← Table of contents
Les possédés

Front matter (continued 12)

Victor Derély translation

Satisfaction fut enfin donnée au désir impatient du vieux guerrier. Dans ces derniers temps, quand on s'entretenait, en ville, du bal projeté, on ne manquait jamais de questionner au sujet de ce «quadrille de la littérature», et, comme personne ne pouvait s'imaginer ce que c'était, il avait éveillé une curiosité extraordinaire. Combien l'attente générale allait être déçue!

Une porte latérale jusqu'alors fermée s'ouvrit, et soudain parurent quelques masques. Aussitôt le public fit cercle autour d'eux. Tout le buffet se déversa instantanément dans la salle blanche. Les masques se mirent en place pour la danse. Ayant réussi à me faufiler au premier plan, je me trouvai juste derrière le groupe formé par Julie Mikhaïlovna, Von Lembke et le général. Pierre Stépanovitch, qui jusqu'à ce moment ne s'était pas montré, accourut alors auprès de la gouvernante.

— Je suis toujours en surveillance au buffet, lui dit-il à voix basse; pour l'irriter encore plus, il avait pris, en prononçant ces mots, la mine d'un écolier fautif. Julie Mikhaïlovna rougit de colère.

— À présent, du moins, vous devriez renoncer à vos mensonges, homme effronté! répliqua-t-elle.

Cette réponse fut faite assez haut pour que le public l'entendît. Pierre Stépanovitch s'esquiva tout content.

Il serait difficile de concevoir une allégorie plus plate, plus fade, plus misérable que ce «quadrille de la littérature». On n'aurait rien pu imaginer qui fût moins approprié à l'esprit de nos provinciaux; et pourtant la paternité de cette invention appartenait, disait-on, à Karmazinoff. Le divertissement, il est vrai, avait été réglé par Lipoutine aidé du professeur boiteux que nous avons vu chez Virguinsky. Mais l'idée venait de Karmazinoff, et l'on prétend même que le grand écrivain avait voulu figurer en costume parmi les danseurs. Ceux-ci étaient répartis en six couples et pouvaient à peine être appelés des masques, attendu que leur mise ne les distinguait pas des autres personnes présentes. Ainsi, par exemple, il y avait un vieux monsieur de petite taille qui était en habit comme tout le monde et dont le déguisement se réduisait à une barbe blanche postiche. Ce personnage remuait continuellement les pieds sans presque bouger de place et conservait toujours un air sérieux en dansant. Il proférait certains sons d'une voix de basse enrouée, histoire de représenter par cet enrouement un journal connu. À ce masque faisaient vis-à- vis deux géants: KH et Z, ces lettres étaient cousues sur leurs fracs, mais que signifiaient-elles? — on n'en savait rien. L'»honnête pensée russe» était personnifiée par un monsieur entre deux âges qui portait des lunettes, un frac, des gants et — des chaînes (de vraies chaînes). Cette pensée avait sous le bras un portefeuille contenant une sorte de «dossier». De la poche émergeait une lettre décachetée: c'était un certificat que quelqu'un avait envoyé de l'étranger pour attester à tous les sceptiques l'honnêteté de l'»honnête pensée russe». Tout cela était expliqué de vive voix par les commissaires du bal, car il n'y avait pas moyen de déchiffrer le bout de lettre qui sortait de la poche. Dans sa main droite levée en l'air, l'»honnête pensée russe» tenait une coupe, comme si elle eût voulu porter un toast. À sa droite et à sa gauche se trouvaient deux jeunes filles nihilistes, coiffées à la Titus, qui piétinaient sur place, et vis-à-vis dansait un autre vieux monsieur en habit, mais celui-ci était porteur d'une pesante massue, pour figurer le rédacteur en chef d'un terrible organe moscovite. «Numérote tes abatis», avait l'air de dire ce matamore. Toutefois, il avait beau être armé d'une massue, il ne pouvait soutenir le regard que l'»honnête pensée russe» dirigeait obstinément sur lui à travers ses lunettes; il détournait les yeux, et, en esquissant un pas de deux, s'agitait, se tortillait, ne savait où se fourrer, — tant le tourmentait, évidemment, sa conscience… Du reste, je ne me rappelle pas toutes ces charges; elles n'étaient pas plus spirituelles les unes que les autres, si bien qu'à la fin je me sentis honteux d'assister à un pareil spectacle. Cette même impression de honte se reflétait sur tous les visages, sans en excepter ceux des individus hétéroclites qui étaient venus du buffet. Pendant un certain temps le public resta silencieux, se demandant avec irritation ce que cela voulait dire. Peu à peu les langues se délièrent.

— Qu'est-ce que c'est que cela? grommelait dans un groupe un sommelier.

— C'est une bêtise.

— C'est de la littérature. Ils blaguent le Golas.

— Mais qu'est-ce que ça me fait, à moi?

Ailleurs, j'entendis le dialogue suivant:

— Ce sont des ânes!

— Non, les ânes, ce n'est pas eux, mais nous.

— Pourquoi es-tu un âne?

— Je ne suis pas un âne.

— Eh bien, si tu n'es pas un âne, à plus forte raison je n'en suis pas un.

Dans un troisième groupe:

— On devrait leur flanquer à tous le pied au derrière!

— Chambarder toute la salle!

Dans un quatrième:

— Comment les Lembke n'ont-ils pas honte de regarder cela?

— Pourquoi s'en priveraient-ils? Tu le regardes bien, toi!

— Ce n'est pas ce que je fais de mieux, mais, après tout, moi, je ne suis pas gouverneur.

— Non, tu es un cochon.

— Jamais de ma vie je n'ai vu un bal aussi vulgaire, observa d'un ton aigre et avec le désir évident d'être entendue une dame qui se trouvait près de Julie Mikhaïlovna. C'était une robuste femme de quarante ans; elle avait le visage fardé et portait une robe de soie d'une couleur criarde; en ville presque tout le monde la connaissait, mais personne ne la recevait. Veuve d'un conseiller d'État qui ne lui avait laissé qu'une maison de bois et une maigre pension, elle vivait bien et avait équipage. Deux mois auparavant Julie Mikhaïlovna était allée lui faire visite, mais n'avait pas été reçue.

— Du reste, c'était facile à prévoir, ajouta-t-elle en regardant effrontément la gouvernante.

Celle-ci n'y tint plus.

— Si vous pouviez le prévoir, pourquoi êtes-vous venue? demanda- t-elle.

— C'est le tort que j'ai eu, répliqua insolemment la dame qui ne cherchait qu'une dispute, mais le général intervint.

— Chère dame, en vérité, vous devriez vous retirer, dit-il en se penchant à l'oreille de Julie Mikhaïlovna. — Nous ne faisons que les gêner, et, sans nous, ils s'amuseront à merveille. Vous avez rempli toutes vos obligations, vous avez ouvert le bal; eh bien, à présent, laissez-les en repos… D'ailleurs, André Antonovitch ne paraît pas dans un état très satisfaisant… Pourvu qu'il n'arrive pas de malheur!

Mais il était déjà trop tard.

Depuis que le quadrille était commencé, André Antonovitch considérait les danseurs avec un ahurissement mêlé d'irritation; en entendant les premières remarques faites par le public, il se mit à regarder autour de lui d'un air inquiet. Alors, pour la première fois, ses yeux rencontrèrent certains hommes du buffet, et un étonnement extraordinaire se manifesta dans son regard. Tout à coup éclatèrent des rires bruyants parmi les spectateurs du quadrille: à la dernière figure, le rédacteur en chef du «terrible organe moscovite», voyant toujours braquées sur lui les lunettes de l'»honnête pensée russe» et ne sachant comment se dérober au regard qui le poursuivait, s'avisait soudain d'aller, les pieds en l'air, à la rencontre de son ennemie, manière ingénieuse d'exprimer que tout était sens dessus dessous dans l'esprit du terrible publiciste. Comme Liamchine seul savait faire le poirier, il s'était chargé de représenter le journaliste à la massue. Julie Mikhaïlovna ignorait complètement qu'on devait marcher les pieds en l'air. «Ils m'avaient caché cela, ils me l'avaient caché», me répétait-elle plus tard avec indignation. La facétie de Liamchine obtint un grand succès de rire; à coup sûr le public se souciait fort peu de l'allégorie, mais il trouvait drôle ce monsieur en habit noir qui marchait sur les mains. Lembke frémit de colère.

— Le vaurien! cria-t-il en montrant Liamchine, — qu'on empoigne ce garnement, qu'on le remette… qu'on le remette sur ses pieds… la tête… la tête en haut… en haut!

Liamchine reprit instantanément sa position normale. L'hilarité redoubla.

— Qu'on expulse tous les garnements qui rient! ordonna brusquement Lembke.

Des murmures commencèrent à se faire entendre.

— Cela n'est pas permis, Excellence.

— Il n'est pas permis d'insulter le public.

— Lui-même est un imbécile! fit une voix dans un coin de la salle.

— Flibustiers! cria-t-on d'un autre coin.

Le gouverneur se tourna aussitôt vers l'endroit d'où ce cri était parti, et il devint tout pâle. Un vague sourire se montra sur ses lèvres, comme s'il s'était soudain rappelé quelque chose.

Julie Mikhaïlovna se mit en devoir de l'emmener.

— Messieurs, dit-elle en s'adressant à la foule qui se pressait vers elle et son mari, — messieurs, excusez André Antonovitch. André Antonovitch est souffrant… excusez… pardonnez-lui, messieurs!

J'ai entendu le mot «pardonnez» sortir de sa bouche. La scène ne dura que quelques instants. Mais je me souviens très bien qu'en ce moment même, c'est-à-dire après les paroles de Julie Mikhaïlovna, une partie du public, en proie à une sorte d'épouvante, gagna précipitamment la porte. Je me rappelle même qu'une femme cria avec des larmes dans la voix:

— Ah! encore comme tantôt!

Elle ne croyait pas si bien dire; de fait, alors qu'on se bousculait déjà pour sortir au plus vite, une bombe éclata soudain au milieu de la cohue, «encore comme tantôt»:

— Au feu! Tout le Zariétchié[28] brûle!

Je ne saurais dire si ce cri fut tout d'abord poussé dans les salons, ou si quelque nouvel arrivant le jeta de l'antichambre; quoi qu'il en soit, il produisit aussitôt une panique dont ma plume est impuissante à donner une idée. Plus de la moitié des personnes venues au bal habitaient le Zariétchié, soit comme propriétaires, soit comme locataires des maisons de bois qui abondent dans ce quartier. Courir aux fenêtres, écarter les rideaux, arracher les stores, fut l'affaire d'un instant. Tout le Zariétchié était en flammes. À la vérité, l'incendie venait seulement de commencer, mais on le voyait sévir dans trois endroits parfaitement distincts, et c'était là une circonstance alarmante.

— Le feu a été mis volontairement! Ce sont les ouvriers des Chpigouline qui ont fait le coup! vociférait-on dans la foule.

Je me rappelle quelques exclamations très caractéristiques:

— Mon coeur me l'avait dit, qu'on mettrait le feu; tous ces jours-ci j'en avais le pressentiment!

— Ce sont les ouvriers de Chpigouline, il n'y a pas à chercher les coupables ailleurs.

— On nous a réunis ici exprès pour pouvoir allumer l'incendie là- bas!

Cette dernière parole, la plus étrange de toutes, fut proférée par une femme, une Korobotchka sans doute, qu'affolait la perspective de sa ruine. Le public tout entier s'élança vers la porte. Je ne décrirai pas l'encombrement de l'antichambre pendant que les hommes prenaient leurs paletots, les dames leurs mantilles et leurs mouchoirs; je passerai également sous silence les cris des femmes effrayées, les larmes des jeunes filles. Longtemps après on a raconté en ville que plusieurs vols avaient été commis dans cette occasion. Le fait me semble peu croyable, mais il ne faut pas s'étonner si, au milieu d'une confusion pareille, quelques-uns durent s'en aller sans avoir retrouvé leur pelisse. Sur le seuil, la presse était telle que Lembke et Julie Mikhaïlovna faillirent être écrasés.

— Qu'on arrête tout le monde! Qu'on ne laisse sortir personne! tonna le gouverneur en étendant le bras pour empêcher la foule d'avancer, — qu'on les fouille tous minutieusement les uns après les autres, tout de suite!

Des clameurs injurieuses accueillirent ces paroles.

— André Antonovitch! André Antonovitch! s'écria Julie Mikhaïlovna au comble du désespoir.

