Front matter (continued 3)
Victor Derély translation
— Dieu! Dieu! s'écria-t-il, enfin une minute de bonheur!
Moins d'un quart d'heure après, Élisabeth Nikolaïevna arriva selon sa promesse, escortée de son Maurice Nikolaïévitch.
— Vous et le bonheur, vous arrivez en même temps! dit Stépan Trophimovitch en se levant pour aller au-devant de la visiteuse.
— Voici un bouquet pour vous, je viens de chez madame Chevalier, elle aura des fleurs tout l'hiver. Voici également Maurice Nikolaïévitch, je vous prie de faire connaissance avec lui. J'aurais voulu vous apporter un pâté plutôt qu'un bouquet, mais Maurice Nikolaïévitch prétend que c'est contraire à l'usage russe.
Le capitaine d'artillerie qu'elle appelait Maurice Nikolaïévitch était un grand et bel homme de trente-cinq ans; il avait un extérieur très comme il faut, et sa physionomie imposante paraissait même sévère à première vue. Cependant on ne pouvait l'approcher sans deviner presque aussitôt en lui une bonté étonnante et des plus délicates. Fort taciturne, il semblait très flegmatique et d'un caractère peu liant. Chez nous, dans la suite, on parla de lui comme d'un esprit borné, ce qui n'était pas tout à fait juste.
Je ne décrirai pas la beauté d'Élisabeth Nikolaïevna. Déjà elle avait arraché un cri d'admiration à toute la ville, quoique certaines de nos dames et de nos demoiselles protestassent avec indignation contre un pareil enthousiasme. Plusieurs parmi elles avaient déjà pris en grippe Élisabeth Nikolaïevna, surtout à cause de sa fierté. Les dames Drozdoff n'avaient encore fait, pour ainsi dire, aucune visite, et, quoique ce retard fût dû en réalité à l'état maladif de Prascovie Ivanovna, on ne laissait pas d'en être mécontent. Un autre grief qu'on avait contre la jeune fille, c'était sa parenté avec la gouvernante; enfin on lui reprochait de monter à cheval tous les jours. On n'avait pas encore vu d'amazones dans notre ville; la société devait naturellement trouver mauvais qu'Élisabeth Nikolaïevna se promenât à cheval avant même d'avoir fait les visites exigées par l'étiquette provinciale. Tout le monde savait, d'ailleurs, que ces promenades lui avaient été ordonnées par les médecins, et, à ce propos, on parlait malignement de son défaut de santé. Elle ne se portait pas bien en effet. Ce qui se remarquait en elle à première vue, c'était une inquiétude maladive et nerveuse, une incessante fébrilité. Hélas! l'infortunée souffrait beaucoup, et tout s'expliqua plus tard. En évoquant aujourd'hui mes souvenirs, je ne dis plus qu'elle était une beauté, bien qu'elle me parût telle alors. Peut-être son physique laissait-il à désirer sur plus d'un point. Grande, mince, mais souple et forte, elle frappait par l'irrégularité de ses traits. Ses yeux étaient disposés un peu obliquement, à la kalmouke; les pommettes de ses joues s'accusaient avec un relief particulier sur son visage maigre et pâle, de la pâleur propre aux brunes; mais il y avait dans ce visage un charme dominateur et attirant. Une sorte de puissance se révélait dans le regard brûlant de ces yeux sombres! Élisabeth Nikolaïevna apparaissait «comme une victorieuse et pour vaincre». Elle semblait fière, parfois même insolente. J'ignore si la bonté était dans sa nature, je sais seulement qu'elle faisait sur elle- même les plus grands efforts pour être bonne. Sans doute il y avait en elle beaucoup de tendances nobles et d'aspirations élevées, mais l'équilibre manquait à son tempérament moral, et les divers éléments qui le composaient, faute de pouvoir trouver leur assiette, formaient un véritable chaos toujours en ébullition.
Elle s'assit sur un divan et promena ses yeux autour de la chambre.
— D'où vient que, dans de pareils moments, je suis toujours triste? expliquez-moi cela, savant homme! Dieu sait combien je m'attendais à être heureuse lorsqu'il me serait donné de vous revoir, et voilà qu'à présent je n'éprouve guère de joie malgré toute mon affection pour vous… Ah! Dieu, il a mon portrait! Donnez-le-moi, que je voie comment j'étais dans ce temps-là!
Neuf ans auparavant, les Drozdoff avaient envoyé de Pétersbourg à l'ancien précepteur de leur fille une ravissante petite aquarelle représentant Lisa à l'âge de douze ans. Depuis lors ce portrait était toujours resté accroché à un mur chez Stépan Trophimovitch.
— Est-ce que vraiment j'étais si jolie que cela, étant enfant? Est-ce là mon visage?
Elle se leva, et, tenant le portrait à la main, alla se regarder dans une glace.
— Vite, reprenez-le! s'écria-t-elle en rendant l'aquarelle, — ne le remettez pas à sa place maintenant, vous le rependrez plus tard, je ne veux plus l'avoir sous les yeux. — Elle se rassit sur le divan. — Une vie a fini, une autre lui a succédé qui à son tour s'est écoulée comme la première, pour être remplacée par une troisième, et toujours ainsi, et chaque fin est une amputation. Voyez quelles banalités je débite, mais pourtant que cela est vrai!
Elle me regarda en souriant; plusieurs fois déjà elle avait jeté les yeux sur moi, mais Stépan Trophimovitch, dans son agitation, avait oublié sa promesse de me présenter.
— Pourquoi donc mon portrait est-il pendu chez vous sous des poignards? Et pourquoi avez-vous tant d'armes blanches?
Le fait est que Stépan Trophimovitch avait, je ne sais pourquoi, orné son mur d'une petite panoplie consistant en deux poignards croisés l'un contre l'autre au-dessous d'un sabre tcherkesse. Tandis qu'Élisabeth Nikolaïevna posait cette question, son regard était si franchement dirigé sur moi que je faillis répondre; néanmoins, je gardai le silence. À la fin, Stépan Trophimovitch comprit mon embarras et me présenta à la jeune fille.
— Je sais, je sais, dit-elle, — je suis enchantée. Maman a aussi beaucoup entendu parler de vous. Je vous prierai également de faire connaissance avec Maurice Nikolaïévitch, c'est un excellent homme. Je m'étais déjà fait de vous une idée ridicule: vous êtes le confident de Stépan Trophimovitch, n'est-ce pas?
Je rougis.
— Ah! pardonnez-moi, je vous prie, je ne voulais pas dire cela, j'ai pris un mot pour un autre; ce n'est pas ridicule du tout, mais… (elle rougit et se troubla). — Du reste, pourquoi donc rougiriez-vous d'être un brave homme? Allons, il est temps de partir, Maurice Nikolaïévitch! Stépan Trophimovitch, il faut que vous soyez chez vous dans une demi-heure! Mon Dieu, que de choses nous nous dirons! Dès maintenant, je suis votre confidente, et vous me raconterez tout, vous entendez?
À ces mots, l'inquiétude se manifesta sur le visage de Stépan Trophimovitch.
— Oh! Maurice Nikolaïévitch sait tout, sa présence ne doit pas vous gêner.
— Que sait-il donc?
— Mais qu'est-ce que vous avez? fit avec étonnement Élisabeth Nikolaïevna. — Bah! c'est donc vrai qu'on le cache? Je ne voulais pas le croire. On cache aussi Dacha. Tante m'a empêchée d'aller voir Dacha, sous prétexte qu'elle avait mal à la tête.
— Mais… mais comment avez-vous appris…?
— Ah! mon Dieu, comme tout le monde. Cela n'était pas bien malin!
— Mais est-ce que tout le monde…?
— Eh! comment donc? Maman, à la vérité, a d'abord su la chose par Aléna Frolovna, ma bonne, à qui votre Nastasia avait couru tout raconter. Vous en avez parlé à Nastasia? Elle dit tenir tout cela de vous-même.
— Je… je lui en ai parlé une fois… balbutia Stépan Trophimovitch devenu tout rouge, — mais… je me suis exprimé en termes vagues… j'étais si nerveux, si malade, et puis…
Elle se mit à rire.
— Et puis, vous n'aviez pas de confident sous la main, et Nastasia s'est trouvée là pour en tenir lieu, — allons, cela se comprend! Mais Nastasia est en rapport avec tout un monde de commères! Eh bien, après tout, quel mal y a-t-il à ce qu'on sache cela? c'est même préférable. Ne tardez pas à arriver, nous dînons de bonne heure… Ah! J'oubliais… ajouta-t-elle en se rasseyant, dites-moi, qu'est-ce que c'est que Chatoff?
— Chatoff? C'est le frère de Daria Pavlovna…
— Cela, je le sais bien; que vous êtes drôle, vraiment! interrompit-elle avec impatience. Je vous demande quelle espèce d'homme c'est.
— C'est un songe-creux d'ici. C'est le meilleur et le plus irascible des hommes.
— J'ai moi-même entendu parler de lui comme d'un type un peu étrange. Du reste, il ne s'agit pas de cela. Il sait, m'a-t-on dit, trois langues, notamment l'anglais, et il peut s'occuper d'un travail littéraire. En ce cas, j'aurai beaucoup de besogne pour lui; il me faut un collaborateur, et plus tôt je l'aurai, mieux cela vaudra. Acceptera-t-il ce travail? On me l'a recommandé…
— Oh! certainement, et vous ferez une bonne action…
— Ce n'est nullement pour faire une bonne action, c'est parce que j'ai besoin de quelqu'un.
— Je connais assez bien Chatoff, et, si vous avez quelque chose à lui faire dire, je vais me rendre chez lui à l'instant même, proposai-je.
— Dites-lui de venir chez nous demain à midi. Voilà qui est parfait! Je vous remercie. Maurice Nikolaïévitch, vous êtes prêt?
Ils sortirent. Naturellement, je n'eus rien de plus pressé que de courir chez Chatoff. Stépan Trophimovitch s'élança à ma suite et me rejoignit sur le perron.
— Mon ami, me dit-il, — ne manquez pas de passer chez moi à dix heures ou à onze, quand je serai rentré. Oh! j'ai trop de torts envers vous et… envers tous, envers tous.
VIII
Je ne trouvai pas Chatoff chez lui; je revins deux heures après et ne fus pas plus heureux. Enfin, vers huit heures, je fis une dernière tentative, décidé, si je ne le rencontrais pas, à lui laisser un mot; cette fois encore, il était absent. Sa porte était fermée, et il vivait seul, sans domestique. Je pensai à frapper en bas et à m'informer de Chatoff chez le capitaine Lébiadkine; mais le logement de ce dernier était fermé aussi, et paraissait vide: on n'y apercevait aucune lumière, on n'y entendait aucun bruit. En passant devant la porte du capitaine, j'éprouvai une certaine curiosité, car les récits de Lipoutine me revinrent alors à l'esprit. Je résolus de repasser le lendemain de grand matin. Connaissant l'entêtement et la timidité de Chatoff, je ne comptais pas trop, à vrai dire, sur l'effet de mon billet. Au moment où, maudissant ma malchance, je sortais de la maison, je rencontrai tout à coup M. Kiriloff qui y entrait. Il me reconnut le premier. En réponse à ses questions, je lui appris sommairement le motif qui m'avait amené, et lui parlai de ma lettre.
