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Les possédés

Front matter (continued 5)

Victor Derély translation

— N'êtes-vous pas pris de boisson en ce moment, monsieur Lébiadkine? répliqua Pierre Stépanovitch en attachant sur le capitaine un regard sondeur.

— Non.

— Alors que signifient ces mots d'honneur domestique et de honte imméritée?

— Je n'ai parlé de personne, je n'ai voulu désigner personne. C'est de moi qu'il s'agit… balbutia le capitaine de nouveau intimidé.

— Vous avez été très blessé, paraît-il, des expressions dont je me suis servi en parlant de vous et de votre conduite? Vous êtes fort irascible, monsieur Lébiadkine. Mais permettez, je n'ai pas encore commencé à montrer votre conduite sous son vrai jour. Jusqu'ici j'ai réservé ce sujet d'entretien: il peut fort bien arriver que je l'aborde, mais je ne l'ai pas encore fait.

Le capitaine frissonna et regarda son interlocuteur d'un air étrange.

— Pierre Stépanovitch, maintenant seulement je commence à me réveiller!

— Hum! et c'est moi qui vous ai éveillé?

— Oui, c'est vous qui m'avez éveillé, Pierre Stépanovitch; pendant quatre ans j'ai dormi sous un nuage. Puis-je enfin m'en aller, Pierre Stépanovitch?

— À présent vous le pouvez, si toutefois Barbara Pétrovna elle- même ne croit pas nécessaire…

Mais d'un geste dédaigneux elle congédia le capitaine.

Lébiadkine s'inclina, fit deux pas pour se retirer, puis s'arrêta brusquement; il mit la main sur son coeur, voulut dire quelque chose, ne le dit pas et gagna la porte en toute hâte, mais sur le seuil il rencontra Nicolas Vsévolodovitch; celui-ci se rangea pour le laisser passer; le capitaine se fit soudain tout petit devant lui et resta cloué sur place, fasciné à la vue du jeune homme, comme un lapin par le regard d'un boa. Après avoir attendu un moment, Nicolas Vsévolodovitch l'écarta doucement et entra dans le salon.

VII

Il était gai et tranquille. Peut-être venait-il de lui arriver quelque chose de très heureux que nous ignorions encore; quoi qu'il en soit, il semblait éprouver une satisfaction particulière.

À son approche, Barbara Pétrovna se leva vivement.

— Me pardonnes-tu, Nicolas? se hâta-t-elle de lui dire.

Il se mit à rire.

— C'en est fait! s'écria-t-il plaisamment, — je vois que vous savez tout. Après être sorti d'ici, je songeais à part moi dans la voiture: «Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne s'en va pas ainsi!» Mais je me suis souvenu que Pierre Stépanovitch était resté chez vous, et cela m'a rassuré.

Tandis qu'il prononçait ces mots, il promenait ses yeux autour de lui.

— Pierre Stépanovitch, reprit solennellement Barbara Pétrovna, — nous a raconté une aventure qu'eut jadis à Pétersbourg un homme fantasque, capricieux, insensé, mais toujours noble dans ses sentiments, toujours d'une générosité chevaleresque…

— Chevaleresque? C'est aller un peu loin, répondit en riant Nicolas. — Du reste, je suis très reconnaissant à Pierre Stépanovitch de sa précipitation dans cette circonstance (en même temps il échangeait un rapide coup d'oeil avec celui dont il parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stépanovitch est un réconciliateur universel; c'est là son rôle, sa maladie, son dada, et je vous le recommande particulièrement à ce point de vue. Je devine le beau récit qu'il a dû vous faire; quand il raconte, c'est comme s'il écrivait; il a toute une chancellerie dans sa tête. Notez qu'en sa qualité de réaliste il ne peut pas mentir, et que la vérité lui est plus chère que le succès… bien entendu en dehors des cas particuliers où le succès lui est plus cher que la vérité. (Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui.) Ainsi vous voyez, maman que vous n'avez pas à me demander pardon, et que si une folie a été faite, c'est sans doute par moi. Au bout du compte, voilà une nouvelle preuve que je suis fou, — il faut bien soutenir la réputation dont je jouis ici.

Sur ce, il embrassa tendrement sa mère.

— En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a été racontée, on peut par conséquent parler d'autre chose.

Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch d'un ton qui avait quelque chose de sec et de décidé. Barbara Pétrovna le remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire.

— Je ne t'attendais pas avant un mois, Nicolas!

— Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais maintenant…

Et il s'approcha de Prascovie Ivanovna.

Elle tourna à peine la tête de son côté, bien qu'une demi-heure auparavant la première apparition du jeune homme l'eût fort intriguée. Mais en ce moment la générale Drozdoff avait de nouveau soucis: lorsque le capitaine avait rencontré sur le seuil Nicolas Vsévolodovitch, Élisabeth Nikolaïevna, jusqu'alors fort sombre, s'était brusquement mise à rire, et cette hilarité, loin de cesser avec l'incident qui y avait donné lieu, devenait d'instant en instant plus bruyante. La jeune fille était toute rouge. Pendant l'entretien de Nicolas Vsévolodovitch avec Barbara Pétrovna, elle appela deux fois Maurice Nikolaïévitch auprès d'elle comme pour lui parler à voix basse; mais sitôt que celui-ci se penchait vers elle, Lisa partait d'un éclat de rire; on aurait pu en conclure qu'elle se moquait du pauvre Maurice Nikolaïévitch. Du reste, elle s'efforçait visiblement de reprendre son sérieux et appliquait un mouchoir contre ses lèvres. Nicolas Vsévolodovitch lui présenta ses civilités de l'air le plus innocent et le plus ingénu.

— Excusez-moi, je vous prie, répondit-elle précipitamment, vous… vous avez vu sans doute Maurice Nikolaïévitch… Mon Dieu, il n'est pas permis d'être grand comme vous l'êtes, Maurice Nikolaïévitch!

Nouveau rire. Le capitaine d'artillerie était grand, mais pas au point d'en être ridicule.

— Vous… vous êtes arrivé depuis longtemps? murmura-t-elle en essayant de se contenir; elle était même confuse, mais ses yeux étincelaient.

— Depuis plus de deux heures, répondit Nicolas qui l'observait attentivement.

Il était très convenable et très poli, mais avec cela il avait l'air fort indifférent, ennuyé même.

— Et où habiterez-vous?

— Ici.

Barbara Pétrovna considérait aussi Lisa avec attention, mais une idée la frappa tout à coup.

— Où donc as-tu été pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t- elle en s'approchant de son fils; — le train arrive à dix heures.

— J'ai d'abord mené Pierre Stépanovitch chez Kiriloff; je l'avais rencontré à la station de Matvéiévo (la troisième avant d'arriver ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage.

— J'attendais à Matvéiévo depuis l'aube, dit Pierre Stépanovitch, — les dernières voitures de notre train ont déraillé pendant la nuit, et nous avons failli avoir les jambes cassées!

— Que le Seigneur ait pitié de nous! fit en se signant Prascovie Ivanovna.

— Maman, maman, chère maman, ne vous effrayez pas si par hasard je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien m'arriver, vous dites vous-même que j'ai tort de lancer mon cheval au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice Nikolaïévitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta la jeune fille en se mettant de nouveau à rire. — Si cela arrive, je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu'une jambe… Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour vous.

— Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez une jambe? demanda sérieusement Maurice Nikolaïévitch dont la mine se renfrogna.

— Parce que seul vous aurez le privilège de me conduire, je ne veux personne d'autre!

— Même alors, c'est vous qui me conduirez, Élisabeth Nikolaïevna, grommela Maurice Nikolaïévitch devenu encore plus sérieux.

— Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s'écria Lisa avec une sorte de frayeur. — Maurice Nikolaïévitch, ne vous avisez jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous êtes égoïste pourtant! J'aime à croire, pour votre honneur, qu'en ce moment vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne cesserez alors de me répéter que, privée d'une jambe, je suis devenue plus intéressante! Par malheur, vous êtes démesurément grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite: comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas commode!

En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries étaient fort plates, mais évidemment elle ne visait pas au bel esprit.

— C'est une crise d'hystérie! me dit à voix basse Pierre Stépanovitch. — Il faudrait lui donner tout de suite un verre d'eau.

Il avait deviné juste; un instant après on s'empressa autour de Lisa, on lui apporta de l'eau. Elle embrassa chaleureusement sa mère et pleura sur l'épaule de la vieille; puis, se rejetant en arrière, elle la regarda en pleine figure et éclata de rire. À la fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-même à pleurer. Barbara Pétrovna se hâta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les trois dames sortirent par cette même porte qui tantôt s'était ouverte pour livrer passage à Daria Pavlovna. Mais leur absence ne dura pas plus de quatre minutes…

Je tâche de n'oublier aucune des particularités qui signalèrent les derniers moments de cette mémorable matinée. Quand les dames se furent retirées (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa place), je me souviens que Nicolas Vsévolodovitch s'approcha successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour; toutefois il s'abstint d'aborder Chatoff toujours assis dans son coin et de plus en plus morose. Stépan Trophimovitch voulut dire quelque chose de très spirituel à son ancien élève; celui-ci néanmoins le quitta dès les premiers mots pour se diriger vers Daria Pavlovna. Il avait compté sans Pierre Stépanovitch, qui le saisit au passage et l'emmena presque de force dans l'embrasure d'une fenêtre, où il commença à lui parler tout bas. Il s'agissait sans doute d'une communication très importante, à en juger par les gestes de Pierre Stépanovitch et par l'expression de son visage. Cependant Nicolas Vsévolodovitch, son sourire officiel sur les lèvres, ne prêtait aux propos de son interlocuteur qu'une oreille fort distraite, à la fin même l'impatience de s'en aller devint visible chez lui. Il s'éloigna de la croisée juste au moment où les dames rentrèrent. Barbara Pétrovna força Lisa à reprendre son ancienne place, lui assurant qu'elle devait rester encore, ne fût- ce qu'une dizaine de minutes, pour donner à ses nerfs malades le temps de se calmer un peu avant d'affronter le grand air. Elle témoignait le plus vif intérêt à la jeune fille et s'assit elle- même à ses côtés. Pierre Stépanovitch accourut aussitôt auprès des deux dames, avec qui il se mit à causer d'une façon fort gaie et fort animée. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas Vsévolodovitch s'avança alors vers Daria Pavlovna; en le voyant s'approcher d'elle, Dacha fut fort émue, elle fit un brusque mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de rougeur.

— Il paraît qu'on peut vous féliciter… ou bien est-il encore trop tôt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une expression particulière.

La réponse de Dacha n'arriva pas jusqu'à moi.

— Pardonnez-moi mon indiscrétion, reprit en élevant la voix Nicolas Vsévolodovitch, — mais j'avais reçu un avis spécial. Savez-vous cela?

— Oui, je sais que vous avez été spécialement avisé.

— J'espère pourtant n'avoir rien gâté par mes félicitations, dit- il en riant, — et si Stépan Trophimovitch…

À ces mots, accourut Pierre Stépanovitch.

— À propos de quoi des félicitations? demanda-t-il, — de quoi faut-il vous féliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n'est-ce pas de cela même? L'incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me suis pas trompé. Au fait, de quoi donc féliciter nos belles et vertueuses demoiselles, et quelles sont les félicitations qui les font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j'ai deviné juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse vous aviez parié avec moi que vous ne vous marieriez jamais… Ah! mais à propos de la Suisse, — où avais-je donc la tête? Figurez- vous, c'est moitié pour cela que je suis venu, et un peu plus j'allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout à coup en s'adressant à son père, — quand vas-tu en Suisse?

— Moi… en Suisse? fit Stépan Trophimovitch interloqué.

— Comment? est-ce que tu n'y vas pas? Mais voyons, tu te maries aussi… tu me l'as écrit?

— Pierre! s'écria Stépan Trophimovitch.