— Qu'on l'arrête la première! poursuivit-il en désignant sa femme d'un geste menaçant. — Qu'on la visite la première! Le bal n'était qu'un moyen destiné à faciliter l'incendie…

Elle poussa un cri et tomba évanouie (oh! certes, ce n'était pas un évanouissement pour rire). Le prince, le général et moi, nous courûmes à son secours; d'autres personnes, des dames même, nous vinrent en aide dans ce moment critique. Nous emportâmes la malheureuse hors de cet enfer et la mîmes en voiture, mais elle ne reprit ses sens qu'en arrivant à sa demeure, et son premier cri fut encore pour André Antonovitch. Après l'écroulement de tous ses châteaux en Espagne, il ne restait plus devant elle que son mari. On envoya chercher un médecin. En l'attendant, le prince et moi, nous demeurâmes pendant une heure entière auprès de Julie Mikhaïlovna. Dans un élan de générosité le général (quoique fort effrayé lui-même) avait déclaré qu'il passerait toute la nuit au chevet de l'»infortunée», mais, au bout de dix minutes, il s'endormit sur un fauteuil dans la salle, et nous le laissâmes là.

À la première nouvelle de l'incendie, le maître de police s'était empressé de quitter le bal; il réussit à faire sortir André Antonovitch aussitôt après nous, et voulut le décider à prendre place dans la voiture à côté de Julie Mikhaïlovna, répétant sur tous les tons que Son Excellence avait besoin de repos. Je ne comprends pas qu'il n'ait point insisté davantage encore. Sans doute André Antonovitch ne voulait pas entendre parler de repos et tenait à se rendre au plus tôt sur le lieu du sinistre, mais ce n'était pas une raison. En fin de compte, Ilia Ilitch le laissa monter dans son drojki et partit avec lui pour le Zariétchié. Il raconta ensuite que pendant toute la route le gouverneur n'avait fait que gesticuler en donnant des ordres trop extraordinaires pour pouvoir être exécutés. On sut plus tard que le saisissement avait provoqué chez Von Lembke un accès de delirium tremens.

Pas n'est besoin de raconter comment finit le bal. Quelques dizaines de joyeux noceurs et avec eux plusieurs dames restèrent dans les salons que la police avait complètement évacués. Ils prétendirent garder les musiciens, et ceux-ci persistant à vouloir s'en aller, ils les accablèrent de coups. Prokhoritch fut «razzié», comme l'avait prédit le général; on but toutes les bouteilles du buffet, on se livra aux fantaisies chorégraphiques les plus risquées, on salit les chambres, et ce fut seulement à l'aurore qu'une partie des pochards quitta la maison pour aller recommencer au Zariétchié de nouvelles saturnales… Les autres, couchés par terre ou sur les divans de velours maculés par l'orgie, cuvèrent ainsi leur vin jusqu'au matin. Ensuite les domestiques les prirent par les pieds et les poussèrent dans la rue. Voilà comment se termina la fête au profit des institutrices de notre province.

IV

Notre public d'au-delà de la rivière s'était surtout ému de cette circonstance que l'incendie avait été évidemment allumé par des mains criminelles. Chose remarquable, le premier cri «Au feu!» venait à peine d'être proféré que tout le monde accusait les ouvriers des Chpigouline. Maintenant on sait trop bien qu'en effet trois d'entre eux participèrent à l'incendie, mais tous les autres ont été reconnus innocents aussi bien par les tribunaux que par l'opinion publique. La culpabilité du forçat Fedka n'est pas moins bien établie que celle des trois gredins dont je viens de parler. Voilà toutes les données positives qu'on a recueillies jusqu'à présent concernant l'origine de l'incendie. Mais quel but se proposaient ces trois drôles? Ont-ils agi de leur propre initiative ou à l'instigation de quelqu'un? ce sont là des questions auxquelles maintenant encore il est impossible de répondre autrement que par des conjectures.

Allumé sur trois points et favorisé par un vent violent, le feu se propagea avec d'autant plus de rapidité que, dans cette partie de la ville, la plupart des maisons sont construites en bois (du reste, un des trois foyers de l'incendie fut éteint presque aussitôt, comme on le verra plus bas). On a cependant exagéré notre malheur dans les correspondances envoyées aux journaux de la capitale: un quart du Zariétchié, tout au plus, fut dévoré par les flammes. Notre corps de pompiers, quoique peu considérable eu égard à l'étendue et à la population de la ville, montra un courage et un dévouement au-dessus de tout éloge, mais ses efforts, même secondés, comme ils le furent, par ceux des habitants, n'auraient pas servi à grand'chose, si aux premières lueurs de l'aurore le vent n'était tombé tout à coup. Quand, une heure après avoir quitté le bal, j'arrivai sur les lieux, je trouvai l'incendie dans toute sa force. La rue parallèle à la rivière n'était qu'un immense brasier. Il faisait clair comme en plein jour. Inutile de retracer les divers détails d'un tableau que tout lecteur russe a eu bien des fois sous les yeux. Dans les péréouloks voisins de la rue en proie aux flammes régnait une agitation extraordinaire. Directement menacés par les progrès du feu, les habitants de ces ruelles se hâtaient d'opérer leur déménagement; toutefois ils ne s'éloignaient pas encore de leurs logis; après avoir transporté hors de chez eux leurs coffres et leurs lits de plume, ils s'asseyaient dessus en attendant. Une partie de la population mâle était occupée à un travail pénible: elle abattait à coups de hache les clôtures en planches et même les cabanes qui se trouvaient à proximité de l'endroit où l'incendie exerçait ses ravages. Les petits enfants réveillés en sursaut poussaient des cris auxquels se joignaient ceux des femmes qui avaient déjà réussi à déménager leurs meubles; quant aux autres, elles procédaient silencieusement, mais avec la plus grande activité, au sauvetage de leur mobilier. Au loin volaient des étincelles et des flammèches, on les éteignait autant que possible. Sur le théâtre même du sinistre s'étaient groupés quantité de gens accourus de tous les coins de la ville; les uns aidaient à combattre le feu, les autres contemplaient ce spectacle en amateurs.

Emboîtant le pas à la foule curieuse, j'arrivai, sans questionner personne, à l'endroit le plus dangereux, et là j'aperçus enfin André Antonovitch à la recherche de qui m'avait envoyé Julie Mikhaïlovna elle-même. Le gouverneur était debout sur un monceau de planches provenant d'une clôture abattue. À sa gauche, à trente pas de distance, se dressait le noir squelette d'une maison de bois presque entièrement consumée déjà: aux deux étages les fenêtres étaient remplacées par des trous béants, la toiture s'effondrait, et des flammes serpentaient encore çà et là le long des solives carbonisées. Au fond d'une cour, à vingt pas de la maison incendiée, un pavillon composé aussi de deux étages commençait à brûler et on le disputait aux flammes du mieux que l'on pouvait. À droite, des pompiers et des gens du peuple s'efforçaient de préserver un assez grand bâtiment en bois que le feu n'avait pas encore atteint, mais qui courait un danger imminent. Le visage tourné vers le pavillon, Lembke criait, gesticulait et donnait des ordres qui n'étaient exécutés par personne. Je crus remarquer que tout le monde le délaissait. Autour de lui, la foule comprenait les éléments les plus divers: à côté de la populace il y avait des messieurs, entre autres l'archiprêtre de la cathédrale. On écoutait André Antonovitch avec surprise, mais personne ne lui adressait la parole et n'essayait de l'emmener ailleurs. Pâle, les yeux étincelants, Von Lembke disait les choses les plus stupéfiantes; pour comble, il était nu- tête, ayant depuis longtemps perdu son chapeau.

— L'incendie est toujours dû à la malveillance! C'est le nihilisme! Si quelque chose brûle, c'est le nihilisme! entendis-je avec une sorte d'épouvante, quoique ce langage ne fût plus une révélation pour moi.

— Excellence, observa un commissaire de police qui se trouvait près du gouverneur, — si vous consentiez à retourner chez vous et à prendre du repos… Il y a même danger pour Votre Excellence à rester ici…

Comme je l'appris plus tard, ce commissaire de police avait été laissé par Ilia Ilitch auprès de Von Lembke avec mission expresse de veiller sur sa personne et de ne rien négliger pour le ramener chez lui; en cas de besoin urgent, il devait même employer la force, mais comment aurait-il fait pour exécuter un pareil ordre?

— Ils essuieront les larmes des sinistrés, mais ils brûleront la ville. Ce sont toujours les quatre coquins, les quatre coquins et demi. Qu'on arrête le vaurien! Il s'introduit comme un ver dans l'honneur des familles. Pour brûler les maisons, on s'est servi des institutrices. C'est une lâcheté, une lâcheté! Ah! qu'est-ce qu'il fait? cria André Antonovitch apercevant tout à coup sur le toit en partie consumé du pavillon un pompier que les flammes entouraient, — qu'on le fasse descendre, qu'on l'arrache de là! La toiture va s'effondrer sous lui, et il tombera dans le feu, éteignez-le… Qu'est-ce qu'il fait là?

— Il travaille à éteindre l'incendie, Excellence.

— C'est invraisemblable. L'incendie est dans les esprits, et non sur les toits des maisons. Tirez-le de là et ne vous occupez plus de rien! C'est le mieux, c'est le mieux! Que les choses s'arrangent comme elles pourront! Ah! qui est-ce qui pleure encore? Une vieille femme! Cette vieille crie, pourquoi l'a-t-on oubliée?

En effet, au rez-de-chaussée du pavillon se faisaient entendre les cris d'une vieille femme de quatre-vingts ans, parente du maréchal à qui appartenait l'immeuble en proie aux flammes. Mais on ne l'avait pas oubliée: elle-même, avant que l'accès de la maison soit devenu impossible, avait fait la folie d'y rentrer pour sauver un lit de plume qui se trouvait dans une petite chambre jusqu'alors épargnée par l'incendie. Sur ces entrefaites, le feu avait aussi envahi cette pièce. À demi asphyxiée par la fumée, sentant une chaleur insupportable, la malheureuse poussait des cris de terreur, tout en s'efforçant de faire passer son lit par la fenêtre. Lembke courut à son secours. Tout le monde le vit s'élancer vers la croisée, saisir le lit par un bout et le tirer à lui de toutes ses forces. Mais, dans ce moment même, une planche se détachant du toit atteignit le gouverneur au cou, et le renversa, privé de connaissance, sur le sol.

L'aube parut enfin, maussade et sombre. L'incendie perdit de sa violence; le vent cessa de souffler et fut remplacé par une petite pluie fine. J'étais déjà dans un autre endroit du Zariétchié, très éloigné de celui où avait eu lieu l'accident survenu à Lembke. Là, dans la foule, j'entendis des conversations fort étranges: on avait constaté un fait singulier. Tout à l'extrémité du quartier, il y avait dans un terrain vague, derrière des jardins potagers, une maisonnette en bois, récemment construite, qui se trouvait bien à cinquante pas des autres habitations, et c'était dans cette maison écartée que le feu avait pris en premier lieu. Vu sa situation tout à fait excentrique, elle aurait pu brûler entièrement sans mettre en danger aucune autre construction, de même qu'elle aurait été seule épargnée par un incendie dévorant tout le Zariétchié. Évidemment il s'agissait ici d'un cas isolé, d'une tentative criminelle, et non d'un accident imputable aux circonstances. Mais voici où l'affaire se corsait: la maison avait pu être sauvée, et, quand on y était entré au lever du jour, on avait eu sous les yeux le spectacle le plus inattendu. Le propriétaire de cet immeuble était un bourgeois qui habitait non loin de là, dans le faubourg; il avait couru en toute hâte à sa nouvelle maison dès qu'il y avait aperçu un commencement d'incendie, et, avec l'aide de quelques voisins, il était parvenu à éteindre le feu. Dans cette demeure logeaient un capitaine connu en ville, sa soeur et une vieille servante; or, durant la nuit, tous trois avaient été assassinés, et, selon toute évidence, dévalisés. (Le maître de police était en train de visiter le lieu du crime au moment où Lembke entreprenait le sauvetage du lit de plume.) Le matin, la nouvelle se répandit, et la curiosité attira bientôt aux abords de la maisonnette une multitude d'individus de toute condition, parmi lesquels se trouvaient même plusieurs des incendiés du Zariétchié. Il était difficile de se frayer un passage à travers une foule si compacte. On me raconta qu'on avait trouvé le capitaine couché tout habillé sur un banc avec la gorge coupée; il était sans doute plongé dans le sommeil de l'ivresse lorsque le meurtrier l'avait frappé; Lébiadkine, ajoutait-on, avait saigné «comme un boeuf»; le corps de Marie Timoféievna était tout criblé de coups de couteau et gisait sur le seuil, ce qui prouvait qu'une lutte avait eu lieu entre elle et l'assassin; la servante, dont la tête n'était qu'une plaie, devait aussi être éveillée au moment du crime. Au dire du propriétaire, Lébiadkine avait passé chez lui dans la matinée de la veille; étant en état d'ivresse, il s'était vanté de posséder beaucoup d'argent et avait montré jusqu'à deux cents roubles. Son vieux portefeuille vert avait été retrouvé vide sur le parquet, mais on n'avait touché ni à ses vêtements, ni au coffre de Marie Timoféievna, pas plus qu'on n'avait enlevé la garniture en argent de l'icône. Évidemment le voleur s'était dépêché; de plus, ce devait être un homme au courant des affaires du capitaine; il n'en voulait qu'à l'argent, et il savait où le trouver. Si le propriétaire n'était pas arrivé à temps pour éteindre l'incendie, les cadavres auraient été réduits en cendres, et dès lors il eût été fort difficile de découvrir la vérité.

