envoya l'étudiante.
À ces mots, le collégien se leva soudain, comme mû par un ressort.
— Je voulais seulement dire, vociféra-t-il rouge de honte et sans oser regarder autour de lui, — que si vous êtes tant pressée de montrer votre esprit, c'est tout bonnement parce que M. Stavroguine vient d'arriver — voilà!
— Votre idée est ignoble et immorale, elle prouve combien vous êtes peu développé. Je vous prie de ne plus m'adresser la parole, repartit violemment la jeune fille.
— Stavroguine, commença la maîtresse de la maison, — avant votre arrivée, cet officier (elle montra le major, son parent) parlait ici des droits de la famille. Sans doute, je ne vous ennuierai pas avec une sottise si vieille et depuis longtemps percée à jour. Mais, pourtant, où a-t-on pu prendre les droits et les devoirs de la famille, entendus dans le sens que le préjugé courant donne à ces mots? Voilà la question. Quel est votre avis?
— Comment, où l'on a pu les prendre? demanda Nicolas Vsévolodovitch.
— Nous savons, par exemple, que le préjugé de Dieu est venu du tonnerre et de l'éclair, s'empressa d'ajouter l'étudiante en dardant ses yeux sur Stavroguine; — personne n'ignore que les premiers hommes, effrayés par la foudre, ont divinisé l'ennemi invisible devant qui ils sentaient leur faiblesse. Mais d'où est né le préjugé de la famille? D'où a pu provenir la famille elle- même?
— Ce n'est pas tout à fait la même chose…, voulut faire observer madame Virguinsky.
— Je suppose que la réponse à une telle question serait indécente, dit Stavroguine.
— Allons donc! protesta l'étudiante.
Dans le groupe des professeurs éclatèrent des rires auxquels firent écho, à l'autre bout de la table, Liamchine et le collégien; le major pouffait.
— Vous devriez écrire des vaudevilles, remarqua la maîtresse de la maison en s'adressant à Stavroguine.
— Cette réponse ne vous fait guère honneur; je ne sais comment on vous appelle, déclara l'étudiante positivement indignée.
— Mais, toi, ne saute pas comme cela! cria le major à sa nièce, - - tu es une demoiselle, tu devrais avoir un maintien modeste, et l'on dirait que tu es assise sur une aiguille.
— Veuillez vous taire et ne pas m'interpeller avec cette familiarité, épargnez-moi vos ignobles comparaisons. Je vous vois pour la première fois, et ne veux pas savoir si vous êtes mon parent.
— Mais, voyons, je suis ton oncle; je t'ai portée dans mes bras quand tu n'étais encore qu'un enfant à la mamelle!
— Et quand même vous m'auriez portée dans vos bras, voilà-t-il pas une affaire! Je ne vous l'avais pas demandé; si donc vous l'avez fait, monsieur l'officier impoli, c'est que cela vous plaisait. Et permettez-moi de vous faire observer que vous ne devez pas me tutoyer, si ce n'est par civisme; autrement je vous le défends une fois pour toutes.
Le major frappa du poing sur la table.
— Voilà comme elles sont toutes! dit-il à Stavroguine assis en face de lui. — Non, permettez, j'aime le libéralisme et les idées modernes, je goûte fort les propos intelligents, mais, entendons- nous, ils ne me plaisent que dans la bouche des hommes, et le libéralisme en jupons fait mon supplice! Ne te tortille donc pas ainsi! cria-t-il à la jeune fille qui se démenait sur sa chaise. - - Non, je demande aussi la parole, je suis offensé.
— Vous ne faites que gêner les autres, et vous-même vous ne savez rien dire, bougonna la maîtresse de la maison.
— Si, je vais m'expliquer, reprit en s'échauffant le major. — Je m'adresse à vous, monsieur Stavroguine, parce que vous venez d'arriver, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître. Sans les hommes, elles ne peuvent rien, — voilà mon opinion. Toute leur question des femmes n'est qu'un emprunt qu'elles nous ont fait; je vous l'assure, c'est nous autres qui la leur avons inventée et qui nous sommes bêtement mis cette pierre au cou. Si je remercie Dieu d'une chose, c'est d'être resté célibataire! Pas le plus petit grain d'originalité; elles ne sont même pas capables de créer une façon de robe, il faut que les hommes inventent des patrons pour elles! Tenez, celle-ci, je l'ai portée dans mes bras, j'ai dansé la mazurka avec elle quand elle avait dix ans; aujourd'hui elle arrive de Pétersbourg, naturellement je cours l'embrasser, et quelle est la seconde parole qu'elle me dit? «Dieu n'existe pas!» Si encore ç'avait été la troisième; mais non, c'est la seconde, la langue lui démangeait! Allons, lui dis-je, j'admets que les hommes intelligents ne croient pas, cela peut tenir à leur intelligence; mais toi, tête vide, qu'est-ce que tu comprends à la question de l'existence de Dieu? Tu répètes ce qu'un étudiant t'a seriné; s'il t'avait dit d'allumer des lampes devant les icônes, tu en allumerais.
— Vous mentez toujours, vous êtes un fort méchant homme, et tout à l'heure je vous ai péremptoirement démontré votre insolvabilité, répondit l'étudiante d'un ton dédaigneux, comme si elle trouvait au-dessous d'elle d'entrer dans de longues explications avec un pareil interlocuteur. — Tantôt je vous ai dit notamment qu'au catéchisme on nous avait à tous enseigné ceci: «Si tu honores ton père et tes parents, tu vivras longtemps, et la richesse te sera donnée.» C'est dans les dix commandements. Si Dieu a cru nécessaire de promettre à l'amour filial une récompense, alors votre Dieu est immoral. Voilà dans quels termes je me suis exprimée tantôt, et ce n'a pas été ma seconde parole; c'est vous qui, en parlant de vos droits, m'avez amenée à vous tenir ce langage. À qui la faute si vous êtes bouché et si vous ne comprenez pas encore? Cela vous vexe, et vous vous fâchez, — Voilà le mot de toute votre génération.
— Sotte! proféra le major.
— Vous, vous êtes un imbécile.
— C'est cela, injurie-moi!
— Mais permettez, Kapiton Maximovitch, vous m'avez dit vous-même que vous ne croyez pas en Dieu, cria du bout de la table Lipoutine.
— Qu'importe que j'aie dit cela? moi, c'est autre chose! Peut- être même que je crois, seulement ma foi n'est pas entière. Mais, quoique je ne croie pas tout à fait, je ne dis pas qu'il faille fusiller Dieu. Déjà, quand je servais dans les hussards, cette question me préoccupait fort. Pour tous les poètes il est admis que le hussard est un buveur et un noceur. En ce qui me concerne, je n'ai peut-être pas fait mentir la légende; mais, le croirez- vous? je me relevais la nuit et j'allais m'agenouiller devant un icône, demandant à Dieu avec force signes de croix qu'il voulût bien m'envoyer la foi, tant j'étais, dès cette époque, tourmenté par la question de savoir si, oui ou non, Dieu existe. Le matin venu, sans doute, vous avez des distractions, et les sentiments religieux s'évanouissent; en général, j'ai remarqué que la foi est toujours plus faible pendant la journée.