— Quoi, Pierre… Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis venu par grande vitesse te déclarer que je n'ai absolument aucune objection contre, puisque tu tenais tant à avoir mon avis le plus tôt possible; mais s'il faut te «sauver», comme tu m'en supplies dans cette même lettre, eh bien, je suis encore à ta disposition. Est-ce vrai qu'il se marie, Barbara Pétrovna? demanda-t-il brusquement à la maîtresse de la maison. — J'espère que je ne commets pas d'indiscrétion; lui-même m'écrit que toute la ville le sait et que tout le monde le félicite, à ce point que, pour échapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J'ai la lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Pétrovna que je n'y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stépan Trophimovitch: faut-il te féliciter ou te «sauver»? Figurez-vous qu'à côté de lignes ne respirant que le bonheur il s'en trouve de tout à fait désespérées. D'abord, il me demande pardon; passe pour cela, c'est dans son caractère… Pourtant, il faut bien le dire, la chose est drôle tout de même: voilà un homme qui m'a vu deux fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant, à la veille de convoler en troisièmes noces, il s'imagine tout à coup que ce mariage est une infraction à je ne sais quels devoirs paternels, il m'envoie à mille verstes de distance une lettre dans laquelle il me supplie de ne pas me fâcher et sollicite mon autorisation! Je t'en prie, ne t'offense pas de mes paroles, Stépan Trophimovitch, tu es l'homme de ton temps, je me place à un point de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai même que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point que je ne comprends pas et qui a plus d'importance. Il me parle de «péchés commis en Suisse». Je me marie, dit-il, pour les péchés ou à cause des péchés d'un autre. Bref, il est question de péchés dans sa lettre. «La jeune fille, écrit-il, est une perle, un diamant», et, bien entendu, «il est indigne d'elle» — c'est son style; mais, par suite de certains péchés commis là-bas ou de certaines circonstances, «il est forcé de subir le conjungo et d'aller en Suisse»; puis la conclusion: «Plante-là tout et vient me sauver.» Comprenez-vous quelque chose à tout cela? Mais, du reste, poursuivit Pierre Stépanovitch qui, la lettre à la main, considérait avec un innocent sourire les personnes présentes, — je m'aperçois, à l'expression des visages, que, selon mon habitude, je viens encore de faire une gaffe… c'est la faute de ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsévolodovitch, de ma précipitation. Je pensais que nous étions ici entre nous, je veux dire, qu'il n'y avait ici que des amis, j'entends des amis à toi, Stépan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un étranger, et je vois… je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi j'ignore le premier mot.

Il regardait toujours l'assistance.

Livide, les traits altérés, les lèvres tremblantes, Barbara Pétrovna s'avança vers lui.

— Ainsi, demanda-t-elle, — Stépan Trophimovitch vous a écrit qu'il épousait «les péchés commis en Suisse par un autre» et il vous a prié de venir le «sauver», ce sont là ses expressions?

— Voyez-vous, répondit d'un air effrayé Pierre Stépanovitch, — s'il y a là quelque chose que je n'ai pas compris, c'est sa faute, naturellement: pourquoi écrit-il ainsi? Vous savez, Barbara Pétrovna, il barbouille du papier à la toise, dans ces deux ou trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je l'avoue, j'avais fini par ne plus les lire jusqu'au bout. Pardonne-moi, Stépan Trophimovitch, un aveu aussi bête, mais, tu dois en convenir, tes lettres, bien qu'elles me fussent adressées, étaient plutôt écrites pour la postérité; par conséquent peut t'importait que je les lusse… Allons, allons, ne te fâche pas; toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre, Barbara Pétrovna, cette lettre, je l'ai lue tout entière. Ces «péchés» — ces «péchés d'un autre», ce sont pour sûr, nos petits péchés à nous, et il y a gros à parier qu'ils sont les plus innocents du monde, mais nous avons imaginé de bâtir là-dessus une histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour autre chose. C'est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il faut bien l'avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des cartes… du reste, ce sont là des paroles superflues, absolument superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure, Barbara Pétrovna, qu'il m'avait positivement effrayé et que j'étais accouru en partie pour le «sauver». Enfin, c'est pour moi- même une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un créancier impitoyable? Il m'écrit quelque chose au sujet de la dot… Du reste, tu te maries, n'est-ce pas, Stépan Trophimovitch? Eh bien, alors, trêve de vaines paroles, c'est bavarder uniquement pour faire du style… Ah! Barbara Pétrovna, tenez, je suis sûr qu'à présent vous me condamnez, et justement parce que j'ai aussi fait du style…

— Au contraire, au contraire, je vois que vous êtes à bout de patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, répondit d'un ton irrité Barbara Pétrovna.

Elle avait écouté avec un malin plaisir Pierre Stépanovitch témoignant ses regrets d'avoir bavardé de la sorte. Évidemment il venait de jouer un rôle, — lequel? je l'ignorais encore, mais il était visible que sa prétendue «gaffe» avait été préméditée.

— Au contraire, continua Barbara Pétrovna, — je vous suis très reconnaissante d'avoir parlé; sans vous je ne saurais rien encore. Pour la première fois depuis vingt ans j'ouvre les yeux. Nicolas Vsévolodovitch, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez été informé spécialement: Stépan Trophimovitch vous aurait-il écrit aussi quelque chose dans le même genre?

— J'ai reçu de lui une lettre très innocente et… et… très noble.

— Vous êtes embarrassé, vous cherchez vos mots, — assez! Stépan Trophimovitch, j'attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle tout à coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux enflammés de colère, — faites-moi le plaisir de nous quitter à l'instant même, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma maison.

Je prie le lecteur de se rappeler que la générale Stavroguine se trouvait encore dans un état particulier d'»exaltation». À la vérité, ce n'était pas la faute de Stépan Trophimovitch! Mais ce qui m'étonna au plus haut point, ce fut l'admirable fermeté de son attitude aussi bien devant les «accusations» de Pétroucha qu'il ne songea pas à interrompre, que devant la «malédiction» de Barbara Pétrovna. Où avait-il puisé tant de force d'âme? Je savais seulement que, tantôt, lors de sa première rencontre avec Pétroucha, il avait été atteint au plus profond de son être par la froideur insultante de son fils. De même qu'un vrai chagrin donne parfois de l'intelligence aux imbéciles, il peut aussi, — momentanément du moins, — faire un stoïque de l'homme le plus pusillanime.

Stépan Trophimovitch salua avec dignité Barbara Pétrovna et ne prononça pas un mot (il est vrai qu'il ne lui restait plus rien à dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgré lui il s'approcha de Daria Pavlovna. C'était sans doute ce qu'avait prévu la jeune fille, qui, inquiète, se hâta de prendre la parole:

— Je vous en prie, Stépan Trophimovitch, pour l'amour de Dieu, ne dites rien, commença-t-elle d'une voix agitée tandis que sa physionomie trahissait une sensation de malaise. — Soyez sûr, poursuivit-elle en lui tendant la main, — que je vous apprécie toujours autant… que j'ai toujours pour vous la même estime… et pensez aussi du bien de moi, Stépan Trophimovitch, j'apprécierai extrêmement cela…

Il s'inclina fort bas devant elle.

— Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette affaire une liberté complète t'a été laissée! Tu l'as eue, tu l'as et tu l'auras toujours, dit gravement Barbara Pétrovna.

— Bah! Mais maintenant je comprends tout! s'écria en se frappant le front Pierre Stépanovitch. — Eh bien, dans quelle situation ai-je été placé? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez- moi!… Voilà les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en s'adressant à son père.

— Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n'est- ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stépan Trophimovitch.

— Ne crie pas, je te prie, répliqua Pierre en agitant le bras, — sois bien persuadé que tout cela, c'est l'effet de nerfs vieux et malades, et qu'il ne sert à rien de crier. Réponds à ma question: tu devais bien supposer qu'à peine arrivé ici, je parlerais de cela: pourquoi donc ne m'as-tu pas prévenu?

Stépan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pénétrant.

— Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe ici, tu n'aies réellement rien su de cette affaire, rien entendu dire?

— Quo-o-i! Voilà les gens! Ainsi ce n'est pas assez pour nous d'être un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant méchant? Barbara Pétrovna avez-vous entendu ce qu'il a dit?

Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain un incident auquel personne ne pouvait s'attendre.

VIII

Avant tout, je signalerai l'agitation nouvelle qui se manifestait chez Élisabeth Nikolaïevna depuis deux ou trois minutes; la jeune fille parlait rapidement à l'oreille de sa mère et de Maurice Nikolaïévitch penché vers elle. Son visage était inquiet, mais en même temps respirait l'énergie. À la fin elle se leva, visiblement pressée de partir et d'emmener sa mère; de son côté celle-ci se mit en devoir de quitter son fauteuil avec le secours de Maurice Nikolaïévitch. Mais il était écrit que les dames Drozdoff ne s'en iraient pas avant d'avoir tout vu.

Chatoff était toujours assis dans son coin (non loin d'Élisabeth Nikolaïevna); tout le monde avait complètement oublié sa présence, et lui-même ne paraissait pas savoir pourquoi il restait là au lieu de s'en aller; tout à coup il se leva, et, les yeux fixés sur le visage de Nicolas Vsévolodovitch, se dirigea vers ce dernier en traversant toute la chambre d'un pas lent, mais ferme. À son approche, Nicolas Vsévolodovitch sourit légèrement, mais, quand il le vit tout près de lui, il cessa de sourire.

Au moment où les deux hommes se trouvèrent vis-à-vis l'un de l'autre, le silence se fit dans le salon, celui qui se tut le dernier fut Pierre Stépanovitch; Lisa et sa mère s'arrêtèrent au milieu de la chambre. Ainsi s'écoulèrent cinq secondes; sans dire un mot, Chatoff regardait en face Nicolas Vsévolodovitch; celui- ci, dont la physionomie n'avait d'abord exprimé qu'une surprise insolente, fronça le sourcil avec colère, et soudain…

Soudain le bras long et lourd de Chatoff s'éleva en l'air, puis s'abattit de toute sa force sur la figure de Nicolas Vsévolodovitch, qui faillit être terrassé.

Au lieu de frapper avec le plat de la main comme il est reçu de donner des soufflets (si toutefois on peut s'exprimer ainsi), Chatoff avait frappé avec le poing, un gros poing pesant, osseux, couvert de poils roux et de lentilles. Si le coup avait atteint le nez, il l'aurait brisé. Mais il tomba sur la joue, frôlant le côté gauche de la lèvre et de la mâchoire supérieure, d'où le sang jaillit aussitôt.

Au même instant retentit, je crois, un cri, poussé peut-être par Barbara Pétrovna; du reste, je n'affirme rien, car immédiatement tout retomba dans le silence. Cette scène ne dura guère plus d'une dizaine de secondes.

Néanmoins pendant un si court laps de temps bien des choses se passèrent.

Je rappellerai de nouveau au lecteur que Nicolas Vsévolodovitch avait un tempérament inaccessible à la peur. Dans un duel il pouvait attendre de sang-froid le coup de feu de son adversaire, viser lui-même ce dernier, et le tuer le plus tranquillement du monde. Souffleté, il était homme, non pas à appeler son insulteur sur le terrain, mais à le tuer sur place, et cela sans emportement, avec la pleine conscience de son acte. Je crois même qu'il n'a jamais connu ces aveugles transports de fureur qui suppriment la faculté de raisonner. Au plus fort de la colère, il restait toujours maître de lui-même et pouvait, par conséquent, comprendre quelle différence existe au point de vue juridique entre le duel et l'assassinat; néanmoins il aurait sans aucune hésitation assassiné un insulteur.