Tels furent les renseignements qu'on me donna. J'appris aussi que M. Stavroguine était venu lui-même louer ce logement pour le capitaine et sa soeur. Le propriétaire ne voulait pas d'abord entendre parler de location, parce qu'il songeait à faire de sa maison un cabaret; mais Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas regardé au prix, et il avait payé six mois d'avance.

— Ce n'est pas par hasard que le feu a pris, entendait-on dans la foule.

Mais la plupart restaient silencieux, et les visages étaient plutôt sombres qu'irrités. Cependant autour de moi on continuait à s'entretenir de Nicolas Vsévolodovitch: la femme tuée était son épouse; la veille il avait attiré chez lui «dans des vues déshonnêtes» une jeune personne appartenant à la plus haute société, la fille de la générale Drozdoff; on allait porter plainte contre lui à Pétersbourg; si sa femme avait été assassinée, c'était évidemment pour qu'il pût épouser mademoiselle Drozdoff. Comme Skvorechniki n'était qu'à deux verstes et demie de là, je pensai un instant à aller y porter la nouvelle. À dire vrai, je ne vis personne exciter la foule, quoique j'eusse reconnu parmi les individus présents deux ou trois figures patibulaires rencontrées au buffet. Je dois seulement signaler un jeune homme dont l'attitude me frappa. Grand, maigre, anémique, il avait des cheveux crépus, et une épaisse couche de suie couvrait son visage. C'était, ainsi que je le sus plus tard, un bourgeois exerçant la profession de serrurier. Quoiqu'il ne fût pas ivre, son agitation contrastait avec la tranquillité morne de ceux qui l'entouraient. Il s'adressait sans cesse au peuple en faisant de grands gestes, mais tout ce que je pouvais saisir de ses paroles se réduisait à des phrases comme ceci: «Mes amis, qu'est-ce que c'est? Est-il possible que cela se passe ainsi?»

CHAPITRE III[29]

LA FIN D'UN ROMAN.

I

Dans la grande salle de Skvorechniki (la même où avait eu lieu la dernière entrevue de Barbara Pétrovna avec Stépan Trophimovitch), on embrassait d'un coup d'oeil tout l'incendie. Il était plus de cinq heures, le jour naissait; debout près de la dernière fenêtre à droite, Lisa contemplait la rougeur mourante du ciel. La jeune fille était seule dans la chambre. Elle avait encore la magnifique robe vert tendre garnie de dentelles qu'elle portait la veille à la matinée littéraire, mais ce vêtement était maintenant fripé, on voyait qu'il avait été mis au plus vite et sans soin. Remarquant tout à coup que son corsage n'était pas bien agrafé, Lisa rougit, se rajusta en toute hâte et passa à son cou un mouchoir rouge que la veille, en arrivant, elle avait jeté sur un fauteuil. Les boucles défaites de son opulente chevelure sortaient de dessous le mouchoir et flottaient sur l'épaule droite. Son visage était las et soucieux, mais les yeux brillaient sous les sourcils froncés. Elle revint près de la fenêtre et appuya son front brûlant contre la vitre froide. La porte s'ouvrit, entra Nicolas Vsévolodovitch.

— J'ai envoyé un exprès qui est parti à bride abattue, dit-il, — dans dix minutes nous saurons tout; en attendant, les gens disent que la partie du Zariétchié qui a brûlé est celle qui avoisine le quai, à droite du pont. L'incendie s'est déclaré entre onze heures et minuit; à présent c'est la fin.

Il ne s'approcha pas de la fenêtre et s'arrêta à trois pas derrière la jeune fille; mais elle ne se retourna pas vers lui.

— D'après le calendrier, on devrait voir clair depuis une heure, et il fait presque aussi noir qu'en pleine nuit, observa-t-elle d'un ton vexé.

— Tous les calendriers mentent, répondit avec un sourire aimable Nicolas Vsévolodovitch, mais, honteux d'avoir émis une observation aussi banale, il se hâta d'ajouter: — Il est ennuyeux de vivre d'après le calendrier, Lisa.

Et, s'avouant avec colère qu'il venait de dire une nouvelle platitude, il garda définitivement le silence. Lisa eut un sourire amer.

— Vous êtes dans une disposition d'esprit si chagrine que vous ne trouvez même rien à me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne manquait pas d'à-propos: je vis toujours selon le calendrier, c'est lui qui règle chacune de mes actions. Vous vous étonnez de m'entendre parler ainsi?

Elle quitta brusquement la fenêtre et prit place sur un fauteuil.

— Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n'avons pas longtemps à être ensemble, et je veux dire tout ce qu'il me plaît… Pourquoi n'en feriez-vous pas autant?

Nicolas Vsévolodovitch s'assit à côté de la jeune fille et doucement, presque craintivement, la prit par la main.

— Que signifie ce langage, Lisa? Quelle peut en être la cause subite? Pourquoi dire que «nous n'avons pas longtemps à être ensemble»? Voilà déjà la seconde phrase énigmatique qui sort de ta bouche depuis une demi-heure que tu es éveillée.

— Vous vous mettez à compter mes phrases énigmatiques? reprit- elle en riant. — Mais vous rappelez-vous quel a été mon premier mot hier, en arrivant ici? Je vous ai dit que c'était un cadavre qui venait chez vous. Voilà ce que vous avez cru nécessaire d'oublier. Vous l'avez oublié, ou vous n'y avez pas fait attention.

— Je ne m'en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre? Il faut vivre…

— Et c'est tout? Vous avez perdu toute votre éloquence. J'ai eu mon heure de vie, c'est assez. Vous vous souvenez de Christophore Ivanovitch?

— Non, je n'ai aucun souvenir de lui, répondit Nicolas Vsévolodovitch en fronçant le sourcil.

— Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance à Lausanne? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il ne manquait jamais de dire: «Je viens pour une petite minute», et il restait toute la journée. Je ne veux pas ressembler à Christophore Ivanovitch et rester toute la journée.

Une impression de souffrance se manifesta sur le visage de Stavroguine.

— Lisa, s'écria-t-il, — je te le jure, je t'aime maintenant plus qu'hier quand tu es entrée chez moi!

— Quelle étrange déclaration! Pourquoi prendre hier comme mesure et le mettre en comparaison avec aujourd'hui?

— Tu ne me quitteras pas, poursuivit Stavroguine avec une sorte de désespoir, — nous partirons ensemble, aujourd'hui même, n'est- ce pas? N'est-ce pas?

— Aïe! ne me serrez pas si fort le bras, vous me faites mal! Où aller ensemble aujourd'hui même? Commencer quelque part une «vie nouvelle»? Non, voilà déjà assez d'essais… d'ailleurs, c'est trop long pour moi, j'en suis incapable, je ne suis pas à la hauteur. Où j'irais volontiers, c'est à Moscou, pour y faire des visites et en recevoir, — tel est mon idéal, vous le savez; déjà en Suisse, je vous ai révélé mon caractère. Comme vous êtes marié, il nous est impossible d'aller à Moscou et d'y faire des visites; inutile, par conséquent, de parler de cela.

— Lisa, qu'est-ce qu'il y a donc eu hier?

— Il y a eu ce qu'il y a eu.

— Cela ne se peut pas! C'est cruel!

— Qu'importe? Si c'est cruel, supportez-le.

— Vous vous vengez sur moi de votre fantaisie d'hier… grommela Nicolas Vsévolodovitch avec un méchant sourire. La jeune fille rougit.

— Quelle basse pensée!

— Alors, pourquoi donc m'avez-vous donné… «tant de bonheur»? Ai-je le droit de le savoir?

— Non, interrogez-moi sans demander si vous en avez le droit; n'ajoutez pas une sottise à la bassesse de votre supposition. Vous n'êtes guère bien inspiré aujourd'hui. À propos, ne craignez-vous pas aussi l'opinion publique, et n'êtes-vous pas troublé par la pensée que ce «bonheur» vous attirera une condamnation? Oh! s'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu, bannissez toute inquiétude. Vous n'êtes ici coupable de rien et n'avez de comptes à rendre à personne. Quand j'ai ouvert votre porte hier, vous ne saviez pas même qui allait entrer. Il n'y a eu là qu'une fantaisie de ma part, comme vous le disiez tout à l'heure, — rien de plus. Vous pouvez hardiment lever les yeux et regarder tout le monde en face!

— Tes paroles, cet enjouement factice qui dure déjà depuis une heure, me glacent d'épouvante. Ce «bonheur» dont tu parles avec tant d'irritation, me coûte… tout. Est-ce que je puis maintenant te perdre? Je le jure, je t'aimais moins hier. Pourquoi donc m'ôtes-tu tout aujourd'hui? Sais-tu ce qu'elle m'a coûté, cette nouvelle espérance? Je l'ai payée d'une vie.

— De la vôtre ou d'une autre?

Il tressaillit.

— Que veux-tu dire? questionna-t-il en regardant fixement son interlocutrice.

— Je voulais vous demander si vous l'aviez payée de votre vie ou de la mienne. Est-ce qu'à présent vous ne comprenez plus rien? répliqua en rougissant la jeune fille. — Pourquoi avez-vous fait ce brusque mouvement? Pourquoi me regardez-vous avec cet air-là? Vous m'effrayez. De quoi avez-vous toujours peur? Voilà déjà longtemps que je m'en aperçois, vous avez peur, maintenant surtout… Seigneur, que vous êtes pâle!

— Si tu sais quelque chose, Lisa, je te jure que je ne sais rien… ce n'est nullement de cela que je parlais tout à l'heure, en disant que j'avais payé d'une vie…

— Je ne vous comprends pas du tout, répondit-elle avec un tremblement dans la voix.

À la fin, un sourire lent, pensif, se montra sur les lèvres de Nicolas Vsévolodovitch. Il s'assit sans bruit, posa ses coudes sur ses genoux et mit son visage dans ses mains.

— C'est un mauvais rêve et un délire… Nous parlions de deux choses différentes.

— Je ne sais pas du tout de quoi vous parliez… Pouviez-vous ne pas savoir hier que je vous quitterais aujourd'hui? Le saviez- vous, oui ou non? Ne mentez pas, le saviez-vous, oui ou non?

— Je le savais… fit-il à voix basse.

— Eh bien, alors, de quoi vous plaignez-vous? vous le saviez et vous avez mis l'»instant» à profit. Quelle déception y a-t-il ici pour vous?

— Dis-moi toute la vérité, cria Stavroguine avec l'accent d'une profonde souffrance: — hier, quand tu as ouvert ma porte, savais- tu toi-même que tu n'entrais chez moi que pour une heure?

Elle fixa sur lui un regard haineux.

— C'est vrai que l'homme le plus sérieux peut poser les questions les plus étonnantes. Et pourquoi tant vous inquiéter de cela? Vous sentiriez-vous atteint dans votre amour-propre parce qu'une femme vous a quitté la première, au lieu d'attendre que vous lui donniez son congé? Vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, je me suis convaincue, entre autres choses, de votre extrême magnanimité à mon égard, et, tenez, je ne puis pas souffrir cela chez vous.

Il se leva et fit quelques pas dans la chambre.

— C'est bien, j'admets que cela doive finir ainsi, soit… Mais comment tout cela a-t-il pu arriver?