— Venez avec moi, dit-il, — je ferai tout.
Je me rappelai ce qu'avait raconté Lipoutine: en effet, l'ingénieur avait loué depuis le matin un pavillon en bois dans la cour. Ce logement, trop vaste pour un homme seul, il le partageait avec une vieille femme sourde qui faisait son ménage. Le propriétaire de l'immeuble possédait dans une autre rue une maison neuve dont il avait fait un traktir, et il avait laissé cette vieille, — sans doute une de ses parentes, — pour le remplacer dans sa maison de la rue de l'Épiphanie. Les chambres du pavillon étaient assez propres, mais la tapisserie était sale. La pièce où nous entrâmes ne contenait que des meubles de rebut achetés d'occasion: deux tables de jeu, une commode en bois d'aune, une grande table en bois blanc, provenant sans doute d'une izba ou d'une cuisine quelconque, des chaises et un divan avec des dossiers à claire-voie, et de durs coussins de cuir. Dans un coin se trouvait un icône devant lequel la femme, avant notre arrivée, avait allumé une lampe. Aux murs étaient pendus deux grands portraits à l'huile; ces toiles enfumées représentaient, l'une l'empereur Nicolas Pavlovitch, l'autre je ne sais quel évêque.
En entrant, M. Kiriloff alluma une bougie; sa malle, qu'il n'avait pas encore défaite, était dans un coin; il y alla prendre un bâton de cire à cacheter, une enveloppe et un cachet en cristal.
— Cachetez votre lettre et mettez l'adresse.
Je répliquai que ce n'était pas nécessaire, mais il insista. Après avoir écrit l'adresse sur l'enveloppe, je pris ma casquette.
— Mais je pensais que vous prendriez du thé, dit-il, — j'ai acheté du thé, en voulez-vous?
Je ne refusai pas. La femme ne tarda point à arriver, apportant une énorme théière pleine d'eau chaude, une petite pleine de thé, deux grandes tasses de grès grossièrement peinturlurées, du pain blanc et une assiette couverte de morceaux de sucre.
— J'aime le thé, dit M. Kiriloff, — j'en bois la nuit en me promenant jusqu'à l'aurore. À l'étranger, il n'est pas facile d'avoir du thé la nuit.
— Vous vous couchez à l'aurore?
— Toujours, depuis longtemps. Je mange peu, c'est toujours du thé que je prends. Lipoutine est rusé, mais impatient.
Je remarquai avec surprise qu'il avait envie de causer; je résolus de profiter de l'occasion.
— Il s'est produit tantôt de fâcheux malentendus, observai-je.
Son visage se renfrogna.
— C'est une bêtise, ce sont de purs riens. Tout cela n'a aucune importance, attendu que Lébiadkine est un ivrogne. Je n'ai pas parlé à Lipoutine, je ne lui ai dit que des choses insignifiantes; c'est là-dessus qu'il a brodé toute une histoire. Lipoutine a beaucoup d'imagination: avec des riens il a fait des montagnes. Hier, je croyais à Lipoutine.
— Et aujourd'hui, à moi? fis-je en riant.
— Mais vous savez tout depuis tantôt. Lipoutine est ou faible, ou impatient, ou nuisible, ou… envieux.
Ce dernier mot me frappa.
— Du reste, vous établissez tant de catégories qu'il doit probablement rentrer dans l'une d'elles.
— Ou dans toutes à la fois.
— C'est encore possible. Lipoutine est un chaos. C'est vrai qu'il a blagué, tantôt, quand il a parlé d'un ouvrage que vous seriez en train d'écrire?
L'ingénieur fronça de nouveau les sourcils et se mit à considérer le parquet.
— Pourquoi donc a-t-il blagué?
Je m'excusai et me défendis de toute curiosité indiscrète. M. Kiriloff rougit.
— Il a dit la vérité; j'écris. Mais tout cela est indifférent.
Nous nous tûmes pendant une minute. Tout à coup je vis reparaître sur son visage le sourire enfantin que j'avais déjà observé chez lui.
— Il a mal compris. Je cherche seulement les causes pour lesquelles les hommes n'osent pas se tuer; voilà tout. Du reste, cela aussi est indifférent.
— Comment, ils n'osent pas se tuer? Vous trouvez qu'il y a peu de suicides?
— Fort peu.
— Vraiment, c'est votre avis?
Sans répondre, il se leva et, rêveur, commença à se promener de long en large dans la chambre.
— Qu'est-ce donc qui, selon vous, empêche les gens de se suicider? demandai-je.
Il me regarda d'un air distrait comme s'il cherchait à se rappeler de quoi nous parlions.
— Je… je ne le sais pas encore bien… deux préjugés les arrêtent, deux choses; il n'y en a que deux, l'une est fort insignifiante, l'autre très sérieuse. Mais la première ne laisse pas elle-même d'avoir beaucoup d'importance.
— Quelle est-elle?
— La souffrance.
— La souffrance? Est-il possible qu'elle joue un si grand rôle… dans ce cas?
— Le plus grand. Il faut distinguer: il y a des gens qui se tuent sous l'influence d'un grand chagrin, ou par colère ou parce qu'ils sont fous, ou parce que tout leur est égal. Ceux-là se donnent la mort brusquement et ne pensent guère à la souffrance. Mais ceux qui se suicident par raison y pensent beaucoup.
— Est-ce qu'il y a des gens qui se suicident par raison?
— En très grand nombre. N'étaient les préjugés, il y en aurait encore plus: ce serait la majorité, ce serait tout le monde.
— Allons donc, tout le monde?
L'ingénieur ne releva pas cette observation.
— Mais n'y a-t-il pas des moyens de se donner la mort sans souffrir?
— Représentez-vous, dit-il en s'arrêtant devant moi, une pierre de la grosseur d'une maison de six étages, supposez-la suspendue au-dessus de vous: si elle vous tombe sur la tête, aurez-vous mal?
— Une pierre grosse comme une maison? sans doute c'est effrayant.
— Je ne parle pas de frayeur; aurez-vous mal?
— Une pierre de la grosseur d'une montagne? une pierre d'un million de pouds[4]? naturellement je ne souffrirai pas.
— Mais tant qu'elle restera suspendue au-dessus de vous vous aurez grand'peur qu'elle ne vous fasse mal. Personne pas même l'homme le plus savant ne pourra se défendre de cette impression. Chacun saura que la chute de la pierre n'est pas douloureuse, et chacun la craindra comme une souffrance extrême.
— Eh bien, et la seconde cause, celle que vous avez déclarée sérieuse?
— C'est l'autre monde.
— C'est-à-dire la punition?
— Cela, ce n'est rien. L'autre monde tout simplement.
— Est-ce qu'il n'y a pas des athées qui ne croient pas du tout à l'autre monde?
M. Kiriloff ne répondit pas.
— Vous jugez peut-être d'après vous?
— On ne peut jamais juger que d'après soi, dit-il en rougissant. — La liberté complète existera quand il sera indifférent de vivre ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout.
— Le but? Mais alors personne ne pourra et ne voudra vivre?
— Personne, reconnut-il sans hésitation.
— L'homme a peur de la mort parce qu'il aime la vie, voilà comme je comprends la chose, observai-je, et la nature l'a voulu ainsi.
— C'est une lâcheté greffée sur une imposture! répliqua-t-il avec un regard flamboyant. — La vie est une souffrance, la vie est une crainte, et l'homme est un malheureux. Maintenant il n'y a que souffrance et crainte. Maintenant l'homme aime la vie parce qu'il aime la souffrance et la crainte. C'est ainsi qu'on l'a fait. On donne maintenant la vie pour une souffrance et une crainte, ce qui est un mensonge. L'homme d'à présent n'est pas encore ce qu'il doit être. Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à qui il sera égal de vivre ou ne pas vivre, celui-là sera l'homme nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la crainte, celui-là sera dieu. Et l'autre Dieu n'existera plus.
— Alors, vous croyez à son existence?
— Il existe sans exister. Dans la pierre il n'y a pas de souffrance, mais il y en a une dans la crainte de la pierre. Dieu est la souffrance que cause la crainte de la mort. Qui triomphera de la souffrance et de la crainte deviendra lui-même dieu. Alors commencera une nouvelle vie, un nouvel homme, une rénovation universelle…Alors on partagera l'histoire en deux périodes: depuis le gorille jusqu'à l'anéantissement de Dieu, et depuis l'anéantissement de Dieu jusqu'au…
— Jusqu'au gorille?
— Jusqu'au changement physique de l'homme et de la terre. L'homme sera dieu et changera physiquement. Une transformation s'opèrera dans le monde, dans les pensées, les sentiments, les actions. Croyez-vous qu'alors l'homme ne subira pas un changement physique?
— S'il devient indifférent de vivre ou de ne pas vivre, tout le monde se tuera, et voilà peut-être en quoi consistera le changement.
— Cela ne fait rien. On tuera le mensonge. Quiconque aspire à la principale liberté ne doit pas craindre de se tuer. Qui ose se tuer a découvert où gît l'erreur. Il n'y a pas de liberté qui dépasse cela; tout est là, et au-delà il n'y a rien. Qui ose se tuer est dieu. À présent chacun peut faire qu'il n'y ait plus ni Dieu, ni rien. Mais personne ne l'a encore fait.
— Il y a eu des millions de suicidés.
— Mais jamais ils ne se sont inspirés de ce motif; toujours ils se sont donné la mort avec crainte et non pour tuer la crainte. Celui qui se tuera pour tuer la crainte, celui-là deviendra dieu aussitôt.
— Il n'en aura peut-être pas le temps, remarquai-je.
— Cela ne fait rien, répondit M. Kiriloff avec une fierté tranquille et presque dédaigneuse. — Je regrette que vous ayez l'air de rire, ajouta-t-il une demi-minute après.
— Et moi, je m'étonne que vous, si irascible tantôt, vous soyez maintenant si calme, nonobstant la chaleur avec laquelle vous parlez.
— Tantôt? Tantôt c'était ridicule, reprit-il avec un sourire; — je n'aime pas à quereller et je ne me le permets jamais, ajouta-t- il d'un ton chagrin.
— Elles ne sont pas gaies, les nuits que vous passez à boire du thé.
Ce disant, je me levai et pris ma casquette.
— Vous croyez? fit l'ingénieur en souriant d'un air un peu étonné, pourquoi donc? Non, je… je ne sais comment font les autres, mais je sens que je ne puis leur ressembler. Chacun pense successivement à diverses choses; moi, j'ai toujours la même idée dans l'esprit, et il m'est impossible de penser à une autre. Dieu m'a tourmenté toute ma vie, acheva-t-il avec une subite et singulière expansion.
— Permettez-moi de vous demander pourquoi vous parlez si mal le russe. Se peut-il qu'un séjour de cinq ans à l'étranger vous ai fait oublier à ce point votre langue maternelle?
— Est-ce que je parle mal? Je n'en sais rien. Non, ce n'est pas parce que j'ai vécu à l'étranger. J'ai parlé ainsi toute ma vie… Cela m'est égal.
— Encore une question, celle-ci est plus délicate: je suis persuadé que vous disiez vrai quand vous déclariez avoir peu de goût pour la conversation. Dès lors, pourquoi vous êtes-vous mis à causer avec moi?