Plus tard j'ai beaucoup étudié Nicolas Vsévolodovitch, et je sais nombre d'anecdotes sur son compte. Je le comparerais volontiers à certains personnages d'autrefois dont le souvenir s'est conservé à l'état de légende dans notre société. Le dékabriste[7] L…ine, par exemple, a, dit-on, cherché toute sa vie le danger; la sensation du péril l'enivrait et était devenue un besoin de sa nature; jeune, il se battait en duel à propos de bottes; en Sibérie, il allait chasser l'ours, n'ayant pour toute arme qu'un couteau; il aimait à rencontrer dans les bois les forçats évadés qui, soit dit en passant, sont plus à craindre que les ours. Assurément ces braves légendaires étaient susceptibles d'éprouver, et peut-être même à un haut degré, le sentiment de la peur; autrement ils auraient été beaucoup plus calmes et n'auraient pas transformé la sensation du danger en un besoin de leur nature. Mais vaincre en eux la poltronnerie, avoir conscience de cette victoire et penser que rien ne pouvait les faire reculer, — voilà, sans doute, ce qui les séduisait. Avant d'être envoyé en Sibérie, ce L…ine avait, durant un certain temps, lutté contre la faim et gagné sa vie par un travail pénible; il appartenait cependant à une famille riche, mais il s'était résigné à la misère plutôt que de se soumettre à la volonté paternelle qu'il jugeait injuste. Donc il comprenait la lutte sous toutes les formes; ce n'était pas seulement dans la chasse à l'ours et dans les duels qu'il appréciait chez lui le stoïcisme et la force de caractère.

Mais le nervosisme de la génération actuelle n'admet même plus le besoin de ces sensations franches et immédiates que recherchaient avec une telle ardeur certaines personnalités inquiètes du bon vieux temps. Nicolas Vsévolodovitch aurait peut-être méprisé L…ine comme un fanfaron et une bravache, — à la vérité, il ne le lui aurait pas dit en face. Sur le terrain, il était tout aussi courageux que le célèbre dékabriste, et, le cas échéant, il aurait déployé la même intrépidité que lui vis-à-vis d'un ours ou d'un brigand rencontré dans un bois. Seulement, il n'aurait trouvé aucun plaisir dans cette lutte, il l'eût acceptée avec indolence et ennui, comme on subit une nécessité désagréable. Pour la colère, ni L…ine, ni même Lermontoff ne pouvaient être comparés à Nicolas Vsévolodovitch; la colère de celui-ci était froide, calme, _raisonnable, _si l'on peut ainsi parler, — par conséquent plus terrible qu'aucun autre. Je le répète: tel que je l'ai connu, il était homme à égorger incontinent l'individu de qui il aurait reçu un soufflet ou quelque offense analogue.

Et néanmoins, dans la circonstance présente, il en fut tout autrement.

La violence du coup l'avait fait chanceler. Dès qu'il eut recouvré l'équilibre, son premier mouvement fut de saisir Chatoff par les épaules, mais, presque au même instant, il retira ses mains, les croisa derrière son dos, et, pâle comme un linge, regarda silencieusement Chatoff. Chose étrange, il n'y avait aucune flamme dans son regard. Au bout de dix secondes, — je suis sûr de ne pas mentir, — ses yeux étaient devenus froids et calmes. Seulement sa pâleur était effrayante. J'ignore, naturellement ce qui se passait au-dedans de lui; je me borne à rapporter le spectacle dont je fus témoin. Un homme qui saisirait une barre de fer rougie au feu et la tiendrait dans sa main durant dix secondes pour essayer sa force d'âme, — cet homme là aurait, je crois, une impression pareille à celle qu'éprouvait alors Nicolas Vsévolodovitch.

Le premier des deux qui baissa les yeux fut Chatoff, évidemment il fut forcé de les baisser. Ensuite il tourna lentement sur ses talons et se retira, mais sa démarche n'était plus la même que tantôt, quand il s'était approché de Nicolas Vsévolodovitch. Il sortit sans bruit, la tête inclinée vers le plancher, tandis qu'un mouvement particulièrement disgracieux soulevait ses épaules. Chemin faisant, il semblait raisonner à part soi et dialoguer avec lui-même. Après avoir traversé le salon en prenant ses précautions pour ne rien culbuter sur son passage, il entrebâilla la porte et se glissa presque de côté dans l'étroite ouverture.

Saisissant sa mère par l'épaule et Maurice Nikolaïévitch par le bras, Élisabeth Nikolaïevna se mit en devoir de les entraîner à sa suite hors de la chambre, mais tout à coup elle poussa un cri effrayant et tomba évanouie sur le parquet. En ce moment je crois encore entendre le bruit que fit le choc de sa nuque contre le tapis.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

LA NUIT.

I

Huit jours s'écoulèrent. Maintenant que tout cela est passé et que j'en écris la chronique, nous savons de quoi il s'agissait; mais alors nous en étions réduits aux conjectures, et naturellement nous faisions les suppositions les plus étranges. Pendant les premiers temps, Stépan Trophimovitch et moi, nous restâmes enfermés, attendant avec inquiétude ce qui allait arriver. À vrai dire, je sortais encore un peu, et je rapportais à mon malheureux compagnon les nouvelles sans lesquelles il lui aurait été impossible de vivre.

Comme bien on pense, la ville n'avait pas tardé à apprendre le soufflet donné à Nicolas Vsévolodovitch, l'évanouissement d'Élisabeth Nikolaïevna, et les autres incidents survenus dans la journée du dimanche. Mais une chose nous intriguait: par qui tous ces faits avaient-ils pu être portés si vite et si exactement à la connaissance du public? Aucune des personnes qui en avaient été témoins n'avait, semblait-il, le moindre intérêt à les ébruiter. Quant aux domestiques, pas un ne s'était trouvé à cette scène. Lébiadkine seul aurait pu jaser, plutôt parce qu'il ne savait pas retenir sa langue que par esprit de vengeance, car il était sorti alors en proie à une frayeur extrême, et la peur paralyse la rancune. Mais, le lendemain même, Lébiadkine avait brusquement quitté avec sa soeur la maison Philippoff, et l'on ne savait pas ce qu'ils étaient devenus. Chatoff, à qui je voulais demander des nouvelles de Marie Timoféievna, s'était enfermé chez lui, et, pendant ces huit jours, il ne bougea pas de son logement, laissant même en souffrance ses occupations au dehors. Je me rendis à son domicile le mardi et frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse, mais convaincu, d'après des indices certains, qu'il était chez lui, je cognai une seconde fois. Alors, à ce que je crus remarquer, il sauta en bas de son lit, puis il s'approcha vivement de la porte et me cria de sa voix la plus sonore: «Chatoff est absent!» Là-dessus je m'en allai.

Tout en craignant de porter un jugement téméraire, Stépan Trophimovitch et moi nous nous arrêtâmes finalement à l'idée que le seul auteur des indiscrétions commises devait être Pierre Stépanovitch; pourtant ce dernier, dans un entretien qu'il eut peu après avec son père, lui assura qu'il avait trouvé l'histoire dans toutes les bouches, notamment au club et que la gouvernante et son mari la connaissaient déjà jusque dans ses moindres détails. Voici encore un point à noter: le lundi, c'est-à-dire le lendemain, je rencontrai dans la soirée Lipoutine, et il était déjà parfaitement instruit de tout ce qui s'était passé la veille chez Barbara Pétrovna: donc il avait été informé un des premiers.

Nombre de dames (et des plus mondaines) témoignaient aussi quelque curiosité à l'endroit de l'»énigmatique boiteuse», comme on appelait Marie Timoféievna. Plusieurs même désiraient vivement la voir et entrer en rapports avec elle; les messieurs qui s'étaient hâtés de faire disparaître les Lébiadkine avaient donc agi avec un à-propos incontestable. Mais ce qui tenait le premier rang dans les préoccupations publiques, c'était l'évanouissement d'Élisabeth Nikolaïevna; tout le monde s'y intéressait par cela seul que cette affaire touchait directement Julie Mikhaïlovna en tant que parente et protectrice de mademoiselle Touchine. Et que ne racontait-on pas? Le mystère même faisait la partie belle au bavardage: les deux maisons ne s'ouvraient plus pour personne; Élisabeth Nikolaïevna, assurait-on, était au lit, en proie à un accès de delirium tremens; on en disait autant de Nicolas Vsévolodovitch, on ajoutait qu'il avait eu une dent cassée et que sa joue était gonflée par suite d'une fluxion. Bien plus, il se chuchotait dans les coins qu'un assassinat serait peut-être commis chez nous, que Stavroguine n'était pas homme à laisser impuni un tel outrage, et qu'il tuerait Chatoff, mais secrètement, à la façon corse. Cette idée rencontrait beaucoup de faveur; cependant la majorité de notre jeunesse dorée écoutait tout cela avec mépris et d'un air de profonde indifférence; bien entendu, c'était une pose. En général, l'opinion, depuis longtemps hostile à Nicolas Vsévolodovitch, se prononçait vivement contre lui. Les gens de poids eux-mêmes inclinaient à le condamner, sans, du reste, savoir pourquoi. De sourdes rumeurs l'accusaient d'avoir déshonoré Élisabeth Nikolaïevna: on prétendait qu'ils avaient eu ensemble une intrigue en Suisse. Sans doute les hommes sérieux se taisaient, mais ils ne laissaient pas de prêter avidement l'oreille à ce concert de diffamations. Dans un milieu plus restreint circulaient d'autres bruits d'une nature fort étrange: à en croire quelques personnes qui parlaient de cela en fronçant le sourcil, et Dieu sait sur quel fondement, Nicolas Vsévolodovitch remplissait dans notre province une mission particulière, le comte K… l'avait mis en relation à Pétersbourg avec plusieurs sommités du monde politique, et peut-être on l'avait envoyé chez nous comme fonctionnaire en lui donnant certaines instructions spéciales. Les gens raisonnables souriaient, ils faisaient judicieusement remarquer qu'un homme dont la vie n'avait été qu'une suite de scandales, et qui, pour ses débuts chez nous, avait reçu un soufflet, ne répondait guère à l'idée qu'on se fait généralement d'un employé de l'État. À quoi l'on répliquait que la mission de Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas, à proprement parler, de caractère officiel, et que, pour un agent secret, le mieux était de ressembler le moins possible à un fonctionnaire public. Cette observation paraissait assez plausible; on savait dans notre ville que le zemstvo[8] de la province était à Pétersbourg l'objet d'une attention particulière. Plusieurs des bruits que je viens de mentionner avaient leur origine dans certains propos obscurs, mais malveillants, tenus au club par Artémi Pétrovitch Gaganoff, ancien capitaine de la garde revenu depuis peu de la capitale. Cet Artémi Pétrovitch, un des plus grands propriétaires de notre province en même temps qu'un des hommes les plus répandus dans la société pétersbourgeoise, était le fils de feu Pierre Pavlovitch Gaganoff, ce respectable vieillard que Nicolas Vsévolodovitch avait si grossièrement insulté quatre ans auparavant.

Il fut bientôt de notoriété publique que Julie Mikhaïlovna avait fait une visite extraordinaire à Barbara Pétrovna, et que, sur le perron de la maison, on lui avait déclaré que la générale Stavroguine «étant malade ne pouvait la recevoir». On sut aussi que, deux jours après, Julie Mikhaïlovna avait envoyé demander des nouvelles de la santé de Barbara Pétrovna. Finalement on la vit «défendre» partout cette dernière. Faisait-on devant elle quelque allusion à l'histoire du dimanche, sa mine devenait froide et sévère, si bien que, les jours suivants, personne n'osa plus mettre, en sa présence, la conversation sur ce sujet. Ainsi s'accrédita partout l'idée que non seulement Julie Mikhaïlovna n'ignorait rien de cette mystérieuse affaire, mais qu'elle en connaissait aussi le sens caché et qu'elle-même était pour quelque chose là dedans. Je noterai à ce propos que la gouvernante commençait à acquérir chez nous cette haute influence, but de tous ses efforts, et que déjà elle se voyait «entourée». Dans le monde beaucoup de gens lui trouvaient de l'esprit pratique et du tact. Par sa protection s'expliquaient pour nous jusqu'à un certain point les rapides succès de Pierre Stépanovitch dans notre société, — succès dont Stépan Trophimovitch était alors très frappé.