Pierre Stépanovitch bâillait à se décrocher la mâchoire.
— Est-ce qu'on ne va pas jouer aux cartes? demanda-t-il à madame Virguinsky.
— Je m'associe entièrement à votre question! déclara l'étudiante qui était devenue pourpre d'indignation en entendant les paroles du major.
— On perd un temps précieux à écouter des conversations stupides, observa la maîtresse de la maison, et elle regarda sévèrement son mari.
— Je me proposais, dit mademoiselle Virguinsky, — de signaler à la réunion les souffrances et les protestations des étudiants; mais, comme le temps se passe en conversations immorales…
— Rien n'est moral, ni immoral! interrompit avec impatience le collégien.
— Je savais cela, monsieur le gymnasiste, longtemps avant qu'on vous l'ait enseigné.
— Et moi, j'affirme, répliqua l'adolescent irrité, — que vous êtes un enfant venu de la capitale pour nous éclairer tous, alors que nous en savons autant que vous. Depuis Biélinsky, nul n'ignore en Russie l'immoralité du précepte: «Honore ton père et ta mère», que, par parenthèses, vous avez cité en l'estropiant.
— Est-ce que cela ne finira pas? dit résolument Arina Prokhorovna à son mari.
Comme maîtresse de maison, elle rougissait de ces conversations insignifiantes, d'autant plus qu'elle remarquait des sourires et même des marques de stupéfaction parmi les invités qui n'étaient pas des visiteurs habituels.
Virguinsky éleva soudain la voix:
— Messieurs, si quelqu'un a une communication à faire ou désire traiter un sujet se rattachant plus directement à l'oeuvre commune, je l'invite à commencer sans retard.
— Je prendrai la liberté de faire une question, dit d'une voix douce le professeur boiteux, qui jusqu'alors n'avait pas prononcé un mot et s'était distingué par sa bonne tenue: — je désirerais savoir si nous sommes ici en séance, ou si nous ne formons qu'une réunion de simples mortels venus en visite. Je demande cela plutôt pour l'ordre, et afin de ne pas rester dans l'incertitude.
Cette «malicieuse» question produisit son effet; tous se regardèrent les uns les autres, chacun paraissant attendre une réponse de son voisin; puis, brusquement, comme par un mot d'ordre, tous les yeux se fixèrent sur Verkhovensky et sur Stavroguine.
— Je propose simplement de voter sur la question de savoir si nous sommes, oui ou non, en séance, déclara madame Virguinsky.
— J'adhère complètement à la proposition, dit Lipoutine, — quoiqu'elle soit un peu indéterminée.
— Moi aussi, moi aussi, entendit-on de divers côtés.
— Il me semble en effet que ce sera plus régulier, approuva à son tour Virguinsky.
— Ainsi aux voix! reprit Arina Prokhorovna. — Liamchine, mettez- vous au piano, je vous prie; cela ne vous empêchera pas de voter au moment du scrutin.
— Encore! cria Liamchine; — j'ai déjà fait assez de tapage comme cela.
— Je vous en prie instamment, jouez; vous ne voulez donc pas être utile à l'oeuvre commune?
— Mais je vous assure, Arina Prokhorovna, que personne n'est aux écoutes. C'est seulement une idée que vous avez. D'ailleurs, les fenêtres sont hautes, et lors même que quelqu'un chercherait à nous entendre, cela lui serait impossible.
— Nous ne nous entendons pas nous-mêmes, grommela un des visiteurs.
— Et moi, je vous dis que les précautions sont toujours bonnes. Pour le cas où il y aurait des espions, expliqua-t-elle à Verkhovensky, — il faut que nous ayons l'air d'être en fête et que la musique s'entende de la rue.
— Eh, diable! murmura Liamchine avec colère, puis il s'assit devant le piano, et commença à jouer une valse en frappant sur les touches comme s'il eût voulu les briser.
— J'invite ceux qui désirent qu'il y ait séance à lever la main droite, proposa madame Virguinsky.
Les uns firent le mouvement indiqué, les autres s'en abstinrent. Il y en eut qui, ayant levé la main, la baissèrent aussitôt après; plusieurs qui l'avaient baissée la relevèrent ensuite.
— Oh! diable! Je n'ai rien compris! cria un officier.
— Moi non plus, ajouta un autre.
— Si, moi, je comprends, fit un troisième; — si c'est _oui, _on lève la main.
— Mais qu'est-ce que signifie oui?
— Cela signifie la séance.
— Non, cela signifie qu'on n'en veut pas.
— J'ai voté la séance, cria le collégien à madame Virguinsky.
— Alors, pourquoi n'avez-vous pas levé la main?
— Je vous ai regardée tout le temps, vous n'avez pas levé la main, je vous ai imitée.
— Que c'est bête! C'est moi qui ai fait la proposition, par conséquent je ne pouvais pas lever la main. Messieurs, je propose de recommencer l'épreuve inversement: que ceux qui veulent une séance restent immobiles, et que ceux qui n'en veulent pas lèvent la main droite.
— Qui est-ce qui ne veut pas? demanda le collégien.
— Vous le faites exprès, n'est-ce pas? répliqua avec irritation madame Virguinsky.
— Non, permettez, qui est-ce qui veut et qui est-ce qui ne veut pas? Il faut préciser cela un peu mieux, firent deux ou trois voix.
— Celui qui ne veut pas ne veut pas.
— Eh! oui, mais qu'est-ce qu'il faut faire si l'on ne veut pas? Doit-on lever la main ou ne pas la lever? cria un officier.
— Eh! nous n'avons pas encore l'habitude du régime parlementaire! observa le major.
— Monsieur Liamchine, ne faites pas tant de bruit, s'il vous plaît, on ne s'entend pas ici, dit le professeur boiteux.
Liamchine quitta brusquement le piano.
— En vérité, Arina Prokhorovna, il n'y a aucun espion aux écoutes, et je ne veux plus jouer! C'est comme visiteur et non comme pianiste que je suis venu chez vous!
— Messieurs, proposa Virguinsky, — répondez tous verbalement: sommes-nous, oui ou non, en séance?
— En séance, en séance! cria-t-on de toutes parts.
— En ce cas, il est inutile de voter, cela suffit. N'est-ce pas votre avis, messieurs? Faut-il encore procéder à un vote?
— Non, non, c'est inutile, on a compris!
— Peut-être quelqu'un est-il contre la séance?
— Non, non, nous la voulons tous!
— Mais qu'est-ce que c'est qu'une séance? cria un des assistants. Il n'obtint pas de réponse.
— Il faut nommer un président, firent un grand nombre de voix.
— Le maître de la maison, naturellement, le maître de la maison!
Élu par acclamation, Virguinsky prit la parole:
— Messieurs, puisqu'il en est ainsi, je renouvelle ma proposition primitive: si quelqu'un a une communication à faire ou désire traiter un sujet se rapportant plus directement à l'oeuvre commune, qu'il commence sans perdre de temps.