— Voilà ce qui vous intrigue! Et le plus fort, c'est que vous êtes parfaitement édifié là-dessus, que vous comprenez la chose mieux que personne, et que vous-même l'aviez prévue. Je suis une demoiselle, mon coeur a fait son éducation à l'Opéra, tel a été le point de départ, tout est venu de là…

— Non.

— Il n'y a rien ici qui soit de nature à froisser votre amour- propre, et c'est l'exacte vérité. Cela a commencé par un beau moment qui a été plus fort que moi. Avant-hier, en rentrant chez moi après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que si vous me fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement parce que vous me méprisiez, chose dont j'avais surtout peur en ma qualité de jeune fille mondaine. J'ai compris qu'en m'évitant vous me protégiez contre ma propre imprudence. Vous voyez comme j'apprécie votre grandeur d'âme. Alors est arrivé Pierre Stépanovitch, qui m'a tout expliqué. Il m'a révélé que vous étiez agité par une grande idée devant laquelle nous n'étions, lui et moi, absolument rien, mais que néanmoins j'étais un obstacle sur votre chemin. Il m'a dit qu'il était votre associé dans cette entreprise et m'a instamment priée de me joindre à vous deux; son langage était tout à fait fantastique, il citait des vers d'une chanson russe où il est question d'un navire aux rames d'érable. Je l'ai complimenté sur son imagination poétique, et il a pris mes paroles pour des propos sans conséquence. Mais sachant depuis longtemps que mes résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée tout de suite. Eh bien, voilà tout, ces explications suffisent, n'est-ce pas? Je vous en prie, restons-en là; autrement, qui sait? nous nous fâcherions encore. N'ayez peur de personne, je prends tout sur moi. Je suis mauvaise, capricieuse, j'ai été séduite par un navire d'opéra, je suis une demoiselle… Et, vous savez, je croyais toujours que vous m'aimiez éperdument. Toute sotte que je suis, ne me méprisez pas et ne riez pas de cette petite larme que j'ai laissée couler tout à l'heure. J'aime énormément à pleurer, je m'apitoie volontiers sur moi. Allons, assez, assez. Je ne suis capable de rien, ni vous non plus; chacun de nous a son pied de nez, que ce soit notre consolation. Au moins l'amour-propre est sauf.

— C'est un mensonge et un délire! s'écria Nicolas Vsévolodovitch qui marchait à grands pas dans la chambre en se tordant les mains. — Lisa, pauvre Lisa, qu'as-tu fait?

— Je me suis brûlée à la chandelle, rien de plus. Tiens, on dirait que vous pleurez aussi? Soyez plus convenable, moins sensible…

— Pourquoi, pourquoi es-tu venue chez moi?

— Mais ne comprendrez-vous pas enfin dans quelle situation comique vous vous placez aux yeux du monde par de pareilles questions?

— Pourquoi t'es-tu si monstrueusement, si bêtement perdue? Que faire maintenant?

— Et c'est là Stavroguine, le «buveur de sang Stavroguine», comme vous appelle une dame d'ici qui est amoureuse de vous! Écoutez, je vous l'ai déjà dit: j'ai mis ma vie dans une heure et je suis tranquille. Faites de même… ou plutôt, non, pour vous c'est inutile; vous aurez encore tant d'»heures» et de «moments» divers…

— Autant que toi; je t'en donne ma parole d'honneur la plus sacrée, pas une heure de plus que toi!

Il continuait à se promener dans la chambre sans voir les regards pénétrants que Lisa attachait sur lui. Dans les yeux de la jeune fille brilla soudain comme un rayon d'espérance, mais il s'éteignit au même instant.

— Si tu savais le prix de mon impossible sincérité en ce moment, Lisa, si seulement je pouvais te révéler…

— Révéler? Vous voulez me révéler quelque chose? Dieu me préserve de vos révélations! interrompit-elle avec une sorte d'effroi.

Il s'arrêta et attendit inquiet.

— Je dois vous l'avouer, en Suisse déjà je m'étais persuadée que vous aviez je ne sais quoi d'horrible sur la conscience: un mélange de boue et de sang, et… et en même temps quelque chose de profondément ridicule. Si je ne me suis pas trompée, gardez- vous de me faire votre confession, elle n'exciterait que ma risée. Toute votre vie je me moquerais de vous… Ah! vous pâlissez encore? Allons, c'est fini, je vais partir.

Et elle se leva soudain en faisant un geste de mépris.

— Tourmente-moi, supplicie-moi, assouvis sur moi ta colère! cria Nicolas Vsévolodovitch désespéré. — Tu en as pleinement le droit! Je savais que je ne t'aimais pas, et je t'ai perdue. Oui, «j'ai mis l'instant à profit»; j'ai eu un espoir… il y a déjà longtemps… un dernier espoir… Je n'ai pas pu tenir contre la lumière qui a illuminé mon coeur quand hier tu es entrée chez moi spontanément, seule, la première. J'ai cru tout à coup… peut- être même que je crois encore maintenant.

— Une si noble franchise mérite d'être payée de retour: je ne veux pas être une soeur de charité pour vous. Il se peut qu'après tout je me fasse garde-malade, si je n'ai pas l'heureuse chance de mourir aujourd'hui; mais lors même que je me vouerais au service des infirmes, ce n'est pas à vous que je donnerais mes soins, quoique, sans doute, vous valiez bien un manchot ou un cul-de- jatte quelconque. Je me suis toujours figuré que vous m'emmèneriez dans quelque endroit habité par une gigantesque araignée de la grandeur d'un homme et méchante en proportion de sa taille; nous passerions là toute notre vie à regarder cette bête en tremblant, et c'est ainsi que nous filerions ensemble le parfait amour. Adressez-vous à Dachenka; celle-là vous suivra où vous voudrez.

— Ne pouviez-vous pas vous dispenser de prononcer son nom dans la circonstance présente?

— Pauvre chienne! Faites-lui mes compliments. Sait-elle qu'en Suisse déjà vous vous l'étiez réservée comme un en cas pour votre vieillesse? Quelle prévoyance! quel esprit pratique! Ah! qui est là?

Au fond de la salle la porte s'était entrebâillée, laissant voir une tête qui disparut presque au même instant.

— C'est toi, Alexis Egoritch? demanda Stavroguine.

— Non, ce n'est que moi, répondit Pierre Stépanovitch passant de nouveau sa tête et la moitié de son corps par l'ouverture de la porte. — Bonjour, Élisabeth Nikolaïevna; en tout cas, bon matin. Je savais bien que je vous trouverai tous les deux dans cette salle. Je ne viens que pour un instant, Nicolas Vsévolodovitch, — il faut, à tout prix, que je vous dise deux mots… c'est absolument nécessaire… deux petits mots, pas davantage!

Stavroguine se dirigea vers la porte, mais, après avoir fait trois pas, il revint vers Lisa.

— Si tout à l'heure tu entends quelque chose, Lisa, sache-le: je suis coupable!

Elle frissonna et le regarda d'un air effrayé, mais il sortit au plus vite.

II

La pièce dont Pierre Stépanovitch venait d'entrouvrir la porte était une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s'y trouvait avant l'arrivée du visiteur, mais celui-ci l'avait fait sortir. Nicolas Vsévolodovitch, après avoir fermé sur lui la porte donnant accès à la salle, attendit ce qu'on avait à lui communiquer. Pierre Stépanovitch jeta sur lui un regard sondeur.

— Eh bien?

— Si vous savez déjà les choses, répondit précipitamment Pierre Stépanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l'âme de Stavroguine, — je vous dirai que la faute n'est, bien entendu, à aucun de nous, et que vous êtes moins coupable que personne, attendu qu'il y a eu là un tel concours… une telle coïncidence d'événements… bref, au point de vue juridique, vous êtes tout à fait hors de cause, j'avais hâte de vous en informer.

— Ils ont été brûlés? Assassinés?

— Assassinés, mais pas brûlés, et c'est ce qu'il y a de vexant. Du reste, je vous donne ma parole d'honneur que moi non plus je ne suis pour rien dans l'affaire, quels que soient vos soupçons à mon endroit, — car peut-être vous me soupçonnez, hein? Voulez-vous que je vous dise toute la vérité? Voyez-vous, cette idée s'est bien offerte un instant à mon esprit, — vous-même me l'aviez suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement pour me taquiner (car vous ne me l'auriez pas suggérée sérieusement), — mais je n'y ai pas donné suite, et je ne l'aurais voulu faire à aucun prix, pas même pour cent roubles, — d'autant plus que l'intérêt était nul, pour moi, entendons-nous, pour moi… (Tout ce discours était débité avec une volubilité extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont rencontrées: j'ai de ma poche (vous entendez: de ma poche, pas un rouble n'est venu de vous, et vous-même le savez), j'ai de ma poche donné à l'imbécile Lébiadkine deux cent trente roubles dans la soirée d'avant-hier, — vous entendez, avant-hier, et non pas hier après la matinée littéraire, notez cela: j'appelle votre attention sur ce point parce qu'alors je ne savais pas encore qu'Élisabeth Nikolaïevna irait chez vous; j'ai tiré cet argent de ma propre bourse, uniquement parce qu'avant-hier vous vous étiez distingué, la fantaisie vous était venue de révéler votre secret à tout le monde. Allons, je ne m'immisce pas là-dedans… c'est votre affaire… vous êtes un chevalier… j'avoue pourtant qu'un coup de massue sur le front ne m'aurait pas étourdi davantage. Mais comme ces tragédies m'ennuyaient fort, enfin comme tout cela nuisait à mes plans, je me suis juré d'expédier coûte que coûte et à votre insu les Lébiadkine à Pétersbourg, d'autant plus que le capitaine lui-même ne demandait qu'à y aller. Seulement je me suis trompé; j'ai donné l'argent en votre nom; est-ce ou non une erreur? Ce n'en est peut-être pas une, hein? Écoutez maintenant, écoutez quelle a été la conséquence de tout cela…

Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et le saisit par le revers de la redingote (peut-être le fit-il exprès), mais un coup violemment appliqué sur son bras l'obligea à lâcher prise.

— Eh bien, qu'est-ce que vous faites?… Prenez garde, vous allez me casser le bras… Le principal ici, c'est la façon dont cela a tourné, — reprit Pierre Stépanovitch sans s'émouvoir aucunement du coup qu'il avait reçu. — Je remets l'argent dans la soirée en stipulant que le frère et la soeur partiront le lendemain à la première heure; je confie à ce coquin de Lipoutine le soin de les mettre lui-même en wagon. Mais le vaurien tenait absolument à faire en public une farce d'écolier, — vous en avez peut-être entendu parler? À la matinée littéraire? Écoutez donc, écoutez: tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui en a écrit la moitié, fait endosser un frac au capitaine, et, tout en m'assurant qu'il l'a conduit le matin à la gare, il le tient sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur l'estrade au moment voulu. Mais l'autre s'enivre inopinément. Alors a lieu le scandale que l'on sait. Ensuite Lébiadkine est ramené chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s'était vanté d'avoir le gousset bien garni, et il avait eu l'imprudence d'exhiber ces deux cents roubles dans les cabarets fréquentés par une clientèle suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu'il avait entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que vous avez dit?), il s'est décidé à profiter de l'occasion. Voilà toute la vérité. Je suis bien aise du moins que Fedka n'ait pas trouvé d'argent: le drôle comptait sur une recette de mille roubles! Il s'est dépêché, et, parait-il, lui-même a eu peur de l'incendie… Soyez-en persuadé, cet incendie a été pour moi comme un coup de bûche que j'aurais reçu sur la tête. Non, c'est le diable sait quoi! C'est une telle insubordination… Tenez, à vous de qui j'attends de si grandes choses, je n'ai rien à cacher: eh bien, oui, depuis longtemps je songeais à recourir au feu, car cette idée est fort populaire, profondément nationale; mais je tenais ce moyen en réserve pour l'heure critique, pour le moment décisif où nous nous lèverons tous et… Et voilà que tout à coup, sans ordre, de leur propre initiative, ils s'avisent de faire cela au moment où précisément il faudrait rester coi et retenir son souffle! Non, c'est une telle indiscipline!… en un mot, je ne sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l'usine Chpigouline… mais si les nôtres sont aussi pour quelque chose là-dedans, si l'un d'eux a pris une part quelconque à cet incendie, — malheur à lui! Voyez ce que c'est que de les abandonner un seul instant à eux-mêmes! Non, il n'y a rien à faire avec cette fripouille démocratique et ses quinquévirats; ce qu'il faut, c'est une volonté puissante, despotique, ayant son point d'appui en dehors des sections et aveuglément obéie par celles- ci… Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que la ville a brûlé parce que Stavroguine avait besoin de l'incendie pour se débarrasser de sa femme, au bout du compte…

— Ah! on trompette cela partout?