Peut-être nous trompions-nous un peu, lui et moi. Quatre jours après son apparition dans notre ville, Pierre Stépanovitch y connaissait déjà à peu près tout le monde. Il était arrivé le dimanche, et le mardi je le rencontrai se promenant en calèche avec Artémi Pétrovitch Gaganoff, homme fier, irascible et d'un commerce assez difficile nonobstant ses façons mondaines. Pierre Stépanovitch était aussi reçu dans la maison du gouverneur, où sa position fut tout de suite celle d'un intime; presque chaque jour il dînait à la table de Julie Mikhaïlovna. Il avait fait en Suisse la connaissance de cette dame, mais il n'en était pas moins singulier qu'un homme considéré naguère, à tort ou à raison, comme un réfugié politique, eût si vite réussi à se faufiler dans l'entourage de Son Excellence. À l'étranger, Pierre Stépanovitch avait pris part à des publications et à des congrès socialistes, «ce qu'on pouvait même prouver par les journaux», comme me le disait avec irritation Alexis Téliatnikoff, ce jeune favori d'Ivan Osipovitch qui, après le départ de son protecteur, avait dû, hélas! quitter le service. Quoi qu'il en soit, une chose était certaine: de retour dans sa chère patrie, l'ancien révolutionnaire, loin d'être inquiété, avait au contraire trouvé en haut lieu des sympathies et des encouragements: donc on s'était peut-être trop pressé de voir en lui un conspirateur ayant des comptes à régler avec la troisième section. Un jour, Lipoutine me parla tout bas d'un bruit qui courait au sujet de Pierre Stépanovitch: rentré en Russie, il avait, disait-on, fait amende honorable de ses erreurs passées, et acheté la faveur du gouvernement en dénonçant plusieurs de ses coreligionnaires politiques. Je rapportai ce vilain propos à Stépan Trophimovitch, et il en fut très préoccupé, bien qu'il ne se trouvât guère alors en état de réfléchir. On découvrit plus tard que Pierre Stépanovitch était arrivé chez nous muni des meilleures références. Du moins, la lettre de recommandation qu'il remit à la gouvernante émanait d'une vieille dame dont le mari comptait parmi les hommes les plus influents de la capitale. Cette vieille dame, marraine de Julie Mikhaïlovna, lui écrivait que le comte K… avait fait, par l'entremise de Nicolas Vsévolodovitch, la connaissance de Pierre Stépanovitch, et qu'il le tenait pour «un jeune homme de mérite malgré ses anciens égarements». Julie Mikhaïlovna mettait tous ses soins à conserver le peu de relations qu'elle avait dans la société dirigeante de Pétersbourg, elle accueillit donc avec une extrême affabilité le nouveau venu recommandé par sa marraine. Je noterai encore, pour mémoire, que le grand écrivain se montra fort aimable à l'égard de Pierre Stépanovitch et lui adressa tout de suite une invitation. Un tel empressement chez un homme aussi infatué de lui-même étonna au plus haut point Stépan Trophimovitch, mais je m'expliquai facilement le fait. Ignorant l'état vrai des choses, M. Karmazinoff croyait l'avenir de la Russie entre les mains de la jeunesse révolutionnaire, et il s'aplatissait d'autant plus devant les nihilistes que ceux-ci ne faisaient aucune attention à lui.

II

Pierre Stépanovitch passa aussi deux fois chez son père, et, malheureusement pour moi, je me trouvai là chaque fois. Sa première visite eut lieu le mercredi, c'est-à-dire quatre jours seulement après leur première rencontre, encore vînt-il pour affaire. Les comptes entre le père et le fils au sujet du bien de ce dernier se réglèrent sans tapage, grâce à l'intervention de Barbara Pétrovna qui se chargea de tous les frais et désintéressa Pierre Stépanovitch, bien entendu en acquérant le domaine. Elle se contenta d'informer Stépan Trophimovitch que tout était terminé et de lui envoyer par son valet de chambre un papier à signer, ce qu'il fit en silence et avec une extrême dignité. Durant ces jours, j'avais peine à reconnaître notre «vieux», tant il était digne, silencieux et calme. Il n'écrivait même pas à Barbara Pétrovna, chose que j'aurais volontiers considérée comme un prodige. Évidemment il avait trouvé quelque idée qui lui procurait une sorte de sérénité, et il s'affermissait dans cette idée. Du reste, au commencement, il fut malade, surtout le lundi: il eut une cholérine. Il ne pouvait pas non plus se passer de nouvelles, mais c'étaient seulement les faits qui l'intéressaient, et, dès que j'abordais le chapitre des conjectures, il me faisait signe de me taire. Ses deux entrevues avec son fils l'affectèrent douloureusement, sans toutefois ébranler sa fermeté. À la suite de chacune d'elles, il passa le reste de la journée couché sur un divan, ayant autour de la tête une compresse imbibée de vinaigre.

Parfois cependant il me laissait parler. Je croyais aussi remarquer de temps en temps que sa mystérieuse résolution semblait l'abandonner, et qu'il commençait à lutter contre la séduction d'une idée nouvelle. Je soupçonnais qu'il aurait bien voulu se rappeler à l'attention, sortir de sa retraite, livrer une dernière bataille.

— Cher, je les écraserais! laissa-t-il échapper le jeudi soir, après la seconde visite de Pierre Stépanovitch, tandis qu'il était étendu sur un divan, la tête entourée d'un essuie-mains.

C'était la première parole qu'il m'adressait depuis le commencement de la journée.

— «Fils, fils chéri», etc., je conviens que toutes ces expressions sont absurdes et empruntées au lexique des cuisinières, je vois même à présent qu'il y a lieu de les laisser de côté. Je ne lui ai donné ni le manger ni le boire; avant même qu'il soit sevré, je l'ai expédié, comme un colis postal, de Berlin dans le gouvernement de ***; allons, oui, je reconnais tout cela… «Tu ne m'as pas nourri, dit-il, tu t'es débarrassé de moi en m'envoyant au loin comme un colis postal, et, qui plus est, ici tu m'as volé.» «Tu parles de colis postal, répliqué-je, mais, malheureux, toute ma vie j'ai eu le coeur malade en pensant à toi!» Il rit. Allons, je conviens qu'il a raison… va pour colis postal! acheva-t-il comme en délire.

— Passons, reprit-il au bout de cinq minutes. — Je ne comprends pas Tourguénieff. Son Bazaroff est un personnage fictif, dépourvu de toute réalité; eux-mêmes, dans le temps, ont été les premiers à le désavouer, comme ne ressemblant à rien. Ce Bazaroff est un mélange obscur de Nozdreff et de Byron, c'est le mot! Observez-les attentivement: ils gambadent et poussent des cris de joie comme les chiens au soleil, ils sont heureux, ils sont vainqueurs! Où y a-t-il là du byronisme?… Et avec cela quelle agitation! Quelle misérable irritabilité d'amour-propre! quelle banale manie de faire du bruit autour de son nom, sans songer que son nom… Ô caricature! «Voyons, lui crié-je, tel que tu es, se peut-il que tu veuilles t'offrir aux hommes pour remplacer le Christ?» Il rit. Il rit beaucoup, il rit trop, son sourire est étrange, sa mère ne souriait pas ainsi. Il rit toujours.

Il y eut de nouveau un silence.

— Ils sont rusés; dimanche ils s'étaient concertés, lâcha-t-il tout à coup.

— Oh! sans doute, répondis-je en dressant l'oreille, — tout cela n'était qu'une comédie arrangée d'avance, comédie fort mal jouée et dont les ficelles sautaient aux yeux.

— Je ne parle pas de cela. Savez-vous qu'ils ont fait exprès de ne pas cacher ces ficelles, pour qu'elles fussent remarquées de ceux… qui devaient les voir? Comprenez-vous?

— Non, je ne comprends pas.

— Tant mieux. Passons. Je suis fort agacé aujourd'hui.

— Mais pourquoi donc avez-vous disputé avec lui, Stépan Trophimovitch? demandai-je d'un ton de reproche.

— Je voulais le convertir. Oui, vous pouvez rire, en effet. Cette pauvre tante, elle entendra de belles choses! Oh! mon ami, le croirez-vous? tantôt j'ai reconnu en moi un patriote! Du reste, je me suis toujours senti Russe… un vrai Russe, d'ailleurs, ne peut pas être autrement que vous et moi. Il y a là dedans quelque chose d'aveugle et de louche.

— Certainement, répondis-je.

— Mon ami, la vérité vraie est toujours invraisemblable, savez- vous cela? Pour rendre la vérité vraisemblable, il faut absolument l'additionner de mensonge. C'est ce que les hommes ont toujours fait. Il y a peut-être ici quelque chose que nous ne comprenons pas. Qu'en pensez-vous? y a-t-il quelque chose d'incompris pour nous dans ce cri de triomphe? Je le voudrais.

Je gardai le silence. Il se tut aussi pendant fort longtemps.

— C'est, dit-on, l'esprit français… fit-il soudain avec véhémence, — mensonge! il en a toujours été ainsi. Pourquoi calomnier l'esprit français? Il n'y a ici que la paresse russe, notre humiliante impuissance à produire une idée, notre dégoûtant parasitisme. Ils sont tout simplement des paresseux, et l'esprit français n'a rien à voir là dedans. Oh! les Russes devraient être exterminés pour le bien de l'humanité comme de malfaisants parasites! Ce n'étaient nullement là nos aspirations; je n'y comprends rien. J'ai cessé de comprendre! «Si chez vous, lui crié- je, on met la guillotine au premier plan, c'est uniquement parce qu'il n'y a rien de plus facile que de couper des têtes, et rien de plus difficile que d'avoir une idée! Vous êtes des paresseux! votre drapeau est une guenille, une impuissance! Ces charrettes qui apportent du blé aux hommes sont, dit-on, plus utiles que la Madone Sixtine. Mais comprends donc que le malheur est tout aussi nécessaire à l'homme que le bonheur!» Il rit. «Toi, dit-il, tu es là à faire des phrases pendant que tu reposes tes membres (il s'est servi d'un terme beaucoup plus cru) sur un confortable divan de velours…» Et remarquez où l'on en arrive avec ce tutoiement que les pères et les fils ont adopté entre eux, c'est très bien quand ils sont d'accord, mais s'ils s'injurient?

La conversation resta de nouveau suspendue durant une minute, puis Stépan Trophimovitch se souleva à demi par un brusque mouvement.

— Cher, acheva-t-il, — savez-vous que cela finira nécessairement par quelque chose?

— Sans doute, dis-je.

— Vous ne comprenez pas. Passons. Mais… d'ordinaire dans le monde rien ne finit, mais ici il y aura nécessairement une fin, nécessairement!

Il se leva, se promena dans la chambre comme un homme très agité, puis, à bout de forces, se recoucha sur le divan.

Le vendredi matin, Pierre Stépanovitch alla quelque part dans le district, et resta absent jusqu'au lundi. J'appris son départ de la bouche de Lipoutine qui, au cours de la conversation, me dit aussi que les Lébiadkine s'étaient transportés de l'autre côté de la rivière, dans le faubourg de la Poterie. «J'ai moi-même fait leur déménagement», ajouta Lipoutine; ensuite, sans transition, il m'annonça qu'Élisabeth Nikolaïevna allait épouser Maurice Nikolaïévitch; les bans n'étaient pas encore publiés, mais les promesses de mariage avaient été échangées, et c'était une affaire finie. Le lendemain, je rencontrai Élisabeth Nikolaïevna qui se promenait à cheval, escortée de Maurice Nikolaïévitch; c'était la première sortie de la jeune fille depuis sa maladie. Elle tourna vers moi des yeux brillants, se mit à rire et me fit de la tête un salut très amical. Je racontai tout cela à Stépan Trophimovitch; il n'accorda une certaine attention qu'à la nouvelle concernant les Lébiadkine.

Maintenant que j'ai décrit notre situation énigmatique durant ces huit jours où nous ne savions encore rien, je passe au récit des événements ultérieurs; je les rapporterai tels qu'ils nous apparaissent aujourd'hui, à la lumière des révélations qui ont surgi dernièrement.