Silence général. Tous les regards se portèrent de nouveau sur Stavroguine et Pierre Stépanovitch.
— Verkhovensky, vous n'avez rien à déclarer? demanda carrément Arina Prokhorovna.
L'interpellé s'étira sur sa chaise.
— Absolument rien, répondit-il en bâillant. — Du reste, je désirerais un verre de cognac.
— Et vous, Stavroguine?
— Je vous remercie, je ne boirai pas.
— Je vous demande si vous désirez parler, et non si vous voulez du cognac.
— Parler? Sur quoi? Non, je n'y tiens pas.
— On va vous apporter du cognac, répondit madame Virguinsky à Pierre Stépanovitch.
L'étudiante se leva. Depuis longtemps on voyait qu'elle attendait avec impatience le moment de placer un discours.
— Je suis venue faire connaître les souffrances des malheureux étudiants et les efforts tentés partout pour éveiller en eux l'esprit de protestation…
Force fut à mademoiselle Virguinsky d'en rester là, car à l'autre bout de la salle surgit un concurrent qui attira aussitôt l'attention générale. Sombre et morne comme toujours, Chigaleff, l'homme aux longues oreilles, se leva lentement, et, d'un air chagrin, posa sur la table un gros cahier tout couvert d'une écriture extrêmement fine. Il ne se rassit point et garda le silence. Plusieurs jetaient des regards inquiets sur le volumineux manuscrit; au contraire, Lipoutine, Virguinsky et le professeur boiteux paraissaient éprouver une certaine satisfaction.
— Je demande la parole, fit d'une voix mélancolique, mais ferme, Chigaleff.
— Vous l'avez, répondit Virguinsky.
L'orateur s'assit, se recueillit pendant une demi-minute et commença gravement:
— Messieurs…
— Voilà le cognac! dit d'un ton méprisant la demoiselle sans sourcils qui avait servi le thé; en même temps, elle plaçait devant Pierre Stépanovitch un carafon de cognac et un verre à liqueur qu'elle avait apportés sans plateau ni assiette, se contentant de les tenir à la main.
L'orateur interrompu attendit silencieux et digne.
— Cela ne fait rien, continuez, je n'écoute pas, cria Verkhovensky en se versant un verre de cognac.
— Messieurs, reprit Chigaleff, — en m'adressant à votre attention, et, comme vous le verrez plus loin, en sollicitant le secours de vos lumières sur un point d'une importance majeure, je dois commencer par une préface…
— Arina Prokhorovna, n'avez-vous pas des ciseaux? demanda à brûle-pourpoint Pierre Stépanovitch.
Madame Virguinsky le regarda avec de grands yeux.
— Pourquoi vous faut-il des ciseaux? voulu-t-elle savoir.
— J'ai oublié de me couper les ongles, voilà trois jours que je me propose de le faire, répondit-il tranquillement, les yeux fixés sur ses ongles longs et sales.
Arina Prokhorovna rougit de colère, mais mademoiselle Virguinsky parut goûter ce langage.
— Je crois en avoir vu tout à l'heure sur la fenêtre, dit-elle; ensuite, quittant sa place, elle alla chercher les ciseaux et les apporta à Verkhovensky. Sans même accorder un regard à la jeune fille, il les prit et commença à se couper les ongles.
Arina Prokhorovna comprit que c'était du réalisme en action, et elle eut honte de sa susceptibilité. Les assistants se regardèrent en silence. Quant au professeur boiteux, il observait Pierre Stépanovitch avec des yeux où se lisaient la malveillance et l'envie. Chigaleff poursuivit son discours:
— Après avoir consacré mon activité à étudier la question de savoir comment doit être organisée la société qui remplacera celle d'aujourd'hui, je me suis convaincu que tous les créateurs de systèmes sociaux, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la présente année 187., ont été des rêveurs, des songe-creux, des niais, des esprits en contradiction avec eux-mêmes, ne comprenant absolument rien ni aux sciences naturelles, ni à cet étrange animal qu'on appelle l'homme. Platon, Rousseau, Fourier sont des colonnes d'aluminium; leurs théories peuvent être bonnes pour des moineaux, mais non pour la société humaine. Or, comme il est nécessaire d'être fixé sur la future forme sociale, maintenant surtout que tous nous sommes enfin décidés à passer de la spéculation à l'action, je propose mon propre système concernant l'organisation du monde. Le voici. (Ce disant, il frappa avec un doigt sur son cahier). J'aurais voulu le présenter à la réunion sous une forme aussi succincte que possible; mais je vois que, loin de comporter des abréviations, mon livre exige encore une multitude d'éclaircissements oraux; c'est pourquoi l'exposé demandera au moins dix soirées, d'après le nombre de chapitres que renferme l'ouvrage. (Des rires se firent entendre.) De plus, j'avertis que mon système n'est pas achevé. (Nouveaux rires.). Je me suis embarrassé dans mes propres données, et ma conclusion est en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. J'ajoute pourtant qu'aucune solution du problème social ne peut exister en dehors de la mienne.
L'hilarité redoubla, mais les auditeurs qui riaient étaient surtout les plus jeunes et, pour ainsi dire, les profanes. Arina Prokhorovna, Lipoutine et le professeur boiteux laissaient voir sur leurs visages une certaine colère.
— Si vous-même n'avez pas su coordonner votre système, et si vous êtes arrivé au désespoir, qu'est-ce que nous y ferons? se hasarda à observer un des militaires.
Chigaleff se tourna brusquement vers l'interrupteur.
— Vous avez raison, monsieur l'officier, d'autant plus raison que vous parlez de désespoir. Oui, je suis arrivé au désespoir. Néanmoins, je défie qui que ce soit de remplacer ma solution par aucune autre: on aura beau chercher, on ne trouvera rien. C'est pourquoi, sans perdre de temps, j'invite toute la société à émettre son avis, lorsqu'elle aura écouté durant dix soirées la lecture de mon livre. Si les membres refusent de m'entendre, nous nous séparerons tout de suite, — les hommes pour aller à leur bureau, les femmes pour retourner à leur cuisine, car, du moment que l'on repousse mon système, il faut renoncer à découvrir une autre issue, il n'en existe pas!
L'auditoire commençait à devenir tumultueux: «Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Un fou, sans doute?» se demandait-on à haute voix.
— En résumé, il ne s'agit que du désespoir de Chigaleff, conclut Liamchine, — toute la question est celle-ci: le désespoir de Chigaleff est-il ou non fondé?
— Le désespoir de Chigaleff est une question personnelle, déclara le collégien.
— Je propose de mettre aux voix la question de savoir jusqu'à quel point le désespoir de Chigaleff intéresse l'oeuvre commune; le scrutin décidera en même temps si c'est, ou non, la peine de l'entendre, opina un loustic dans le groupe des officiers.
— Il y a ici autre chose, messieurs, intervint le boiteux; un sourire équivoque errait sur ses lèvres, en sorte qu'on ne pouvait pas trop savoir s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement. — Ces lazzis sont déplacés ici. M. Chigaleff a étudié trop consciencieusement son sujet et, de plus, il est trop modeste. Je connais son livre. Ce qu'il propose comme solution finale de la question, c'est le partage de l'espèce humaine en deux groupes inégaux. Un dixième seulement de l'humanité possèdera les droits de la personnalité et exercera une autorité illimitée sur les neuf autres dixièmes. Ceux-ci perdront leur personnalité, deviendront comme un troupeau; astreints à l'obéissance passive, ils seront ramenés à l'innocence première, et, pour ainsi dire, au paradis primitif, où, du reste, ils devront travailler. Les mesures proposées par l'auteur pour supprimer le libre arbitre chez les neuf dixièmes de l'humanité et transformer cette dernière en troupeau par de nouvelles méthodes d'éducation, — ces mesures sont très remarquables, fondées sur les données des sciences naturelles, et parfaitement logiques. On peut ne pas admettre certaines conclusions, mais il est difficile de contester l'intelligence et le savoir de l'écrivain. C'est dommage que les circonstances ne nous permettent pas de lui accorder les dix soirées qu'il demande, sans cela nous pourrions entendre beaucoup de choses curieuses.
Madame Virguinsky s'adressa au boiteux d'un ton qui trahissait une certaine inquiétude:
— Parlez-vous sérieusement? Est-il possible que cet homme, ne sachant que faire des neuf dixièmes de l'humanité, les réduise en esclavage? Depuis longtemps je le soupçonnais.
— C'est de votre frère que vous parlez ainsi? demanda le boiteux.
— La parenté? Vous moquez-vous de moi, oui ou non?
— D'ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obéir comme à des dieux, c'est une lâcheté! observa l'étudiante irritée.
— Ce que je propose n'est point une lâcheté, j'offre en perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y en avoir un autre sur la terre, répliqua d'un ton d'autorité Chigaleff.
— Moi, cria Liamchine, — si je ne savais que faire des neuf dixièmes de l'humanité, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les ferais sauter en l'air, et je ne laisserais subsister que le petit groupe des hommes éclairés, qui ensuite se mettraient à vivre selon la science.
— Il n'y a qu'un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l'étudiante pourpre d'indignation.
— C'est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame Virguinsky.
Chigaleff se tourna vers Liamchine.
— Ce serait peut-être la meilleure solution du problème! répondit-il avec chaleur; — sans doute, vous ne savez pas vous- même, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de dire est profond. Mais comme votre idée est presque irréalisable, il faut se borner au paradis terrestre, puisqu'on a appelé cela ainsi.
— Voilà passablement d'absurdités! laissa, comme par mégarde, échapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et continua, de l'air le plus indifférent, à se couper les ongles.
Le boiteux semblait n'avoir attendu que ces mots pour empoigner Pierre Stépanovitch.
— Pourquoi donc sont-ce des absurdités? demanda-t-il aussitôt. — M. Chigaleff est jusqu'à un certain point un fanatique de philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet surtout, et jusque dans Proudhon lui-même, on trouve quantité de propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degré. M. Chigaleff résout la question d'une façon peut-être beaucoup plus raisonnable qu'ils ne le font. Je vous assure qu'en lisant son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines choses. Il s'est peut-être moins éloigné de la réalité qu'aucun de ses prédécesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai, celui-là même dont l'humanité regrette la perte, si toutefois il a jamais existé.
— Allons, je savais bien que j'allais m'ennuyer ici, murmura Pierre Stépanovitch.
— Permettez, reprit le boiteux en s'échauffant de plus en plus, - - les entretiens et les considérations sur la future organisation sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes réfléchis de notre époque. Hertzen ne s'est occupé que de cela toute sa vie. Biélinsky, je le tiens de bonne source, passait des soirées entières à discuter avec ses amis les détails les plus minces, les plus terre-à-terre, pourrait-on dire, du futur ordre des choses.
— Il y a même des gens qui en deviennent fous, observa brusquement le major.
— Après tout, on arrive peut-être encore mieux à un résultat quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu.
— Le mot d'absurdité ne s'appliquait pas, dans ma pensée, à Chigaleff, dit en levant à peine les yeux Pierre Stépanovitch. — Voyez-vous, messieurs, continua-t-il négligemment, — à mon avis, tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces «droits au travail», le _Chigalévisme, _ce ne sont que des romans comme on peut en écrire des centaines de mille. C'est un passe-temps esthétique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce méchant petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous précipitiez sur le papier noirci.
— Permettez, répliqua le boiteux en s'agitant sur sa chaise, — quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons pourtant que jusqu'à présent il ne s'est rien produit de si nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup à nous plaindre de ne l'avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines imprimées à l'étranger nous invitent à former des groupes ayant pour seul programme la destruction universelle, sous prétexte que tous les remèdes sont impuissants à guérir le monde, et que le plus sûr moyen de franchir le fossé, c'est d'abattre carrément cent millions de têtes. Assurément l'idée est belle, mais elle est pour le moins aussi incompatible avec la réalité que le «chigavélisme» dont vous parliez tout à l'heure en termes si méprisants.
— Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lâcha immédiatement Verkhovensky, et, sans paraître avoir conscience de l'effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha de lui la bougie afin d'y voir plus clair.
— C'est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour discuter, et il est très fâcheux aussi que vous soyez en ce moment si occupé de votre toilette.
— Que vous importe ma toilette?
Lipoutine vint de nouveau à la rescousse du boiteux:
— Abattre cent millions de têtes n'est pas moins difficile que de réformer le monde par la propagande; peut-être même est-ce plus difficile encore, surtout en Russie.
— C'est sur la Russie que l'on compte à présent, déclara un des officiers.
— Nous avons aussi entendu dire que l'on comptait sur elle, répondit le professeur. — Nous savons qu'un doigt mystérieux a désigné notre belle patrie comme le pays le plus propice à l'accomplissement de la grande oeuvre. Seulement voici une chose: si je travaille à résoudre graduellement la question sociale, cette tâche me rapporte quelques avantages personnels; j'ai le plaisir de bavarder, et je reçois du gouvernement un tchin en récompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me rallie à la solution rapide, à celle qui réclame cent millions de têtes, qu'est-ce que j'y gagne personnellement? Dès que vous vous mettez à faire de la propagande, on vous coupe la langue.
— À vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky.
— Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus favorables, un pareil massacre ne sera pas achevé avant cinquante ans, n'en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-là ne sont pas des moutons et ne se laisseront pas égorger sans résistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires et se transporter dans quelque île de l'océan Pacifique pour y finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant du doigt sur la table, — par une telle propagande vous ne ferez que provoquer l'émigration, rien de plus!
Le boiteux prononça ces derniers mots d'un air triomphant. C'était une des fortes têtes de la province. Lipoutine souriait malicieusement, Virguinsky avait écouté avec une certaine tristesse; tous les autres, surtout les dames et les officiers, avaient suivi très attentivement la discussion. Chacun comprenait que l'homme aux cent millions de têtes était collé au mur, et l'on se demandait ce qui allait résulter de là.