— Avec vous? Vous avez eu tantôt une attitude fort convenable, et vous… du reste, tout cela est indifférent… vous ressemblez beaucoup à mon frère, la ressemblance est frappante, dit-il en rougissant; il est mort il y a sept ans, il était beaucoup plus âgé que moi.
— Il a dû avoir une grande influence sur la tournure de vos idées.
— N-non, il parlait peu; il ne disait rien. Je remettrai votre lettre.
Il m'accompagna avec une lanterne jusqu'à la porte de la maison pour la fermer quand je serais parti. «Assurément il est fou», décidai-je à part moi. Au moment de sortir, je fis une nouvelle rencontre.
IX
Comme j'allais franchir le seuil, je me sentis empoigné tout à coup en pleine poitrine par une main vigoureuse; en même temps quelqu'un criait:
— Qui es-tu? Ami ou ennemi? Réponds!
— C'est un des nôtres, un des nôtres! fit la voix glapissante de Lipoutine, — c'est M. G…ff, un jeune homme qui a fait des études classiques et qui est en relation avec la plus haute société.
— J'aime qu'on soit en relation avec la société… classique… par conséquent très instruit… le capitaine en retraite Ignace Lébiadkine, à la disposition du monde et des amis… s'ils sont vrais, les coquins!
Le capitaine Lébiadkine, dont la taille mesurait deux archines dix verchoks[5], était un gros homme à la tête crépue et au visage rouge; en ce moment, il était tellement ivre qu'il avait peine à se tenir sur ses jambes et parlait avec beaucoup de difficulté. Du reste, j'avais déjà eu auparavant l'occasion de l'apercevoir de loin.
— Ah! encore celui-ci! vociféra-t-il de nouveau à la vue de Kiriloff qui était encore là avec sa lanterne; il leva le poing, mais s'en tint à ce geste.
— Je pardonne en considération du savoir! Ignace Lébiadkine est un homme cultivé…
L'obus d'un amour aussi brûlant que fol Avait éclaté dans le coeur d'Ignace, Et tristement séchait sur place Le manchot de Sébastopol.
— À la vérité, je n'ai pas été à Sébastopol et je ne suis même pas manchot, mais quels vers! dit-il en avançant vers moi sa trogne enluminée.
— Il n'a pas le temps, il est pressé, il faut qu'il rentre chez lui, fit observer Lipoutine au capitaine, — demain il dira cela à Élisabeth Nikolaïevna.
— À Élisabeth!… reprit Lébiadkine, — attends, ne t'en va pas! Variante:
Passe au trot d'un cheval fringant Une étoile que l'on admire; Elle m'adresse un doux sourire, L'a-ris-to-cra-tique enfant.
«À une étoile-amazone.»
— Mais, voyons, c'est un hymne! C'est un hymne, si tu n'es pas un âne! Ils ne comprennent rien! Attends! fit-il en se cramponnant à mon paletot malgré mes efforts pour me dégager, — dis-lui que je suis un chevalier d'honneur, mais que Dachka… Dachka, avec mes deux doigts je la… c'est une serve, et elle n'osera pas…
Grâce à une violente secousse qui le jeta par terre, je réussis à m'arracher de ses mains et je m'élançai dans la rue. Lipoutine s'accrocha à moi.
— Alexis Nilitch le relèvera. Savez-vous ce que le capitaine Lébiadkine vient de m'apprendre? me dit-il précipitamment, — vous avez entendu ses vers? Eh bien, cette même poésie dédiée à une «étoile-amazone», il l'a signée, mise sous enveloppe, et demain il l'enverra à Élisabeth Nikolaïevna. Quel homme!
— Je parierais qu'il a fait cela à votre instigation.
— Vous perdriez! répondit en riant Lipoutine, — il est amoureux comme un matou. Et figurez-vous que cette passion a commencé par la haine. D'abord il détestait Élisabeth Nikolaïevna parce qu'elle s'adonne à l'équitation; il la haïssait au point de l'invectiver à haute voix dans la rue; avant-hier encore, au moment où elle passait à cheval, il lui a lancé une bordée d'injures; — par bonheur, elle ne les a pas entendues, et tout à coup aujourd'hui des vers! Savez-vous qu'il veut risquer une demande en mariage? Sérieusement, sérieusement!
— Je vous admire, Lipoutine: partout où se manigance quelque vilenie de ce genre, on est sûr de retrouver votre main! dis-je avec colère.
— Vous allez un peu loin, monsieur G…ff; n'est-ce pas la peur d'un rival qui agite votre petit coeur?
— Quoi? criai-je en m'arrêtant.
— Pour vous punir, je ne dirai rien de plus! Vous voudriez bien en apprendre davantage, n'est-ce pas? Allons, sachez encore une chose: cet imbécile n'est plus maintenant un simple capitaine, mais un propriétaire de notre province, et même un propriétaire assez important, attendu que dernièrement, Nicolas Vsévolodovitch lui a vendu tout son bien évalué, suivant l'ancienne estimation, à deux cents âmes. Dieu est témoin que je ne vous mens pas! J'ai eu tout à l'heure seulement connaissance du fait, mais je le tiens de très bonne source. Maintenant à vous de découvrir le reste, je n'ajoute plus un mot; au revoir!
X
Stépan Trophimovitch m'attendait avec une impatience extraordinaire. Il était de retour depuis une heure. Je le trouvai comme en état d'ivresse; du moins pendant les cinq premières minutes je le crus ivre. Hélas! sa visite aux dames Drozdoff l'avait mis sens dessus dessous.
— Mon ami, j'ai complètement perdu le fil… J'aime Lisa et je continue à vénérer cet ange comme autrefois; mais il me semble qu'elle et sa mère désiraient me voir uniquement pour me faire parler, c'est-à-dire pour m'extirper des renseignements; je pense qu'elles n'avaient pas d'autre but en m'invitant à aller chez elles… C'est ainsi.
— Comment n'êtes-vous pas honteux de dire cela? répliquai-je violemment.
— Mon ami, je suis maintenant tout seul. Enfin, c'est ridicule. Figurez-vous qu'il y a là tout un monde de mystères. Ce qu'elles m'ont questionné à propos de ces nez, de ces oreilles et de divers incidents obscurs survenus à Pétersbourg! Elles n'ont appris que depuis leur arrivée dans notre ville les farces que Nicolas a faites chez nous il y a quatre ans: «Vous étiez ici, vous l'avez vu, est-il vrai qu'il soit fou?» Je ne comprends pas d'où cette idée leur est venue. Pourquoi Prascovie Ivanovna veut-elle absolument que Nicolas soit fou? C'est qu'elle y tient, cette femme, elle y tient! Ce Maurice Nikolaïévitch est un brave homme tout de même, mais est-ce qu'elle travaillerait pour lui, après qu'elle-même a écrit la première de Paris à cette pauvre amie?… Enfin cette Prascovie est un type, elle me rappelle Korobotchka, l'inoubliable création de Gogol; seulement c'est une Korobotchka en grand, en beaucoup plus grand…
— Allons donc, est-ce possible?
— Si vous voulez, je dirai: en plus petit, cela m'est égal, mais ne m'interrompez pas, vous achèveriez de me dérouter. Elles sont maintenant à couteaux tirés; je ne parle pas de Lise qui est toujours fort bien avec «tante», comme elle dit. Lise est une rusée, et il y a encore quelque chose là. Des secrets. Mais avec la vieille la rupture est complète. Cette pauvre «tante», il est vrai, tyrannise tout le monde… et puis la gouvernante, l'irrévérence de la société, l'»irrévérence» de Karmazinoff, l'idée que son fils est peut-être fou, ce Lipoutine, ce que je ne comprends pas, — bref, elle a dû, dit-on, s'appliquer sur la tête une compresse imbibée de vinaigre. Et c'est alors que nous venons l'assassiner de nos plaintes et de nos lettres… Oh! combien je l'ai fait souffrir, et dans quel moment! Je suis un ingrat! Imaginez-vous qu'en rentrant j'ai trouvé une lettre d'elle, lisez, lisez! Oh! quelle a été mon ingratitude!
Il me tendit la lettre qu'il venait de recevoir de Barbara Pétrovna. La générale, regrettant sans doute son: «Restez chez vous» du matin, avait cette fois écrit un billet poli, mais néanmoins ferme et laconique. Elle priait Stépan Trophimovitch de venir chez elle après-demain dimanche à midi précis, et lui conseillait d'amener avec lui quelqu'un de ses amis (mon nom était mis entre parenthèses). De son côté elle promettait d'inviter Chatoff, comme frère de Daria Pavlovna. «Vous pourrez recevoir d'elle une réponse définitive: cela vous suffira-t-il? Est-ce cette formalité que vous aviez tant à coeur?»
— Remarquez l'agacement qui perce dans la phrase finale. Pauvre, pauvre amie de toute ma vie! J'avoue que cette décision inopinée de mon sort m'a, pour ainsi dire, écrasé… Jusqu'alors j'espérais toujours, mais maintenant tout est dit, je sais que c'est fini; c'est terrible. Oh! si ce dimanche pouvait ne pas arriver, si les choses pouvaient suivre leur train-train accoutumé…
— Tous ces ignobles commérages de Lipoutine vous ont mis l'esprit à l'envers.
— Vous venez de poser votre doigt d'ami sur un autre endroit douloureux. Ces doigts d'amis sont en général impitoyables, et parfois insensés; pardon, mais, le croirez-vous? J'avais presque oublié tout cela, toutes ces vilenies; c'est-à-dire que je ne les avais pas oubliées du tout, seulement, bête comme je le suis, pendant tout le temps de ma visite chez Lise, j'ai tâché d'être heureux et je me suis persuadé que je l'étais. Mais maintenant… oh! maintenant je songe à cette femme magnanime, humaine, indulgente pour mes misérables défauts, — je me trompe, elle n'est pas indulgente du tout, mais moi-même, que suis-je avec mon vain et détestable caractère? Un gamin, un être qui a tout l'égoïsme d'un enfant sans en avoir l'innocence. Pendant vingt ans elle a eu soin de moi comme une niania, cette pauvre tante, ainsi que l'appelle gracieusement Lise… Tout à coup, au bout de vingt ans, l'enfant a voulu se marier: eh bien, va, marie-toi. Il écrit, elle répond — avec sa tête dans le vinaigre, et… et voilà que dimanche l'enfant sera un homme marié… Pourquoi moi-même ai-je insisté? Pourquoi ai-je écrit ces lettres? Oui, j'oubliais: Lise adore Daria Pavlovna, elle l'assure du moins. «C'est un ange, dit- elle en parlant d'elle, seulement elle est un peu dissimulée.» Elle et sa mère m'ont conseillé… c'est-à-dire que Prascovie ne m'a rien conseillé. Oh! que de venin il y a dans cette Korobotchka! Et même Lise, ce n'est pas précisément un conseil qu'elle m'a donné. «À quoi bon vous marier? m'a-t-elle dit, c'est assez pour vous des joies de la science.» Là-dessus elle s'est mise à rire. Je le lui ai pardonné, parce qu'elle a aussi sa grosse part de chagrin. Pourtant, m'ont-elles dit, vous ne pouvez pas vous passer de femme. Les infirmités vont venir, il vous faut quelqu'un qui s'occupe de votre santé… Ma foi, moi-même, tout le temps que je suis resté enfermé avec vous, je me disais in petto que la Providence m'envoyait Daria Pavlovna au déclin de mes jours orageux, qu'elle s'occuperait de ma santé, qu'elle mettrait de l'ordre dans mon ménage… Il fait si sale chez moi! regardez, tout est en déroute, tantôt j'ai ordonné de ranger, eh bien, voilà encore un livre qui traîne sur le plancher. La pauvre amie se fâchait toujours en voyant la malpropreté de mon logement… Oh! maintenant sa voix ne se fera plus entendre! Vingt ans! Elle reçoit, paraît-il, des lettres anonymes; figurez-vous, Nicolas aurait vendu son bien à Lébiadkine. C'est un monstre; et enfin qu'est-ce que c'est que Lébiadkine? Lise écoute, écoute, oh! il faut la voir écouter! Je lui ai pardonné son rire en remarquant quelle attention elle prêtait à cela, et ce Maurice… je ne voudrais pas être à sa place en ce moment; c'est un brave homme tout de même, mais un peu timide; du reste, que Dieu l'assiste!