À partir du lundi commença, à proprement parler, une «nouvelle histoire».

III

Il était sept heures du soir. Nicolas Vsévolodovitch se trouvait seul dans son cabinet; cette chambre qui lui avait toujours plu particulièrement était haute de plafond; des meubles assez lourds, d'ancien style, la garnissaient; des tapis couvraient le plancher. Assis sur le coin d'un divan, le jeune homme était habillé comme s'il avait eu à sortir, quoiqu'il ne se proposât d'aller nulle part. Sur la table en face de lui était posée une lampe munie d'un abat-jour. Les côtés et les coins de la vaste pièce restaient dans l'ombre. Le regard de Nicolas Vsévolodovitch avait une expression pensive, concentrée et un peu inquiète; son visage était fatigué et légèrement amaigri. Il souffrait, en effet, d'une fluxion; pour le surplus, la voix publique avait exagéré. La dent prétendument cassée n'avait été qu'ébranlée, et maintenant elle s'était raffermie; la lèvre supérieure avait été fendue intérieurement, mais la plaie s'était cicatrisée. Quant à la fluxion, si elle subsistait encore au bout de huit jours, la faute en était au malade qui se refusait à voir un médecin et préférait attendre du temps seul sa guérison. Non content de repousser les secours de la science, il souffrait à peine que sa mère lui fit chaque jour une visite d'une minute; quand il la laissait entrer dans sa chambre, c'était toujours à l'approche de la nuit et avant qu'on eût apporté la lampe. Il ne recevait pas non plus Pierre Stépanovitch, qui, pourtant, avant son départ, venait deux et trois fois par jour chez Barbara Pétrovna. Le lundi matin, après trois jours d'absence, Pierre Stépanovitch reparut chez nous; il courut toute la ville, dîna chez Julie Mikhaïlovna, et, le soir, se rendit chez Barbara Pétrovna qui l'attendait avec impatience. La consigne fut levée, Nicolas Vsévolodovitch consentit à recevoir le visiteur. La générale conduisit elle-même ce dernier jusqu'à la porte du cabinet de son fils; depuis longtemps elle désirait cette entrevue, et Pierre Stépanovitch lui avait donné sa parole qu'en sortant de chez Nicolas il viendrait la lui raconter. Barbara Pétrovna frappa timidement, et, ne recevant pas de réponse, se permit d'entre-bâiller la porte.

—Nicolas, puis-je introduire Pierre Stépanovitch? demanda-t-elle d'un ton bas en cherchant des yeux le visage de son fils que la lampe lui masquait.

Pierre Stépanovitch fit lui-même la réponse:

— On le peut, on le peut, sans doute! cria-t-il gaiement, et, ouvrant la porte, il entra.

Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas entendu cogner à la porte, l'apparition du visiteur le surprit avant qu'il eût pu répondre à la timide question de sa mère. Devant lui se trouvait une lettre qu'il venait de lire et qui l'avait rendu songeur. La voix de Pierre Stépanovitch le fit tressaillir, et il se hâta de fourrer la lettre sous un presse-papier, mais il ne réussit pas à la cacher entièrement: un des coins et presque toute l'enveloppe restaient à découvert.

— J'ai crié exprès le plus haut possible, pour vous donner le temps de prendre vos précautions, fit tout bas Pierre Stépanovitch.

Son premier mouvement avait été de courir vers la table, et il avait tout de suite aperçu le presse papier et le bout de lettre.

— Et sans doute vous avez déjà remarqué qu'à votre arrivée j'ai caché sous un presse-papier une lettre que je venais de recevoir, dit tranquillement Nicolas Vsévolodovitch, sans bouger de sa place.

— Une lettre? Grand bien vous fasse, que m'importe, à moi? s'écria le visiteur, mais… le principal, ajouta-t-il en sourdine, tandis qu'il se tournait du côté de la porte et faisait un signe de tête dans cette direction.

— Elle n'écoute jamais à la porte, observa froidement Nicolas Vsévolodovitch.

— C'est pour le cas où elle écouterait! reprit Pierre Stépanovitch en élevant gaiement la voix, et il s'assit sur un fauteuil. — Je ne blâme pas cela, seulement je suis venu pour causer avec vous en tête à tête… Allons, enfin j'ai pu arriver jusqu'à vous! Avant tout, comment va votre santé? Je vois que vous allez bien, et que demain peut-être vous sortirez, hein?

— Peut-être.

— Faites enfin cesser ma corvée! s'écria-t-il avec une gesticulation bouffonne. — Si vous saviez ce que j'ai dû leur débiter de sottises! Mais, du reste, vous le savez.

Il se mit à rire.

— Je ne sais pas tout. Ma mère m'a seulement dit que vous vous étiez beaucoup… remué.

— C'est-à-dire que je n'ai rien précisé, se hâta de répondre Pierre Stépanovitch, comme s'il eût eu à se défendre contre une terrible accusation, — vous savez, j'ai mis en avant la femme de Chatoff, ou, du moins, les bruits concernant vos relations avec elle à Paris, cela expliquait sans doute l'incident de dimanche… Vous n'êtes pas fâché?

— Je suis sûr que vous avez fait tous vos efforts.

— Allons, voilà ce que je craignais. Qu'est-ce que cela signifie: «vous avez fait tous vos efforts»? C'est un reproche. Du reste, vous y allez carrément. Ma grande crainte en venant ici était que vous ne pussiez vous résoudre à poser franchement la question.

— Je ne mérite pas l'éloge que vous m'adressez, dit Nicolas Vsévolodovitch avec une certaine irritation, mais aussitôt après il sourit.

— Je ne parle pas de cela, je ne parle pas de cela, comprenez-moi bien, il n'en est pas question, reprit en agitant les bras Pierre Stépanovitch qui s'amusait du mécontentement de son interlocuteur. — Je ne vous ennuierai pas avec notre affaire, surtout dans votre situation présente. Ma visite se rapporte uniquement à l'histoire de dimanche, et encore je ne veux vous en parler que dans la mesure la plus strictement indispensable. Il faut que nous ayons ensemble l'explication la plus franche, c'est surtout moi qui en ai besoin et non vous, — ceci soit dit pour rassurer votre amour-propre, et d'ailleurs c'est la vérité. Je suis venu pour être désormais franc.

— Alors vous ne l'étiez pas auparavant?

— Vous le savez vous-même. J'ai rusé plus d'une fois… Vous avez souri, je suis enchanté de ce sourire qui me fournit l'occasion de vous donner un éclaircissement: c'est exprès que je me suis vanté de ma «ruse», je voulais vous mettre en colère. Vous voyez comme je suis devenu sincère à présent! Eh bien, vous plaît-il de m'entendre?

Bien que, par l'effronterie de ses naïvetés préparées d'avance et intentionnellement grossières, le visiteur eût évidemment pris à tâche d'irriter Nicolas Vsévolodovitch, celui-ci l'avait jusqu'alors écouté avec un flegme dédaigneux et même moqueur; à la fin pourtant une curiosité un peu inquiète se manifesta sur son visage.

— Écoutez donc, poursuivit Pierre Stépanovitch en s'agitant de plus en plus: — quand je me suis rendu ici, c'est-à-dire dans cette ville, il y a dix jours, mon intention, sans doute, était de jouer un rôle. Le mieux serait de n'en prendre aucun et d'être soi, n'est-ce pas? Être naturel, c'est le moyen de tromper tout le monde, parce que personne ne croit que vous l'êtes. J'avoue que je voulais d'abord me poser en imbécile, attendu que ce personnage est plus facile à jouer que le mien propre. Mais l'imbécillité est un extrême, et les extrêmes éveillent la curiosité; cette considération m'a décidé en fin de compte à rester moi. Or que suis-je? l'_aurea mediocritas, _un homme ni bête ni intelligent, passablement incapable, et tombé de la lune, comme disent ici les gens sages, n'est-il pas vrai?

— Peut-être bien, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch.

— Ah! vous l'admettez — enchanté! Je savais d'avance que c'était votre opinion… Ne vous inquiétez pas, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas fâché, et si tout à l'heure je me suis défini de la sorte, ce n'était nullement pour provoquer de votre part une protestation flatteuse, pour vous faire dire: «Allons donc, vous n'êtes pas incapable, vous êtes intelligent…» Ah! vous souriez encore!… Je n'ai pas rencontré juste. Vous n'auriez pas dit: «vous êtes intelligent», allons, soit, je ne me formalise de rien. Passons, comme dit papa. Entre parenthèses, soyez indulgent pour ma prolixité. Je suis diffus, parce que je ne sais pas parler. Ceux qui savent bien parler sont laconiques. Cela prouve encore mon incapacité, pourquoi n'en pas profiter artificiellement? J'en profite. À la vérité, en venant ici, je pensais d'abord me taire, mais le silence est un grand talent, par conséquent il aurait été déplacé chez moi; de plus, on se défie d'un homme silencieux. J'ai donc jugé décidément que le mieux pour moi était de parler, mais de parler en incapable, c'est-à-dire de bavarder à jet continu, de démontrer et de toujours m'embrouiller à la fin dans mes propres démonstrations, bref de fatiguer la patience de mes auditeurs. Il résulte de là trois avantages: vous faites croire à votre bonhomie, vous assommez votre monde, et vous n'êtes pas compris! Qui donc, après cela, vous soupçonnera de desseins secrets? Si quelqu'un vous en attribuait, il se ferait conspuer. En outre, j'amuse quelque fois les gens, et c'est précieux. À présent ils me pardonnent tout, par cela seul que l'habile agitateur de là-bas s'est montré ici plus bête qu'eux-mêmes. N'est-ce pas vrai? Je vois à votre sourire que vous m'approuvez.

Nicolas Vsévolodovitch ne souriait pas du tout; loin de là, il écoutait d'un air maussade et légèrement impatienté.

— Hein? Quoi? Vous avez dit, je crois: «Cela m'est égal»? reprit Pierre Stépanovitch. (Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas prononcé un mot.) — Sans doute, sans doute; ce que j'en dis, je vous l'assure n'est nullement pour vous compromettre dans mes agissements. Mais vous êtes aujourd'hui terriblement ombrageux, je venais chez vous pour causer gaiement, à coeur ouvert, et vous cherchez des arrière-pensées sous mes moindres paroles. Je vous jure qu'aujourd'hui je laisse de côté tout sujet délicat et que je souscris d'avance à toutes vos conditions!

Nicolas Vsévolodovitch gardait un silence obstiné.

— Hein? Quoi? Vous avez dit quelque chose? Je vois que j'ai encore donné une entorse à la vérité, vous n'avez pas posé de conditions et vous n'en poserez pas, je le crois, je le crois, allons, calmez-vous; je sais moi-même que ce n'est pas la peine d'en poser, n'est-ce pas? Je réponds pour vous, et c'est sans doute encore l'effet de mon incapacité; que voulez-vous? quand on est incapable… Vous riez? Hein? Quoi?

— Rien, répondit Nicolas Vsévolodovitch qui finit par sourire, — je viens de me rappeler qu'en effet je vous ai traité d'incapable, mais ce n'était pas en votre présence; on vous a donc rapporté ce propos… Je vous prierais d'arriver un peu plus vite à la question.

— Mais j'y suis en plein, il s'agit précisément de l'affaire de dimanche! Comment me suis-je montré ce jour-là, selon vous? Avec ma précipitation d'incapable, je me suis emparé de la conversation d'une façon fort sotte, de force, pour ainsi dire. Mais on m'a tout pardonné, d'abord parce que je suis un échappé de la lune, c'est maintenant l'opinion universellement admise ici, ensuite parce que j'ai raconté une gentille petite histoire et tiré tout le monde d'embarras, n'est-ce pas?

— C'est-à-dire que votre récit était fait pour donner l'idée d'une entente préalable, d'une connivence entre nous, tandis qu'il n'en existait aucune et que je ne vous avais nullement prié d'intervenir.