— C'est-à-dire qu'on ne le trompette pas encore, j'avoue que rien de semblable n'est arrivé à mes oreilles, mais vous savez comment raisonne la foule, surtout quand elle vient d'être éprouvée par un sinistre. On a bientôt fait de mettre en circulation le bruit le plus idiot. Au fond, du reste, vous n'avez absolument rien à craindre. Vis-à-vis de la loi vous êtes complètement innocent, vis-à-vis de la conscience aussi, — vous ne vouliez pas cela, n'est-ce pas? Vous ne le vouliez pas? Il n'y a pas de preuves, il n'y a qu'une coïncidence… À moins que Fedka ne se rappelle les paroles imprudentes prononcées par vous l'autre jour chez Kiriloff (quel besoin aviez-vous de parler ainsi?), mais cela ne prouve rien du tout, et, d'ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me charge de lui couper la langue aujourd'hui même…

— Les cadavres n'ont pas été brûlés?

— Pas le moins du monde; cette canaille n'a rien su faire convenablement. Mais du moins je me réjouis de vous voir si tranquille… car, bien que ce ne soit nullement votre faute et que vous n'ayez pas même une pensée à vous reprocher, n'importe… Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires: vous êtes, du coup, libre, veuf, en mesure d'épouser, quand vous voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcroît de veine, se trouve déjà dans vos mains. Voilà ce que peut faire un pur hasard, un concours fortuit de circonstances, — hein?

— Vous me menacez, imbécile?

— Allons, c'est cela, traitez-moi tout de suite d'imbécile, et quel ton! Vous devriez être enchanté, et vous… Je suis accouru tout exprès pour vous apprendre au plus tôt… Et pourquoi vous menacerais-je? Je me soucie bien d'obtenir quelque chose de vous par l'intimidation! Il me faut votre libre consentement, je ne veux point d'une adhésion forcée. Vous êtes une lumière, un soleil… C'est moi qui vous crains de toute mon âme, et non vous qui me craignez! Je ne suis pas Maurice Nikolaïévitch… Figurez- vous qu'au moment où j'arrivais ici à bride abattue, j'ai trouvé Maurice Nikolaïévitch près de la grille de votre jardin… il a dû passer là toute la nuit, son manteau était tout trempé! C'est prodigieux! Comment un homme peut-il être fou à ce point là?

— Maurice Nikolaïévitch? C'est vrai?

— C'est l'exacte vérité. Il est devant la grille du jardin. À trois cents pas d'ici, si je ne me trompe. J'ai passé à côté de lui aussi rapidement que possible, mais il m'a vu. Vous ne le saviez pas? En ce cas je suis bien aise d'avoir pensé à vous le dire. Tenez, celui-là est plus à craindre que personne, s'il a un revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une irritation bien légitime, — car le voilà dans une drôle de situation, ha, ha! Qu'est-ce qu'il fait là selon vous?

— Il attend Élisabeth Nikolaïevna, naturellement.

— Bah! Mais pourquoi irait-elle le retrouver? Et… par une telle pluie… voilà un imbécile!

— Elle va le rejoindre tout de suite.

— Vraiment! Voilà une nouvelle! Ainsi… Mais écoutez, à présent la position d'Élisabeth Nikolaïevna est changée du tout au tout: que lui importe maintenant Maurice Nikolaïévitch? Rendu libre par le veuvage, vous pouvez l'épouser dès demain, n'est-ce pas? Elle ne le sait pas encore, — laissez-moi faire, et dans un instant j'aurai tout arrangé. Où est-elle? Ce qu'elle va être contente en apprenant cela!

— Contente?

— Je crois bien, allons lui porter la nouvelle.

— Et vous pensez que ces cadavres n'éveilleront chez elle aucun soupçon? demanda Nicolas Vsévolodovitch avec un singulier clignement d'yeux.

— Non, certes, ils n'en éveilleront pas, répondit plaisamment Pierre Stépanovitch, — car au point de vue juridique… Eh! quelle idée! Et quand même elle se douterait de quelque chose! Les femmes glissent si facilement là-dessus, vous ne connaissez pas encore les femmes! D'abord, maintenant c'est tout profit pour elle de vous épouser, attendue qu'elle s'est perdue de réputation; ensuite, je lui ai parlé du «navire» et j'ai remarqué qu'elle y mordait, voilà de quel calibre est cette demoiselle. N'ayez pas peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilité, d'autant plus que vous êtes tout à fait, tout à fait innocent, n'est-ce pas? Seulement elle aura soin de conserver ces petits cadavres pour vous les servir plus tard, après un an de mariage. Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi des armes dans le passé de son mari, mais d'ici là… qu'y aura-t- il dans un an? Ha, ha, ha!

— Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprès de Maurice Nikolaïévitch. Elle m'a déclaré tout à l'heure qu'elle ne pouvait pas me souffrir et qu'elle allait me quitter; assurément elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture.

— Ba-ah! Est-ce que, réellement, elle veut s'en aller? D'où cela pourrait-il venir? demanda Pierre Stépanovitch en regardant Stavroguine d'un air stupide.

— Elle s'est aperçue cette nuit que je ne l'aimais pas du tout… ce que, sans doute, elle a toujours su.

— Mais est-ce que vous ne l'aimez pas? répliqua le visiteur qui paraissait prodigieusement étonné; — s'il en est ainsi, pourquoi donc hier, quand elle est entrée, l'avez-vous gardée chez vous au lieu de la prévenir loyalement dès l'abord que vous ne l'aimiez pas? Vous avez commis une lâcheté épouvantable; et quel rôle ignoble je me trouve, par votre fait, avoir joué auprès d'elle!

Stavroguine eut un brusque accès d'hilarité.

— Je ris de mon singe, se hâta-t-il d'expliquer.

— Ah! vous avez deviné que je faisais le paillasse, reprit en riant aussi Pierre Stépanovitch; — c'était pour vous égayer! Figurez-vous, au moment où vous êtes entré ici, votre visage m'a appris que vous aviez du «malheur». Peut-être même est-ce une déveine complète, hein? Tenez, je parie, poursuivit-il en élevant gaiement la voix, — que pendant toute la nuit vous êtes resté assis à côté l'un de l'autre dans la salle, et que vous avez perdu un temps précieux à faire assaut de noblesse… Allons, pardonnez- moi, pardonnez-moi; cela m'est bien égal après tout: hier déjà j'étais sûr que le dénouement serait bête. Je vous l'ai amenée à seule fin de vous procurer un peu d'amusement, et pour vous prouver qu'avec moi vous ne vous ennuierez pas; je suis fort utile sous ce rapport; en général j'aime à faire plaisir aux gens. Si maintenant vous n'avez plus besoin d'elle, ce que je présumais en venant chez vous, eh bien…»

— Ainsi ce n'est que pour mon amusement que vous l'avez amenée?

— Pourquoi donc aurait-ce été?

— Ce n'était pas pour me décider à tuer ma femme?

— En voilà une! Mais est-ce que vous l'avez tuée? Quel homme tragique!

—Vous l'avez tuée, cela revient au même.

— Mais est-ce que je l'ai tuée? Je vous répète que je ne suis absolument pour rien dans cette affaire-là. Pourtant vous commencez à m'inquiéter…

— Continuez, vous disiez: «Si maintenant vous n'avez plus besoin d'elle, eh bien…»

— Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement! Je la marierai à Maurice Nikolaïévitch; soit dit en passant, ce n'est nullement moi qui l'ai mis en faction devant la grille de votre jardin, n'allez pas encore vous fourrer cela dans la tête! Voyez- vous, j'ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais j'avais beau rouler à toute vitesse, je n'étais pas rassuré tantôt en passant à côté de lui. «S'il était armé d'un revolver?…» me disais-je. Heureusement que j'ai pris le mien. Le voici (il tira de sa poche un revolver qu'il s'empressa d'y remettre aussitôt après l'avoir montré à Stavroguine), — je m'en suis muni à cause de la longueur de la route… Pour ce qui est d'Élisabeth Nikolaïevna, je vous aurai tout dit en deux mots: son petit coeur souffre maintenant à la pensée de Maurice… du moins il doit souffrir… et vous savez — vraiment, elle n'est pas sans m'inspirer quelque pitié! Je vais la colloquer à Maurice, et aussitôt elle commencera à se souvenir de vous, à lui chanter vos louanges, à l'insulter en face, — tel est le coeur de la femme! Eh bien, voilà que vous riez encore? Je suis fort heureux que vous soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d'abord Maurice sur le tapis. Quant à ceux… qui ont été tués… peut- être vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant? Elle apprendra toujours cela assez tôt.

— Qu'est-ce qu'elle apprendra? Qui a été tué? Qu'avez-vous dit de Maurice Nikolaïévitch? demanda Lisa ouvrant tout à coup la porte.

— Ah! vous étiez aux écoutes?

— Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolaïévitch? Il est tué?

— Ah! cette question prouve que vous n'avez pas bien entendu! Tranquillisez-vous, Maurice Nikolaïévitch est vivant et en parfaite santé, ce dont vous allez pouvoir vous assurer à l'instant même, car il est ici, près de la grille du jardin… et je crois qu'il a passé là toute la nuit; son manteau est tout trempé… Quand je suis arrivé, il m'a vu.

— Ce n'est pas vrai. Vous avez prononcé le mot «tué»… Qui est tué? insista la jeune fille en proie à une douloureuse angoisse.

— Il n'y a de tué que ma femme, son frère Lébiadkine et leur servante, déclara d'un ton ferme Stavroguine.

Lisa frissonna et devint affreusement pâle.

— C'est un étrange cas de férocité, Élisabeth Nikolaïevna, un stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hâta d'expliquer Pierre Stépanovitch, — un malfaiteur a profité de l'incendie, voilà tout! Le coupable est le galérien Fedka, et il a été aidé par la sottise de Lébiadkine, lequel avait eu le tort de montrer son argent à tout le monde… Je me suis empressé d'apporter cette nouvelle à Stavroguine, et elle a produit sur lui l'effet d'un coup de foudre. Nous étions en train de nous demander s'il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s'il ne valait pas mieux remettre cette communication à plus tard.

— Nicolas Vsévolodovitch, dit-il la vérité? articula péniblement Lisa.

— Non, il ne dit pas la vérité.

Pierre Stépanovitch eut un frisson.

— Comment, je ne dis pas la vérité! vociféra-t-il, — qu'est-ce encore que cela?

— Seigneur, je vais perdre la tête! s'écria Lisa.

— Mais comprenez donc au moins qu'en ce moment il est fou! cria de toute sa force Pierre Stépanovitch, — cela n'a rien d'étonnant, après tout: sa femme a été assassinée. Voyez comme il est pâle… Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas quitté une minute, comment donc le soupçonner?

— Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai comme un chien…

— Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous êtes? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. — Élisabeth Nikolaïevna, pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose: il n'est pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu'il a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une pensée!… Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr, d'ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet… Les coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l'usine Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui court.

— C'est vrai? C'est vrai? questionna Lisa tremblante comme si elle avait attendu son arrêt de mort.

— Je ne les ai pas tués et j'étais opposé à ce crime, mais je savais qu'on devait les assassiner et j'ai laissé faire les assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle.

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver Stavroguine.

— Ainsi vous… Ainsi vous… Ainsi vous n'avez peur de rien? hurla-t-il, l'écume aux lèvres; sa fureur était telle qu'il pouvait à peine parler.

Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses cheveux et souriait d'un air égaré. Pierre Stépanovitch le tira violemment par la manche.

— Vous vous dérobez, n'est-ce pas? Ainsi voilà ce que vous avez en vue? Vous dénoncerez tout le monde, après quoi vous entrerez dans un monastère ou vous irez au diable… Mais je saurai bien vous escoffier tout de même, quoique vous ne me craigniez pas!

À la fin, Stavroguine remarqua la présence de Pierre Stépanovitch.

— Ah! c'est vous qui faites ce bruit? observa-t-il, et, la mémoire lui revenant soudain, il ajouta: — Courez, courez donc! Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache… et qu'elle n'aille pas là-bas… voir les corps… les corps… Mettez-la de force en voiture… Alexis Egoritch! Alexis Egoritch!

— Attendez, ne criez pas! À présent elle est déjà dans les bras de Maurice… Maurice ne montera pas dans votre voiture… Attendez donc! Il s'agit bien de voiture en ce moment!