La fatigue l'obligea à s'arrêter, d'ailleurs ses idées se troublaient de plus en plus; il baissa la tête, et, immobile, se mit à regarder le plancher d'un air las. Je profitai de son silence pour raconter ma visite à la maison Philippoff; à ce propos, j'émis froidement l'opinion qu'en effet la soeur de Lébiadkine (que je n'avais pas vue) pouvait avoir été victime de Nicolas, à l'époque où celui-ci menait, suivant l'expression de Lipoutine, une existence énigmatique; dès lors, il était fort possible que Lébiadkine reçût de l'argent de Nicolas, mais c'était tout. Quant aux racontars concernant Daria Pavlovna, je les traitai de viles calomnies, en m'autorisant du témoignage d'Alexis Nilitch, dont il n'y avait pas lieu de mettre en doute la véracité. Stépan Trophimovitch m'écouta d'un air distrait, comme si la chose ne l'eût aucunement intéressé. Je lui fis part aussi de ma conversation avec Kiriloff, et j'ajoutai que ce dernier était peut-être fou.
— Il n'est pas fou, mais c'est un homme à idées courtes, — répondit-il avec une sorte d'ennui. Ces gens-là supposent la nature et la société humaine autres que Dieu ne les a faites, et qu'elles ne sont réellement. On coquette avec eux, mais du moins ce n'est pas Stépan Trophimovitch. Je les ai vus dans le temps à Pétersbourg, avec cette chère amie (oh! combien je l'ai offensée alors!), et je n'ai eu peur ni de leurs injures, ni même de leurs éloges. Je ne les crains pas davantage maintenant, mais parlons d'autre chose… Je crois que j'ai fait de terribles sottises; imaginez-vous que j'ai écrit hier à Daria Pavlovna, et… combien je m'en repens!
— Qu'est-ce que vous lui avez donc écrit?
— Oh! mon ami, soyez sûr que j'ai obéi à un sentiment très noble. Je l'ai informée que j'avais écrit cinq jours auparavant à Nicolas; la délicatesse m'avait aussi inspiré cette démarche.
— À présent, je comprends, fis-je avec véhémence, — de quel droit vous êtes-vous permis de les mettre ainsi tous les deux sur la sellette?
— Mais, mon cher, n'achevez pas de m'écraser, épargnez-moi vos cris; je suis déjà aplati comme… comme une blatte, et enfin je trouve que ma conduite a été pleine de noblesse. Supposez qu'il y ait eu en effet quelque chose… en Suisse… ou un commencement. Je dois, au préalable, interroger leurs coeurs, pour… enfin, pour ne pas me jeter à la traverse de leurs amours, pour ne pas être un obstacle sur leur chemin… Tout ce que j'en ai fait, ç'a été par noblesse d'âme.
— Oh! mon Dieu, que vous avez agi bêtement! ne pus-je m'empêcher de m'écrier.
— Bêtement! bêtement! répéta-t-il avec une sorte de jouissance; jamais vous n'avez rien dit de plus sage, c'était bête, mais que faire? tout est dit. De toute façon, je me marie, dussé-je épouser les «péchés d'autrui», dès lors quel besoin avais-je d'écrire? N'est-il pas vrai?
— Vous revenez encore là-dessus!
— Oh! à présent faites-moi grâce de vos reproches, vous n'avez plus maintenant devant vous l'ancien Stépan Verkhovensky; celui-là est enterré; enfin tout est dit. D'ailleurs, pourquoi criez-vous? Uniquement parce que vous-même ne vous mariez pas, et que vous n'êtes point dans le cas de porter sur la tête certain ornement. Vous froncez encore le sourcil? Mon pauvre ami, vous ne connaissez pas la femme, et moi je n'ai fait que l'étudier. «Si tu veux vaincre le monde, commence par te vaincre», c'est la seule belle parole qu'ait jamais dite un autre romantique comme vous, Chatoff, mon futur beau-frère. Je lui emprunte volontiers son aphorisme. Eh bien, voilà, je suis prêt à me vaincre, je vais me marier, et pourtant je ne vois pas quelle espèce de victoire je remporterai, sans même parler de celle sur le monde! Ô mon ami, le mariage, c'est la mort morale de toute âme fière, de toute indépendance. La vie conjugale me pervertira, m'enlèvera mon énergie, mon courage pour le service de la cause; j'aurai des enfants, et, qui pis est, des enfants dont je ne serai pas le père; le sage ne craint pas de regarder la vérité en face… Lipoutine me conseillait tantôt de me barricader pour me mettre à l'abri de Nicolas; il est bête, Lipoutine. La femme trompe même l'oeil qui voit tout. Le bon Dieu, en créant la femme, savait sans doute à quoi il s'exposait, mais je suis convaincu qu'elle-même lui a imposé ses idées, qu'elle l'a forcé à la créer avec telle forme et… tels attributs; autrement, qui donc aurait voulu s'attirer tant d'ennuis sans aucune compensation?
— Il n'aurait pas été lui-même, s'il n'avait pas lâché quelqu'une de ces faciles plaisanteries voltairiennes, qui étaient si à la mode au temps de sa jeunesse, mais, après s'être ainsi égayé durant une minute, il recommença à broyer du noir.
— Oh! pourquoi faut-il que cette journée d'après-demain arrive! s'écria-t-il tout à coup avec un accent désespéré, — pourquoi n'y aurait-il pas une semaine sans dimanche, si le miracle existe? Voyons, qu'est-ce qu'il en coûterait à la Providence de biffer un dimanche du calendrier, ne fût-ce que pour prouver son pouvoir à un athée? Oh! que je l'ai aimée! Vingt années! Vingt années entières, et jamais elle ne m'a compris!
— Mais de qui parlez-vous? Je ne vous comprends pas non plus! demandai-je avec étonnement.
— Vingt ans! Et pas une seule fois elle ne m'a compris oh! c'est dur! Et se peut-il qu'elle croie que je me marie par crainte, par besoin? Oh! honte! Tante, tante, c'est pour toi que je le fais!… Oh! qu'elle sache, cette tante, qu'elle est la seule femme dont j'aie été épris pendant vingt ans! Elle doit le savoir, sinon cela ne se fera pas, sinon il faudra employer la force pour me traîner sous ce qu'on appelle la viénetz[6]!
C'était la première fois que j'entendais cet aveu qu'il formulait si énergiquement. Je ne cacherai pas que j'eus une terrible envie de rire. Elle était fort déplacée.
Soudain une pensée nouvelle s'offrit à l'esprit de Stépan Trophimovitch.
— À présent je n'ai plus que lui, il est ma seule espérance! s'écria-t-il en frappant tout à coup ses mains l'une contre l'autre, — seul, maintenant, mon pauvre garçon me sauvera, et… Oh! pourquoi donc n'arrive-t-il pas? Ô mon fils! Ô mon Petroucha!… Sans doute, je suis indigne du nom de père, je mériterais plutôt celui de tigre, mais… laissez-moi, mon ami, je vais me mettre un moment au lit pour recueillir mes idées. Je suis si fatigué, si fatigué, et vous-même, il est temps que vous alliez vous coucher, voyez-vous, il est minuit…
CHAPITRE IV
LA BOITEUSE.
I
Chatoff ne fit pas la mauvaise tête, et, conformément à ce que je lui avais écrit, alla à midi chez Élisabeth Nikolaïevna. Nous arrivâmes presque en même temps lui et moi; c'était aussi la première fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaïévitch, et une discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment où nous entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une certaine valse, et Lisa s'était empressée de se mettre au piano; mais la mère prétendait que la valse jouée n'était pas celle qu'elle avait demandée. Maurice Nikolaïévitch avait pris parti pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait que Prascovie Ivanovna se trompait; la vieille dame pleurait de colère. Elle était souffrante et marchait même avec difficulté. Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse; aussi depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise à tout son entourage, bien qu'elle eût toujours une certaine peur de Lisa. On fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaïevna rougit de plaisir, et, après m'avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l'examinant d'un oeil curieux.
Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle le remercia d'être venu, puis le présenta à sa mère.
— C'est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G…ff, un grand ami à moi et à Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaïévitch a aussi fait sa connaissance hier.
— Lequel est professeur?
— Mais ni l'un ni l'autre, maman.
— Si fait, tu m'as dit toi-même qu'il viendrait un professeur; ce doit être celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff avec un air de mépris.
— Je ne vous ai jamais annoncé la visite d'un professeur. M. G…ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant.
— Étudiant, professeur, c'est toujours de l'Université. Il faut que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner là-dessus. Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une barbiche.
— Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff à l'autre bout de la salle et l'invita à s'asseoir sur un divan.
— Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous comprenez, elle est malade, ajouta à voix basse la jeune fille en continuant à observer avec une extrême curiosité le visiteur, dont l'épi de cheveux attirait surtout son attention.
— Vous êtes militaire? me demanda la vieille dame avec qui Lisa avait eu la cruauté de me laisser en tête-à-tête.
— Non, je sers…
— M. G…ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de lui expliquer sa fille.
— Vous servez chez Stépan Trophimovitch? Mais il est aussi professeur?
— Ah! maman, vous n'avez que des professeurs dans l'esprit, je suis sûre que vous en voyez même en rêve, cria Lisa impatientée.
— C'est bien assez d'en voir quand on est éveillé. Mais toi, tu ne sais que faire de l'opposition à ta mère. Vous étiez ici il y a quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de Pétersbourg?
Je répondis affirmativement.
— Il y avait un anglais ici parmi vous?
— Non, il n'y en avait pas.
Lisa se mit à rire.
— Tu vois bien qu'il n'y avait pas du tout d'Anglais, par conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.
— Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en scène dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu'il n'y avait pas d'Anglais, nous expliqua Lisa.
— Puisqu'il n'y avait pas de Harry, il n'y avait pas d'Anglais. Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines.
— Je vous assure que maman le fait exprès, crut devoir observer la jeune fille en s'adressant à Chatoff, elle connaît fort bien Shakespeare. Je lui ai lu moi-même le premier acte d'Othello, mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous? Midi sonne, il est temps de prendre votre médicament.
— Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre.
— Zémirka, Zémirka, viens avec moi! cria Prascovie Ivanovna en se levant à demi.
Au lieu d'accourir à la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel était assise Élisabeth Nikolaïevna.