— Justement, justement! reprit, comme transporté de joie, Pierre Stépanovitch. — J'ai fait exprès de vous laisser voir tout ce ressort; c'est surtout pour vous que je me suis tant remué: je vous tendais un piège et voulais vous compromettre. Je tenais principalement à savoir jusqu'à quel point vous aviez peur.

— Je serais curieux d'apprendre pourquoi maintenant vous démasquez ainsi vos batteries!

— Ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, ne me regardez pas avec des yeux flamboyants… Du reste, vos yeux ne flamboient pas. Vous êtes curieux de savoir pourquoi j'ai ainsi démasqué mes batteries? Mais justement parce que maintenant tout est changé, tout est fini, mort et enterré. J'ai tout d'un coup changé d'idée sur votre compte. À présent j'ai complètement renoncé à l'ancien procédé, je ne vous compromettrai plus jamais par ce moyen, il en faut un nouveau.

— Vous avez modifié votre tactique?

— Il n'y a pas de tactique. Maintenant vous êtes en tout parfaitement libre, c'est-à-dire que vous pouvez à votre gré dire oui ou non. Quant à notre affaire, je n'en soufflerai pas mot avant que vous-même me l'ordonniez. Vous riez? À votre aise; je ris aussi. Mais maintenant je parle sérieusement, très sérieusement, quoique celui qui se presse ainsi soit sans doute un incapable, n'est-il pas vrai? N'importe, va pour incapable, mais je parle sérieusement.

En effet, son ton était devenu tout autre, et une agitation particulière se remarquait en lui; Nicolas Vsévolodovitch le regarda avec curiosité.

— Vous dites que vous avez changé d'idée sur moi? demanda-t-il.

— J'ai changé d'idée sur vous à l'instant où, ayant reçu un soufflet de Chatoff, vous vous êtes croisé les mains derrière le dos. Assez, assez, je vous prie, ne m'interrogez pas, je ne dirai rien de plus.

Le visiteur se leva vivement en agitant les bras comme pour repousser les questions qu'il prévoyait, mais Nicolas Vsévolodovitch ne lui en fit aucune. Alors Pierre Stépanovitch, qui n'avait aucune raison pour s'en aller, se rassit sur son fauteuil et se calma un peu.

— À propos, dit-il précipitamment, — il y a ici des gens qui disent que vous le tuerez, ils en font le pari, si bien que Lembke pensait à mettre la police en mouvement, mais Julie Mikhaïlovna l'en a empêché… Assez, assez là-dessus, c'était seulement pour vous prévenir. Ah! encore une chose: ce jour-là même j'ai fait passer l'eau aux Lébiadkine, vous le savez; vous avec reçu le billet dans lequel je vous donnais leur adresse?

— Oui.

— Ce que j'en ai fait, ce n'est pas par «incapacité», mais par zèle, par un zèle sincère. Il se peut que j'aie été incapable, du moins j'ai agi sincèrement.

— Oui, peut-être qu'il le fallait… dit d'un air pensif Nicolas Vsévolodovitch; — seulement ne m'écrivez plus de lettres, je vous prie.

— Cette fois il n'y avait pas moyen de faire autrement.

— Alors Lipoutine sait?

— Il était impossible de lui cacher la chose; mais Lipoutine, vous le savez vous-même, n'osera pas… À propos, il faudrait aller chez les nôtres, chez eux, veux-je dire, car les nôtres, c'est une expression que vous n'aimez pas. Mais soyez tranquille, il n'est pas question d'y aller tout de suite, rien ne presse. Il va pleuvoir. Je les avertirai, ils se réuniront, et nous nous rendrons là un soir. Ils attendent la bouche ouverte, comme une nichée de choucas, le cadeau que nous allons leur faire. Ce sont des gens pleins d'ardeur, ils se préparent à discuter. Virguinsky est un humanitaire, Lipoutine un fouriériste avec un penchant marqué pour les besognes policières; je vous le dis, c'est un homme précieux sous un rapport, mais qui, sous tous les autres, demande à être sévèrement tenu en bride. Enfin, il y a cet homme aux longues oreilles qui donnera lecture d'un système de son invention. Et, vous savez, ils sont froissés parce que je ne me gêne pas avec eux, hé, hé! Mais il faut absolument leur faire visite.

— Vous m'avez donné là comme un chef? fit d'un ton aussi indifférent que possible Nicolas Vsévolodovitch.

Pierre Stépanovitch jeta sur son interlocuteur un regard rapide.

— À propos, se hâta-t-il de reprendre sans paraître avoir entendu la question qui lui était adressée, — j'ai passé deux ou trois fois chez la très honorée Barbara Pétrovna, et j'ai dû aussi beaucoup parler.

— Je me figure cela.

— Non, ne vous figurez rien, j'ai seulement dit que vous ne tueriez pas Chatoff, et j'ai ajouté d'autres bonnes paroles. Imaginez-vous: le lendemain elle savait déjà que j'avais fait passer la rivière à Marie Timoféievna; c'est vous qui le lui avez dit?

— Je n'y ai même pas pensé.

— Je me doutais bien que ce n'était pas vous, mais alors qui donc a pu le lui dire? C'est curieux.

— Lipoutine, naturellement.

— N-non, ce n'est pas Lipoutine, murmura en fronçant le sourcil Pierre Stépanovitch; — je saurai qui. M'est avis qu'il y a du Chatoff là dedans… Du reste, c'est insignifiant, laissons cela! Si, pourtant, c'est une chose fort importante… À propos, je croyais toujours que votre mère allait tout d'un coup me poser la question principale… Ah! oui, les autres fois elle était très sombre, et aujourd'hui, en arrivant, je l'ai trouvée rayonnante. D'où vient cela?

— C'est que je lui ai donné aujourd'hui ma parole que dans cinq jours je demanderais la main d'Élisabeth Nikolaïevna, répondit avec une franchise inattendue Nicolas Vsévolodovitch.

— Ah! eh bien… oui, sans doute, balbutia d'un air hésitant Pierre Stépanovitch, le bruit court qu'elle est fiancée; — vous savez? Elle l'est certainement. Mais vous avez raison, elle serait sous la couronne qu'elle accourrait au premier appel de vous. Vous n'êtes pas fâché que je parle ainsi?

— Non, je ne suis pas fâché.

— Je remarque qu'aujourd'hui il est extrêmement difficile de vous mettre en colère, et je commence à avoir peur de vous. Je suis bien curieux de voir comment vous vous présenterez demain. Pour sûr, vous avez préparé plus d'un tour. Ce que je vous dis ne vous fâche pas?

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit rien, ce qui agaça au plus haut point son interlocuteur.

— À propos, c'est sérieux, ce que vous avez dit à votre maman au sujet d'Élisabeth Nikolaïevna? demanda-t-il.

L'interpellé attacha sur Pierre Stépanovitch un regard froid et pénétrant.

— Ah! Je comprends, vous lui avez dit cela à seule fin de la tranquilliser; allons, oui.

— Et si c'était sérieux? fit d'une voix ferme Nicolas Vsévolodovitch.

— Eh bien, à la grâce de Dieu, comme on dit en pareil cas; cela ne nuira pas à l'affaire (vous voyez, je n'ai pas dit: à notre affaire, notre est un mot qui vous déplaît), et moi… moi, je suis à votre service, vous le savez vous-même.

— Vous pensez?

— Je ne pense rien, reprit en riant Pierre Stépanovitch — car je sais que vous avez d'avance réfléchi à vos affaires et que votre parti est pris. Je me borne à vous dire sérieusement que je suis à votre disposition, toujours, partout, et en toute circonstance, en toute, vous comprenez?

Nicolas Vsévolodovitch bâilla.

— Vous en avez assez de moi, dit le visiteur qui se leva brusquement et prit son chapeau rond tout neuf, comme s'il eût voulu sortir; toutefois il ne s'en alla point et continua à parler, tantôt se tenant debout devant son interlocuteur, tantôt se promenant dans la chambre; quand sa parole s'animait, il frappait sur son genou avec son chapeau.

— Je comptais vous amuser encore un peu en vous parlant des Lembke, dit-il gaiement.

— Non, plus tard. Pourtant comment va la santé de Julie Mikhaïlovna?

— Quel genre mondain vous avez tous! Vous vous souciez de sa santé tout juste autant que de celle d'un chat gris, et cependant vous en demandez des nouvelles. Cela me plaît. Julie Mikhaïlovna va bien, et elle a pour vous une considération que j'appellerai superstitieuse, elle attend beaucoup de choses de vous. Pour ce qui est de l'affaire de dimanche, elle n'en dit rien et elle est sûre que vous n'aurez qu'à paraître pour vaincre. Elle s'imagine, vraiment, que vous pouvez Dieu sait quoi. Du reste, vous êtes maintenant plus que jamais un personnage énigmatique et romanesque, — position extrêmement avantageuse. Vous avez mis ici tous les esprits en éveil; ils étaient déjà fort échauffés quand je suis parti, mais je les ai retrouvés bien plus excités encore. À propos, je vous remercie de nouveau pour la lettre. Ils ont tous peur du comte K… Vous savez, ils vous considèrent, paraît-il, comme un mouchard. Je les confirme dans cette opinion. Vous n'êtes pas fâché?

— Non.

— C'est sans importance, et plus tard cela aura son utilité. Ils ont ici leurs façons de voir. Moi, naturellement, j'abonde dans leur sens, je hurle avec les loups, avec Julie Mikhaïlovna d'abord, et ensuite avec Gaganoff… Vous riez? Mais c'est une tactique de ma part: je débite force inepties, et tout à coup je fais entendre une parole sensée. Ils m'entourent, et je recommence à dire des sottises. Tous désespèrent déjà de faire quelque chose de moi: «Il y a des moyens, disent-ils, mais il est tombé de la lune.» Lembke m'engage à entrer au service pour me réformer. Vous savez, j'en use abominablement avec lui, c'est-à-dire que je le compromets, et il me regarde alors avec de grands yeux. Julie Mikhaïlovna me soutient. Ah! dites donc, Gaganoff vous en veut horriblement. Hier, à Doukhovo, il m'a parlé de vous dans les termes les plus injurieux. Aussitôt je lui ai dit toute la vérité — plus ou moins bien entendu. J'ai passé une journée entière chez lui à Doukhovo. Il a une belle maison, une propriété magnifique.

Nicolas Vsévolodovitch fit un brusque mouvement en avant.

— Est-ce qu'il est maintenant encore à Doukhovo? demanda-t-il.

— Non, il m'a ramené ici ce matin, nous sommes revenus ensemble, répondit Pierre Stépanovitch sans paraître remarquer aucunement l'agitation subite de son interlocuteur. — Tiens, j'ai fait tomber un livre, ajouta-t-il en se baissant pour ramasser un keepsake qu'il venait de renverser. — Les femmes de Balzac, avec des gravures. Je n'ai pas lu cela. Lembke aussi écrit des romans.

— Oui? fit Nicolas Vsévolodovitch avec une apparence d'intérêt.

— Il écrit des romans russes, en secret, bien entendu. Julie Mikhaïlovna le sait et le lui permet. C'est un niais; du reste, il a de la tenue, des manières parfaites, une irréprochable correction d'attitude. Voilà ce qu'il nous faudrait.

— Vous faites l'éloge de l'administration?

— Certainement! Il n'y a que cela de réussi en Russie… Allons, je me tais, adieu; vous avez mauvaise mine.

— J'ai la fièvre.

— On s'en aperçoit, couchez-vous. À propos, il y a des skoptzi ici dans le district, ce sont des gens curieux… Du reste, nous en reparlerons plus tard. Allons, qu'est-ce que je vous dirai encore? La fabrique des Chpigouline est intéressante; elle occupe, comme vous le savez, cinq cents personnes; il y a quinze ans qu'on ne l'a nettoyée, c'est un foyer d'épidémies. Les patrons sont millionnaires, et ils exploitent atrocement leurs ouvriers. Je vous assure que parmi ceux-ci plusieurs ont une idée de l'Internationale. Quoi? Vous souriez? Vous verrez vous-même, seulement donnez-moi un peu de temps, je ne vous en demande pas beaucoup pour vous montrer… pardon, je ne dirai plus rien, ne faites pas la moue. Allons, adieu. Tiens, mais j'oubliais le principal, ajouta Pierre Stépanovitch en revenant tout à coup sur ses pas, — on m'a dit tout à l'heure que notre malle était arrivée de Pétersbourg.

— Eh bien? fit Nicolas Vsévolodovitch qui le regarda sans comprendre.

— Je veux dire votre malle, vos effets. C'est vrai?

— Oui, on me l'a dit tantôt.

— Ah! alors ne pourrais-je pas tout de suite…

— Demandez à Alexis.

— Allons, ce sera pour demain. Avec vos affaires se trouvent là mon veston, mon frac, et les trois pantalons que Charmer m'a faits sur votre recommandation, vous vous rappelez?

— À ce que j'ai entendu dire, vous posez ici pour le gentleman, observa en souriant Nicolas Vsévolodovitch. — Est-ce vrai que vous voulez apprendre à monter à cheval?

Un sourire ou plutôt une grimace désagréable se montra sur les lèvres de Pierre Stépanovitch.

— Vous savez, répliqua-t-il d'une voix tremblante et saccadée, — vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, nous laisserons de côté, une fois pour toutes, les personnalités, n'est-ce pas? Libre à vous, sans doute, de me mépriser tant qu'il vous plaira si vous trouvez ma conduite si ridicule, mais pour le moment vous pourriez bien, n'est-ce pas, m'épargner vos moqueries?

— Bien, je ne le ferai plus, dit Nicolas Vsévolodovitch.

Le visiteur sourit, frappa avec son chapeau sur son genou, et ses traits recouvrèrent leur sérénité.

— Ici plusieurs me considèrent même comme votre rival auprès d'Élisabeth Nikolaïevna, comment donc ne soignerais-je pas mon extérieur? fit-il en riant. — Qui pourtant vous a ainsi parlé de moi? Hum. Il est juste huit heures; allons, en route: j'avais promis à Barbara Pétrovna de passer chez elle, mais je lui ferai faux bond. Vous, couchez-vous, et demain vous serez plus dispos. Il pleut et il fait sombre, du reste j'ai pris une voiture parce qu'ici les rues ne sont pas sûres la nuit… Ah! à propos, dans la ville et aux environs rôde à présent un forçat évadé de Sibérie, un certain Fedka; figurez-vous que cet homme est un de mes anciens serfs; il y a quinze ans, papa l'a mis, moyennant finances, à la disposition du ministre de la guerre. C'est une personnalité très remarquable.

Nicolas Vsévolodovitch fixa soudain ses yeux sur Pierre Stépanovitch.

— Vous… lui avez parlé? demanda-t-il.

— Oui. Il ne se cache pas de moi. C'est une personnalité prête à tout; pour de l'argent, bien entendu. Du reste, il a aussi des principes, à sa façon, il est vrai. Ah! oui, dites donc, si vous avez parlé sérieusement tantôt, vous vous rappelez au sujet d'Élisabeth Nikolaïevna, je vous répète encore une fois que je suis moi aussi une personnalité prête à tout, dans tous les genres qu'il vous plaira, et entièrement à votre service… Eh bien, vous prenez votre canne? Ah! non, vous ne la prenez pas. Figurez-vous, il m'avait semblé que vous cherchiez une canne.

Nicolas Vsévolodovitch ne cherchait rien et ne disait mot, mais il s'était brusquement levé à demi, et son visage avait pris une expression étrange.

— Si, en ce qui concerne M. Gaganoff, vous avez aussi besoin de quelque chose, lâcha tout à coup Pierre Stépanovitch en montrant d'un signe de tête le presse-papier, — naturellement je puis tout arranger et je suis convaincu que vous ne me tromperez pas.

Il sortit sans laisser à Nicolas Vsévolodovitch le temps de lui répondre; mais avant de s'éloigner définitivement, il entrebâilla la porte et cria par l'ouverture:

— Je dis cela, parce que Chatoff, par exemple, n'avait pas non plus le droit de risquer sa vie le dimanche où il s'est porté à une voie de fait sur vous, n'est-il pas vrai? Je désirerais appeler votre attention là-dessus.

Il disparut sans attendre la réponse à ces paroles.

IV

Peut-être pensait-il que Nicolas Vsévolodovitch, laissé seul, allait frapper le mur à coups de poing, et sans doute il aurait été bien aise de s'en assurer si cela avait été possible; mais son attente aurait été trompée: Nicolas Vsévolodovitch conserva son calme. Pendant deux minutes il garda la position qu'il occupait tout à l'heure debout devant la table et parut très songeur; mais bientôt un vague et froid sourire se montra sur ses lèvres. Il reprit lentement son ancienne place sur le coin du divan et ferma les yeux comme par l'effet de la fatigue. Une partie de la lettre, incomplètement cachée sous le presse-papier, était toujours en évidence; il ne fit rien pour la dérober à la vue.

Le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui. Après le départ de Pierre Stépanovitch qui, contrairement à sa promesse, s'était retiré sans voir Barbara Pétrovna, celle-ci, fort tourmentée depuis quelques jours, ne put y tenir et prit sur elle de se rendre auprès de son fils, bien qu'elle ne fût pas autorisée à pénétrer en ce moment dans la chambre du jeune homme. «Ne me dira- t-il pas enfin quelque chose de définitif?» se demandait-elle. Comme tantôt, elle frappa doucement à la porte et, ne recevant pas de réponse, se hasarda à ouvrir. À la vue de Nicolas assis et absolument immobile, elle s'approcha avec précaution du divan. Son coeur battait très fort. C'était pour Barbara Pétrovna une chose surprenante que son fils eût pu s'endormir si vite et d'un sommeil si profond dans une position à demi verticale. Sa respiration était presque imperceptible; son visage était pâle et sévère, mais complètement inanimé; ses sourcils étaient quelque peu froncés; dans cet état il ressemblait tout à fait à une figure de cire. La générale, retenant son souffle, resta penchée au-dessus de lui pendant trois minutes; puis, saisie de peur, elle s'éloigna sur la pointe des pieds; avant de quitter la chambre, elle fit le signe de la croix sur le dormeur, et se retira sans avoir été remarquée, emportant de ce spectacle une nouvelle sensation d'angoisse.

Pendant longtemps, pendant plus d'une heure, Nicolas Vsévolodovitch demeura plongé dans ce lourd sommeil; pas un muscle de son visage ne remuait, pas le moindre trace d'activité motrice ne se manifestait dans toute sa personne, ses sourcils étaient toujours rapprochés, donnant ainsi à sa figure une expression de dureté. Si Barbara Pétrovna était restée encore trois minutes, il est probable qu'elle n'aurait pu supporter la terrifiante impression de cette immobilité léthargique et qu'elle aurait réveillé son fils. Tout à coup celui-ci ouvrit les yeux, mais durant dix minutes il ne fit aucun mouvement; il semblait considérer avec une curiosité obstinée un objet placé dans un coin de la chambre, quoiqu'il n'y eût là rien de nouveau, rien qui dût attirer particulièrement son attention.

À la fin retentit le timbre d'une horloge sonnant un coup. Nicolas Vsévolodovitch tourna la tête avec une certaine inquiétude pour regarder l'heure au cadran, mais presque aussitôt s'ouvrit la porte de derrière, qui donnait accès dans le corridor, et le valet de chambre Alexis Égorovitch se montra. Il tenait d'une main un paletot chaud, une écharpe et un chapeau, de l'autre une petite assiette d'argent sur laquelle se trouvait une lettre.

— Il est neuf heures et demie, dit-il à voix basse, et, après avoir déposé sur une chaise dans un coin les vêtements qu'il avait apportés, il présenta l'assiette à son maître. La lettre n'était pas cachetée et ne contenait que deux lignes écrites au crayon. Quand Nicolas Vsévolodovitch les eut lues, il prit aussi un crayon sur la table, écrivit deux mots au bas du billet et replaça celui- ci sur l'assiette.

— Tu remettras cela dès que je serai sorti, habille-moi, dit-il et il se leva.

Remarquant qu'il avait sur lui un léger veston de velours, il réfléchit un instant et se fit donner une redingote de drap, vêtement plus convenable pour les visites du soir. Lorsque sa toilette fut entièrement terminée, il ferma la porte par laquelle était entrée Barbara Pétrovna, prit la lettre cachetée sous le presse-papier, et, sans mot dire, passa dans le corridor en compagnie d'Alexis Égorovitch. Puis tous deux descendirent l'étroit escalier de derrière et débouchèrent dans le vestibule conduisant au jardin. Une petite lanterne et un grand parapluie avaient été déposés d'avance dans un coin de ce vestibule.

— Avec cette pluie, la boue rend les rues impraticables, observa le domestique.

C'était une dernière et timide tentative qu'il faisait pour décider son barine à ne pas sortir. Mais, ouvrant le parapluie, Nicolas Vsévolodovitch pénétra silencieusement dans le vieux jardin alors humide et noir comme une cave. Le vent mugissait et secouait les cimes des arbres à demi dépouillés, les petits chemins sablés étaient fangeux et glissants. Alexis Égorovitch, en habit et sans chapeau, précédait son maître à la distance de trois pas pour l'éclairer avec la lanterne.

— Ne remarquera-t-on rien? demanda brusquement Nicolas Vsévolodovitch.

— Des fenêtres on ne verra rien, d'ailleurs toutes les précautions ont été prises d'avance, répondit d'un ton bas et mesuré le domestique.

— Ma mère est couchée?

— Elle s'est retirée dans sa chambre à neuf heures précises, selon son habitude depuis quelques jours, et il lui est impossible maintenant de rien savoir. À quelle heure faut-il vous attendre? se permit-il ensuite de demander.

— Je rentrerai à une heure ou une heure et demie, en tout cas avant deux heures.

— Bien.

S'engageant dans des sentiers sinueux, ils firent le tour du jardin que tous deux connaissaient très bien, et arrivèrent à l'angle du mur d'enceinte où se trouvait une petite porte donnant issue dans une étroite ruelle. Cette porte était presque toujours fermée, mais Alexis Égorovitch en avait maintenant la clef dans ses mains.

— Ne va-t-elle pas crier quand on l'ouvrira? observa Nicolas Vsévolodovitch.

Le valet de chambre répondit que, la veille encore, il y avait mis de l'huile «de même qu'aujourd'hui». Il était déjà tout trempé. Après avoir ouvert la porte, il tendit la clef à son maître.

— Si vous allez loin, je dois vous prévenir que je n'ai aucune confiance dans la populace d'ici; c'est dans les impasses en particulier que les mauvaises rencontres sont à craindre, surtout de l'autre côté de l'eau, ne put s'empêcher de faire remarquer Alexis Égorovitch.

C'était un vieux serviteur qui avait été jadis le diadka[9] de Nicolas Vsévolodovitch; homme sérieux et rigide, il aimait à entendre et à lire la parole de Dieu.

— Ne t'inquiète pas, Alexis Égorovitch.

— Dieu vous bénisse, monsieur, si toutefois vous ne projetez que de bonnes actions.

— Comment? fit en s'arrêtant Nicolas Vsévolodovitch qui était déjà sorti du jardin.

Alexis Égorovitch renouvela d'une voix ferme le souhait qu'il venait de formuler. Jamais auparavant il ne se serait permis de tenir un tel langage devant son maître.

Nicolas Vsévolodovitch ferma la porte, mit la clef dans sa poche et s'engagea dans le péréoulok, où, à chaque pas, il enfonçait dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville. À la fin il arriva à une rue pavée, longue et déserte. Il connaissait la ville comme ses cinq doigts, mais la rue de l'Épiphanie était encore loin. Il était plus de dix heures quand il s'arrêta devant la porte fermée de la vieille et sombre maison Philippoff. Au rez-de-chaussée, où plus personne n'habitait depuis le départ des Lébiadkine, les fenêtres étaient condamnées, mais on apercevait de la lumière dans la mezzanine, chez Chatoff. Comme il n'y avait pas de sonnette, Nicolas Vsévolodovitch frappa à la porte. Une petite fenêtre s'ouvrit, et Chatoff se pencha à la croisée pour regarder dans la rue. L'obscurité était telle que, pendant une minute, il ne put rien distinguer.

— C'est vous? demanda-t-il tout à coup.

— Oui, répondit le visiteur.

Chatoff ferma la fenêtre et alla ouvrir la grand'porte. Nicolas Vsévolodovitch franchit le seuil, et, sans dire un mot, se dirigea vers le pavillon occupé par Kiriloff.

V

Là, tout était ouvert. L'obscurité régnait dans le vestibule et dans les deux premières pièces, mais la dernière, où Kiriloff buvait son thé, était éclairée, des rires et des cris étranges s'y faisaient entendre. Nicolas Vsévolodovitch alla du côté où il apercevait la lumière; toutefois, avant d'entrer, il s'arrêta sur le seuil. Le thé se trouvait sur la table. La parente du propriétaire était debout au milieu de la chambre. Tête nue, sans bas à ses pieds chaussés de savates, la vieille n'avait pour tout vêtement qu'un jupon et une sorte de mantelet en peau de lièvre. Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en chemise et les pieds nus, venait d'être retiré de son berceau. Il avait les joues très colorées, et ses petits cheveux blancs étaient ébouriffés. Sans doute il avait pleuré un peu auparavant, car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux, mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains l'une contre l'autre et riait avec des sanglots comme cela arrive aux enfants de cet âge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une grosse balle élastique qui rebondissait jusqu'au plafond pour retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: «Balle, balle!» Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l'enfant la lançait lui-même avec ses petites mains maladroites, et de nouveau Kiriloff courait la ramasser. À la fin, la balle alla rouler sous une armoire. «Balle, balle!» cria le moutard. Kiriloff se baissant jusqu'à terre étendit le bras sous l'armoire pour tâcher de trouver la balle. Nicolas Vsévolodovitch entra dans la chambre. À la vue du visiteur, l'enfant se mit à pousser des cris et se serra contre la vieille qui se hâta de l'emporter.

Kiriloff se releva, la balle en main.

— Stavroguine? dit-il sans paraître aucunement surpris de cette visite inattendue. — Voulez-vous du thé?

— Je ne refuse pas, s'il est chaud, répondit Nicolas Vsévolodovitch; — Je suis tout trempé.

— Il est chaud, bouillant même, reprit avec satisfaction Kiriloff, — asseyez-vous; vous êtes sale, cela ne fait rien; tout à l'heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet.

Nicolas Vsévolodovitch s'assit et vida presque d'un seul trait la tasse de thé que lui avait versée l'ingénieur.

— Encore? demanda celui-ci.

— Merci.

Kiriloff, qui jusqu'alors était resté debout, s'assit en face du visiteur.

— Qu'est-ce qui vous amène? voulut-il savoir.

— Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j'ai reçue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parlé de lui à Pétersbourg.

Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une explication.

— Ainsi que vous le savez, commença Nicolas Vsévolodovitch, — j'ai rencontré il y a un mois à Pétersbourg ce Gaganoff que je n'avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans le monde en présence l'un de l'autre. Sans entrer en rapport avec moi, sans m'adresser la parole, il a trouvé moyen d'être très insolent. Je vous l'ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez: à la veille de quitter Pétersbourg d'où il est parti avant moi, il m'a tout à coup écrit une lettre, moins grossière que celle-ci, mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu'il y a d'étrange, c'est que, dans cette lettre, il ne m'expliquait nullement à quel propos il m'écrivait ainsi. Je lui ai sur le champ répondu, par écrit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui déclarais que, sans doute, il m'en voulait de ma manière d'agir à l'égard de son père ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon côté, j'étais prêt à lui faire toutes les excuses possibles pour un acte non prémédité et commis dans un état de maladie. Je le priais de prendre mes excuses en considération. Il n'a pas répondu et est parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument enragé. On m'a rapporté certains propos tout à fait injurieux qu'il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant d'accusations étonnantes. Enfin aujourd'hui arrive cette lettre. Assurément personne n'en a jamais reçu une pareille. Elle contient des grossièretés ignobles, il se sert d'expressions comme «votre tête à claques». Je suis venu dans l'espoir que vous ne refuserez pas d'être mon témoin.

— Vous avez dit que personne n'avait jamais reçu une pareille lettre, observa Kiriloff: — cela est arrivé plus d'une fois. Quand on est furieux, que n'écrit-on pas? Vous connaissez la lettre de Pouchkine à Heeckeren. C'est bien. J'irai. Donnez-moi vos instructions.

Nicolas Vsévolodovitch dit à l'ingénieur qu'il désirait terminer cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il voulait absolument renouveler ses excuses et même s'engager à écrire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son côté, Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant à celle qu'il avait écrite, elle serait considérée comme non avenue.

— C'est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont pas, répondit Kiriloff.

— Avant tout j'étais venu vous demander si vous consentiriez à lui porter ces conditions.

— Je les lui porterai. C'est votre affaire. Mais il ne les acceptera pas.

— Je le sais bien.

— Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel ait lieu.

— Je tiens beaucoup à ce que tout soit fini demain. Allez chez lui à neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les repoussera et vous abouchera avec son témoin, — il sera alors onze heures, je suppose. Vous confèrerez avec ce témoin, et, à une heure ou à deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le terrain. Je vous en prie, tâchez d'arranger les choses de la sorte. L'arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrières seront séparées par un espace de dix pas, vous placerez chacun de nous à dix pas de sa barrière, et, au signal donné, nous marcherons l'un contre l'autre. Chacun devra nécessairement s'avancer jusqu'à sa barrière, mais il pourra tirer avant d'y être arrivé. Voilà tout, je pense.

— Dix pas entre les deux barrières, c'est une bien petite distance, objecta Kiriloff.

— Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu'il veut un duel sérieux. Vous savez charger un pistolet?

— Oui. J'ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous en êtes pas servi. Son témoin en fera autant pour ceux qu'il aura apportés, et le sort décidera avec quelle paire de pistolets on se battra.

— Très bien.

— Voulez-vous voir mes pistolets?

— Soit.

La malle de Kiriloff était dans un coin, il ne l'avait pas encore défaite, mais il en retirait ses affaires au fur et à mesure qu'il en avait besoin.

L'ingénieur y prit une boîte en bois de palmier, capitonnée de velours à l'intérieur, et contenant une paire de pistolets superbes.

— Tout est là: poudre, balles, cartouches. J'ai aussi un revolver; attendez.

Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre boîte qui renfermait un revolver américain à six coups.

— Vous n'avez pas mal d'armes, et elles sont d'une grande valeur.

— D'une grande valeur.

Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s'apercevait jamais de sa misère, était évidemment bien aise d'exhiber aux yeux du visiteur ces armes de luxe dont l'achat avait sans doute entraîné pour lui bien des sacrifices.

— Vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda Stavroguine après une minute de silence.

Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle était faite l'ingénieur devina immédiatement à quoi elle se rapportait.

— Oui, répondit-il laconiquement tandis qu'il serrait les armes étalées sur la table.

— Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas Vsévolodovitch après un nouveau silence.

Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux boîtes dans la malle et s'était rassis à son ancienne place.

— Cela ne dépend pas de moi, comme vous savez; quand on me le dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le contrarier un peu, mais en même temps il paraissait disposé à répondre à toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient figés sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille était bon et affable.

Nicolas Vsévolodovitch se tut pendant trois minutes.

— Sans doute je comprends qu'on se brûle la cervelle, commença-t- il ensuite en fronçant légèrement les sourcils, — parfois moi- même j'ai songé à cela, et il m'est venu une idée nouvelle: si l'on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, déshonorant et… ridicule, un acte destiné à vous couvrir de mépris pendant mille ans, on peut se dire: «Un coup de pistolet dans la tempe, et plus rien de tout cela n'existera.» Qu'importent alors les jugements des hommes et leur mépris durant mille ans, n'est-il pas vrai?

— Vous appelez cela une idée nouvelle? demanda Kiriloff songeur…

— Je… je ne l'appelle pas ainsi… mais une fois, en y pensant, je l'ai sentie toute nouvelle.

— Vous l'avez «sentie»? reprit l'ingénieur, — c'est bien dire. Il y a beaucoup d'idées qu'on a toujours eues, et qui, à un moment donné, paraissent tout d'un coup nouvelles. C'est vrai. À présent je vois bien des choses comme pour la première fois.

Sans l'écouter, Stavroguine poursuivit le développement de sa pensée:

— Mettons que vous ayez vécu dans la lune, c'est là, je suppose, que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules… Ici vous savez, à n'en pas douter, que là on se moquera de vous pendant mille ans, que pendant toute l'éternité toute la lune crachera sur votre mémoire. Mais maintenant vous êtes ici, et c'est de la terre que vous regardez la lune: peu vous importent, n'est-ce pas, les sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est parfaitement égal d'être pendant un millier d'années en butte au mépris de ses habitants?

— Je ne sais pas, répondit Kiriloff, — je n'ai pas été dans la lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait.

— À qui est cet enfant que j'ai vu ici tout à l'heure?

— La belle-mère de la vieille est arrivée; c'est-à-dire, non, sa belle-fille… cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au ventre. La mère dort, et la vieille apporte l'enfant ici; je l'amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l'y ai achetée, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos. C'est une petite fille.

— Vous aimez les enfants?

— Je les aime, dit Kiriloff d'un ton assez indifférent, du reste.

—Alors vous aimez aussi la vie?

—Oui, j'aime aussi la vie, cela vous étonne?

— Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?

— Eh bien? Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.

— Vous croyez maintenant à la vie éternelle dans l'autre monde?

— Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, vous arrivez à des moments où le temps s'arrête tout d'un coup pour faire place à l'éternité.

— Vous espérez arriver à un tel moment?

— Oui.

— Je doute que dans notre temps ce soit possible.

Ces mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch sans aucune intention ironique; il les prononça lentement et d'un air pensif.

— Dans l'Apocalypse, l'ange jure qu'il n'y aura plus de temps, observa-t-il ensuite.

— Je le sais. C'est très vrai. Quand tout homme aura atteint le bonheur, il n'y aura plus de temps parce qu'il ne sera plus nécessaire. C'est une pensée très juste.

— Où donc le mettra-t-on?

— On ne le mettra nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais une idée. Cette idée s'effacera de l'esprit.

— Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les mêmes depuis le commencement des siècles, grommela Stavroguine avec une pitié méprisante.

— Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n'y en aura jamais d'autres! reprit l'ingénieur dont les yeux s'illuminèrent comme si l'affirmation de cette idée eût été pour lui une sorte de victoire.

— Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?

— Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.

— Mais, il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?

— Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas encore que j'étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille, une feuille d'arbre?

— Oui.

— Dernièrement j'en ai vu une: elle était jaune, mais conservait encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords étaient pourris. Le vent l'emportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant. J'ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c'était beau, je les refermais encore.

— Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure?

— N-non… pourquoi? Je ne fais point d'allégorie. Je parle seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.

— Tout?

— Oui. L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son bonheur, uniquement pour cela. C'est tout, tout! Celui qui saura qu'il est heureux le deviendra tout de suite, à l'instant même. Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien. J'ai découvert cela brusquement.

— Et si l'on meurt de faim, et si l'on viole une petite fille, — c'est bien aussi?

— Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les hommes savaient qu'ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant qu'ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voilà toute l'idée, il n'y en a pas d'autre!

— Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?

— Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au mercredi.

— À quelle occasion?

— Je ne me le rappelle pas; c'est arrivé par hasard. Je me promenais dans ma chambre… cela ne fait rien. J'ai arrêté la pendule, il était deux heures trente-sept.

— Une façon emblématique d'exprimer que le temps doit s'arrêter?

Kiriloff ne releva pas cette observation.

— Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, — parce qu'ils ne savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils sont bons, et instantanément ils le deviendront tous jusqu'aux dernier.

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