Il sortit de nouveau son revolver de sa poche; Stavroguine le regarda sérieusement.

— Eh bien, tuez-moi! dit-il à voix basse et d'un ton résigné.

— Ah! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa conscience! reprit vivement Pierre Stépanovitch. — Vous voulez qu'on vous tue, n'est-ce pas? Elle aurait dû, vraiment, vous cracher au visage!… Vous, un «navire»! Vous n'êtes qu'une vieille barque trouée, bonne à débiter comme bois de chauffage… Allons, que du moins la colère vous réveille! E-eh! Cela devrait vous être égal, puisque vous-même demandez qu'on vous loge une balle dans le front?

Stavroguine eut un sourire étrange.

— Si vous n'étiez pas un bouffon, peut-être qu'à présent je dirais: oui… Si seulement la chose était un tant soit peu plus intelligente…

— Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure partie de moi-même, vous en soyez un! Vous me comprenez?

Nicolas Vsévolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-être été incompréhensible pour tout autre. Chatoff avait été fort étonné en entendant Stavroguine lui dire qu'il y avait de l'enthousiasme chez Pierre Stépanovitch.

— Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais d'ici à demain j'aurai pris une résolution. Venez demain.

— Oui? C'est: oui?

— Est-ce que je sais?… Allez au diable, au diable!

Et il sortit de la salle.

— Après tout, cela vaut peut-être encore mieux, murmura à part soi Pierre Stépanovitch en remettant son revolver dans sa poche.

III

Il n'eut pas de peine à rattraper Élisabeth Nikolaïevna, qui n'était encore qu'à quelques mètres de la maison. Alexis Égorovitch, en frac et sans chapeau, la suivait à un pas de distance. Il avait pris une attitude respectueuse et suppliait instamment la jeune fille d'attendre la voiture; le vieillard était fort ému, il pleurait presque.

— Va-t-en, ton maître demande du thé, il n'y a personne pour le servir, dit Pierre Stépanovitch au domestique, et, après l'avoir ainsi renvoyé, il prit sans façon le bras d'Élisabeth Nikolaïevna.

Celle-ci le laissa faire, mais elle ne semblait pas en possession de toute sa raison, la présence d'esprit ne lui était pas encore revenue.

— D'abord, vous ne devez pas aller de ce côté, commença Pierre Stépanovitch, — c'est par ici qu'il faut prendre, au lieu de passer devant le jardin. Secondement, il est impossible, en tout cas, que vous fassiez la route à pied, il y a trois verstes d'ici chez vous, et vous êtes à peine vêtue. Si vous attendiez une minute? Mon cheval est à l'écurie, je vais le faire atteler tout de suite, vous monterez dans mon drojki, et je vous ramènerai chez vous sans que personne vous voie.

— Que vous êtes bon… dit avec sentiment Lisa.

— Laissez donc; à ma place tout homme humain en ferait autant…

Lisa regarda son interlocuteur, et ses traits prirent une expression d'étonnement.

— Ah! mon Dieu, je pensais que ce vieillard était toujours là!

— Écoutez, je suis bien aise que vous preniez la chose de cette façon, parce qu'il n'y a là qu'un préjugé stupide; puisqu'il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux que j'ordonne tout de suite à ce vieillard de préparer la voiture? C'est l'affaire de dix minutes, nous rebrousserions chemin et nous attendrions devant le perron, hein?

— Je veux auparavant… où sont ces gens qu'on a tués?

— Allons, voilà encore une fantaisie! C'est ce que je craignais… Non, trêve de fadaises; vous n'avez pas besoin d'aller voir cela.

— Je sais où ils sont, je connais cette maison.

— Eh bien, qu'importe que vous la connaissiez? Voyez donc, il pleut, il fait du brouillard (voilà, pourtant, j'ai assumé un devoir sacré!)… Écoutez, Élisabeth Nikolaïevna, de deux choses l'une: ou vous acceptez une place dans mon drojki, alors attendez et ne bougez pas d'ici, car si nous faisons encore vingt pas, Maurice Nikolaïévitch ne manquera pas de nous apercevoir…

— Maurice Nikolaïévitch! Où? Où?

— Eh bien, si vous voulez l'aller retrouver, soit, je vous accompagnerai encore un moment et je vous montrerai où il est, mais ensuite je vous tirerai ma révérence; je ne tiens pas du tout à m'approcher de lui pour le quart d'heure.

— Il m'attend, Dieu! s'écria Lisa; elle s'arrêta soudain, et une vive rougeur colora son visage.

— Mais qu'est-ce que cela fait, du moment que c'est un homme sans préjugés? Vous savez, Élisabeth Nikolaïevna, tout cela n'est pas mon affaire, je suis tout à fait désintéressé dans la question, et vous le savez vous-même; mais en somme je vous porte de l'intérêt… Si nous nous sommes trompés sur le compte de notre «navire», s'il se trouve n'être qu'une vieille barque pourrie, bonne à démolir…

— Ah! parfait! cria Lisa.

— Parfait, dit-elle, et elle pleure. Il faut ici de la virilité. Il faut ne le céder en rien à un homme. Dans notre siècle, quand une femme… fi, diable (Pierre Stépanovitch avait peine à se débarrasser de sa pituite)! Mais surtout il ne faut rien regretter: l'affaire peut encore s'arranger admirablement. Maurice Nikolaïévitch est un homme… en un mot, c'est un homme sensible, quoique peu communicatif, ce qui, du reste, est bon aussi, bien entendu à condition qu'il soit sans préjugés…

— À merveille, à merveille! répéta la jeune fille avec un rire nerveux.

— Allons, diable… Élisabeth Nikolaïevna, reprit Pierre Stépanovitch d'un ton piqué, — moi, ce que je vous en dis, c'est uniquement dans votre intérêt… Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi?… Je vous ai rendu service hier, j'ai déféré à votre désir, et aujourd'hui… Eh bien, tenez, d'ici l'on aperçoit Maurice Nikolaïévitch, le voilà, là-bas, il ne vous voit pas. Vous savez, Élisabeth Nikolaïevna, avez-vous lu Pauline Sax?

— Qu'est-ce que c'est?

— C'est une nouvelle; je l'ai lue quand j'étais étudiant… Le héros est un certain Sax, un riche employé qui surprend sa femme en flagrant délit d'adultère à la campagne… Allons, diable, il faut cracher là-dessus. Vous verrez qu'avant de vous avoir ramenée chez vous, Maurice Nikolaïévitch vous aura déjà adressé une demande en mariage. Il ne vous voit pas encore.

— Ah! qu'il ne me voie point! cria tout à coup Lisa comme affolée; — allons-nous-en, allons-nous-en! Dans le bois, dans la plaine!

Et elle rebroussa chemin en courant.

— Pierre Stépanovitch s'élança à sa poursuite.

— Élisabeth Nikolaïevna, quelle pusillanimité! Et pourquoi ne voulez-vous pas qu'il vous voie? Au contraire, regardez-le en face, carrément, fièrement… Si vous êtes honteuse parce que vous avez perdu votre… virginité… c'est un préjugé si arriéré… Mais où allez-vous donc, où allez-vous donc? Eh! comme elle trotte! Retournons plutôt chez Stavroguine, nous monterons dans mon drojki… Mais où allez-vous donc? Par là ce sont les champs, allons, la voilà qui tombe!…

Il s'arrêta. Lisa volait comme un oiseau, sans savoir où elle allait; déjà une distance de cinquante pas la séparait de Pierre Stépanovitch, quand elle choppa contre un petit monceau de terre et tomba. Au même instant un cri terrible retentit derrière elle. Ce cri avait été poussé par Maurice Nikolaïévitch qui, ayant vu la jeune fille s'enfuir à toutes jambes, puis tomber, courait après elle à travers champs. Aussitôt Pierre Stépanovitch battit en retraite vers la maison de Stavroguine pour monter au plus vite dans son drojki.

Mais Maurice Nikolaïévitch fort effrayé se trouvait déjà près de Lisa qui venait de se relever; il s'était penché sur elle et lui avait pris la main, qu'il tenait dans les siennes. Cette rencontre se produisant dans des conditions si invraisemblables avait ébranlé la raison du capitaine d'artillerie, et des larmes coulaient sur ses joues. Il voyait celle qu'il aimait d'un amour si respectueux courir comme une folle à travers champs, à une pareille heure, par un temps pareil, n'ayant d'autre vêtement que sa robe, cette superbe robe de la veille, maintenant fripée et couverte de boue… Sans proférer un mot, car il n'en aurait pas eu la force, il ôta son manteau et le posa en tremblant sur les épaules de Lisa. Tout à coup un cri lui échappa: il avait senti sur sa main les lèvres de la jeune fille.

— Lisa, je ne sais rien, mais ne me repoussez pas loin de vous!

— Oh! oui, allons-nous-en bien vite, ne m'abandonnez pas!

Et, le prenant elle-même par le bras, elle l'entraîna à sa suite. Puis elle baissa soudain la voix et ajouta d'un ton craintif:

— Maurice Nikolaïévitch, jusqu'à présent je m'étais toujours piquée de bravoure, mais ici j'ai peur de la mort. Je mourrai, je mourrai bientôt, mais j'ai peur, j'ai peur de mourir…

Et, tout en murmurant ces paroles, elle serrait avec force le bras de son compagnon.

— Oh! s'il passait quelqu'un! soupira Maurice Nikolaïévitch, qui promenait autour de lui des regards désespérés, — si nous pouvions rencontrer une voiture! Vous vous mouillez les pieds, vous… perdez la raison!

— Non, non, ce n'est rien, reprit-elle, — là, comme cela, près de vous j'ai moins peur, tenez-moi par la main, conduisez-moi… Où allons-nous maintenant? À la maison? Non, je veux d'abord voir les victimes. Ils ont, dit-on, égorgé sa femme, et il déclare que c'est lui-même qui l'a assassinée; ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? ce n'est pas vrai? Je veux voir moi-même ceux qui ont été tués… à cause de moi… c'est en songeant à eux que, cette nuit, il a cessé de m'aimer… Je verrai et je saurai tout. Vite, vite, je connais cette maison… il y a là un incendie… Maurice Nikolaïévitch, mon ami, ne me pardonnez pas, je suis déshonorée! Pourquoi me pardonner? Pourquoi pleurez-vous? Donnez-moi un soufflet et tuez-moi ici dans la campagne comme un chien!

— Il n'appartient à personne de vous juger maintenant, répondit d'un ton ferme Maurice Nikolaïévitch, — que Dieu vous pardonne! Moins que tout autre je puis être votre juge!

Mais leur conversation serait trop étrange à rapporter. Pendant ce temps, tous deux, la main dans la main, cheminaient d'un pas rapide, on les aurait pris pour des aliénés. Ils marchaient dans la direction de l'incendie. Maurice Nikolaïévitch n'avait pas encore perdu l'espoir de rencontrer à tout le moins quelque charrette, mais on n'apercevait personne. Une petite pluie fine ne cessait de tomber, obscurcissant tout le paysage et noyant tous les objets dans une même teinte plombée qui ne permettait pas de les distinguer les uns des autres. Quoiqu'il fît jour depuis longtemps, il semblait que l'aube n'eût point encore paru. Et, soudain, de ce froid brouillard se détacha une figure étrange, falote, qui marchait à la rencontre des deux jeunes gens. Quand je me représente maintenant cette scène, je pense que je n'en aurais pas cru mes yeux si j'avais été à la place d'Élisabeth Nikolaïevna; pourtant elle poussa un cri de joie et reconnut tout de suite l'homme qui s'avançait vers elle. C'était Stépan Trophimovitch. Par quel hasard se trouvait-il là? Comment sa folle idée de fuite avait-elle pu se réaliser? — on le verra plus loin. Je noterai seulement que, ce matin là, il avait déjà la fièvre, mais la maladie n'était pas un obstacle pour lui: il foulait d'un pas ferme le sol humide; évidemment il avait combiné son entreprise du mieux qu'il avait pu, dans son isolement et avec toute son inexpérience d'homme de cabinet. Il était en «tenue de voyage», c'est-à-dire qu'il portait un manteau à manches, une large ceinture de cuir verni serrée autour de ses reins par une boucle, et de grandes bottes neuves dans lesquelles il avait fait rentrer son pantalon. Sans doute depuis fort longtemps déjà il s'était imaginé ainsi le type du voyageur; la ceinture et les grandes bottes à la hussarde, qui gênaient considérablement sa marche, il avait dû se les procurer plusieurs jours à l'avance. Un chapeau à larges bords et une écharpe en poil de chameau enroulée autour du cou complétaient le costume de Stépan Trophimovitch. Il tenait dans sa main droite une canne et un parapluie ouvert, dans sa main gauche un sac de voyage fort petit, mais plein comme un oeuf. Ces trois objets, — la canne, le parapluie et le sac de voyage, étaient devenus, au bout d'une verste, très fatigants à porter.