— Au fait, vous avez raison, répondit d'un ton plus indifférent que jamais, et même avec une apparence d'ennui, Pierre Stépanovitch. — L'émigration est une bonne idée. Pourtant, si, malgré tous les désavantages évidents que vous prévoyez, l'oeuvre commune recrute de jour en jour un plus grand nombre de champions, elle pourra se passer de votre concours. Ici, batuchka, c'est une religion nouvelle qui se substitue à l'ancienne, voilà pourquoi les recrues sont si nombreuses, et ce fait a une grande importance. Émigrez. Vous savez, je vous conseillerais de vous retirer à Dresde plutôt que dans une île de l'océan Pacifique. D'abord, c'est une ville qui n'a jamais vu aucune épidémie, et, en votre qualité d'homme éclairé, vous avez certainement peur de la mort; en second lieu, Dresde n'étant pas loin de la frontière russe, on peut recevoir plus vite les revenus envoyés de la chère patrie; troisièmement, il y a là ce qu'on appelle des trésors artistiques, et vous êtes un esthéticien, un ancien professeur de littérature, si je ne me trompe; enfin le paysage environnant est une Suisse en miniature qui vous fournira des inspirations poétiques, car vous devez faire des vers. En un mot, cette résidence vous offrira tous les avantages réunis.
Un mouvement se produisit dans l'assistance, surtout parmi les officiers. Un moment encore, et tout le monde aurait parlé à la fois. Mais, sous l'influence de l'irritation, le boiteux donna tête baissée dans le traquenard qui lui était tendu:
— Non, dit-il, — peut-être n'abandonnons-nous pas encore l'oeuvre commune, il faut comprendre cela…
— Comment, est-ce que vous entreriez dans la section, si je vous le proposais? répliqua soudain Verkhovensky, et il posa les ciseaux sur la table.
Tous eurent comme un frisson. L'homme énigmatique se démasquait trop brusquement, il n'avait même pas hésité à prononcer le mot de «section».
Le professeur essaya de s'échapper par la tangente.
— Chacun se sent honnête homme, répondit-il, — et reste attaché à l'oeuvre commune, mais…
— Non, il ne s'agit pas de mais, interrompit d'un ton tranchant Pierre Stépanovitch: — je déclare, messieurs, que j'ai besoin d'une réponse franche. Je comprends trop qu'étant venu ici et vous ayant moi-même rassemblés, je vous dois des explications (nouvelle surprise pour l'auditoire), mais je ne puis en donner aucune avant de savoir à quel parti vous vous êtes arrêtés. Laissant de côté les conversations, — car voilà trente ans qu'on bavarde, et il est inutile de bavarder encore pendant trente années, — je vous demande ce qui vous agrée le plus: êtes-vous partisans de la méthode lente qui consiste à écrire des romans sociaux et à régler sur le papier à mille ans de distance les destinées de l'humanité, alors que dans l'intervalle, le despotisme avalera les bons morceaux qui passeront à portée de votre bouche et que vous laisserez échapper? Ou bien préférez-vous la solution prompte qui, n'importe comment, mettra enfin l'humanité à même de s'organiser socialement non pas sur le papier, mais en réalité? On fait beaucoup de bruit à propos des «cent millions de têtes»; ce n'est peut-être qu'une métaphore, mais pourquoi reculer devant ce programme si, en s'attardant aux rêveries des barbouilleurs de papier, on permet au despotisme de dévorer durant quelques cent ans non pas cent millions de têtes, mais cinq cents millions? Remarquez encore qu'un malade incurable ne peut être guéri, quelques remèdes qu'on lui prescrive sur le papier; au contraire, si nous n'agissons pas tout de suite, la contagion nous atteindra nous-mêmes, elle empoisonnera toutes les forces fraîches sur lesquelles on peut encore compter à présent, et enfin c'en sera fait de nous tous. Je reconnais qu'il est extrêmement agréable de pérorer avec éloquence sur le libéralisme, et qu'en agissant on s'expose à recevoir des horions… Du reste, je ne sais pas parler, je suis venu ici parce que j'ai des communications à faire; en conséquence, je prie l'honorable société, non pas de voter, mais de déclarer franchement et simplement ce qu'elle préfère: marcher dans le marais avec la lenteur de la tortue, ou le traverser à toute vapeur.
— Je suis positivement d'avis qu'on le traverse à toute vapeur! cria le collégien dans un transport d'enthousiasme.
— Moi aussi, opina Liamchine.
— Naturellement le choix ne peut être douteux, murmura un officier; un autre en dit autant, puis un troisième. L'assemblée, dans son ensemble, était surtout frappée de ce fait que Verkhovensky avait promis des «communications».
— Messieurs, je vois que presque tous se décident dans le sens des proclamations, dit-il en parcourant des yeux la société.
— Tous, tous! crièrent la plupart des assistants.
— J'avoue que je suis plutôt partisan d'une solution humaine, déclara le major, — mais comme l'unanimité est acquise à l'opinion contraire, je me range à l'avis de tous.
Pierre Stépanovitch s'adressa au boiteux:
— Alors, vous non plus, vous ne faites pas d'opposition?
— Ce n'est pas que je… balbutia en rougissant l'interpellé, — mais si j'adhère maintenant à l'opinion qui a rallié tous les suffrages, c'est uniquement pour ne pas rompre…
— Voilà comme vous êtes tous! Des gens qui discuteraient volontiers six mois durant pour faire de l'éloquence libérale, et qui, en fin de compte, votent avec tout le monde! Messieurs, réfléchissez pourtant, est-il vrai que vous soyez tous prêts?
(Prêts à quoi? la question était vague, mais terriblement captieuse.)
— Sans doute, tous…
Du reste, tout en répondant de la sorte, les assistants ne laissaient pas de se regarder les uns les autres.
— Mais peut-être qu'après vous m'en voudrez d'avoir obtenu si vite votre consentement? C'est presque toujours ainsi que les choses se passent avec vous.
L'assemblée était fort émue, et des courants divers commençaient à s'y dessiner. Le boiteux livra un nouvel assaut à Verkhovensky.
— Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que les réponses à de semblables questions sont conditionnelles. En admettant même que nous ayons donné notre adhésion, remarquez pourtant qu'une question posée d'une façon si étrange…
— Comment, d'une façon étrange?
— Oui, ce n'est pas ainsi qu'on pose de pareilles questions.
— Alors, apprenez-moi, s'il vous plaît, comment on les pose. Mais, vous savez, j'étais sûr que vous vous rebifferiez en premier.
— Vous avez tiré de nous une réponse attestant que nous sommes prêts à une action immédiate. Mais, pour en user ainsi, quels droits aviez-vous? Quels pleins pouvoirs vous autorisaient à poser de telles questions?
— Vous auriez dû demander cela plus tôt. Pourquoi donc avez-vous répondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez.
— La franchise étourdie avec laquelle vous avez posé votre principale question me donne à penser que vous n'avez ni droits, ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une curiosité personnelle.
— Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous ainsi? répliqua Pierre Stépanovitch, qui, semblait-il, commençait à être fort inquiet.
— C'est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu'elles soient, on fait cela du moins en tête-à-tête et non dans une société de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lâcha tout net le professeur. Emporté par la colère, il mettait les pieds dans le plat. Verkhovensky, l'inquiétude peinte sur le visage, se retourna vivement vers l'assistance:
— Messieurs, je considère comme un devoir de déclarer à tous que ce sont là des sottises, et que notre conversation a dépassé la mesure. Je n'ai encore affilié absolument personne, et nul n'a le droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons simplement exprimé des opinions. Est-ce vrai? Mais, n'importe, vous m'alarmez, ajouta-t-il en s'adressant au boiteux: — je ne pensais pas qu'ici le tête-à-tête fût nécessaire pour causer de choses si innocentes, à vrai dire. Ou bien craignez-vous une dénonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un mouchard?
Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se mit à parler en même temps.
— Messieurs, s'il en est ainsi, poursuivit Pierre Stépanovitch, - - je me suis plus compromis qu'aucun autre; par conséquent, je vous prie de répondre à une question, si vous le voulez bien, s'entend. Vous êtes parfaitement libres.
— Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts.
— Une question après laquelle on saura si nous devons rester ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de son côté.
— La question, la question?
— Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences, ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce point les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à la question dira clairement si nous devons nous séparer ou rester ensemble, et pas seulement durant cette soirée. Permettez-moi de m'adresser d'abord à vous, dit-il au boiteux.
— Pourquoi d'abord à moi?
— Parce que c'est vous qui avez donné lieu à l'incident. Je vous en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles. Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous êtes parfaitement libre.
— Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante.
— Permettez, ne pourriez-vous pas répondre un peu plus nettement?
— Je n'ai jamais servi dans la police secrète, dit le boiteux, cherchant toujours à éviter une réponse directe.
— Soyez plus précis, je vous prie, ne me faites pas attendre.
Le boiteux fut si exaspéré qu'il cessa de répondre. Silencieux, il regardait avec colère par-dessous ses lunettes le visage de l'inquisiteur.
— Un oui ou un non? Dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? cria Verkhovensky.
— Naturellement je ne dénoncerais pas! cria deux fois plus fort le boiteux.
— Et personne ne dénoncera, sans doute, personne! firent plusieurs voix.
— Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major, dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? poursuivit Pierre Stépanovitch. — Et, remarquez, c'est exprès que je m'adresse à vous.
— Je ne dénoncerais pas.
— Mais si vous saviez qu'un autre, un simple mortel, fût sur le point d'être volé et assassiné par un malfaiteur, vous préviendriez la police, vous dénonceriez?
— Sans doute, parce qu'ici ce serait un crime de droit commun, tandis que dans l'autre cas, il s'agirait d'une dénonciation politique. Je n'ai jamais été employé dans la police secrète.
— Et personne ici ne l'a jamais été, déclarèrent nombre de voix. — Inutile de questionner, tous répondront de même. Il n'y a pas ici de délateurs!
— Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? cria l'étudiante.
— C'est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé, Chatoff? demanda madame Virguinsky.
Chatoff s'était levé en effet, il tenait sa chapka à la main et regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler, mais qu'il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la porte.
— Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre Stépanovitch.
Chatoff s'arrêta un instant sur le seuil:
— En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure, après quoi il sortit.
Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.
— L'épreuve est faite!
— Elle n'était pas inutile!
— N'est-elle pas venue trop tard?
— Qui est-ce qui l'a invité? — Qui est-ce qui l'a laissé entrer? — Qui est-il? — Qu'est-ce que ce Chatoff? — Dénoncera-t-il ou ne dénoncera-t-il pas?
On n'entendait que des questions de ce genre.
— S'il était un dénonciateur, il aurait caché son jeu au lieu de s'en aller, comme il l'a fait, en lançant un jet de salive, observa quelqu'un.
— Voilà aussi Stavroguine qui se lève. Stavroguine n'a pas répondu non plus à la question, cria l'étudiante.
Effectivement, Stavroguine s'était levé, et aussi Kiriloff, qui se trouvait à l'autre bout de la table.
— Permettez, monsieur Stavroguine, dit d'un ton roide Arina Prokhorovna, — tous ici nous avons répondu à la question, tandis que vous vous en allez sans rien dire?
— Je ne vois pas la nécessité de répondre à la question qui vous intéresse, murmura Nicolas Vsévolodovitch.
— Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crièrent quelques uns.
— Et que m'importe que vous vous soyez compromis? répliqua Stavroguine en riant, mais ses yeux étincelaient.
— Comment, que vous importe? Comment, que vous importe? s'exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levèrent précipitamment.
— Permettez, messieurs, permettez, dit très haut le boiteux, — M. Verkhovensky n'a pas répondu non plus à la question, il s'est contenté de la poser.
Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se regarda. Stavroguine éclata de rire au nez du boiteux et sortit, Kiriloff le suivit. Verkhovensky s'élança sur leurs pas et les rejoignit dans l'antichambre.
— Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de Nicolas Vsévolodovitch qu'il serra de toutes ses forces. Stavroguine ne répondit pas et dégagea sa main.
— Allez tout de suite chez Kiriloff, j'irai vous y retrouver… Il le faut pour moi, il le faut!
— Pour moi ce n'est pas nécessaire, répliqua Stavroguine.
— Stavroguine y sera, décida Kiriloff. — Stavroguine, cela est nécessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez moi.
Ils sortirent.
CHAPITRE VIII
LE TZAREVITCH IVAN.
Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de retourner à la «séance» pour y rétablir l'ordre, mais, jugeant que cela n'en valait pas la peine, il planta là tout, et, deux minutes après, il volait sur les traces de ceux qui venaient de partir. En chemin il se rappela un péréoulok qui abrégeait de beaucoup sa route; enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, il prit cette petite rue et arriva à la maison Philippoff au moment même où Stavroguine et Kiriloff pénétraient sous la grand'porte.
— Vous êtes déjà ici? observa l'ingénieur; — c'est bien. Entrez.
— Comment donc disiez-vous que vous viviez seul? demanda Stavroguine qui, en passant dans le vestibule, avait remarqué un samovar en train de bouillir.
— Vous verrez tout à l'heure avec qui je vis, murmura Kiriloff, - - entrez.
— Dès qu'ils furent dans la chambre, Verkhovensky tira de sa poche la lettre anonyme qu'il avait emportée tantôt de chez Lembke, et la mit sous les yeux de Stavroguine. Tous trois s'assirent. Nicolas Vsévolodovitch lut silencieusement la lettre.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Ce que ce gredin écrit, il le fera, expliqua Pierre Stépanovitch. — Puisqu'il est dans votre dépendance, apprenez-lui comment il doit se comporter. Je vous assure que demain peut-être il ira chez Lembke.
— Eh bien, qu'il y aille.
— Comment, qu'il y aille? Il ne faut pas tolérer cela, surtout si l'on peut l'empêcher.
— Vous vous trompez, il ne dépend pas de moi. D'ailleurs, cela m'est égal; moi, il ne me menace nullement, c'est vous seul qui êtes visé dans sa lettre.
— Vous l'êtes aussi.
— Je ne crois pas.
— Mais d'autres peuvent ne pas vous épargner, est-ce que vous ne comprenez pas cela? Écoutez, Stavroguine, c'est seulement jouer sur les mots. Est-il possible que vous regardiez à la dépense?
— Est-ce qu'il faut de l'argent?
— Assurément, deux mille roubles ou, au minimum, quinze cents. Donnez-les moi demain ou même aujourd'hui, et demain soir je vous l'expédie à Pétersbourg; du reste, il a envie d'y aller. Si vous voulez, il partira avec Marie Timoféievna, notez cela.
Pierre Stépanovitch était fort troublé, il ne surveillait plus son langage, et des paroles inconsidérées lui échappaient. Stavroguine l'observait avec étonnement.
— Je n'ai pas de raison pour éloigner Marie Timoféievna.
— Peut-être même ne voulez-vous pas qu'elle s'en aille? dit avec un sourire ironique Pierre Stépanovitch.
— Peut-être que je ne le veux pas.
Verkhovensky perdit patience et se fâcha.
— En un mot, donnerez-vous l'argent ou ne le donnerez-vous pas? demanda-t-il en élevant la voix comme s'il eût parlé à un subordonné. Nicolas Vsévolodovitch le regarda sérieusement.
— Je ne le donnerai pas.
— Eh! Stavroguine! Vous savez quelque chose, ou vous avez déjà donné de l'argent! Vous… vous amusez!
Le visage de Pierre Stépanovitch s'altéra, les coins de sa bouche s'agitèrent, et tout à coup il partit d'un grand éclat de rire qui n'avait aucune raison d'être.
— Vous avez reçu de votre père de l'argent pour votre domaine, observa avec calme Nicolas Vsévolodovitch. — Maman vous a versé six ou huit mille roubles pour Stépan Trophimovitch. Eh bien, payez ces quinze cents roubles de votre poche. Je ne veux plus payer pour les autres, j'ai déjà assez déboursé comme cela, c'est ennuyeux à la fin… acheva-t-il en souriant lui-même de ses paroles.
— Ah! vous commencez à plaisanter…
Stavroguine se leva, Verkhovensky se dressa d'un bond et machinalement se plaça devant la porte comme s'il eût voulu en défendre l'approche. Nicolas Vsévolodovitch faisait déjà un geste pour l'écarter, quand soudain il s'arrêta.
— Je ne vous cèderai pas Chatoff, dit-il.
Pierre Stépanovitch frissonna; ils se regardèrent l'un l'autre.
— Je vous ai dit tantôt pourquoi vous avez besoin du sang de Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lançaient des flammes. — C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre indissoluble l'union de vos groupes. Tout à l'heure vous vous y êtes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez parfaitement qu'il se refuserait à dire: «Je ne dénoncerai pas», et qu'il ne s'abaisserait point à mentir devant nous. Mais moi, pour quel objet vous suis-je nécessaire maintenant? Depuis mon retour de l'étranger, je n'ai pas cessé d'être en butte à vos obsessions. Les explications que jusqu'à présent vous m'avez données de votre conduite sont de pures extravagances. En ce moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles à Lébiadkine, afin de fournir à Fedka l'occasion de l'assassiner. Je le sais, vous supposez que je veux en même temps me débarrasser de ma femme. En me liant par une solidarité criminelle, vous espérez prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me dominer? Pourquoi y tenez-vous? À quoi, diable, vous suis-je bon? Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre homme? Laissez-moi en repos.
— Fedka lui-même est allé vous trouver? articula avec effort Pierre Stépanovitch.
— Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles… Mais, tenez, il va lui-même le confirmer, il est là… dit en tendant le bras Nicolas Vsévolodovitch.
Pierre Stépanovitch se retourna vivement. Sur le seuil émergeait de l'obscurité une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond était vêtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme qui est chez lui; un large rire découvrait ses dents blanches et bien rangées; ses yeux noirs à reflet jaune furetaient dans la chambre et observaient les «messieurs». Il y avait quelque chose qu'il ne comprenait pas; évidemment Kiriloff était allé le chercher tout à l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à franchir.
— Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez qu'il nous entendît débattre notre marché, ou même qu'il me vît vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et, sans attendre la réponse, il sortit. En proie à une sorte de folie, Verkhovensky se mit à sa poursuite et le rejoignit sous la porte cochère.
— Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude.
Stavroguine essaya de se dégager par une brusque saccade, mais il n'y réussit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il empoigna Pierre Stépanovitch par les cheveux, le lança de toute sa force contre le sol et s'éloigna. Mais il n'avait pas fait trente pas que son persécuteur le rattrapait de nouveau.
— Réconcilions-nous, réconcilions-nous, murmura Pierre Stépanovitch d'une voix tremblante.
Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules, mais il continua de marcher sans retourner la tête.
— Écoutez, demain je vous amènerai Élisabeth Nikolaïevna, voulez- vous? Non? Pourquoi donc ne répondez-vous pas? Parlez, ce que vous voudrez, je le ferai. Écoutez: je vous accorderai la grâce de Chatoff, voulez-vous?
— C'est donc vrai que vous avez résolu de l'assassiner? s'écria Nicolas Vsévolodovitch.
— Eh bien, que vous importe Chatoff? De quel intérêt est-il pour vous? répliqua Verkhovensky d'une voix étranglée; il était hors de lui, et, probablement sans le remarquer, avait saisi Stavroguine par le coude. — Écoutez, je vous le cèderai, réconcilions-nous. Votre compte est fort chargé, mais… réconcilions-nous!
Nicolas Vsévolodovitch le regarda enfin et resta stupéfait. Combien Pierre Stépanovitch différait maintenant de ce qu'il avait toujours été, de ce qu'il était tout à l'heure encore dans l'appartement de Kiriloff! Non seulement son visage n'était plus le même, mais sa voix aussi avait changé; il priait, implorait. Il ressemblait à un homme qui vient de se voir enlever le bien le plus précieux et qui n'a pas encore eu le temps de reprendre ses esprits.
— Mais qu'avez-vous? cria Stavroguine.
Pierre Stépanovitch ne répondit point, et continua à le suivre en fixant sur lui son regard suppliant, mais en même temps inflexible.
— Réconcilions-nous! répéta-t-il de nouveau à voix basse. — Écoutez, j'ai, comme Fedka, un couteau dans ma botte, mais je veux me réconcilier avec vous.
— Mais pourquoi vous accrochez-vous ainsi à moi, à la fin, diable? vociféra Nicolas Vsévolodovitch aussi surpris qu'irrité. - - Il y a là quelque secret, n'est-ce pas? Vous avez trouvé en moi un talisman?
— Écoutez, nous susciterons des troubles, murmura rapidement et presque comme dans un délire Pierre Stépanovitch. — Vous ne croyez pas que nous en provoquions? Nous produirons une commotion qui fera trembler jusque dans ses fondements tout l'ordre de choses. Karmazinoff a raison de dire qu'on ne peut s'appuyer sur rien. Karmazinoff est fort intelligent. Que j'aie en Russie seulement dix sections comme celle-ci, et je suis insaisissable.