— Tu ne veux pas? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me dit la vieille dame.
— Antoine Lavrentiévitch…
— Peu importe, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre. Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n'ai appelé que Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain j'irai me promener.
Elle s'en alla fâchée.
— Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec Maurice Nikolaïévitch; je vous assure que vous gagnerez tous les deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice Nikolaïévitch.
II
À ma grande surprise, l'affaire qu'Élisabeth Nikolaïevna avait à traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je ne sais pourquoi, mais je m'étais toujours figuré qu'elle l'avait fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils nous invitèrent à y prendre part. Il s'agissait d'un livre qu'Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps, elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience, elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus même frappé du sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. «Sans doute elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour rien qu'elle a séjourné en Suisse.» Chatoff écoutait attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du tout combien le projet dont on l'entretenait était peu en rapport avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute société.
Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une quantité d'événements. L'année se passe, les journaux sont entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire, on les fait servir à toutes sortes d'usages. Beaucoup des incidents rendus publics par la presse produisent une certaine impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche dans cet océan de papier imprimé, d'autant plus que, souvent, on ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l'année où l'événement s'est passé? Si pour toute une année on rassemblait ces divers faits dans un livre, d'après un certain plan et une certaine idée, en mettant des tables, des index, en groupant les matières par mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble, donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année, bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.
— Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros volumes, voilà tout, observa Chatoff.
Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur, nonobstant la difficulté qu'elle avait à s'exprimer. L'ouvrage, assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et même il ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était obligé de le faire gros, du moins il devait être clair; aussi l'essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits. Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases, les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe à un moment donné. Sans doute rien n'était systématiquement exclu du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement, pourvu qu'on prît seulement dans tout cela ce qui peignait l'époque; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une intention, une idée éclairant l'ensemble du recueil. Enfin le livre devait être intéressant et d'une lecture facile, indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale, intérieure de la Russie pendant toute une année. «Il faut, acheva Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu'il se trouve sur toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est le plan; voilà pourquoi je m'adresse à vous.» Elle s'animait fort, et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de précision, Chatoff comprenait.
— Alors ce sera une oeuvre de tendance, les faits seront groupés suivant une certaine idée préconçue, murmura-t-il sans relever la tête.
— Pas du tout; le groupement des faits ne doit accuser aucune tendance, il ne faut tendre qu'à l'impartialité.
— Mais la tendance n'est pas un mal, reprit Chatoff; d'ailleurs, il n'y a pas moyen de l'éviter du moment qu'on fait un choix. La manière dont les faits seront recueillis et distribués impliquera déjà une appréciation. Votre idée n'est pas mauvaise.
— Ainsi vous croyez qu'un pareil livre est possible? demanda Lisa toute contente.
— Il faut voir et réfléchir. C'est une très grosse affaire. On ne trouve rien du premier coup, et l'expérience est indispensable. Quand nous publierons le livre, c'est tout au plus si nous saurons comment il faut s'y prendre. On ne réussit qu'après plusieurs tâtonnements, mais il y a là une idée, une idée utile.
Lorsque enfin il releva la tête, ses yeux rayonnaient, tant était vif l'intérêt qu'il prenait à cette conversation.
— C'est vous-même qui avez imaginé cela? demanda-t-il à Lisa d'une voix caressante et un peu timide.
Elle sourit.
— Imaginer n'est pas difficile, le tout est d'exécuter. Je n'entends presque rien à ces choses-là et ne suis pas fort intelligente; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi…
— Vous poursuivez?
— Ce n'est probablement pas le mot? questionna vivement la jeune fille.
— N'importe, ce mot-là est bon tout de même.
— Pendant que j'étais à l'étranger, je me suis figuré que je pouvais moi aussi rendre quelques services. J'ai de l'argent dont je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme les autres à l'oeuvre commune? L'idée que je viens de vous exposer s'est offerte tout à coup à mon esprit, je ne l'avais pas cherchée du tout et j'ai été enchanté de l'avoir, mais j'ai reconnu aussitôt que je ne pouvais me passer d'un collaborateur, attendu que moi-même je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera aussi mon associé dans la publication de l'ouvrage. Nous y serons chacun pour moitié: vous vous chargerez du plan et du travail, moi je fournirai, outre l'idée première, les capitaux que nécessite l'entreprise. Le livre couvrira les frais!
— Il se vendra, si nous parvenons à trouver un bon plan.
— Je vous préviens que ce n'est pas pour moi une affaire de lucre, mais je désire beaucoup que l'ouvrage ait du succès, et je serai fière s'il fait de l'argent.
— Eh bien, mais quel sera mon rôle dans cette combinaison?
— Je vous invite à être mon collaborateur… pour moitié. Vous trouverez le plan.
— Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan?
— On m'a parlé de vous, et j'ai entendu dire ici… je sais que vous êtes fort intelligent… que vous vous occupez de l'affaire et que vous pensez beaucoup. Pierre Stépanovitch Verkhovensky m'a parlé de vous en Suisse, ajouta-t-elle précipitamment. — C'est un homme très intelligent, n'est-il pas vrai?
Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux.
— Nicolas Vsévolodovitch m'a aussi beaucoup parlé de vous…
Chatoff rougit tout à coup.
— Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hâta de prendre sur une chaise un paquet de journaux noués avec une ficelle, — j'ai essayé de noter ici les faits qu'on pourrait choisir et j'ai mis des numéros… vous verrez.
Le visiteur prit le paquet.
— Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d'oeil, où demeurez- vous?
— Rue de l'Épiphanie, maison Philipoff.
— Je sais. C'est là aussi, dit-on, qu'habite un certain capitaine Lébiadkine? reprit vivement Lisa.
Pendant toute une minute, Chatoff resta sans répondre, les yeux attachés sur le paquet.
— Pour ces choses-là vous feriez mieux d'en choisir un autre, moi je ne vous serai bon à rien, dit-il enfin d'un ton extrêmement bas.
Lisa rougit.
— De quelles choses parlez-vous? Maurice Nikolaïévitch! cria-t- elle, donnez-moi la lettre qui est arrivée ici tantôt.
Maurice Nikolaïévitch s'approcha de la table, je le suivis.
— Regardez cela, me dit-elle brusquement en dépliant la lettre avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil? Lisez tout haut, je vous prie; je tiens à ce que M. Chatoff entende.
Je lus à haute voix ce qui suit:
À LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE
Mademoiselle Élisabeth Nikolaïevna
Ah! combien est charmante Élisabeth Touchine, Quand, à côté de son parent, D'un rapide coursier elle presse l'échine Et que sa chevelure ondoie au gré du vent, Ou quand avec sa mère on la voit au saint temple Courber devant l'autel son visage pieux! En rêvant à l'hymen alors je la contemple, Et d'un regard mouillé je les suis toutes deux!
«Composé par un ignorant au cours d'une discussion.
«MADEMOISELLE,
— Je regrette on ne peut plus de n'avoir pas perdu un bras pour la gloire à Sébastopol, mais j'ai fait toute la campagne dans le service des vivres, ce que je considère comme une bassesse. Vous êtes une déesse de l'antiquité; moi, je ne suis rien, mais en vous voyant j'ai deviné l'infini. Ne regardez cela que comme des vers et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils permettent de dire ce qui en prose passerait pour une impertinence. Le soleil peut-il se fâcher contre l'infusoire, si, dans la goutte d'eau où il se compte par milliers, celui-ci compose une poésie en son honneur? Même la Société protectrice des animaux, qui siège à Pétersbourg et qui s'intéresse au chien et au cheval, méprise l'humble infusoire, elle le dédaigne parce qu'il n'a pas atteint son développement. Moi aussi je suis resté à l'état embryonnaire. L'idée de m'épouser pourrait vous paraître bouffonne, mais j'aurai bientôt une propriété de deux cents âmes, actuellement possédée par un misanthrope, méprisez-le. Je puis révéler bien des choses et, grâce aux documents que j'ai en main, je me charge d'envoyer quelqu'un en Sibérie. Ne méprisez pas ma proposition. La lettre de l'infusoire, naturellement, est en vers.
Le capitaine Lébiadkine, votre très obéissant ami, qui a des loisirs.»
— Cela a été écrit par un homme en état d'ivresse et par un vaurien! m'écriai-je indigné, — je le connais!
— J'ai reçu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa, — j'ai compris tout de suite qu'elle venait d'un imbécile, et je ne l'ai pas montrée à maman, pour ne pas l'agiter davantage. Mais, s'il revient à la charge, je ne sais comment faire. Maurice Nikolaïévitch veut aller le mettre à la raison. Vous considérant comme mon collaborateur, dit-elle ensuite à Chatoff. — et sachant que vous demeurez dans la même maison que cet homme, je désirerais vous questionner à son sujet, pour être édifiée sur ce que je puis attendre de lui.
— C'est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff.
— Est-ce qu'il est toujours aussi bête?
— Non, quand il n'a pas bu, il n'est pas absolument bête.
— J'ai connu un général qui faisait des vers tout pareils à ceux- là, observai-je en riant.
— Cette lettre même prouve qu'il n'est pas un niais, déclara soudain Maurice Nikolaïévitch qui jusqu'alors était resté silencieux.
— Il a, dit-on, une soeur avec qui il habite? demanda Lisa.
— Oui, il habite avec sa soeur.
— On dit qu'il la tyrannise, c'est vrai?
Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur, quoique rapide.
— Est-ce que je m'occupe de cela? grommela-t-il en fronçant le sourcil, et il se dirigea vers la porte.
— Ah! attendez un peu! cria Lisa inquiète, — où allez-vous donc? Nous avons encore tant de points à examiner ensemble…
— De quoi parlerions-nous? Demain, je vous ferai savoir…
— Mais de la chose principale, de l'impression! Croyez bien que je ne plaisante pas, et que je veux sérieusement entreprendre cette affaire, assura Lisa dont l'inquiétude ne faisait que s'accroître. — Si nous nous décidons à publier l'ouvrage, où l'imprimerons-nous? C'est la question la plus importante, car nous n'irons pas à Moscou pour cela, et il est impossible de confier un tel travail à l'imprimerie d'ici. Depuis longtemps j'ai résolu de fonder un établissement typographique qui sera à votre nom, si vous y consentez. À cette condition, maman, je le sais, me laissera carte blanche…
— Pourquoi donc me supposez-vous capable d'être imprimeur? répliqua Chatoff d'un ton maussade.
— Pendant que j'étais en Suisse, Pierre Stépanovitch vous a désigné à moi comme un homme connaissant le métier d'imprimeur, et en état de diriger un établissement typographique. Il m'avait même donné un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j'en ai fait.
Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre.
Lisa se sentit prise de colère.
— Est-ce qu'il en va toujours ainsi? me demanda-t-elle. Je haussai les épaules; tout à coup Chatoff rentra, et alla droit à la table, sur laquelle il déposa le paquet de journaux qu'il avait pris avec lui:
— Je ne serai pas votre collaborateur, je n'ai pas le temps…
— Pourquoi donc? Pourquoi donc? Vous avez l'air fâché? fit Lisa d'un ton affligé et suppliant.
Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur Chatoff; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune fille, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de son âme.
— N'importe, murmura-t-il presque tout bas, — je ne veux pas…
Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta positivement consternée; je ne comprenais même pas qu'un incident semblable pût l'affecter à ce point.
— C'est un homme singulièrement étrange! observa d'une voix forte Maurice Nikolaïévitch.
III
Certes, oui, il était «étrange», mais dans tout cela il y avait bien du louche, bien des sous-entendus. Décidément, je ne croyais pas à la publication projetée; ensuite la lettre du capitaine Lébiadkine, toute stupide qu'elle était, ne laissait pas de contenir une allusion trop claire à certaine dénonciation possible, appuyée sur des «documents»; personne pourtant n'avait relevé ce passage, on avait parlé de toute autre chose. Enfin cette imprimerie et le brusque départ de Chatoff dès les premiers mots prononcés à ce sujet? Toutes ces circonstances m'amenèrent à penser qu'avant mon arrivée il s'était passé là quelque chose dont on ne m'avait pas donné connaissance; que, par conséquent, j'étais de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas. D'ailleurs, il était temps de partir, pour une première visite j'étais resté assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre congé.
Elisabeth Nikolaïevna semblait avoir oublié ma présence dans la chambre. Toujours debout à la même place, près de la table, elle réfléchissait profondément, et, la tête baissée, tenait ses yeux fixés sur un point du tapis.
— Ah! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son affabilité accoutumée. — Remettez mes salutations à Stépan Trophimovitch, et engagez-le à venir me voir bientôt. Maurice Nikolaïévitch, Antoine Lavrentiévitch s'en va. Excusez maman, elle ne peut pas venir vous dire adieu…
Je sortis, et j'étais déjà en bas de l'escalier, quand un domestique me rejoignit sur le perron.
— Madame vous prie instamment de remonter…
— Madame, ou Élisabeth Nikolaïevna?
— Élisabeth Nikolaïevna.
Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle où nous étions tout à l'heure, mais dans une pièce voisine. La porte donnant accès à cette salle, où il n'y avait plus maintenant que Maurice Nikolaïévitch, était fermée hermétiquement.
Lisa me sourit, mais elle était pâle. Debout au milieu de la chambre, elle semblait hésitante, travaillée par une lutte intérieure; tout à coup elle me prit par le bras, et, sans proférer un mot, m'emmena vivement près de la fenêtre.
— Je veux _la _voir sans délai, murmura-t-elle en fixant sur moi un regard ardent, impérieux, n'admettant pas l'ombre d'une réplique; — je dois _la _voir de mes propres yeux, et je sollicite votre aide.
Elle était dans un état d'exaltation qui rend capable de tous les coups de tête.
— Qui désirez-vous voir, Élisabeth Nikolaïevna? demandai-je effrayé.
— Cette demoiselle Lébiadkine, cette boiteuse… C'est vrai qu'elle est boiteuse?
Je restai stupéfait.
— Je ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu dire qu'elle l'est, on me l'a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et à voix basse.
— Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me ménager une entrevue avec elle aujourd'hui même?
Elle m'inspirait une profonde pitié.
— C'est impossible, et même je ne vois pas du tout comment je pourrais m'y prendre, répondis-je, — je passerai chez Chatoff…
— Si vous n'arrangez pas cela pour demain, j'irai moi-même chez elle, je m'y rendrai seule parce que Maurice Nikolaïévitch a refusé de m'accompagner. Je n'espère qu'en vous, je ne puis plus compter sur aucun autre; j'ai parlé bêtement à Chatoff… Je suis sûre que vous êtes un très honnête homme, peut-être m'êtes-vous dévoué, tâchez d'arranger cela.
J'éprouvais le plus vif désir de lui venir en aide par tous les moyens en mon pouvoir.
— Voici ce que je ferai, dis-je après un instant de réflexion, — je vais aller là-bas, et aujourd'hui pour sûr, je la verrai! Je ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d'honneur; seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de votre dessein.
— Dites-lui que j'ai ce désir et que je ne puis plus attendre, mais que je ne l'ai pas trompé tout à l'heure. S'il est parti, c'est peut-être parce qu'il est très honnête et qu'il a cru que je voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vérité; mon intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une imprimerie.
— Il est honnête, fort honnête, confirmai-je avec chaleur.
— Du reste, si la chose n'est pas arrangée pour demain, j'irai moi-même, quoi qu'il advienne, dût toute la ville le savoir.
— Je ne pourrai pas être chez vous demain avant trois heures, observai-je.
— Eh bien, je vous attendrai à trois heures. Ainsi je ne m'étais pas trompée hier chez Stépan Trophimovitch en supposant que vous m'étiez quelque peu dévoué? ajouta-t-elle avec un sourire, puis elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolaïévitch.
Je sortis fort préoccupé de ma promesse; je ne comprenais rien à ce qui se passait. J'avais vu une femme au désespoir qui ne craignait pas de se compromettre en se confiant à un homme qu'elle connaissait à peine. Son sourire féminin dans un moment si difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu'elle avait remarqués en moi la veille, avaient fait leur trouée dans mon coeur comme des coups de poignard, mais ce que j'éprouvais était de la pitié et rien de plus! Les secrets d'Élisabeth Nikolaïevna avaient pris soudain à mes yeux un caractère sacré, et si, en ce moment, on avait entrepris de me les révéler, je crois que je me serais bouché les oreilles pour ne pas en savoir davantage. Je pressentais seulement quelque chose… Avec tout cela je n'avais pas la moindre idée de la manière dont j'arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir était dans Chatoff, bien que je pusse prévoir qu'il ne me serait d'aucune utilité. Néanmoins je courus chez lui.
IV
Je ne pus le trouver à son domicile que le soir vers huit heures. Chose qui m'étonna, il avait du monde: Alexis Nilitch et un autre monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frère de madame Virguinsky.
Ce Chigaleff était depuis deux mois l'hôte de notre ville; je ne sais d'où il venait; j'ai seulement entendu dire qu'il avait publié un article dans une revue progressiste de Pétersbourg. Virguinsky nous avait présentés l'un à l'autre par hasard, dans la rue. Je n'avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi renfrognée, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l'air d'attendre la fin du monde pour demain à dix heures vingt-cinq. Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlâmes à peine et nous bornâmes à échanger une poignée de main avec la mine de deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l'étrangeté de ses oreilles longues, larges, épaisses et très écartées de la tête. Ses mouvements étaient lents et disgracieux. Si Lipoutine rêvait pour un temps plus ou moins éloigné l'établissement d'un phalanstère dans notre province, celui-ci savait de science certaine le jour et l'heure où cet événement s'accomplirait. Il produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas présent, je fus d'autant plus étonné de le rencontrer chez Chatoff que ce dernier, en général, n'aimait pas les visites.
De l'escalier j'entendis le bruit de leur conversation; ils parlaient tous trois à la fois, et probablement se disputaient; mais à mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils s'étaient levés; lorsque j'entrai, tous s'assirent brusquement, si bien que je dus m'asseoir aussi. Durant trois minutes régna un silence bête. Quoique Chigaleff m'eût reconnu, il fit semblant de ne m'avoir jamais vu, — non par hostilité à mon égard, mais c'était son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous saluâmes sans nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronçant le sourcil, se mit à me regarder d'un oeil sévère, naïvement convaincu que j'allais décamper aussitôt. Enfin Chatoff se souleva légèrement sur son siège, les visiteurs se levèrent alors et sortirent sans prendre congé. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff dit à Chatoff qui le reconduisait:
— Rappelez-vous que vous avez des comptes à rendre.
— Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai à aucun diable, répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet.
— Bécasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable.
Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans étonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours, quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d'un ton fâché; à la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir à causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait l'air de mettre à la porte un ennemi personnel.
— J'ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; — il paraît avoir la toquade de l'athéisme.
— L'athéisme russe n'a jamais dépassé le calembour, grommela Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se trouvait dans le chandelier.
— Celui-là ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste, à peine sait-il parler le langage le plus simple.
— Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de la pensée, reprit Chatoff qui s'était assis sur une chaise dans un coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux.
— Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de silence; — ils seraient les premiers horriblement malheureux si, tout d'un coup, la Russie se transformait, même dans un sens conforme à leurs vues; si, de façon ou d'autre, elle devenait extrêmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne à haïr, plus rien à conspuer! Il n'y a là qu'une haine bestiale, immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans l'organisme… Et c'est une sottise de chercher, sous le rire visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore été dite chez nous! vociféra-t-il avec une sorte de fureur.
— Allons, vous voilà parti! fis-je en riant.
Chatoff sourit à son tour.
— C'est vrai, vous êtes un «libéral modéré». Vous savez, j'ai peut-être eu tort de parler du «servilisme de la pensée», car vous allez sûrement me répondre: «Parle pour toi qui es né d'un laquais, moi je ne suis pas un domestique.»
— Je ne songeais pas du tout à vous répondre cela, comment pouvez-vous supposer une chose pareille?
— Ne vous excusez pas, je n'ai pas peur de ce que vous pouvez dire. Autrefois je n'étais que le fils d'un laquais, à présent je suis devenu moi-même un laquais, tout comme vous. Le libéral russe est avant tout un laquais, il ne pense qu'à cirer les bottes de quelqu'un.
— Comment, les bottes? Qu'est-ce que c'est que cette figure?
— Il n'y a point là de figure. Vous riez, je le vois… Stépan Trophimovitch ne s'est pas trompé en me représentant comme un homme écrasé sous une pierre dont il s'efforce de secouer le poids; la comparaison est très juste.
— Stépan Trophimovitch assure que l'Allemagne vous a rendu fou, dis-je en riant, — nous avons toujours emprunté quelque chose aux Allemands.
— Ils nous ont prêté vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent roubles.
Nous nous tûmes pendant une minute.
— Lui, c'est en Amérique qu'il a gagné son mal.
— Qui?
— Je parle de Kiriloff. Là-bas, pendant quatre mois, nous avons tous les deux couché par terre dans une cabane.
— Mais est-ce que vous êtes allé en Amérique? demandai-je avec étonnement; — vous n'en avez jamais rien dit.
— À quoi bon parler de cela? Il y a deux ans, nous sommes partis à trois pour les États-Unis, à bord d'un steamer chargé d'émigrants; nous avons sacrifié nos dernières ressources pour faire ce voyage: nous voulions mener la vie de l'ouvrier américain et connaître ainsi, par notre expérience personnelle, l'état de l'homme dans la condition sociale la plus pénible. Voilà quel était notre but.
Je me mis à rire.
— Vous n'aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette expérience, vous n'aviez qu'à aller dans n'importe quel endroit de notre province à l'époque des travaux champêtres.
— Arrivés en Amérique, nous louâmes nos services à un entrepreneur: nous étions là six Russes: des étudiants, et même des propriétaires et des officiers, tous se proposant le même but grandiose. Eh bien, nous travaillâmes comme des nègres, nous souffrîmes le martyre; à la fin, Kiriloff et moi n'y pûmes tenir, nous étions rendus, à bout de forces, malades. En nous réglant, l'entrepreneur nous retint une partie de notre salaire; il nous devait trente dollars, je n'en reçus que huit et Kiriloff quinze; on nous avait aussi battus plus d'une fois. Après cela, nous restâmes quatre mois sans travail dans une méchante petite ville; Kiriloff et moi, nous couchions côte à côte, par terre, lui pensant à une chose et moi à une autre.
— Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en Amérique? Vous avez dû joliment le rabrouer!
— Pas du tout. Loin de là, dès le début, nous avions posé en principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous étions vis-à-vis des Américains comme de petits enfants, et qu'il fallait être né en Amérique ou du moins y avoir vécu de longues années pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je? quand, pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme. Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes, Kiriloff et moi, d'échanger un coup d'oeil, et nous décidâmes que cette façon d'agir était la bonne…
— Il est étrange que, chez nous, non seulement on ait de pareilles idées, mais qu'on les mette à exécution, observai-je.
— Des hommes de papier, répéta Chatoff.
— Tout de même, s'embarquer comme émigrant, se rendre dans un pays qu'on ne connaît pas, à seule fin d'»apprendre par une expérience personnelle», etc., — cela dénote une force d'âme peu commune… Et comment avez-vous quitté l'Amérique?
— J'ai écrit à un homme en Europe, et il m'a envoyé cent roubles.
Jusqu'alors, Chatoff avait parlé en tenant ses yeux fixés à terre selon son habitude; tout à coup il releva la tête:
— Voulez-vous savoir le nom de cet homme?
— Qui est-ce?
— Nicolas Stavroguine.
Il se leva brusquement, s'approcha de son bureau en bois de tilleul, et se mit à y chercher quelque chose. Le bruit s'était répandu chez nous que sa femme avait été pendant quelque temps, à Paris, la maîtresse de Nicolas Stavroguine; il y avait deux ans de cela; par conséquent, c'était à l'époque où Chatoff se trouvait en Amérique; — il est vrai que, depuis longtemps, une séparation avait eu lieu à Genève entre les deux époux. «S'il en est ainsi, pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu à me dire le nom de son bienfaiteur?»
Il se tourna soudain vers moi:
— Je ne lui ai pas encore remboursé cette somme, continua-t-il, puis, me regardant fixement, il se rassit à sa première place, dans le coin, et me demanda d'une voix saccadée qui jurait singulièrement avec le ton de la conversation précédente:
— Vous êtes sans doute venu pour quelque chose; qu'est-ce qu'il vous faut?
Je racontai tout de point en point, j'ajoutai que, tout en comprenant maintenant combien je m'étais imprudemment avancé, je n'en éprouvais que plus d'embarras: je sentais que l'entrevue souhaitée par Élisabeth Nikolaïevna était fort importante pour elle, j'avais le plus vif désir de lui venir en aide, malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse. Ensuite j'affirmai solennellement à Chatoff qu'Élisabeth Nikolaïevna n'avait jamais songé à le tromper, qu'il y avait eu là un malentendu, et que son brusque départ avait causé un grand chagrin à la jeune fille.
Il m'écouta très attentivement jusqu'au bout.
— Peut-être qu'en effet, selon mon habitude, j'ai fait une bêtise tantôt… Eh bien, si elle n'a pas compris pourquoi je suis parti ainsi, tant mieux pour elle.
Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux écoutes sur le carré.
— Vous désirez vous-même voir cette personne?
— Il le faut, mais comment faire? répondis-je.
— Il n'y a qu'à aller la trouver pendant qu'elle est seule. Lorsqu'il reviendra, il la battra s'il apprend que nous sommes venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantôt j'ai dû employer la force pour l'empêcher de la battre.
— Bah! Vraiment?
— Oui, pendant qu'il la rossait, je l'ai empoigné par les cheveux; alors, il a voulu me battre à mon tour, mais je lui ai fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je crains qu'il ne se venge sur elle, s'il se rappelle la scène que nous avons eue ensemble.
Nous descendîmes au rez-de-chaussée.
V
La porte des Lébiadkine n'était pas fermée à clef, nous n'eûmes donc pas de peine à entrer. Tout leur logement consistait en deux vilaines petites chambres, dont les murs enfumés étaient garnis d'une tapisserie sale et délabrée. Ces deux pièces avaient jadis fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci eût transféré son établissement dans une maison neuve; sauf un vieux fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la seconde chambre se trouvait un lit couvert d'une courte-pointe d'indienne; c'était là que couchait mademoiselle Lébiadkine; quant au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur le plancher. Partout régnaient le désordre et la malpropreté; une grande loque toute mouillée traînait au milieu de la pièce, à côté d'une vieille savate. Il était évident que personne, là, ne s'occupait de rien; on n'allumait pas les poêles, on ne faisait pas la cuisine. Les Lébiadkine, à ce que m'apprit Chatoff, ne possédaient même pas de samovar. Quand le capitaine était arrivé avec sa soeur, il tirait le diable par la queue, et, comme l'avait dit Lipoutine, il avait commencé par aller mendier dans les maisons; depuis qu'il avait le gousset garni, il s'adonnait à la boisson, et l'ivrognerie lui faisait négliger complètement le soin de son intérieur.
Mademoiselle Lébiadkine, que je désirais tant voir, était tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre, devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrîmes la porte, elle ne proféra pas un mot et ne bougea même pas de sa place. Chatoff me dit que l'appartement n'était jamais fermé, et qu'une fois elle avait passé toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande ouverte. À la faible clarté d'une mince bougie fichée dans un chandelier de fer, j'aperçus une femme qui pouvait avoir une trentaine d'années, et qui était d'une maigreur maladive. Elle portait une vieille robe d'indienne de couleur sombre; son long cou était entièrement à découvert; ses rares cheveux, d'une nuance foncée, étaient réunis sur sa nuque en un chignon gros comme le poing d'un enfant de deux ans. Elle nous regarda d'un air assez gai; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une petite glace entourée d'un cadre de bois, un vieux jeu de cartes, un recueil de chansons et un petit pain blanc déjà un peu entamé. On voyait que mademoiselle Lébiadkine se mettait du fard et se colorait les lèvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu'elle avait d'ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage, trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front étroit et élevé. Je savais déjà qu'elle était boiteuse, autrement je ne me serais pas douté de son infirmité, car elle ne se leva ni ne marcha en notre présence. Jadis, dans la première jeunesse, ce visage émacié n'avait peut-être pas été laid; les yeux gris, doux et tranquilles, étaient restés remarquables; leur regard paisible, presque joyeux, avait quelque chose de rêveur et de sincère. Cette joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre femme, m'étonna après tout ce que j'avais entendu dire des mauvais traitements auxquels elle était en butte de la part de son frère. Loin d'éprouver la sensation de dégoût et même de crainte qui s'éveille d'ordinaire à la vue de ces malheureuses créatures frappées par la colère de Dieu, dans le premier moment je considérai mademoiselle Lébiadkine avec une sorte de plaisir, et, ensuite, l'impression qu'elle produisit sur moi fut de la pitié, mais nullement du dégoût.
— Elle passe ainsi les journées entières, toute seule, sans bouger: elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit Chatoff en me la montrant du seuil, — il ne la nourrit même pas. La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose pour l'amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec une bougie?
J'étais étonné d'entendre Chatoff prononcer ces mots à haute voix comme si elle n'avait pas été dans la chambre.
— Bonjour, Chatouchka! dit d'un ton affable mademoiselle Lébiadkine.
— Je t'amène un visiteur, Marie Timoféievna, répondit Chatoff.
— Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m'amènes, je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant attentivement à la lueur de la bougie; puis elle se remit à causer avec Chatoff, et pendant toute la durée de la conversation elle ne fit pas plus d'attention à moi que si je ne m'étais pas trouvé à côté d'elle.
— Cela t'ennuyait, n'est-ce pas? de te promener tout seul dans ta chambrette? demanda-t-elle avec un rire qui découvrit deux rangées de dents admirables.
— Oui, c'est pourquoi je suis venu te voir.
Chatoff approcha un escabeau de la table, s'assit et m'invita à en faire autant.
— J'aime toujours à causer, seulement je te trouve drôle, Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t'es-tu peigné? Donne-moi encore ta tête, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, — je suis sûre que tu n'as pas touché à ta chevelure depuis que je t'ai peigné?
— Mais je n'ai pas de peigne, répondit en riant Chatoff.
— Vraiment? Eh bien, je t'en donnerai un, pas celui-ci, un autre; seulement n'oublie pas de t'en servir.
Elle commença à le peigner de l'air le plus sérieux, lui fit même une raie sur le côté, puis, après s'être un peu rejetée en arrière pour contempler son ouvrage et s'assurer qu'il ne laissait rien à désirer, elle remit son peigne dans sa poche.
— Sais-tu une chose, Chatouchka? dit-elle en hochant la tête, — tu es un homme de sens, et pourtant tu t'ennuies. Vous m'étonnez tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens s'ennuient. Moi, je m'amuse.
— Tu t'amuses avec ton frère?
— Tu parles de Lébiadkine? C'est mon laquais. Il m'est absolument égal qu'il soit ici ou qu'il n'y soit pas. Je lui crie: Lébiadkine, apporte-moi de l'eau; Lébiadkine, donne-moi mes souliers, il court me les chercher; quelquefois il se trompe, et je me moque de lui.
— C'est la vérité, me fit observer Chatoff parlant cette fois encore à haute voix sans s'inquiéter aucunement de la présence de Marie Timoféievna; — elle le traite tout à fait comme un laquais; je l'ai moi-même entendue crier: «Lébiadkine, apporte-moi de l'eau», et elle riait en lui donnant cet ordre; seulement, au lieu d'obéir, il la bat, mais elle n'a pas du tout peur de lui. Elle est sujette à des attaques nerveuses qui se renouvellent presque chaque jour et lui enlèvent la mémoire; à la suite de ces accès, elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du temps. Vous croyez qu'elle se rappelle comment nous sommes entrés? c'est possible, mais à coup sûr elle a déjà tout arrangé à sa façon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu'elle n'oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je parle tout haut; elle cesse au bout d'un instant d'écouter ceux qui causent avec elle, et se met à rêver à part soi. En ce moment, son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite. Durant huit heures consécutives, durant une journée entière, elle reste assise à la même place. Vous voyez ce pain sur la table: elle n'en a peut-être mangé qu'une bouchée, depuis ce matin, et elle l'achèvera demain. Tenez, à présent elle se tire les cartes…
— Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert à rien, dit brusquement Marie Timoféievna qui avait entendu la dernière parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute été attirée aussi par la phrase où il en était question). À la fin, elle prit le pain, mais, entraînée par le plaisir de causer, elle le remit inconsciemment sur la table après l'avoir gardé pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule fois.
— Ce sont toujours les mêmes réponses: un voyage, un méchant homme, la perfidie de quelqu'un, un lit de mort, une lettre qui arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, — je considère tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu'en penses- tu? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient- elles pas? ajouta-t-elle en brouillant tout à coup le jeu? — C'est ce que j'ai dit un jour à la Mère Prascovie, une femme respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, à l'insu de la Mère supérieure, pour me prier de lui tirer les cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses étaient là, poussant des exclamations, hochant la tête, faisant des commentaires. «Voyons, Mère Prascovie, dis-je en riant, comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas venu depuis douze ans?» Elle avait une fille mariée à quelqu'un qui l'avait emmenée en Turquie, et, depuis douze ans, elle était sans nouvelles d'elle. Le lendemain soir, je pris le thé chez la Mère supérieure (elle appartient à une famille princière). Il y avait là deux personnes étrangères: une dame très rêveuse et un moine du mont Athos, homme assez drôle à mon avis. Eh bien, Chatouchka, dans la matinée, ce même moine avait apporté de Turquie à la Mère Prascovie une lettre de sa fille! Pendant que nous buvions du thé, le religieux du mont Athos dit à la Mère supérieure: «Révérende Mère igoumène, il faut que votre couvent soit particulièrement béni de Dieu, pour posséder un trésor aussi précieux.» — «Quel trésor?» demanda la supérieure. — «Mais la bienheureuse Mère Élisabeth.» Cette bienheureuse Élisabeth occupe une niche longue d'une sagène et haute de deux archines, pratiquée dans le mur d'enceinte du couvent; elle est là depuis dix-sept ans derrière un grillage; hiver et été elle ne porte qu'une chemise de chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des fétus de paille dans la toile; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de mouton par l'ouverture de sa niche, c'est aussi comme cela qu'on lui donne chaque jour une pinte d'eau et une croûte de pain. Les pèlerins la contemplent avec vénération, et, après l'avoir vue, font une offrande au monastère. «Un fameux trésor! répond avec colère la supérieure qui ne pouvait souffrir Élisabeth, elle ne reste là que par entêtement; c'est une hypocrite.» Ces mots me déplurent, car moi-même je voulais alors adopter le genre de vie des recluses. «Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c'est tout un.» — «En voilà une, celle-là!» s'écrièrent-ils tous d'une commune voix. La supérieure se mit à rire, puis elle parla tout bas à la dame, m'appela auprès d'elle et me fit des caresses; la dame me donna un petit noeud de ruban rose, veux-tu que je te le montre? Quant au moine, il commença aussitôt à me faire un sermon, me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec beaucoup d'esprit; je l'écoutai sans rien dire. «As-tu compris?» me demanda-t-il. — «Non, répondis-je, je n'ai rien compris, laissez-moi en repos.» Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui était en pénitence dans le couvent parce qu'elle faisait des prophéties, me dit tout bas au sortir de l'église: «La Mère de Dieu, qu'est-ce que c'est, à ton avis?» — «La grande mère, répondis-je, c'est l'espérance du genre humain.» — «Oui, reprit- elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c'est la terre, et il y a dans cette pensée une grande joie pour l'homme. Tout chagrin terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous. Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras présent, la tristesse s'évanouira aussitôt, et tu seras toute consolée: c'est une prophétie.» Ces paroles firent une profonde impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois, je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n'y a rien de pénible dans ces larmes; quoiqu'on n'ait aucun chagrin, on pleure tout de même, mais c'est de joie. Un jour, je vais sur les bords du lac: notre monastère est situé d'un côté, de l'autre s'élève une montagne escarpée qu'on appelle le mont Aigu. Je gravis cette montagne, je tourne mon visage vers l'orient, je me prosterne contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps. Ensuite je me relève, je rebrousse chemin, et le soleil se couche, si grand, si splendide, — aimes-tu à regarder le soleil, Chatouchka? C'est beau, mais c'est triste. Je me retourne de nouveau vers l'orient, et l'ombre de notre montagne court comme un flèche au loin sur le lac, elle est étroite et longue, longue de plus d'une verste, elle s'étend jusqu'à l'île même qui est dans le lac, là elle se coupe en deux parties égales. Le soleil a complètement disparu, tout est soudain plongé dans l'obscurité. Alors je commence à m'inquiéter, la mémoire me revient brusquement, j'ai peur des ténèbres, Chatouchka. Quand il fait noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant…
— Est-ce que tu as eu un enfant? dit Chatoff en me poussant du coude; il n'avait cessé de prêter la plus grande attention aux paroles de Marie Timoféievna.
— Comment donc! Un joli baby rose avec de si petits ongles… tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c'était un garçon ou une fille. Après sa naissance, je l'ai enveloppé dans de la batiste et de la dentelle, j'ai noué de petits rubans roses tout autour, je l'ai couvert de fleurs, je l'ai bien pomponné; puis j'ai dit une prière au-dessus de lui et je l'ai emporté non baptisé à travers une forêt. J'ai peur dans les bois, et ce qui m'épouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c'est que j'ai eu un enfant sans connaître d'homme.
— Mais peut-être que tu as été mariée? hasarda Chatoff.
— Tu m'amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-être bien qu'en effet j'ai eu un mari, mais qu'importe, si c'est exactement comme si je n'en avais pas eu? Tiens, voilà une énigme qui n'est pas difficile, devine-là! répondit-elle en riant.
— Où donc as-tu porté ton enfant?
— Je suis allée le jeter dans un étang, soupira-t-elle.
Chatoff me donna encore un coup de coude.
— Mais si, par hasard, tu n'avais jamais eu d'enfant, si tout cela n'était que l'effet du délire? Hein?
En entendant émettre cette conjecture, mademoiselle Lébiadkine ne témoigna aucun étonnement.
— Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle d'un air pensif; — je ne te dirai rien à ce sujet, peut-être bien n'ai-je pas eu d'enfant; à mon avis, cela n'intéresse que ta curiosité, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer: ne l'ai-je pas vu en songe? Et de grosses larmes se montrèrent dans ses yeux. — Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme t'a abandonné? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux mains sur les épaules et en le considérant avec une expression de pitié. Ne te fâche pas, j'ai aussi mes peines. Sais-tu, Chatouchka? j'ai fait un rêve: il revient vers moi, il m'appelle de la voix et du geste: «Ma petite chatte, dit-il, viens près de moi!» J'ai été on ne peut plus contente en l'entendant me nommer sa «petite chatte»: il m'aime, je crois.
— Peut-être qu'il viendra aussi en réalité, murmura à demi-voix Chatoff.
— Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en réalité. Tu connais la chanson:
Je n'ai pas besoin d'un palais, Je resterai dans cette humble retraite, Où je ne cesserai jamais D'appeler les faveurs du Très-Haut sur ta tête.
— Oh! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes- tu jamais rien?
— Parce que tu ne répondrais pas, voilà pourquoi je m'abstiens de t'interroger.
— Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timoféievna. — On peut me brûler vive, on peut me faire souffrir tous les tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien!
— Tu vois bien; à chacun ses affaires, observa Chatoff d'un ton plus bas encore.
— Pourtant, si tu me le demandais, peut-être que je parlerais, oui, peut-être! répéta-t-elle avec exaltation. — Pourquoi ne m'interroges-tu pas? Questionne-moi, questionne-moi gentiment, Chatouchka, peut-être que je te répondrai; supplie-moi, Chatouchka, afin que je consente… Chatouchka, Chatouchka!
Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence régna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardées de Marie Timoféievna; elle avait oublié ses mains sur les épaules de Chatoff, mais elle ne le regardait plus.
Il se leva brusquement.
— Eh! qu'ai-je besoin de savoir tes affaires? Levez-vous donc! ajouta-t-il en s'adressant à moi, puis il tira violemment l'escabeau sur lequel j'étais assis et alla le reporter à son ancienne place.
— Quand il reviendra, il ne faut pas qu'il se doute de notre visite; maintenant il est temps de partir.
— Ah! tu parles encore de mon laquais! fit avec un rire subit mademoiselle Lébiadkine, — tu as peur! Eh bien, adieu, bons visiteurs; mais écoute une minute ce que je vais te dire. Tantôt ce Nilitch est arrivé ici avec Philippoff, le propriétaire, qui a une barbe rousse; mon laquais était en train de me maltraiter. Le propriétaire l'a saisi par les cheveux et l'a traîné ainsi à travers la chambre. Le pauvre homme criait: «Ce n'est pas ma faute, je souffre pour la faute d'un autre!» Tu ne saurais croire combien nous avons tous ri!…
— Eh! Timoféievna, ce n'est pas un homme à barbe rousse, c'est moi qui tantôt ai pris ton frère par les cheveux pour l'empêcher de te battre; quant au propriétaire, il est venu faire une scène chez vous avant-hier, tu as confondu.
— Attends un peu, en effet, j'ai confondu, c'est peut-être bien toi. Allons, à quoi bon discuter sur des vétilles? que ce soit celui-ci ou celui-là qui l'ait tiré par les cheveux, pour lui n'est-ce pas la même chose? dit-elle en riant.
— Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, — la grand'porte vient de s'ouvrir; s'il nous trouve ici, il la rossera.
Nous n'avions pas encore eu le temps de monter l'escalier que, sous la porte cochère, se fit entendre un cri d'ivrogne, suivi de mille imprécations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il ferma la porte.
— Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas qu'il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans doute il aura encore bronché sur le seuil; chaque fois il pique un plat ventre.
Pourtant les choses ne se passèrent pas sans «histoire».
VI
Debout près de sa porte fermée, Chatoff prêtait l'oreille; tout à coup il fit un saut en arrière.
— Il vient ici, je m'en doutais! murmura-t-il avec rage, — à présent nous n'en serons pas débarrassé avant minuit.
Bientôt retentirent plusieurs coups de poing assénés contre la porte.
— Chatoff, Chatoff, ouvre! commença à crier le capitaine, — Chatoff, mon ami!…
Je suis venu te saluer, Te r-raconter que le soleil est levé, Que sous sa br-r-rûlante lumière Le… bois… commence à tr-r-rssaillir; Te raconter que je me suis éveillé, le diable t'emporte! Que je me suis éveillé sous la feuillée…
— Chatoff, comprends-tu qu'il fait bon vivre en ce bas monde?
Ne répondez pas, me dit tout bas Chatoff.
— Ouvre donc! comprends-tu qu'il y a quelque chose au-dessus d'une rixe… parmi les humains? il y a les moments d'un noble personnage… Chatoff, je suis bon, je te pardonne… Chatoff, au diable les proclamations, hein?
Silence.
— Comprends-tu, âne, que je suis amoureux? J'ai acheté un frac, regarde un peu ce frac de l'amour, il a coûté quinze roubles; l'amour d'un capitaine doit se plier aux convenances mondaines… Ouvre! beugla tout à coup Lébiadkine, et de nouveau il cogna furieusement à la porte.
— Va-t'en au diable! cria brusquement Chatoff.
— Esclave! serf! Ta soeur aussi est une esclave et une serve… une voleuse!
— Et toi, tu as vendu ta soeur.
— Tu mens! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d'un seul mot… comprends-tu qui elle est?
— Qui est-elle? demanda Chatoff, et, curieux, il s'approcha de la porte.
— Le comprends-tu?
— Je le comprendrai quand tu me l'auras dit.
— J'oserai le dire! J'ose toujours tout dire en public!…
— C'est bien au plus si tu l'oseras, reprit Chatoff, qui espérait le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe d'écouter.
— Je n'oserai pas?
— Je ne le crois pas.
— Je n'oserai pas?
— Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d'un barine… Tu es un poltron, tout capitaine que tu es!
— Je… je… elle… elle est… balbutia Lébiadkine d'une voix agitée et tremblante.
— Allons? dit Chatoff tendant l'oreille.
Il y eut au moins une demi-minute de silence.
— Gr-r-redin! vociféra enfin le capitaine derrière la porte, puis nous l'entendîmes descendre l'escalier; il soufflait comme un samovar et trébuchait contre chaque marche.
— Non, c'est un malin, même en état d'ivresse il sait se taire, observa Chatoff en s'éloignant de la porte.