À la joie irréfléchie du premier moment avait succédé chez Lisa un étonnement pénible.

— Est-il possible que ce soit bien vous? s'écria-t-elle en considérant le vieillard avec tristesse.

En proie à une sorte d'exaltation délirante, il s'élança vers elle:

_— Lise! Chère, chère, _se peut-il aussi que ce soit vous… au milieu d'un pareil brouillard? Voyez: les lueurs de l'incendie rougissent le ciel! _Vous êtes malheureuse, n'est-ce pas? _Je le vois, je le vois, ne me racontez rien, mais ne m'interrogez pas non plus. _Nous sommes tous malheureux, mais il faut les pardonner tous. Pardonnons, Lise, _et nous serons libres à jamais. Pour en finir avec le monde et devenir pleinement libre, — il faut pardonner, pardonner et pardonner!

— Mais pourquoi vous mettez-vous à genoux?

— Parce qu'en prenant congé du monde je veux dire adieu, dans votre personne, à tout mon passé! — Il fondit en larmes, et prenant les deux mains de la jeune fille, il les posa sur ses yeux humides: — Je m'agenouille devant tout ce qu'il y a eu de beau dans mon existence, je l'embrasse et je le remercie! Maintenant mon être est brisé en deux: — là, c'est un insensé qui a rêvé d'escalader le ciel, _vingt-deux ans! _Ici, c'est un vieillard tué, glacé, précepteur… _chez un marchand, s'il existe pourtant, ce marchand… _Mais comme vous êtes trempée, Lise! s'écria-t- il, et il se releva soudain, sentant que l'humidité du sol se communiquait à ses genoux, — et comment se fait-il que je vous rencontre ainsi vêtue… à pied, dans cette plaine?… Vous pleurez? _Vous êtes malheureuse? _Bah! j'ai entendu parler de quelque chose… Mais d'où venez-vous donc maintenant? demanda-t- il d'un air inquiet; en même temps il regardait avec une profonde surprise Maurice Nikolaïévitch; — mais savez-vous l'heure qu'il est?

— Stépan Trophimovitch, avez-vous entendu parler là-bas de gens assassinés?… C'est vrai? C'est vrai?

— Ces gens! Toute la nuit j'ai vu l'incendie allumé par eux. Ils ne pouvaient pas finir autrement… (ses yeux étincelèrent de nouveau). Je m'arrache à un songe enfanté par la fièvre chaude, je cours à la recherche de la Russie, _existe-t-elle, la Russie? Bah! c'est vous, cher capitaine! _Je n'ai jamais douté que je vous rencontrerais dans l'accomplissement de quelque grande action… Mais prenez mon parapluie et — pourquoi donc allez-vous à pied? Pour l'amour de Dieu, prenez du moins ce parapluie; moi, je n'en ai pas besoin, je trouverai une voiture quelque part. Voyez-vous, je suis parti à pied parce que si Stasie (c'est-à-dire Nastasia) avait eu vent de mon dessein, ses cris auraient ameuté toute la rue; je me suis donc esquivé aussi incognito que possible. Je ne sais pas, on ne lit dans le Golos que des récits d'attaques à main armée sur les grands chemins; pourtant il n'est pas présumable qu'à peine en route je rencontre un brigand? _Chère Lise, _vous disiez, je crois, qu'on avait tué quelqu'un? _Ô mon Dieu, _vous vous trouvez mal!

— Allons-nous-en, allons-nous-en! cria comme dans un accès nerveux Élisabeth Nikolaïevna, entraînant encore à sa suite Maurice Nikolaïévitch; puis elle revint brusquement sur ses pas. - - Attendez, Stépan Trophimovitch, attendez, pauvre homme, laissez- moi faire sur vous le signe de la croix. Peut-être faudrait-il plutôt vous lier, mais j'aime mieux faire le signe de la croix sur vous. Priez, vous aussi, pour la pauvre Lisa, — un peu, pas beaucoup, pour autant que cela ne vous gênera pas. Maurice Nikolaïévitch, rendez à cet enfant son parapluie, rendez-le-lui tout de suite. Là, c'est bien… Partons donc, partons!

Lorsqu'ils arrivèrent à la maison fatale, la foule considérable réunie en cet endroit avait déjà beaucoup entendu parler de Stavroguine et de l'intérêt qu'il était censé avoir à l'assassinat de sa femme. Cependant, je le répète, l'immense majorité continuait à écouter silencieuse et calme. Les quelques individus qui donnaient des signes d'agitation étaient, ou des gens ivres, ou des esprits très impressionnables comme le bourgeois dont j'ai parlé plus haut. Tout le monde le connaissait pour un homme plutôt doux que violent, mais sous le coup d'une émotion subite il perdait soudain tout sang-froid. Je ne vis pas arriver les deux jeunes gens. Quand, à mon extrême stupéfaction, j'aperçus Élisabeth Nikolaïevna, elle avait déjà pénétré fort avant dans la foule et se trouvait à une grande distance de moi; je ne remarquai pas tout d'abord la présence de Maurice Nikolaïévitch: il est probable qu'à un certain moment la cohue l'avait séparé de sa compagne. Celle-ci, qui, semblable à une hypnotisée, traversait le rassemblement sans rien voir autour d'elle, ne tarda pas, comme bien on pense, à attirer l'attention. Sur son passage retentirent bientôt des vociférations menaçantes. «C'est la maîtresse de Stavroguine!» cria quelqu'un. «Il ne leur suffit pas de tuer, ils viennent contempler leurs victimes!» ajouta un autre. Tout à coup je vis un bras se lever derrière Lisa et s'abattre sur sa tête; elle tomba. Poussant un cri terrible, Maurice Nikolaïévitch se précipita au secours de la malheureuse et frappa de toutes ses forces un homme qui l'empêchait d'arriver jusqu'à elle, mais au même instant le bourgeois, qui se trouvait derrière lui, le saisit à bras-le-corps. Durant quelques minutes il y eut une telle confusion que je ne pus rien distinguer nettement. Lisa se releva, paraît-il, mais un second coup la renversa de nouveau à terre. La foule s'écarta aussitôt, laissant un petit espace vide autour de la jeune fille étendue sur le sol. Debout au-dessus de son amie, Maurice Nikolaïévitch affolé, couvert de sang, criait, pleurait, se tordait les mains. Je ne me rappelle pas bien ce qui se passa ensuite, je me souviens seulement que tout à coup on emporta Lisa. Je courus me joindre au lugubre cortège; l'infortunée respirait encore et n'avait peut-être pas perdu connaissance. On arrêta dans la foule le bourgeois et trois autres individus. Ces derniers jusqu'à présent protestent de leur innocence: à les en croire, leur arrestation serait une erreur de la police; c'est bien possible. Quant au bourgeois, bien que sa culpabilité soit évidente, il était alors dans un tel état de surexcitation qu'il n'a pu encore fournir un récit détaillé de l'événement. Appelé à déposer comme témoin au cours de l'instruction judiciaire, j'ai déclaré que, selon moi, ce crime n'avait été nullement prémédité, et qu'il fallait y voir le résultat d'un entraînement tout à fait accidentel. C'est ce que je pense aujourd'hui encore.

CHAPITRE IV

DERNIÈRE RÉSOLUTION.

I

Durant cette matinée, beaucoup de personnes virent Pierre Stépanovitch; elles racontèrent plus tard qu'elles avaient remarqué chez lui une animation extraordinaire. À deux heures de l'après-midi, il se rendit chez Gaganoff, qui était arrivé la veille de la campagne. Une nombreuse société se trouvait réunie dans cette maison, et, bien entendu, chacun disait son mot sur les derniers événements. Pierre Stépanovitch tint le dé de la conversation et se fit écouter. Chez nous on l'avait toujours considéré comme «un étudiant bavard et un peu fêlé», mais cette fois le sujet qu'il traitait était intéressant, car il parlait de Julie Mikhaïlovna. Ayant été le confident intime de la gouvernante, il donna sur elle force détails très nouveaux et très inattendus; comme par inadvertance, il révéla plusieurs propos piquants qu'elle avait tenus sur des personnalités connues de toute la ville. L'attitude du narrateur, pendant qu'il commettait ces indiscrétions, était celle d'un homme exempt de malice, mais obligé par son honnêteté d'éclaircir tout à coup une foule de malentendus, et en même temps si naïf, si maladroit, qu'il ne sait ni par où commencer, ni par où finir. Toujours sans avoir l'air de le faire exprès, il glissa dans la conversation que Julie Mikhaïlovna connaissait parfaitement le secret de Stavroguine et qu'elle avait mené tout l'intrigue. Il avait été, lui, Pierre Stépanovitch, mystifié par la gouvernante, car lui-même était amoureux de cette malheureuse Lisa, et pourtant on s'y était pris de telle sorte qu'il avait presque conduit la jeune fille chez Stavroguine. «Oui, oui, vous pouvez rire, messieurs», acheva-t-il, «mais si seulement j'avais su, si j'avais su comment cela finirait!» On l'interrogea avec la plus vive curiosité au sujet de Stavroguine: il répondit carrément que, selon lui, la tragique aventure de Lébiadkine était un pur accident provoqué par l'imprudence de Lébiadkine lui-même, qui avait eu le tort de montrer son argent. Il donna à cet égard des explications très satisfaisantes. Un des auditeurs lui fit observer qu'il avait assez mauvaise grâce à venir maintenant débiner Julie Mikhaïlovna, après avoir mangé et bu, si pas couché, dans sa maison. Mais Pierre Stépanovitch trouva aussitôt une réplique victorieuse:

— Si j'ai mangé et bu chez elle, ce n'est pas parce que j'étais sans argent, et ce n'est pas ma faute si elle m'invitait à dîner. Permettez-moi d'apprécier moi-même dans quelle mesure j'en dois être reconnaissant.

En général, l'impression produite par ces paroles lui fut favorable: «Sans doute ce garçon-là est un écervelé», se disait- on, «mais est-ce qu'il en peut si Julie Mikhaïlovna a fait des sottises? Au contraire, il a toujours cherché à la retenir…»

Vers deux heures, le bruit se répandit soudain que Stavroguine, dont on parlait tant, était parti à l'improviste pour Pétersbourg par le train de midi. Cette nouvelle fit sensation; plusieurs froncèrent le sourcil. À ce qu'on raconte, Pierre Stépanovitch fut si consterné qu'il changea de visage; sa stupeur se traduisit même par une exclamation étrange: «Mais qui donc a pu le laisser partir?» Il quitta immédiatement la demeure de Gaganoff. Pourtant, on le vit encore dans deux ou trois maisons.

À la chute du jour, il trouva moyen de pénétrer jusqu'à Julie Mikhaïlovna, non sans difficulté toutefois, car elle ne voulait pas le recevoir. Je n'eus connaissance du fait que trois semaines plus tard; Julie Mikhaïlovna me l'apprit elle-même, à la veille de partir pour Pétersbourg. Elle n'entra dans aucun détail et se borna à me dire en frissonnant qu'il «l'avait alors étonnée au- delà de toute mesure». Je suppose qu'il la menaça simplement de la présenter comme sa complice, au cas où elle s'aviserait de «parler». Pierre Stépanovitch était obligé d'effrayer la gouvernante pour assurer l'exécution de ses projets, que, naturellement, elle ignorait, et ce fut seulement cinq jours après qu'elle comprit pourquoi il avait tant douté de son silence, et tant craint de sa part quelque nouvel élan d'indignation…

Entre sept et huit heures du soir, alors que déjà il faisait très sombre, les nôtres se réunirent au grand complet, c'est-à-dire tous les cinq, chez l'enseigne Erkel qui demeurait au bout de la ville, dans une petite maison borgne de la rue Saint-Thomas. Pierre Stépanovitch lui-même leur avait donné rendez-vous en cet endroit, mais il fut fort inexact, et l'on dut attendre pendant une heure. L'enseigne Erkel était cet officier qui, à la soirée chez Virguinsky, avait tout le temps fait mine de prendre des notes sur un agenda. Arrivé depuis peu dans notre ville, il vivait très retiré, logeant dans une impasse chez deux soeurs, deux vieilles bourgeoises, et il devait bientôt partir; en se réunissant chez lui on ne risquait pas d'attirer l'attention. Ce garçon étrange se distinguait par une taciturnité remarquable. Il pouvait passer dix soirées consécutives au milieu d'une société bruyante et entendre les conversations les plus extraordinaires, sans proférer lui-même un seul mot: dans ces occasions, il se contentait d'écouter de toutes ses oreilles, en fixant ses yeux enfantins sur ceux qui parlaient. Sa figure était agréable et paraissait même indiquer de l'intelligence. Il n'appartenait pas au quinquévirat; les nôtres supposaient qu'il avait reçu d'un certain endroit des instructions spéciales et qu'il était purement un homme d'exécution. On sait maintenant qu'il n'avait d'instruction d'aucune sorte, et c'est tout au plus si lui-même se rendait bien compte de sa position. Il n'était que le séide fanatique de Pierre Stépanovitch, dont il avait fait la connaissance peu de temps auparavant. S'il avait rencontré quelque monstre prématurément perverti, et que celui-ci lui eût demandé, comme un service à rendre à la cause sociale, d'organiser une bande de brigands et d'assassiner le premier moujik venu, Erkel se fût exécuté sans désemparer. Il avait quelque part une mère malade à qui il envoyait la moitié de sa maigre solde, — et comme, sans doute, la pauvre femme embrassait cette petite tête blonde, comme elle tremblait, comme elle priait pour sa conservation!