— Ces sections seront toujours composées d'imbéciles comme ceux- ci, ne put s'empêcher d'observer Stavroguine.
— Oh! soyez vous-même un peu plus bête, Stavroguine! Vous savez, vous n'êtes pas tellement intelligent qu'il faille vous souhaiter cela; vous avez peur, vous ne croyez pas, les dimensions vous effrayent. Et pourquoi sont-ils des imbéciles? Ils ne le sont pas tant qu'il vous plait de le dire; à présent chacun pense d'après autrui, les esprits individuels sont infiniment rares. Virguinsky est un homme très pur, dix fois plus pur que les gens comme nous. Lipoutine est un coquin, mais je sais par où le prendre. Il n'y a pas de coquin qui n'ait son côté faible. Liamchine seul n'en a point; en revanche, il est à ma discrétion. Encore quelques groupes pareils, et je suis en mesure de me procurer partout des passeports et de l'argent; c'est toujours cela. Et des places de sûreté qui me rendront imprenable. Brûlé ici, je me réfugie là. Nous susciterons des troubles… Croyez-vous, vraiment, que ce ne soit pas assez de nous deux?
— Prenez Chigaleff, et laissez-moi tranquille…
— Chigaleff est un homme de génie! Savez-vous que c'est un génie dans le genre de Fourier, mais plus hardi, plus fort que Fourier? Je m'occuperai de lui. Il a inventé l'»égalité»!
Pierre Stépanovitch avait la fièvre et délirait; quelque chose d'extraordinaire se passait en lui; Stavroguine le regarda encore une fois. Tous deux marchaient sans s'arrêter.
— Il y a du bon dans son manuscrit, poursuivit Verkhovensky, — il y a l'espionnage. Dans son système, chaque membre de la société a l'oeil sur autrui, et la délation est un devoir. Chacun appartient à tous, et tous à chacun. Tous sont esclaves et égaux dans l'esclavage. La calomnie et l'assassinat dans les cas extrêmes, mais surtout l'égalité. D'abord abaisser le niveau de la culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique élevé n'est accessible qu'aux intelligences supérieures, et il ne faut pas d'intelligences supérieures! Les hommes doués de hautes facultés se sont toujours emparés du pouvoir, et ont été des despotes. Ils ne peuvent pas ne pas être des despotes, et ils ont toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les livre au supplice. Couper la langue à Cicéron, crever les yeux à Copernic, lapider Shakespeare, voilà le chigalévisme! Des esclaves doivent être égaux; sans despotisme il n'y a encore eu ni liberté ni égalité, mais dans un troupeau doit régner l'égalité, et voilà le chigalévisme! Ha, ha, ha! vous trouvez cela drôle? Je suis pour le chigalévisme!
Stavroguine hâtait le pas, voulant rentrer chez lui au plus tôt. «Si cet homme est ivre, où donc a-t-il pu s'enivrer?» se demandait-il; «serait-ce l'effet du cognac qu'il a bu chez Virguinsky?»
— Écoutez, Stavroguine: aplanir les montagnes est une idée belle, et non ridicule. Je suis pour Chigaleff! À bas l'instruction et la science! Il y en a assez comme cela pour un millier d'années; mais il faut organiser l'obéissance, c'est la seule chose qui fasse défaut dans le monde. La soif de l'étude est une soif aristocratique. Avec la famille ou l'auteur apparaît le désir de la propriété. Nous tuerons ce désir: nous favoriserons l'ivrognerie, les cancans, la délation; nous propagerons une débauche sans précédents, nous étoufferons les génies dans leur berceau. Réduction de tout au même dénominateur, égalité complète. «Nous avons appris un métier et nous sommes d'honnêtes gens, il ne nous faut rien d'autre», voilà la réponse qu'ont faites dernièrement les ouvriers anglais. Le nécessaire seul est nécessaire, telle sera désormais la devise du globe terrestre. Mais il faut aussi des convulsions; nous pourvoirons à cela, nous autres gouvernants. Les esclaves doivent avoir des chefs. Obéissance complète, impersonnalité complète, mais, une fois tous les trente ans, Chigaleff donnera le signal des convulsions, et tous se mettront subitement à se manger les uns les autres, jusqu'à un certain point toutefois, à seule fin de ne pas s'ennuyer. L'ennui est une sensation aristocratique; dans le chigalévisme il n'y aura pas de désirs. Nous nous réserverons le désir et la souffrance, les esclaves auront le chigalévisme.
— Vous vous exceptez? laissa échapper malgré lui Nicolas Vsévolodovitch.
— Et vous aussi. Savez-vous, j'avais pensé à livrer le monde au pape. Qu'il sorte pieds nus de son palais, qu'il se montre à la populace en disant: «Voilà à quoi l'on m'a réduit!» et tout, même l'armée, se prosternera à ses genoux. Le pape en haut, nous autour de lui, et au-dessous de nous le chigalévisme. Il suffit que l'Internationale s'entende avec le pape, et il en sera ainsi. Quant au vieux, il consentira tout de suite; c'est la seule issue qui lui reste ouverte. Vous vous rappellerez mes paroles, ha, ha, ah! C'est bête? Dites, est-ce bête, oui ou non?
— Assez, grommela avec colère Stavroguine.
— Assez! écoutez, j'ai lâché le pape! Au diable le chigalévisme! Au diable le pape! Ce qui doit nous occuper, c'est le mal du jour, et non le chigalévisme, car ce système est un article de bijouterie, un idéal réalisable seulement dans l'avenir. Chigaleff est un joaillier et il est bête comme tout philanthrope. Il faut faire le gros ouvrage, et Chigaleff le méprise. Écoutez: à l'Occident il y aura le pape, et ici, chez nous, il y aura vous!
— Laissez-moi, homme ivre! murmura Stavroguine, et il pressa le pas.
— Stavroguine, vous êtes beau! s'écria avec une sorte d'exaltation Pierre Stépanovitch, — savez-vous que vous êtes beau? Ce qu'il y a surtout d'exquis en vous, c'est que parfois vous l'oubliez. Oh! je vous ai bien étudié! Souvent je vous observe du coin de l'oeil, à la dérobée! Il y a même en vous de la bonhomie. J'aime la beauté. Je suis nihiliste, mais j'aime la beauté. Est-ce que les nihilistes ne l'aiment pas? Ce qu'ils n'aiment pas, c'est seulement les idoles; eh bien, moi, j'aime les idoles; vous êtes la mienne! Vous n'offensez personne, et vous êtes universellement détesté; vous considérez tous les hommes comme vos égaux, et tous ont peur de vous; c'est bien. Personne n'ira vous frapper sur l'épaule. Vous êtes un terrible aristocrate, et, quand il vient à la démocratie, l'aristocrate est un charmeur! Il vous est également indifférent de sacrifier votre vie et celle d'autrui. Vous êtes précisément l'homme qu'il faut. C'est de vous que j'ai besoin. En dehors de vous je ne connais personne. Vous êtes un chef, un soleil; moi, je ne suis à côté de vous qu'un ver de terre…