Une grande agitation régnait parmi les nôtres. Les événements de la nuit précédente les avaient stupéfiés, et ils se sentaient inquiets. À quelles conséquences inattendues avait abouti le scandale systématiquement organisé par eux, mais qui, dans leur pensée, ne devait pas dépasser les proportions d'un simple boucan! L'incendie du Zariétchié, l'assassinat des Lébiadkine, le meurtre de Lisa, c'étaient là autant de surprises qu'ils n'avaient pas prévues dans leur programme. Ils accusaient hautement de despotisme et de dissimulation la main qui les avait fait mouvoir. Bref, en attendant Pierre Stépanovitch, tous s'excitaient mutuellement à réclamer de lui une explication catégorique; si cette fois encore ils ne pouvaient l'obtenir, eh bien, ils se dissoudraient, sauf à remplacer le quinquévirat par une nouvelle société secrète, fondée, celle-ci, sur des principes égalitaires et démocratiques. Lipoutine, Chigaleff et l'homme versé dans la connaissance du peuple se montraient surtout partisans de cette idée; Liamchine, silencieux, semblait approuver tacitement. Virguinsky hésitait; sur sa proposition, on convint d'entendre d'abord Pierre Stépanovitch; mais celui-ci n'apparaissait toujours pas, et ce sans gêne contribuait encore à irriter les esprits. Erkel servait ses hôtes sans proférer une parole; pour plus de sûreté, l'enseigne était allé lui-même chercher le thé chez ses logeuses au lieu de le faire monter par la servante.

Pierre Stépanovitch n'arriva qu'à huit heures et demie. D'un pas rapide il s'avança vers la table ronde qui faisait face au divan sur lequel la compagnie avait pris place; il garda à la main son bonnet fourré et refusa le thé qu'on lui offrit. Sa physionomie était courroucée, dure et hautaine. Sans doute, il lui avait suffi de jeter les yeux sur les nôtres pour deviner la révolte qui grondait au fond de leurs âmes.

— Avant que j'ouvre la bouche, dites ce que vous avez sur le coeur, commença-t-il en regardant autour de lui avec un sourire fielleux.

Lipoutine prit la parole au nom de tous, et, d'une voix tremblante de colère, il déclara que «si l'on continuait ainsi, on se briserait le front». Oh! ils ne redoutaient nullement cette éventualité, ils étaient même tout prêts à l'affronter, mais seulement pour l'oeuvre commune (mouvement et approbation). En conséquence, on devait être franc avec eux et leur dire toujours d'avance où on les conduisait, «autrement, qu'arriverait-il?» (Nouveau mouvement, quelques sons gutturaux.) Une pareille manière de procéder était pour eux aussi humiliante que dangereuse… «Ce n'est pas du tout que nous ayons peur, acheva l'orateur, — mais si un seul agit et fait manoeuvrer les autres comme de simples pions, les erreurs d'un seul causeront la perte de tous.» (Cris: Oui, oui! Assentiment général.)

— Le diable m'emporte, qu'est-ce qu'il vous faut donc?

— Et quel rapport les petites intrigues de monsieur Stavroguine ont-elles avec l'oeuvre commune? répliqua violemment Lipoutine. — Qu'il appartienne d'une façon occulte au centre, si tant est que ce centre fantastique existe réellement, c'est possible, mais nous ne voulons pas savoir cela. Le fait est qu'un assassinat a été commis et que l'éveil est donné à la police; en suivant le fil on arrivera jusqu'à notre groupe.

— Vous vous perdrez avec Stavroguine, et nous nous perdrons avec vous, ajouta l'homme qui connaissait le peuple.

— Et sans aucune utilité pour l'oeuvre commune, observa tristement Virguinsky.

— Quelle absurdité! L'assassinat est un pur accident, Fedka a tué pour voler.

— Hum! Pourtant il y a là une coïncidence étrange, remarqua aigrement Lipoutine.

— Eh bien, si vous voulez que je vous le dise, c'est par votre propre fait que cela est arrivé.

— Comment, par notre fait?

— D'abord vous, Lipoutine, avez vous-même pris part à cette intrigue, ensuite et surtout on vous avait ordonné d'expédier Lébiadkine à Pétersbourg, et l'on vous avait remis de l'argent à cet effet; or, qu'avez-vous fait? Si vous vous étiez acquitté de votre tâche, cela n'aurait pas eu lieu.

— Mais n'avez-vous pas vous-même émis l'idée qu'il serait bon de laisser Lébiadkine lire ses vers?

— Une idée n'est pas un ordre. L'ordre, c'était de le faire partir.

— L'ordre! Voilà un mot assez étrange… Au contraire, s'il n'est pas parti, c'est précisément en vertu d'un contrordre que vous avez donné.

— Vous vous êtes trompé et vous avez fait une sottise en même temps qu'un acte d'indiscipline. Quant au meurtre, c'est l'oeuvre de Fedka, et il a agi seul, dans un but de pillage. Vous avez entendu raconter des histoires et vous les avez crues. La peur vous a pris. Stavroguine n'est pas si bête, et la preuve, c'est qu'il est parti à midi, après avoir vu le vice-gouverneur; si les bruits qui courent avaient le moindre fondement, on ne l'aurait pas laissé partir en plein jour pour la capitale.

— Mais nous sommes loin d'affirmer que monsieur Stavroguine personnellement ait assassiné, reprit d'un ton caustique Lipoutine, — il a pu même ignorer la chose, tout comme moi; vous savez fort bien vous-même que je n'étais au courant de rien, quoique je me sois fourré là dedans comme un mouton dans la marmite.

— Qui donc accusez-vous? demanda Pierre Stépanovitch en le regardant d'un air sombre.

— Ceux qui ont besoin de brûler les villes.

— Le pire, c'est que vous vous esquivez par la tangente. Du reste, voulez-vous lire ceci et le montrer aux autres? C'est seulement pour votre édification.

Il tira de sa poche la lettre anonyme que Lébiadkine avait écrite à Lembke et la tendit à Lipoutine. Celui-ci la lut avec un étonnement visible, et, pensif, la donna à son voisin; la lettre eut bientôt fait le tour de la société.

— Est-ce, en effet, l'écriture de Lébiadkine? questionna Chigaleff.

— Oui, c'est son écriture, déclarèrent Lipoutine et Tolkatchenko (celui qui connaissait le peuple).

— J'ai seulement voulu vous édifier, voyant combien vous étiez sensible au sort de Lébiadkine, répéta Pierre Stépanovitch; — ainsi, messieurs, continua-t-il après avoir repris la lettre, — un Fedka, sans s'en douter, nous débarrasse d'un homme dangereux. Voilà ce que fait parfois le hasard! N'est-ce pas que c'est instructif?

Les membres échangèrent entre eux un rapide regard.

— Et maintenant, messieurs, c'est à mon tour de vous interroger, poursuivit avec dignité Pierre Stépanovitch. — Puis-je savoir pourquoi vous avez cru devoir brûler la ville sans y être autorisés?

— Comment? Quoi? C'est nous, nous qui avons brûlé la ville? Voilà une idée de fou! s'écrièrent les interpellés.

— Je comprends que vous ayez voulu vous amuser, continua sans s'émouvoir Pierre Stépanovitch, — mais il ne s'agit pas, dans l'espèce, des petits scandales qui ont égayé la fête de Julie Mikhaïlovna. Je vous ai convoqués ici pour vous révéler la gravité du danger que vous avez si bêtement attiré sur vous et qui menace bien autre chose encore que vos personnes.

Virguinsky, resté jusqu'alors silencieux, prit la parole d'un ton presque indigné:

— Permettez, nous avions, nous, l'intention de vous déclarer qu'une mesure si grave et en même temps si étrange, prise en dehors des membres, est le fait d'un despotisme qui ne tient aucun compte de nos droits.

— Ainsi vous niez? Eh bien, moi, j'affirme que c'est vous, vous seuls, qui avez brûlé la ville. Messieurs, ne mentez pas, j'ai des renseignements précis. Par votre indiscipline vous avez mis en danger l'oeuvre commune elle-même. Vous n'êtes qu'une des mailles d'un réseau immense, et vous devez obéir aveuglément au centre. Cependant trois d'entre vous, sans avoir reçu les moindres instructions à cet égard, ont poussé les ouvriers de l'usine à mettre le feu, et l'incendie a eu lieu.

— Quels sont ces trois? Nommez-les!

— Avant-hier, entre trois et quatre heures, vous, Tolkatchenko, vous avez tenu des propos incendiaires à Fomka Zavialoff au Myosotis.

L'homme qui connaissait le peuple bondit d'étonnement:

— Allons donc, je lui ai à peine dit un mot, et encore sans intention, je n'attachais à cela aucune importance; il avait été fouetté le matin, voilà pourquoi je lui ai parlé ainsi; du reste, je l'ai quitté tout de suite, il était trop ivre. Si vous ne m'aviez pas rappelé la chose, je ne m'en serais pas souvenu. Ce n'est pas un simple mot qui a pu occasionner l'incendie.

— Vous ressemblez à un homme qui s'étonnerait en voyant une petite étincelle provoquer l'explosion d'une poudrière.

— Fomka et moi, nous étions dans un coin, et je lui ai parlé tout bas dans le tuyau de l'oreille; comment avez-vous pu savoir ce que je lui ai dit? s'avisa brusquement de demander Tolkatchenko.

— J'étais là, sous la table. Soyez tranquilles, messieurs, je n'ignore aucune de vos actions. Vous souriez malignement, monsieur Lipoutine? Mais je sais, par exemple, qu'il y a trois jours, dans votre chambre à coucher, au moment de vous mettre au lit, vous avez arraché les cheveux à votre femme.

Lipoutine resta bouche béante et pâlit.

(On sut plus tard comment ce détail était arrivé à la connaissance de Pierre Stépanovitch: il le tenait d'Agafia, la servante de Lipoutine, qu'il avait embauchée comme espionne.)

Chigaleff se leva soudain.

— Puis-je constater un fait? demanda-t-il.

— Constatez.

Chigaleff se rassit.

— Si j'ai bien compris, et il était impossible de ne pas comprendre, commença-t-il, — vous-même nous avez fait à plusieurs reprises un tableau éloquent, — quoique trop théorique, — de la Russie enserrée dans un filet aux mailles innombrables. Chacune des sections, recrutant des prosélytes et se ramifiant à l'infini, a pour tâche de miner sans cesse par une propagande systématique le prestige de l'autorité locale; elle doit semer le trouble dans les esprits, mettre le cynisme à la mode, faire naître des scandales, propager la négation de toutes les croyances, éveiller la soif des améliorations, enfin, si besoin est, recourir à l'incendie, comme à un procédé éminemment national, pour qu'au moment voulu le désespoir s'empare des populations. Je me suis efforcé de vous citer textuellement: reconnaissez-vous vos paroles dans cet exposé? Est-ce bien là le programme d'action que vous nous avez communiqué, comme fondé de pouvoirs d'un comité central, du reste complètement inconnu de nous jusqu'à présent et presque fantastique à nos yeux?

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings