Front matter (continued 6)
Victor Derély translation
— Ainsi vous qui savez cela, vous êtes bon?
— Oui.
— Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant les sourcils Stavroguine.
— Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-là finira le monde.
— Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifié.
— Il viendra, et son nom sera: l'homme-dieu.
— Le dieu-homme?
— L'homme-dieu, il y a une différence.
— C'est vous qui avez allumé la lampe devant l'icône?
— Oui.
— Vous êtes devenu croyant?
— La vieille aime à allumer cette lampe… mais aujourd'hui elle n'a pas eu le temps, murmura Kiriloff.
— Mais vous-même, vous ne priez pas encore?
— Je prie tout. Vous voyez cette araignée qui se promène sur le mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi.
Ses yeux brillèrent de nouveau; ils étaient obstinément fixés sur le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considérer son interlocuteur avec une sorte de dégoût, mais son regard n'avait aucune expression moqueuse.
Il se leva et prit son chapeau.
— Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en Dieu.
— Pourquoi? demanda l'ingénieur en se levant à demi.
— Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y croyez pas, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.
— Ce n'est pas cela, reprit Kiriloff pensif, — vous avez parodié mon idée. C'est une plaisanterie d'homme du monde. Rappelez-vous que vous avez marqué dans ma vie, Stavroguine.
— Adieu, Kiriloff.
— Venez la nuit; quand?
— Mais n'avez-vous pas oublié notre affaire de demain?
— Ah! je l'avais oubliée, soyez tranquille, je serai levé à temps; à neuf heures je serai là. Je sais m'éveiller quand je veux. En me couchant, je dis: à sept heures, et je m'éveille à sept heures, à dix heures — et je m'éveille à dix heures.
— Vous possédez des qualités remarquables, dit Nicolas Vsévolodovitch en examinant le visage pâle de Kiriloff.
— Je vais aller vous ouvrir la porte.
— Ne vous dérangez pas, Chatoff me l'ouvrira.
— Ah! Chatoff. Bien, adieu!
VI
Le perron de la maison vide où logeait Chatoff était ouvert, mais quand Stavroguine en eut monté les degrés, un vestibule complètement sombre s'offrit à lui, et il dut chercher à tâtons l'escalier conduisant à la mezzanine. Soudain en haut s'ouvrit une porte, et il vit briller de la lumière; Chatoff n'alla pas lui- même au devant du visiteur, il se contenta d'ouvrir sa porte. Lorsque Nicolas Vsévolodovitch se trouva sur le seuil, il aperçut dans un coin le maître du logis qui l'attendait debout près d'une table.
— Je viens chez vous pour affaire, voulez-vous me recevoir? demanda Stavroguine avant de pénétrer dans la chambre.
— Entrez et asseyez-vous, répondit Chatoff, — fermez la porte; non, laissez, je ferai cela moi-même.
Il ferma la porte à la clef, revint près de la table et s'assit en face de Nicolas Vsévolodovitch. Durant cette semaine il avait maigri, et en ce moment il semblait être dans un état fiévreux.
— Vous m'avez beaucoup tourmenté, dit-il à voix basse et sans lever les yeux, — je me demandais toujours pourquoi vous ne veniez pas.
— Vous étiez donc bien sûr que je viendrais?
— Oui, attendez, j'ai rêvé… je rêve peut-être encore maintenant… Attendez.
Il se leva à demi, et sur le plus haut des trois rayons qui lui servaient de bibliothèque, il prit quelque chose, c'était un revolver.
— Une nuit j'ai rêvé que vous viendriez me tuer, et le lendemain matin j'ai dépensé tout ce qui me restait d'argent pour acheter un revolver à ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chèrement ma vie. Ensuite j'ai recouvré le bon sens… Je n'ai ni poudre, ni balles; depuis ce temps l'arme est toujours restée sur ce rayon. Attendez…
En parlant ainsi, il se disposait à ouvrir le vasistas; Nicolas Vsévolodovitch l'en empêcha.
— Ne le jetez pas, à quoi bon? il coûte de l'argent, et demain les gens diront qu'on trouve des revolvers traînant sous la fenêtre de Chatoff. Remettez-le en place; là, c'est bien, asseyez- vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pénitent à confesse, que vous m'avez supposé l'intention de venir vous tuer? En ce moment même je ne viens pas me réconcilier avec vous, mais vous parler de choses urgentes. D'abord, j'ai une explication à vous demander, ce n'est pas à cause de ma liaison avec votre femme que vous m'avez frappé?
— Vous savez bien que ce n'est pas pour cela, répondit Chatoff, les yeux toujours baissés.
— Ni parce que vous avez cru à la stupide histoire concernant Daria Pavlovna?
— Non, non, assurément non! C'est une stupidité! Dès le commencement ma soeur me l'a dit… répliqua Chatoff avec impatience et même en frappant légèrement du pied.
— Alors j'avais deviné et vous avez deviné aussi, poursuivit d'un ton calme Stavroguine, — vous ne vous êtes pas trompé: Marie Timoféievna Lébiadkine est ma femme légitime, je l'ai épousée à Pétersbourg il y a quatre ans et demi. C'est pour cela que vous m'avez donné un soufflet, n'est-ce pas?
Chatoff stupéfait écoutait en silence.
— Je l'avais deviné, mais je ne voulais pas le croire, balbutia- t-il enfin en regardant Stavroguine d'un air étrange.
— Et pourtant vous m'avez frappé?
Chatoff rougit et bégaya quelques mots presque incohérents:
— C'était pour votre chute… pour votre mensonge. En m'avançant vers vous, je n'avais pas l'intention de vous punir; au moment où je me suis approché, je ne savais pas que je frapperais… J'ai fait cela parce que vous avez compté pour beaucoup dans ma vie… Je…
— Je comprends, je comprends, épargnez les paroles. Je regrette que vous soyez si agité; l'affaire qui m'amène est des plus urgentes.
— Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait de tout son corps, et il se leva à demi; — dites votre affaire, je parlerai aussi… après…
Il se rassit.
— Cette affaire est d'un autre genre, commença Nicolas Vsévolodovitch en considérant son interlocuteur avec curiosité; — certaines circonstances m'ont forcé à choisir ce jour et cette heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut- être on vous tuera.
Chatoff le regarda d'un air intrigué.
— Je sais qu'un danger peut me menacer, dit-il posément, — mais vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela?
— Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais partie de leur société.
— Vous… vous êtes membre de la société?
— Je vois à vos yeux que vous attendiez tout de moi, excepté cela, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch, — mais permettez, ainsi vous saviez déjà qu'on doit attenter à vos jours?
— Je me refusais à le croire. Et maintenant encore, malgré vos paroles, je ne le crois pas, pourtant… pourtant qui donc, avec ces imbéciles-là, peut répondre de quelque chose! vociféra-t-il furieux en frappant du poing sur la table. — Je ne les crains pas! J'ai rompu avec eux. Cet homme est passé quatre fois chez moi, et il m'a dit que je le pouvais… mais, ajouta-t-il en fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste?
— Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez froidement Nicolas Vsévolodovitch, comme un homme qui accomplit seulement un devoir. — Vous me demandez ce que je sais? Je sais que vous êtes entré dans cette société à l'étranger, il y a quatre ans, avant qu'elle eût été reconstituée sur de nouvelles bases; vous étiez alors à la veille de partir pour les États-Unis, et nous venions, je crois, d'avoir ensemble notre dernière conversation, celle dont il est si longuement question dans la lettre que vous m'avez écrite d'Amérique. À propos, pardonnez-moi de ne vous avoir pas répondu et de m'être borné…
— À un envoi d'argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur d'arc-en-ciel; — tenez, voilà les cent roubles que vous m'avez envoyés; sans vous je serai mort là-bas. Je ne vous aurais pas remboursé de sitôt, si votre mère ne m'était venue en aide. C'est elle qui m'a donné ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager ma misère au moment où je relevais de maladie. Mais continuez, je vous prie…
Il étouffait.
— En Amérique, vos idées se sont modifiées, et, revenu en Suisse, vous avez voulu vous retirer de la société. Ils ne vous ont pas répondu, mais vous ont chargé de recevoir ici, en Russie, des mains de quelqu'un, un matériel typographique, et de le garder jusqu'au jour où un tiers viendrait chez vous de leur part pour en prendre livraison. Vous avez consenti, espérant ou ayant mis pour condition que ce serait leur dernière exigence, et qu'à l'avenir ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce n'est pas d'eux que je le tiens, le hasard seul me l'a appris. Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces messieurs n'entendent nullement se séparer de vous.
— C'est absurde! cria Chatoff, — j'ai loyalement déclaré que j'étais en désaccord avec eux sur tous les points! C'est mon droit, le droit de la conscience et de la pensée… Je ne souffrirai pas cela! Il n'y a pas de force qui puisse…
— Vous savez, ne criez pas, observa très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch, — ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous entendre en ce moment; qui sait s'il n'a pas dans votre vestibule son oreille ou celle d'un de ses affidés? Il se peut que cet ivrogne de Lébiadkine ait été lui-même chargé de vous surveiller, comme peut-être vous l'aviez sous votre surveillance, n'est-ce pas? Dites-moi plutôt ceci: est-ce que Verkhovensky s'est rendu à vos raisons?
— Il s'y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que j'en avais le droit…
— Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-même, qui est à peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements; ils ont beaucoup d'agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les servent sans le savoir. On a toujours eu l'oeil sur vous; Verkhovensky, notamment, est venu ici pour régler votre affaire, et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut, à la première occasion favorable, se débarrasser de vous parce que vous savez trop de choses et que vous pouvez faire des révélations. Je vous répète que c'est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont absolument convaincus que vous êtes un espion et que, si vous ne les avez pas encore dénoncés, vous comptez le faire. Est-ce vrai?
À cette question qui lui était adressée du ton le plus ordinaire, Chatoff fit une grimace.
— Quand même je serais un espion, à qui les dénoncerais-je? répliqua-t-il avec colère, sans répondre directement. — Non, laissez-moi, que le diable m'emporte! s'écria-t-il, revenant soudain à sa première idée qui, évidemment, le préoccupait cent fois plus que la nouvelle de son propre danger: — Vous, vous, Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte et effrontée compagnie de laquais? Vous êtes entré dans leur société! Est-ce là un exploit digne de Nicolas Stavroguine?
Il prononça ces mots avec une sorte de désespoir, en frappant ses mains l'une contre l'autre; rien, semblait-il ne pouvait lui causer un plus cruel chagrin qu'une révélation pareille.
— Pardon, fit Stavroguine étonné, — mais vous avez l'air de me considérer comme un soleil auprès duquel vous ne seriez, vous, qu'un petit scarabée. J'ai déjà remarqué cela dans la lettre que vous m'avez écrite d'Amérique.
— Vous… vous savez… Ah! ne parlons plus de moi, plus du tout! reprit vivement Chatoff. — Si vous pouvez me donner quelque explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous… Répondez à ma question! ajouta-t-il avec véhémence.
— Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans un pareil milieu? Après la communication que je vous ai faite, je me crois tenu de vous répondre sur ce point avec une certaine franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens point à cette société, et je suis beaucoup plus que vous en droit de la quitter, attendu que je n'y suis pas entré. J'ai même eu soin de leur déclarer dès le début que je n'étais pas leur associé, et que si je leur rendais par hasard quelque service, c'était seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part à la réorganisation de la société sur un plan nouveau, voilà tout. Mais maintenant ils se sont ravisés et ont décidé à part eux qu'il était dangereux de me rendre ma liberté; bref, je suis aussi condamné, paraît-il.
— Oh! les condamnations à mort ne leur coûtent rien à prononcer, ils sont là trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des sentences capitales sur des papiers revêtus de cachets. Et vous croyez qu'ils sont capables de les mettre à exécution!
— Il y a du vrai et du faux dans votre manière de voir répondit Nicolas Vsévolodovitch sans se départir de son ton flegmatique et indifférent. — Certes, la fantaisie joue ici un grand rôle comme dans tous les cas semblables: le groupe exagère son importance. Si vous voulez, je dirai même qu'à mon avis il tient tout entier dans la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop bon de ne se considérer que comme l'agent de sa société. Du reste, l'idée fondamentale n'est pas plus bête que les autres du même genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont réussi à recruter des adeptes en Russie, et ils ont même trouvé une manière assez originale… mais, bien entendu, c'est seulement théorique. Quant à ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de notre organisation russe est une chose si obscure et presque toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opiniâtre.
— Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien à la Russie! protesta avec irritation Chatoff.
— Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en général, ils ne comprennent guère la Russie, mais sous ce rapport, vous et moi, nous sommes à peine un peu plus intelligents qu'eux; en outre Verkhovensky est un enthousiaste.
— Verkhovensky un enthousiaste?
— Oh! oui. Il y a un point où il cesse d'être un bouffon pour devenir un… demi-fou. Je vous prie de vous rappeler une de vos propres paroles: «Savez-vous comment un seul homme peut être fort?» Ne riez pas, s'il vous plaît, il est très capable de presser la détente d'un pistolet. Ils sont persuadés que je suis aussi un mouchard. Comme ils ne savent pas mener leur affaire, ils ont une tendance à voir partout des espions.
— Mais vous n'avez pas peur?
— N-non… Je n'ai pas fort peur… Mais votre cas est bien différent du mien. Je vous ai prévenu pour que vous vous teniez sur vos gardes. Selon moi, vous auriez tort de mépriser le danger, sous prétexte que ce sont des imbéciles; il ne s'agit pas ici de leur intelligence, et, du reste, leur main s'est déjà levée sur d'autres gens que vous et moi. Mais il est onze heures et quart, ajouta-t-il en regardant sa montre et en se levant; — je désirerais vous adresser une question qui n'a aucunement trait à ce sujet.
— Pour l'amour de Dieu! s'écria Chatoff, et il quitta précipitamment sa place.
— C'est-à-dire? demanda le visiteur en interrogeant des yeux le maître du logis.
— Faites, faites votre question, pour l'amour de Dieu, répéta Chatoff en proie à une agitation indicible, — mais vous me permettrez de vous en faire une à mon tour. Je vous en supplie… je ne puis… faites votre question.
Après un moment de silence, Stavroguine commença:
— J'ai entendu dire que vous aviez ici une certaine influence sur Marie Timoféievna, qu'elle vous voyait et vous écoutait volontiers. Est-ce vrai?
— Oui… elle m'écoutait… répondit Chatoff un peu troublé.
— Je compte d'ici à quelques jours rendre public mon mariage avec elle.
— Est-ce possible? murmura Chatoff, la consternation peinte sur le visage.
— Dans quel sens l'entendez-vous? Cette affaire ne souffrira aucune difficulté; les témoins du mariage sont ici. Tout cela s'est fait à Pétersbourg dans les formes les plus régulières et les plus légales; si la chose n'a pas été connue jusqu'à présent, c'est uniquement parce que les deux seuls témoins du mariage, Kiriloff et Pierre Verkhovensky, et enfin Lébiadkine lui-même (dont j'ai maintenant la satisfaction d'être le beau-frère), s'étaient engagés sur l'honneur à garder le silence.
— Je ne parlais pas de cela… Vous vous exprimez avec un tel calme… mais continuez! Écoutez, est-ce qu'on ne vous a pas forcé à contracter ce mariage?
— Non, personne ne m'a forcé, répondit Nicolas Vsévolodovitch que la supposition de Chatoff fit sourire.
— Mais elle prétend qu'elle a eu un enfant? reprit avec vivacité Chatoff.
— Elle prétend qu'elle a eu un enfant? Bah! Je ne le savais pas, c'est vous qui me l'apprenez. Elle n'a pas eu d'enfant et n'a pu en avoir. Marie Timoféievna est vierge.
— Ah! C'est aussi ce que je pensais! Écoutez!
— Qu'est-ce que vous avez, Chatoff?
Chatoff couvrit son visage de ses mains et se détourna, mais tout à coup il saisit avec force Stavroguine par l'épaule.
— Savez-vous, savez-vous, du moins, cria-t-il, — pourquoi vous avez fait tout cela, et pourquoi vous vous infligez maintenant une telle punition?
— Laissons cela… nous en parlerons plus tard, attendez un peu; parlons de l'essentiel, de la question principale: je vous ai attendu pendant deux ans.
— Oui?
— Je vous ai attendu trop longtemps, je pensais sans cesse à vous. Vous êtes le seul homme qui puisse… Déjà je vous ai écrit d'Amérique à ce sujet.
— Je me souviens très bien de votre longue lettre.
— Trop longue pour être lue entièrement? J'en conviens; six feuilles de papier de poste. Taisez-vous, taisez-vous! Dites-moi: pouvez-vous m'accorder encore dix minutes, mais maintenant, tout de suite… Je vous ai attendu trop longtemps.
— Soit, je vous accorderai une demi-heure, mais pas plus, si cela ne vous gêne pas.
— Et vous prendrez aussi un autre ton, répliqua avec irritation Chatoff. — Écoutez, j'exige quand je devrais prier… Comprenez- vous ce que c'est qu'exiger alors qu'on devrait recourir à la prière?
— Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous les usages, en vue de buts plus élevés, — répondit avec une nuance de raillerie Nicolas Vsévolodovitch; — Je vois aussi avec peine que vous avez la fièvre.
— Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, — j'exige votre respect! Je le réclame non pour ma personnalité, — je m'en moque! — mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera notre entretien… Nous sommes deux êtres qui se sont rencontrés dans l'infini… qui se voient pour la dernière fois. Laissez ce ton et prenez celui d'un homme! Parlez au moins une fois dans votre vie un langage humain. Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l'occasion de connaître votre immense force… Voilà encore sur vos lèvres ce dédaigneux sourire de l'homme du monde. Oh! quand me comprendrez- vous? Dépouillez donc le baritch[10]! Comprenez donc que j'exige cela, je l'exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au monde!
Son exaltation touchait aux limites du délire. Nicolas Vsévolodovitch fronça le sourcil et devint plus sérieux.
— Si j'ai consenti à rester encore une demi-heure chez vous alors que le temps est si précieux pour moi, dit-il gravement, — croyez que j'ai l'intention de vous écouter à tout le moins avec intérêt et… et je suis sûr d'entendre sortir de votre bouche beaucoup de choses nouvelles.
Il s'assit sur une chaise.
— Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-même prit brusquement un siège.
— Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, — que j'avais commencé à vous parler de Marie Timoféievna, je voulais vous adresser, à son sujet, une demande qui, pour elle du moins, est fort importante…
— Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait l'air d'un homme qu'on a interrompu tout à coup à l'endroit le plus intéressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux fixés sur vous, n'a pas encore eu le temps de comprendre votre question.
— Vous ne m'avez pas laissé achever, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.
— Eh! cela ne signifie rien, plus tard! répliqua Chatoff avec un geste méprisant, et il aborda aussitôt le thème qui pour lui était le principal.
VII
Le corps penché en avant, l'index de la main droite levé en l'air par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux étincelaient commença d'une voix presque menaçante:
— Savez-vous quel est à présent dans l'univers entier le seul peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie et de la parole nouvelle… Savez-vous quel est ce peuple et comment il se nomme?
— D'après la manière dont vous posez la question, je dois forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est le peuple russe…
— Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff.
— Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais précisément quelque chose dans ce genre.
— Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne connaissez-vous pas ces paroles?
— Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère», n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble à l'étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ pour l'Amérique… autant du moins que je puis m'en souvenir à présent.
— Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que vous appelez «notre» entretien n'en était pas un. Il y avait en face l'un de l'autre un maître prononçant de graves paroles et un disciple ressuscité d'entre les morts. J'étais ce disciple, vous étiez le maître.
— Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette société précisément après avoir entendu mes paroles, et c'est ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique.
— Oui, et je vous ai écrit d'Amérique à ce propos; je vous ai tout raconté. Oui, je n'ai pas pu me détacher immédiatement des convictions qui s'étaient enracinées en moi depuis mon enfance… Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors, parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une dernière fois dans ce cloaque… Mais la semence est restée et elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n'avez pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adressée d'Amérique? Peut-être n'en avez-vous pas lu une ligne?
— J'en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de plus j'ai jeté un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je me proposais toujours…
— Eh! qu'importe? laissez-là ma lettre, qu'elle aille au diable! répliqua Chatoff en agitant la main. — Si vous rétractez aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous pu tenir alors ce langage?… Voilà ce qui m'oppresse maintenant.
— Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre moi-même, répondit évasivement Stavroguine.
— Vous ne m'avez pas mystifié! En Amérique j'ai couché durant trois mois sur la paille, côte à côte avec un… malheureux, et j'ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les idées de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'âme de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff… Vous avez fortifié en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalté son intelligence jusqu'au délire… Regardez-le maintenant, c'est votre oeuvre… Du reste, vous l'avez vu.
— D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de me dire tout à l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de lui.
— Vous êtes athée maintenant?
— Oui.
— Et alors?
— C'était exactement la même chose.
— Ce n'est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le comprendre, grommela Chatoff indigné.
— Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n'ai pas coupé court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire, je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et… à vos cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect.
Chatoff fit avec le bras un geste violent.
— Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être Russe», «un athée cesse à l'instant même d'être Russe», vous en souvenez-vous?
— J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch.
— Vous le demandez? Vous l'avez oublié? Pourtant vous signaliez là avec une extrême justesse un des traits les plus caractéristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous ayez oublié cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, — vous disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n'est pas orthodoxe ne peut pas être Russe.»
— Je suppose que c'est une idée slavophile.
— Non, les slavophiles actuels la répudient. Ils sont devenus des gens éclairés. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que le catholicisme romain n'était plus le christianisme. Selon vous, Rome prêchait un Christ qui avait cédé à la troisième tentation du diable. En déclarant au monde entier que le Christ ne peut se passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par cela même proclamé l'Antéchrist et perdu tout l'Occident. Si la France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au catholicisme, car elle a repoussé l'infect dieu de Rome sans en chercher un nouveau. Voilà ce que vous avez pu dire alors! Je me rappelle vos conversations.
— Si je croyais, sans doute je répèterais encore cela aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un croyant, reprit très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch. — Mais je vous assure qu'il m'est fort désagréable de m'entendre rappeler mes idées d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser?
— Si vous croyiez? vociféra Chatoff sans s'inquiéter aucunement du désir exprimé par son interlocuteur. — Mais ne m'avez-vous pas dit que si l'on vous prouvait mathématiquement que la vérité est en dehors du Christ, vous consentiriez plutôt à rester avec le Christ qu'avec la vérité? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit?
— Permettez-moi à la fin de vous demander, répliquant Stavroguine en élevant la voix, — à quoi tend tout cet interrogatoire passionné et… malveillant?
— Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera sans laisser aucune trace dans votre souvenir.
— Vous insistez toujours sur cette idée que nous sommes en dehors de l'espace et du temps…
— Taisez-vous! cria soudain Chatoff, — je suis gauche et bête, mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de reproduire devant vous ce qui était alors votre principale théorie… Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement.
— Soit, si c'est seulement la conclusion…
Stavroguine voulut regarder l'heure à sa montre, mais il se retint.
De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air…
— Pas une nation, commença-t-il, comme s'il eût lu dans un livre, et en même temps il continuait à regarder son interlocuteur d'un air menaçant, — pas une nation ne s'est encore organisée sur les principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais produit, sauf momentanément dans une minute de stupidité. Le socialisme, au fond, doit être l'athéisme, car dès le premier article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction de la divinité, et il n'entend reposer que sur des bases scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples, et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme. C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes, la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un Dieu à lui, à qui il croie comme au seul véritable. Dieu est la personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration commune d'un même Dieu, toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion du bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître. Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre; toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la science a conclu en faveur de la force brutale. Par là surtout s'est distinguée la demi-science, ce fléau inconnu à l'humanité avant notre siècle et plus terrible pour elle que la mer, la famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en avait jamais vu jusqu'à notre temps, un despote qui a ses prêtres et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un respect idolâtrique, tout, jusqu'à la vraie science elle-même qui lui fait bassement la cour. Voilà vos propres paroles, Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de moi, car je ne suis moi-même que demi-science, c'est pourquoi je la hais particulièrement. Mais vos pensées et même vos expressions, je les ai reproduites fidèlement, sans y changer un iota.
— J'en doute, observa Stavroguine; — vous avez accueilli mes idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre insu. Déjà ce seul fait que pour vous Dieu se réduit à un simple attribut de la nationalité…
Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention, frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.
— Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la nationalité? cria Chatoff, — au contraire j'élève le peuple jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde. Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur religion, c'est-à-dire la philosophie de l'art. Rome a divinisé le peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes. La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain; si à la fin elle a précipité dans l'abîme son dieu romain, si elle a versé dans l'athéisme qui s'appelle actuellement chez elle le socialisme, c'est seulement parce que, après tout, l'athéisme est encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité, il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité, un rôle même important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence. Mais la vérité est une, par conséquent un seul peuple peut posséder le vrai Dieu. Le seul peuple «déifère», c'est le peuple russe et… et… se peut-il que vous me croyiez assez bête, Stavroguine, fit- il soudain d'une voix tonnante, — pour rabâcher simplement une rengaine du slavophilisme moscovite?… Que m'importe votre rire en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'être absolument incompris de vous? Oh! que je méprise vos airs dédaigneux et moqueurs.
Il se leva brusquement, l'écume aux lèvres.
— Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus sérieux Nicolas Vsévolodovitch qui était resté assis, — vos ardentes paroles ont réveillé en moi plusieurs souvenirs très puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans, et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout à l'heure, que vous avez exagéré mes idées d'alors. Il me semble même qu'elles étaient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous assure pour la troisième fois que je désirerais vivement confirmer d'un bout à l'autre tout ce que vous venez de dire, mais…
— Mais il vous faut un lièvre?
— Quo-oi?
Chatoff se rassit.
— Je fais allusion, répondit-il avec un rire amer, — à la phrase ignoble que vous avez prononcée, dit-on, à Pétersbourg: «Pour faire un civet de lièvre, il faut un lièvre; pour croire en Dieu, il faut un dieu.»
— À propos, permettez-moi, à mon tour, de vous adresser une question, d'autant plus qu'à présent, me semble-t-il, j'en ai bien le droit. Dites-moi: votre lièvre est-il pris ou court-il encore?
— N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes, exprimez-vous autrement! répliqua Chatoff tremblant de colère.
— Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas Vsévolodovitch en fixant un oeil sévère sur son interlocuteur; — je voulais seulement vous demander ceci: vous-même, croyez-vous en Dieu, oui ou non?
— Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie… Je crois au corps du Christ… Je crois qu'un nouvel avènement messianique aura lieu en Russie… Je crois… balbutia Chatoff qui dans son exaltation ne pouvait proférer que des paroles entrecoupées.
— Mais en Dieu? En Dieu?
— Je… je croirai en Dieu.
Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une expression de défi, ses yeux lançaient des flammes.
— Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout à fait! s'écria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre, rien de plus, pour le moment, pour le moment… Mais périsse mon nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis donner que mon sang; eh bien, qu'il soit versé! Je parle de vous, je vous ai attendu ici deux ans… Voilà une demi-heure que je danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce drapeau!…
Il n'acheva pas; comme pris de désespoir, il s'accouda contre la table et laissa tomber sa tête entre ses mains.
— C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, — que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque! D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre Stépanovitch est persuadé que je pourrais «lever le leur». Il s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes «rares dispositions pour le crime».
— Comment? demanda Chatoff, — «grâce à vos rares dispositions pour le crime»?
— Précisément.
— Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre élève? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants? Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, — Nicolas Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à l'instant même!
— J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants, déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient des flammes.
— Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de maître Chatoff qui fixait toujours sur lui un regard brûlant. — Est-il vrai que vous assuriez ne voir aucune différence de beauté entre la farce la plus grossièrement sensuelle et l'action la plus héroïque, fût-ce celle de sacrifier sa vie pour l'humanité? Est-il vrai que vous trouviez dans les deux extrémités une beauté et une jouissance égales?
— Il est impossible de répondre à de pareilles questions… Je refuse de répondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se lever et sortir, mais il n'en fit rien.
— Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, — mais je sais pourquoi le sentiment de cette différence se perd chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un mariage si honteux et si lâche? Justement parce que la honte et la stupidité de cet acte vous paraissent être du génie! Oh! vous ne flânez pas au bord de l'abîme, vous vous y jetez hardiment la tête la première!… Il y avait là un audacieux défi au sens commun, c'est ce qui vous a séduit! Stavroguine épousant une mendiante boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur, avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit aristocrate désoeuvré, en avez-vous senti?
— Vous êtes un psychologue, — répondit Stavroguine de plus en plus pâle, — quoique vous vous soyez mépris en partie sur les causes de mon mariage… Qui, du reste, peut vous avoir donné tous ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forcé, — serait- ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part…
— Vous pâlissez?
— Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant enfin la voix, — depuis une demi-heure je subis votre knout, et vous pourriez au moins me congédier poliment… si en effet vous n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.
— Aucun motif raisonnable?
— Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.
Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas.
— Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon! cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule.
— Pourtant je ne vous ai pas tué… ce matin-là… j'ai retiré mes mains qui vous avaient déjà empoigné… fit presque douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.
— Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public votre mariage!… Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?… Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous? Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine m'entendait… Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon coeur, Nicolas Stavroguine!
— Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement Nicolas Vsévolodovitch.
— Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas. Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre!
Stavroguine garda le silence.
— Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous avez cessé de connaître votre peuple… Il viendra une nouvelle génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre serf, le laquais Pachka… Écoutez, cherchez Dieu par le travail; tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture; cherchez Dieu par le travail.
— Par quel travail?
— Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses… Ah! vous riez, vous trouvez le moyen un peu roide?
Mais Stavroguine ne riait pas.
— Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant, comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d'être examinée. — À propos, continua-t-il, — savez-vous que je ne suis pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien à abandonner? J'ai à peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timoféievna… Voici encore une chose: j'étais venu vous prier de conserver, si cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre esprit… Je dis cela à tout hasard.
Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe d'impatience.
— Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus tard… Écoutez, allez voir Tikhon.
— Qui?
— Tikhon. C'est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de Saint-Euthyme.
— À quoi cela ressemblera-t-il?
— Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y, qu'est-ce que cela vous fait?
— C'est la première fois que j'entends parler de lui et… je n'ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous remercie, j'irai.
Chatoff éclaira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de la rue.
— Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors.
L'obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n'avait rien perdu de sa violence.
CHAPITRE II
LA NUIT (suite).
I
Il suivit toute la rue de l'Épiphanie et atteignit enfin le bas de la montagne. Il trottait dans la boue, soudain s'offrit à lui comme un espace large et vide, à demi caché par le brouillard, — c'était la rivière. Les maisons n'étaient plus que des masures, la rue faisait mille tours et détours parmi lesquels il était difficile de se reconnaître. Néanmoins Nicolas Vsévolodovitch trouvait son chemin sans presque y songer. De tout autres pensées l'occupaient, et il ne fut pas peu surpris quand, sortant de sa rêverie et levant les yeux, il se vit tout à coup au milieu du pont. Pas une âme ne se montrait aux alentours. Grand fut donc l'étonnement de Stavroguine lorsqu'il s'entendit interpeller avec une familiarité polie par une voix qui semblait venir de dessous son coude. La voix, assez agréable du reste, avait ces inflexions douces qu'affectent chez nous les bourgeois trop civilisés et les élégants commis de magasin.
— Voulez-vous me permettre, monsieur, de profiter de votre parapluie?
En effet, une forme humaine se glissait ou faisait semblant de se glisser sous le parapluie de Nicolas Vsévolodovitch. Celui-ci ralentit le pas et se pencha pour examiner, autant que l'obscurité le permettait, le promeneur nocturne qui s'était mis à marcher côte à côte avec lui. Cet homme était de taille peu élevée et avait l'air d'un petit bourgeois, il n'était ni chaudement ni élégamment vêtu. Une casquette de drap toute mouillée que la visière menaçait d'abandonner bientôt coiffait sa tête noire et crépue. Ce devait être un individu de quarante ans, brun, maigre, robuste; ses grands yeux noirs et brillants avaient un reflet jaune pareil à celui qu'on remarque chez les Tziganes. Il ne paraissait pas ivre.
— Tu me connais? demanda Nicolas Vsévolodovitch.
— Monsieur Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch: il y a eu dimanche huit jours on vous a montré à moi à la station, aussitôt que le train s'est arrêté. D'ailleurs, j'avais déjà beaucoup entendu parles de vous.
— Par Pierre Stépanovitch? Tu… tu es Fedka le forçat?
— On m'a baptisé Fédor Fédorovitch; j'ai encore ma mère qui habite dans ce pays-ci; la bonne femme prie pour moi jour et nuit afin de ne pas perdre son temps sur le poêle où elle est continuellement couchée.
— Tu t'es évadé du bagne?
— J'ai changé de carrière. J'ai renoncé aux affaires ecclésiastiques, parce qu'on en attrape pour trop longtemps quand on est placé; j'avais déjà pris cette résolution étant au bagne.
— Qu'est-ce que tu fais ici?
— Vous voyez, je me promène nuit et jour. Mon oncle est mort la semaine dernière dans la prison de la ville, il avait été arrêté comme faux-monnayeur; voulant faire dire une messe à son intention, j'ai jeté une vingtaine de pierres à des chiens: voilà toute mon occupation pour le moment. En dehors de cela, Pierre Stépanovitch doit me procurer un passeport de marchand que me permettra de voyager dans toute la Rassie, j'attends cet effet de sa bonté. Autrefois, dit-il, papa t'a risqué comme enjeu d'une parte de cartes au Club Aglois[11] et t'a perdu; je trouve sa manière d'agir injuste et inhumaine. Vous devriez bien, monsieur, me donner trois roubles pour que je puisse me réchauffer avec un peu de thé.
— Ainsi tu t'étais posté sur ce pont pour m'attendre, je n'aime pas cela. Qui te l'avait ordonné?
— Personne, seulement je connaissais votre générosité que nul n'ignore. Dans notre métier, vous le savez vous-même, il y a des hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourré du pâté jusque-là, mais depuis trois jours je me brosse le ventre… Votre Grâce ne me fera-t-elle pas quelque largesse? Justement j'ai, pas loin d'ici, une commère qui m'attend, seulement on ne peut pas se présenter chez elle quand on n'a pas de roubles.
— Pierre Stépanovitch t'a promis quelque chose de ma part?
— Ce n'est pas qu'il m'ait promis quelque chose, il m'a dit que dans tel cas donné je pourrais être utile à Votre Grâce, mais de quoi s'agit-il au juste? Il ne me l'a pas expliqué nettement, car Pierre Stépanovitch n'a aucune confiance en moi.
— Pourquoi donc?
— Pierre Stépanovitch est astrolome et il connaît toutes les _planèdes _de Dieu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir aussi ses défauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j'ai beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre Stépanovitch, ça fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu'un: C'est un lâche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c'est un lâche. A-t-il décidé qu'un tel est un imbécile, il ne veut plus voir en lui que l'imbécillité. Mais je puis n'être un imbécile que le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-être plus intelligent que lui-même. Par exemple, il sait qu'en ce moment je soupire après un passeport, — vu qu'en Rassie il faut absolument en avoir un, — et il croit par là me tenir tout à fait entre ses mains. Pierre Stépanovitch, je vous le dis, monsieur, se la coule fort douce, parce qu'il se représente l'homme à sa façon et ensuite ne démord plus de son idée. Avec cela, il est terriblement avare. Il pense que je n'oserai pas vous déranger avant qu'il m'en ait donné l'ordre, eh bien, vrai comme devant Dieu, monsieur, voilà déjà la quatrième nuit que j'attends Votre Grâce sur ce pont, car je n'ai pas besoin de Pierre Stépanovitch pour trouver mon chemin. Il vaut mieux, me suis-je dit, saluer une botte qu'une chaussure de tille[12].
— Mais qui t'a dit que je passerais nuitamment sur ce pont?
— Je l'ai appris indirectement, surtout grâce à la bêtise du capitaine Lébiadkine qui ne sait rien garder pour lui… Ainsi Votre Grâce me donnera, par exemple, trois roubles pour les trois jours et les trois nuits que je me suis morfondu à l'attendre. Je ne parle pas de mes vêtements qui ont été tout trempés par la pluie, c'est un détail que je laisse de côté par délicatesse.
— Je vais à gauche et toi à droite, nous voici arrivés au bout du pont. Écoute, Fédor, j'aime que l'on comprenne mes paroles une fois pour toutes: je ne te donnerai pas un kopek, à l'avenir que je ne te rencontre plus ici ni ailleurs, je n'ai pas besoin de toi et n'en aurai jamais besoin. Si tu ne tiens pas compte de cet avertissement, je te garrotterai et te livrerai à la police. Décampe!
— Eh! donnez-moi au moins quelque chose pour vous avoir tenu compagnie, j'ai égayé votre promenade.
— File!
— Mais connaissez-vous votre chemin par ici? Il y a tant de ruelles qui s'entrecroisent… Je pourrais vous guider, car cette ville, on dirait vraiment que le diable la portait dans un panier et qu'il l'a éparpillée ensuite sur le sol.
— Attends, je vais te garrotter! dit Nicolas Vsévolodovitch en se retournant vers Fedka d'un air menaçant.
— Oh! monsieur, vous n'aurez pas le courage de faire du mal à un orphelin.
— Tu parais compter beaucoup sur toi!
— Ce n'est pas sur moi que je compte, monsieur, c'est sur vous.
— Je n'ai aucun besoin de toi, te dis-je!
— Mais moi, monsieur, j'ai besoin de vous, voilà! Vous me retrouverez quand vous repasserez, je vous attendrai.
— Je te donne ma parole d'honneur que, si je te rencontre, je te garrotterai.
— Eh bien! en ce cas, j'aurai soin de me munir d'une courroie. Bon voyage, monsieur; en somme, vous avez abrité l'orphelin sous votre parapluie, rien que pour cela je vous serai reconnaissant jusqu'au tombeau.
Il s'éloigna. Nicolas Vsévolodovitch poursuivit son chemin en s'abandonnant à ses réflexions. Cet homme tombé du ciel avait la conviction qu'il lui était nécessaire, et il s'était empressé de le lui déclarer sans y mettre aucunes formes. En général, on ne se gênait guère avec lui. Mais peut-être tout n'était-il pas mensonges dans les paroles du vagabond, peut-être en effet avait- il offert ses services de lui-même et à l'insu de Pierre Stépanovitch; en ce cas, la chose était encore plus étrange.
II
La maison où se rendait Nicolas Vsévolodovitch était située dans un coin perdu, tout à l'extrémité de la ville; complètement isolée, elle n'avait dans son voisinage que des jardins potagers. C'était une petite maisonnette en bois qui venait à peine d'être construite et n'avait pas encore son revêtement extérieur. À l'une des fenêtres on avait laissé exprès les volets ouverts, et sur l'appui de la croisée était placée une bougie évidemment destinée à guider le visiteur attendu à cette heure tardive. Nicolas Vsévolodovitch se trouvait encore à trente pas de la maison quand il aperçut, debout sur le perron, un homme de haute taille, sans doute le maître du logis, qui était sorti pour jeter un coup d'oeil sur le chemin.
— C'est vous? Vous! cria ce personnage avec un mélange d'impatience et de timidité.
Nicolas Vsévolodovitch ne répondit que quand il fut tout près du perron.
— C'est moi, fit-il tandis qu'il fermait son parapluie.
— Enfin! reprit en s'empressant autour du visiteur le maître de la maison qui n'était autre que le capitaine Lébiadkine; donnez- moi votre parapluie; il est tout mouillé, je vais l'étendre ici sur le parquet dans un coin; entrez, je vous prie, entrez.
La porte du vestibule, grande ouverte, donnait accès dans une chambre éclairée par deux bougies.
— J'avais votre parole, sans cela, j'aurais désespéré de votre visite.
Nicolas Vsévolodovitch regarda sa montre.
— Minuit trois quarts, dit-il en pénétrant dans la chambre.
— Et puis la pluie, la distance qui est si longue… Je n'ai pas de montre, et de la fenêtre on n'aperçoit que des jardins, de sorte que… on est en retard sur les événements… mais je ne murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis huit jours, je suis dévoré d'impatience, il me tarde d'arriver enfin… à une solution.
— Comment?
— D'entendre l'arrêt qui décidera de mon sort, Nicolas Vsévolodovitch. Je vous en prie…
Il s'inclina en indiquant un siège à Stavroguine.
Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne contenait en fait de meubles que le strict nécessaire: des chaises et un divan en bois, tout nouvellement fabriqués, sans garnitures et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l'une près du divan, l'autre dans un coin; celle-ci, couverte d'une nappe, était chargée de choses sur lesquelles on avait étendu une serviette fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue très proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s'était pas enivré; il avait le visage enflé et jaune; son regard était inquiet, curieux et évidemment indécis; on voyait que Lébiadkine ne savait pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait le mieux ses intérêts.
— Voilà, dit-il en promenant le bras autour de lui, — je vis comme un Zosime. Sobriété, solitude et pauvreté: les trois voeux des anciens chevaliers.
— Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels voeux?
— Je me suis peut-être trompé! Hélas, je n'ai pas d'instruction! J'ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsévolodovitch? ici, pour la première fois, j'ai secoué le joug des passions honteuses — pas un petit verre, pas une goutte! J'ai un gîte, et depuis six jours je goûte les joies de la conscience. Ces murs mêmes ont une bonne odeur de résine qui rappelle la nature. Mais qu'étais-je? Qu'étais-je?
«N'ayant point d'abri pour la nuit, pendant le jour tirant la langue»,
selon l'expression du poète! Mais… vous êtes tout trempé… Voulez-vous prendre du thé?
— Ne vous dérangez pas.
— Le samovar bouillait avant huit heures, mais… il est refroidi… comme tout dans le monde. Le soleil même, dit-on se refroidira à son tour… Du reste, s'il le faut, je vais donner des ordres à Agafia, elle n'est pas encore couchée.
— Dites-moi, Marie Timoféievna…
— Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse Lébiadkine, — voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une porte à demi fermée.
— Elle ne dort pas?
— Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend depuis le commencement de la soirée, et, dès qu'elle a su que vous deviez venir, elle s'est empressée de faire toilette, reprit le capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial, mais il s'en tint à l'intention.
— Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch dont les sourcils se froncèrent.
Le capitaine leva les épaules en signe de compassion.
— En général? vous le savez vous-même, mais maintenant… maintenant elle se tire les cartes.
— Bien, plus tard; d'abord il faut en finir avec vous.
Nicolas Vsévolodovitch s'assit sur une chaise.
Le capitaine n'osa pas s'asseoir sur le divan, il se hâta de prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce que Stavroguine avait à lui dire.
Soudain l'attention de celui-ci fut attirée par la table placée dans le coin.
— Qu'est-ce qu'il y a sous cette nappe? demanda-t-il.
— Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l'objet indiqué, — cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire, pendre ma crémaillère, et l'idée m'était venue aussi qu'après une si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il avec un petit rire; puis il se leva, s'approcha tout doucement de la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une collation très proprement servie et offrant un coup d'oeil fort agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de bordeaux.
— C'est vous qui vous êtes occupé de cela?
— Oui. Depuis hier je n'ai rien négligé pour faire honneur… Sur ce chapitre, vous le savez vous-même, Marie Timoféievna est fort indifférente. Mais, je le répète, tout cela provient de vos libéralités, tout cela est à vous, car vous êtes ici le maître, et moi, je ne suis en quelque sorte que votre employé; néanmoins, Nicolas Vsévolodovitch, néanmoins, d'esprit je suis indépendant! Ne m'enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t- il d'un ton pathétique.
— Hum!… vous devriez vous asseoir.
— Re-con-nais-sant, reconnaissant et indépendant! (Il s'assit.) Ah! Nicolas Vsévolodovitch, ce coeur est si plein que je me demandais s'il n'éclaterait pas avant votre arrivée! Voilà que maintenant vous allez décider mon sort et… celui de cette malheureuse; et là… là, comme autrefois, comme il y a quatre ans, je m'épancherai avec vous! Dans ce temps-là vous daigniez m'entendre, vous lisiez mes strophes… Alors vous m'appeliez votre Falstaff, mais qu'importe? vous avez tant marqué dans ma vie!… J'ai maintenant de grandes craintes, de vous seul j'attends un conseil, une lumière. Pierre Stépanovitch me traite d'une façon effroyable!
Stavroguine l'écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu'il eût cessé de s'enivrer, était loin d'avoir recouvré la plénitude de ses facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson durant de longues années conservent toujours quelque chose d'incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de tromper leur monde presque aussi bien que les autres.
— Je vois que vous n'avez pas du tout changé, capitaine, depuis plus de quatre ans, observa d'un ton un peu plus affable Nicolas Vsévolodovitch. — Cela prouve que la seconde partie de la vie humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant la première.
— Grande parole qui tranche le noeud gordien de la vie! s'écria Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère, car il aimait beaucoup les belles sentences. — Parmi toutes vos paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me rappelle, vous l'avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà!
— Un grand homme ou un imbécile.
— C'est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez semé l'esprit à pleines mains, tandis qu'eux? Que Lipoutine, que Pierre Stépanovitch émettent donc quelque pensée semblable! Oh! comme Pierre Stépanovitch a été dur pour moi!…
— Mais vous-même, capitaine, comment vous êtes-vous conduit?
— J'étais en état d'ivresse; de plus, j'ai une foule d'ennemis! Mais maintenant c'est fini, je vais changer de peau comme le serpent. Nicolas Vsévolodovitch, savez-vous que je fais mon testament? je l'ai même déjà écrit.
— C'est curieux. Quel héritage laissez-vous donc et à qui?
— À la patrie, à l'humanité et aux étudiants. Nicolas Vsévolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et aux sciences positives, son squelette à l'académie de la ville où il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l'hymne national de l'Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non de l'esprit. J'ai eu l'honneur de servir, au début de ma carrière, dans le régiment d'infanterie Akmolinsky: si je m'avisais de lui léguer ma peau sous forme de tambour à condition que chaque jour l'hymne national russe fût exécuté sur ce tambour devant le régiment, on verrait là du libéralisme, on interdirait ma peau… c'est pourquoi je me suis borné aux étudiants. Je veux léguer mon squelette à une académie, mais en stipulant toutefois que sur son front sera collé un écriteau sur lequel on lira dans les siècles des siècles: «Libre penseur repentant.» Voilà!
Le capitaine avait parlé avec chaleur; bien entendu, il trouvait fort beau le testament de l'Américain, mais c'était aussi un fin matois, et son principal but avait été de faire rire Nicolas Vsévolodovitch, près de qui il avait longtemps tenu l'emploi de bouffon. Cet espoir fut trompé. Stavroguine ne sourit même pas.
— Vous avez sans doute l'intention de faire connaître, de votre vivant, vos dispositions testamentaires, afin d'obtenir une récompense? demanda-t-il d'un ton quelque peu sévère.
— Et quand cela serait, Nicolas Vsévolodovitch, quand cela serait? répondit Lébiadkine. — Voyez quelle est ma situation! J'ai même cessé de faire des vers, autrefois les productions de ma muse vous amusaient, Nicolas Vsévolodovitch, vous vous souvenez de certaine pièce sur une bouteille? Mais j'ai déposé la plume. Je n'ai écrit qu'une poésie, qui est pour moi le chant du cygne, comme l'a été pour Gogol sa _Dernière Nouvelle. _À présent, c'est fini.
— Quelle est donc cette poésie?
— «Dans le cas où elle se casserait la jambe!»
— Quo-oi?
C'était ce qu'attendait le capitaine. Il avait la plus grande admiration pour ses poésies, mais le poète était chez lui doublé d'un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers à la risée de Nicolas Vsévolodovitch qui d'ordinaire, à Pétersbourg, ne pouvait les entendre sans pouffer. Dans la circonstance présente Lébiadkine poursuivait un autre but d'une nature fort délicate. En donnant à la conversation cette tournure, il comptait se justifier sur un point qui l'inquiétait on ne peut plus, et où il se sentait très coupable.
— «Dans le cas où elle se casserait la jambe», c'est-à-dire dans le cas d'une chute de cheval. C'est une fantaisie, Nicolas Vsévolodovitch, un délire, mais un délire de poète: un jour, sur mon chemin, j'ai rencontré une amazone et je me suis posé la question: «Qu'arriverait-il alors?» — c'est-à-dire dans ce cas. La chose est claire: tous les soupirants s'éclipseraient aussitôt, seul le poète, le coeur brisé, resterait immuablement fidèle. Nicolas Vsévolodovitch, un ver même pourrait être amoureux, les lois ne le lui défendent pas. Pourtant la personne s'est offensée et de la lettre et des vers. On dit que vous vous êtes fâché aussi, c'est désolant, je ne voulais même pas le croire. Voyons, à qui pourrai-je faire du tort par une simple imagination? Et puis, je le jure sur l'honneur, c'est Lipoutine qui est cause de tout: «Envoie donc, envoie, ne cessait-il de me dire, le droit d'écrire appartient à tout homme.» Je n'ai fait que suivre ses conseils.
— Il paraît que vous avez fait une demande en mariage?
— Mes ennemis, mes ennemis, toujours mes ennemis!…
— Récitez vos vers! interrompit durement Nicolas Vsévolodovitch.
— C'est un délire, il ne faut pas considérer la chose autrement.
Néanmoins il se redressa, tendit le bras en avant et commença:
La beauté des beautés, par un destin fatal, Las! s'est estropiée en tombant de cheval, Et son adorateur, depuis qu'elle est boiteuse A senti redoubler son ardeur amoureuse.
— Allons, assez, fit Nicolas Vsévolodovitch avec un geste d'impatience.
Sans transition, Lébiadkine mit la conversation sur un autre sujet.
— Je rêve de Piter[13], j'aspire à me régénérer… Mon bienfaiteur! Puis-je espérer que vous ne me refuserez pas les moyens de faire ce voyage? Je vous ai attendu toute cette semaine comme un soleil.
— Non, pardonnez-moi, il ne me reste presque plus d'argent, et, d'ailleurs, pourquoi vous en donnerais-je?
Cet appel de fonds semblait avoir irrité soudain Nicolas Vsévolodovitch. Sèchement, en peu de mots, il énuméra tous les méfaits du capitaine: son ivrognerie, ses sottises, sa conduite à l'égard de Marie Timoféievna dont il avait gaspillé la pension et qu'il avait fait sortir du couvent; ses tentatives de chantage, sa manière d'agir avec Daria Pavlovna, etc., etc. Le capitaine s'agitait, gesticulait, essayait de répondre, mais, chaque fois, Nicolas Vsévolodovitch lui imposait silence.
— Permettez-moi d'ajouter un dernier mot, acheva-t-il, — dans toutes vos lettres vous parlez de «déshonneur domestique». Quel déshonneur y a-t-il donc pour vous dans le mariage de votre soeur avec Stavroguine?
— Mais ce mariage est ignoré, Nicolas Vsévolodovitch, personne ne le connaît, c'est un secret fatal. Je reçois de l'argent de vous, et tout à coup on me demande: À quel titre touchez-vous cet argent? Je suis lié, je ne veux pas répondre, cela porte préjudice à la réputation de ma soeur, à l'honneur de mon nom.
Le capitaine avait élevé le ton: il aimait ce thème dont il attendait un effet sûr. Hélas! quelle déception lui était réservée! Tranquillement, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde, Nicolas Vsévolodovitch lui apprit que sous peu de jours, peut-être demain ou après-demain, il avait l'intention de porter son mariage à la connaissance «de la police aussi bien que de la société», ce qui trancherait du même coup et la question de l'honneur domestique et celle des subsides. Le capitaine écarquillait les yeux; dans le premier moment il ne comprit pas, Nicolas Vsévolodovitch dut lui expliquer ses paroles.
— Mais c'est une… aliénée?
— Je prendrai mes dispositions en conséquence.
— Mais… que dira votre mère?
— Elle dira ce qu'elle voudra.
— Et vous introduirez votre femme dans votre maison?
— Oui, peut-être. Du reste, cela ne vous regarde pas.
— Comment, cela ne me regarde pas? s'écria le capitaine; — mais moi, quelle sera donc ma situation?
— Eh bien, naturellement, vous n'entrerez pas chez moi.
— Je suis pourtant un parent.
— Les parents comme vous, on les fuit. Pourquoi vous donnerais-je alors de l'argent? Jugez-en vous-même.
— Nicolas Vsévolodovitch, Nicolas Vsévolodovitch, c'est impossible, vous réfléchirez peut-être encore, vous ne voudrez pas attenter… que pensera-t-on, que dira-t-on dans le monde?
— J'ai bien peur de votre monde. J'ai épousé votre soeur parce qu'après un dîner, étant pris de vin, j'avais parié que je l'épouserais, et maintenant je le ferai savoir publiquement… si cela me plaît.
Il prononça ces mots avec une sorte de colère. Lébiadkine commença à croire que c'était sérieux, et l'épouvante s'empara de lui.
— Mais moi, voyons, le principal ici, c'est moi!… Vous plaisantez peut-être, Nicolas Vsévolodovitch!
— Non, je ne plaisante pas.
— Vous êtes libre, Nicolas Vsévolodovitch, mais je ne vous crois pas… alors je porterai plainte.
— Vous êtes terriblement bête, capitaine.
— Soit, mais c'est tout ce qu'il me reste à faire, — répliqua Lébiadkine qui ne savait plus ce qu'il disait; — autrefois, à Pétersbourg, quand elle servait dans les maisons meublées, on nous donnait du moins le logement. Mais maintenant que deviendrai-je si vous m'abandonnez?
— Ne voulez-vous donc pas vous rendre à Pétersbourg pour commencer une carrière nouvelle? À propos, d'après ce que j'ai entendu dire, vous vous proposez d'aller faire des dénonciations, dans l'espoir d'obtenir votre pardon en signalant tous les autres?
Le capitaine resta bouche béante, regardant avec de grands yeux son interlocuteur.
Nicolas Vsévolodovitch se pencha vers la table.
— Écoutez, capitaine, reprit-il tout à coup d'un ton extrêmement sérieux. Jusqu'alors il avait parlé d'une façon assez équivoque, si bien que Lébiadkine habitué au rôle de bouffon avait pu se demander si son barine était réellement fâché ou s'il voulait rire, s'il songeait pour tout de bon à rendre son mariage public ou si c'était seulement une plaisanterie. Maintenant il n'y avait plus à s'y méprendre: le visage de Nicolas Vsévolodovitch était tellement sévère qu'un frisson parcourut l'épine dorsale du capitaine. — Écoutez et dites la vérité, Lébiadkine: avez-vous révélé quelque chose ou ne l'avez-vous pas encore fait? N'êtes- vous pas déjà entré dans la voie des dénonciations? N'avez-vous point, par bêtise, écrit quelque lettre?
— Non, je n'ai rien fait encore, et… je ne pensais même pas à cela, répondit le capitaine qui tenait toujours ses yeux fixés sur Stavroguine.
— Eh bien, vous mentez quand vous dites que vous ne pensiez pas à cela. C'est même dans cette intention que vous voulez aller à Pétersbourg. Si vous n'avez pas écrit, n'avez-vous pas lâché un mot de trop en causant ici avec quelqu'un? Répondez franchement, j'ai entendu parler de quelque chose.
— J'ai causé avec Lipoutine, étant ivre. Lipoutine est un traître. Je lui ai ouvert mon coeur, murmura le capitaine devenu pâle.
— Il n'est pas défendu d'ouvrir son coeur, mais il ne faut pas être un sot. Si vous aviez cette idée, vous auriez dû la garder pour vous. Aujourd'hui les hommes intelligents se taisent au lieu de bavarder.
— Nicolas Vsévolodovitch! dit en tremblant Lébiadkine; — personnellement vous n'avez pris part à rien, je ne vous ai pas…
— Oh! je sais bien que vous n'oseriez pas dénoncer votre vache à lait.
— Nicolas Vsévolodovitch, jugez, jugez!… Et désespéré, les larmes aux yeux, le capitaine fit le récit de sa vie depuis quatre ans. C'était la stupide histoire d'un imbécile qui, l'ivrognerie et la fainéantise aidant, se fourre dans une affaire pour laquelle il n'est pas fait et dont, jusqu'au dernier moment, il comprend à peine la gravité. Il raconta qu'à Pétersbourg il s'était laissé entraîner d'abord simplement par l'amitié, comme un brave étudiant, quoiqu'il ne fût pas étudiant: sans rien savoir, «le plus innocemment du monde», il semait divers papiers dans les escaliers, les déposait par paquets de dix sous les portes, les accrochait aux cordons des sonnettes, les distribuait en guise de journaux, les glissait, au théâtre, dans les chapeaux et dans les poches des spectateurs. Ensuite on lui avait donné de l'argent pour faire cette besogne qu'il avait acceptée «parce qu'il fallait vivre!» Dans deux provinces il avait colporté de district en district «toutes sortes de vilenies». Ô Nicolas Vsévolodovitch, s'écria-t-il, rien ne me révoltait comme ces attaques dirigées contre les lois civiles et surtout celles de la patrie. «Prenez des fourches, lisait-on dans ces papiers, songez que celui qui, le matin, sortira pauvre de chez lui pourra, le soir, y rentrer riche.» «Fermez au plus tôt les églises, était-il dit dans une proclamation de cinq ou six lignes adressée à toute la Russie, anéantissez Dieu, abolissez le mariage, supprimez le droit d'hériter, prenez des couteaux.» Le diable sait ce qu'il y avait ensuite. Ces horreurs me faisaient frissonner, mais je les distribuais tout de même. Un jour il faillit m'en cuire: je fus surpris par des officiers au moment où j'essayais d'introduire dans une caserne cette proclamation de cinq lignes, heureusement ils se contentèrent de me rosser, après quoi ils me laissèrent partir: que Dieu les en récompense! Ici, l'an dernier, je fus sur le point d'être arrêté quand je remis à Korovaïeff de faux assignats fabriqués en France, mais, grâce à Dieu, sur ces entrefaites Korovaïeff, étant ivre, se noya dans un étang, et l'on ne put rien prouver contre moi. Ici j'ai proclamé chez Virguinsky la liberté de la femme sociale. Au mois de juin j'ai de nouveau répandu différents papiers dans le district de ***. Il paraît qu'on veut encore m'y forcer… Pierre Stépanovitch me donne à entendre que je dois obéir. Depuis longtemps déjà il me menace. Et comme il m'a traité l'autre dimanche! Nicolas Vsévolodovitch, je suis un esclave, je suis un ver, mais non un Dieu, par là seulement je me distingue de Derjavine. Vous voyez quelle est ma détresse.
Stavroguine l'écouta avec curiosité jusqu'au bout.
— Je ne savais pas tout cela, dit-il; — naturellement, à un homme comme vous tout peut arriver… Écoutez, poursuivit-il après avoir réfléchi un instant, — si vous voulez, dites-leur, dites à qui vous savez, que les propos de Lipoutine sont des contes et que vos menaces de dénonciation ne visaient que moi, parce que, me croyant compromis aussi, vous comptiez de la sorte m'extorquer plus d'argent… Vous comprenez?
— Nicolas Vsévolodovitch, mon cher, se peut-il donc que je sois exposé à un pareil danger? Il me tardait de vous voir pour vous questionner.
Le visiteur sourit.
— À coup sûr on ne vous laissera pas aller à Pétersbourg, quand même je vous donnerais de l'argent pour faire ce voyage… Mais il est temps que je voie Marie Timoféievna.
Il se leva.
— Nicolas Vsévolodovitch, — et quelles sont vos intentions par rapport à Marie Timoféievna?
— Je vous les ai dites.
— Est-il possible que ce soit vrai?
— Vous ne le croyez pas encore?
— Ainsi vous allez me planter là comme une vieille botte hors d'usage?
— Je verrai, répondit en riant Nicolas Vsévolodovitch, — allons, introduisez-moi.
— Voulez-vous que j'aille sur le perron?… ici je pourrais, sans le faire exprès, entendre votre conversation… parce que les chambres sont toutes petites.
— Soit; allez sur le perron. Prenez le parapluie.
— Le vôtre? Suis-je digne de m'abriter dessous?
— Tout le monde est digne d'un parapluie.
— Vous déterminez du coup le minimum des droits de l'homme.
Mais le capitaine prononça ces mots machinalement: il était écrasé, anéanti par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. Et pourtant, à peine arrivé sur le perron, cet homme aussi roué qu'inconsistant se reprit à espérer, l'idée lui revint que Nicolas Vsévolodovitch cherchait à lui donner le change par des mensonges; s'il en était ainsi, ce n'était pas à lui d'avoir peur, puisqu'on le craignait.
— «S'il ment, s'il ruse, quel est son but?» se demandait Lébiadkine. La publication du mariage lui paraissait une absurdité: «Il est vrai que de la part d'un tel monstre rien ne doit étonner; il ne vit que pour faire du mal aux gens. Mais qui sait si lui-même n'a pas peur, depuis l'affront inouï qu'il a reçu l'autre jour? Il craint que je ne révèle son mariage, voilà pourquoi il s'est empressé de venir me dire qu'il allait lui-même le faire connaître. Holà, ne va pas te blouser, Lébiadkine! Et pourquoi venir la nuit, en cachette, quand lui-même désire la publicité? Mais s'il a peur, évidemment c'est depuis peu, son inquiétude doit être toute récente…Eh! gare aux bévues, Lébiadkine!…
«Il m'effraye avec Pierre Stépanovitch. Oh! voilà ce qu'il y a de terrible! Et pourquoi ai-je fait des confidences à Lipoutine? Le diable sait ce que manigancent ces démons, jamais je n'ai pu y voir clair. Ils recommencent à s'agiter comme il y a cinq ans. À qui, il est vrai, les dénoncerais-je? «N'avez-vous pas écrit à quelqu'un par bêtise?» Hum. Ainsi l'on pourrait écrire comme par bêtise? N'est-ce pas un conseil qu'il me donne? «Vous allez pour cela à Pétersbourg.» Le coquin! cette idée ne m'est pas plutôt venue à l'esprit qu'il l'a devinée! On dirait que lui-même, sans en avoir l'air, me pousse à aller là-bas. Il n'y a ici que deux suppositions possibles: ou bien, je le répète, il a peur, parce qu'il s'est mis dans un mauvais cas, ou… ou il ne craint rien pour lui, et il m'excite sourdement à les dénoncer tous! Oh! la conjoncture est délicate, Lébiadkine, prends garde de faire une boulette!…»
Il était si absorbé dans ses réflexions qu'il ne pensa même pas à se mettre aux écoutes. Du reste, il lui aurait été difficile d'entendre la conversation: la porte était massive et à un seul battant; d'autre part, on n'élevait guère la voix; le capitaine ne percevait que des sons indistincts. Il lança un jet de salive et retourna siffler sur le perron.
III
Deux fois plus grande que la pièce occupée par le capitaine, la chambre de Marie Timoféievna ne renfermait pas un mobilier plus élégant; mais la table qui faisait face au divan était couverte d'une nappe de couleur, sur tout le parquet s'étendait un beau tapis, et le lit était masqué par un long rideau vert qui coupait la chambre en deux; il y avait en outre près de la table un grand et moelleux fauteuil sur lequel pourtant Marie Timoféievna n'était pas assise. Ici comme dans le logement de la rue de l'Épiphanie une lampe brûlait dans un coin devant une icône, et sur la table se retrouvaient aussi les mêmes objets: jeu de cartes, miroir, chansonnier, tout jusqu'au petit pain blanc; de plus, on y voyait un album de photographies et deux livres avec des gravures coloriées: l'un était une relation de voyage arrangée à l'usage de la jeunesse, l'autre un recueil d'histoires morales et pour la plupart chevaleresques. Ainsi que l'avait dit le capitaine, sans doute Marie Timoféievna avait attendu le visiteur, mais quand celui-ci entra chez elle, elle dormait, à demi couchée sur le divan. Nicolas Vsévolodovitch ferma sans bruit la porte derrière lui, et, sans bouger de place, se mit à considérer la dormeuse.
Le capitaine avait menti en disant que sa soeur avait fait toilette. Elle portait la robe de couleur sombre que nous lui avons vue chez Barbara Pétrovna. Maintenant comme alors son long cou décharné était à découvert, et ses cheveux étaient réunis sur sa nuque en un chignon minuscule. Le châle noir donné par Barbara Pétrovna était plié soigneusement et reposait sur le divan. Cette fois encore Marie Timoféievna était grossièrement fardée de blanc et de rouge. Moins d'une minute après l'apparition de Nicolas Vsévolodovitch, elle se réveilla soudain comme si elle eût senti son regard sur elle, ouvrit les yeux et se redressa vivement. Mais il est probable que le visiteur éprouvait lui-même une impression étrange: toujours debout près de la porte, il ne proférait pas un mot et ses yeux restaient obstinément fixés sur le visage de Marie Timoféievna. Peut-être avaient-ils quelque chose de particulièrement dur, peut-être exprimaient-ils le dégoût, même une joie maligne de la frayeur ressentie par la folle, ou bien cette dernière, mal éveillée, crut-elle seulement lire cela dans le regard de Nicolas Vsévolodovitch? Quoi qu'il en soit, au bout d'un moment les traits de la pauvre femme prirent une expression de terreur extraordinaire; des convulsions parcoururent son visage, elle leva les bras, les agita, et tout à coup fondit en larmes comme un enfant épouvanté; encore un instant, et elle aurait crié. Mais le visiteur s'arracha à la contemplation, un brusque changement s'opéra dans sa physionomie, et ce fut avec le sourire le plus gracieux qu'il s'approcha de la table:
— Pardon, je vous ai fait peur, Marie Timoféievna, dit-il en lui tendant la main, — j'ai eu tort de venir vous surprendre ainsi au moment de votre réveil.
L'aménité de ce langage produisit son effet. La frayeur de Marie Timoféievna se dissipa, quoiqu'elle continuât à regarder Stavroguine avec appréhension, en faisant de visibles efforts pour comprendre. Elle tendit craintivement sa main. À la fin, un timide sourire se montra sur ses lèvres.
— Bonjour, prince, dit-elle à voix basse, tout en considérant d'un air étrange Nicolas Vsévolodovitch.
— Sans doute vous avez fait un mauvais rêve? reprit-il avec un sourire de plus en plus aimable.
— Mais vous, comment savez-vous que j'ai rêvé de cela?…
Et soudain son tremblement de tout à l'heure la ressaisit, elle se rejeta en arrière et leva le bras devant elle comme pour se protéger, peu s'en fallut qu'elle ne fondit de nouveau en larmes.
— Remettez-vous, de grâce; pourquoi avoir peur? Est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas? ne cessait de répéter Nicolas Vsévolodovitch, mais, cette fois, il fut longtemps sans pouvoir la rassurer; elle le regardait silencieusement, en proie à une cruelle incertitude, et l'on voyait qu'elle faisait de pénibles efforts pour concentrer sa pauvre intelligence sur une idée. Tantôt elle baissait les yeux, tantôt elle les relevait brusquement et enveloppait le visiteur d'un regard rapide. À la fin, elle parut, sinon se calmer, du moins prendre un parti.
— Asseyez-vous, je vous prie, à côté de moi, afin que plus tard je puisse vous examiner, dit-elle d'une voix assez ferme; il était clair qu'une nouvelle pensée venait de se faire jour dans son esprit. — Mais, pour le moment, ne vous inquiétez pas, moi-même je ne vous regarderai pas, je tiendrai les yeux baissés. Ne me regardez pas non plus jusqu'à ce que je vous le demande. Asseyez- vous donc, ajouta-t-elle avec impatience.
Elle était visiblement dominée de plus en plus par une impression nouvelle.
Nicolas Vsévolodovitch s'assit et attendit; il y eut un assez long silence.
— Hum! je trouve tout cela étrange, murmura-t-elle tout à coup d'un ton presque méprisant; sans doute je fais beaucoup de mauvais rêves; seulement pourquoi vous ai-je vu en songe sous ce même aspect?
— Allons, laissons là les rêves, répliqua le visiteur impatienté, et, malgré la défense qu'elle lui en avait faite, il se retourna vers elle. Peut-être ses yeux avaient-ils la même expression que tantôt. À plusieurs reprises il remarqua que Marie Timoféievna aurait bien voulu le regarder, qu'elle en avait grande envie, mais que, se roidissant contre son désir, elle s'obstinait à contempler le parquet.
— Écoutez, prince, écoutez, dit-elle en élevant soudain la voix, — écoutez, prince…
— Pourquoi vous êtes-vous détournée? Pourquoi ne me regardez-vous pas? À quoi bon cette comédie? interrompit-il violemment.
Mais elle n'eut pas l'air de l'avoir entendu; sa physionomie était soucieuse et maussade.
— Écoutez, prince, répéta-t-elle pour la troisième fois d'un ton ferme; — quand, l'autre jour, dans la voiture vous m'avez dit que vous feriez connaître notre mariage, je me suis effrayée à la pensée que notre secret serait rendu public. Maintenant je ne sais pas, j'ai beaucoup réfléchi, et je vois clairement que je ne suis bonne à rien. Je sais m'habiller, à la rigueur je saurais aussi recevoir: il n'est pas bien difficile d'offrir une tasse de thé aux gens, surtout quand on a des domestiques. Mais, n'importe, on me regardera de travers. Dimanche, lors de ma visite dans cette maison-là, j'ai observé bien des choses. Cette jolie demoiselle m'a examinée tout le temps, surtout à partir du moment où vous êtes entré. C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes entré alors? Sa mère, cette vieille dame du monde, est simplement ridicule. Mon Lébiadkine s'est distingué aussi; pour ne pas éclater de rire, j'ai toujours regardé le plafond, il est orné de belles peintures. Sa mère _à lui _pourrait être supérieure d'un couvent; j'ai peur d'elle, quoiqu'elle m'ait fait cadeau d'un châle noir. Toutes ces personnes ont dû donner un triste témoignage de moi, je ne leur en veux pas, seulement je me disais alors en moi-même: Quelle parente suis-je pour elles? Sans doute on n'exige d'une comtesse que les qualités morales, — celles d'une femme de ménage ne lui sont pas nécessaires, car elle a une foule de laquais, — mettons qu'il lui faut aussi un peu de coquetterie mondaine pour être en état de recevoir les étrangers de distinction, voilà tout! Mais, n'importe, dimanche on me regardait d'un air de désolation. Dacha seule est un ange. J'ai bien peur qu'on ne l'ait chagrinée en lui tenant des propos inconsidérés sur mon compte.
— N'ayez pas peur et ne vous tourmentez pas, dit Nicolas Vsévolodovitch avec un sourire qu'il ne réussit pas à rendre agréable.
— Du reste, quand même il serait un peu honteux de moi, cela ne me ferait rien, car il aura toujours plus de compassion que de honte; j'en juge, naturellement, d'après le coeur humain. Il sait que c'est plutôt à moi de plaindre ces gens-là qu'à eux d'avoir pitié de moi.
— Vous avez été, paraît-il très blessée de leur manière d'être, Marie Timoféievna?
— Qui? Moi? Non, répondit-elle en souriant avec bonhomie. — Pas du tout. Je vous regardais tous alors; vous étiez tous fâchés, vous vous disputiez, ils se réunissent et ils ne savent pas rire de bon coeur. Tant de richesses et si peu de gaieté, cela me paraît horrible. Du reste, à présent je ne plains plus personne, je garde pour moi toute ma pitié.
— J'ai entendu dire qu'avec votre frère vous aviez la vie dure avant mon arrivée?
— Qui est-ce qui vous a dit cela? C'est absurde. Je suis bien plus malheureuse à présent. Je fais maintenant de mauvais rêves, et c'est parce que vous êtes arrivé. Pourquoi êtes-vous venu? dites-le, je vous prie.
— Mais ne voulez-vous pas retourner au couvent?
— Allons, je m'en doutais, qu'il allait encore me proposer cela! Un beau venez-y voir que votre couvent! Et pourquoi y retournerai- je? Avec quoi maintenant y rentrerais-je? Je suis toute seule à présent! Il est trop tard pour commencer une troisième vie.
— Pourquoi vous emportez-vous ainsi? N'avez-vous pas peur que je cesse de vous aimer?
— Je ne m'inquiète pas du tout de vous. Je crains moi-même de ne plus guère aimer quelqu'un.
Elle eut un sourire de mépris.
— Je dois m'être donné envers lui un tort grave, ajouta-t-elle soudain comme se parlant à elle-même, — seulement voilà, je ne sais pas en quoi consiste ce tort, et c'est ce qui fait mon éternel tourment. Depuis cinq ans je ne cessais de me dire nuit et jour que j'avais été coupable à son égard. Je priais, je priais, et toujours je pensais à ma grande faute envers lui. Et voilà qu'il s'est trouvé que c'était vrai.
— Mais quoi?
— Toute ma crainte, c'est qu'il ne soit mêlé à cela, poursuivit-elle sans répondre à la question qu'elle n'avait même pas entendue. — Pourtant il ne peut pas s'être associé de nouveau à ces petites gens. La comtesse me mangerait volontiers, quoiqu'elle m'ait fait asseoir à côté d'elle dans sa voiture. Ils ont tous formé un complot — se peut-il qu'il y soit entré aussi? Se peut-il que lui aussi soit un traître? (Un tremblement agita ses lèvres et son menton.) Écoutez, vous: avez-vous lu l'histoire de Grichka Otrépieff qui a été maudit dans sept cathédrales?
Nicolas Vsévolodovitch garda le silence.
— Mais, du reste, je vais maintenant me retourner vers vous et vous regarder, décida-t-elle subitement — tournez-vous aussi de mon côté et regardez-moi, mais plus fixement. Je veux enfin éclaircir mes doutes.
— Je vous regarde depuis longtemps déjà.
— Hum, fit Marie Timoféievna en observant attentivement le visiteur, — vous avez beaucoup engraissé…
La folle voulait encore dire quelque chose, mais soudain la terreur qu'elle avait éprouvée tantôt se peignit pour la troisième fois sur son visage, de nouveau elle recula en projetant le bras devant elle.
— Qu'avez-vous donc? cria avec une sorte de rage Nicolas Vsévolodovitch.
Mais la frayeur de Marie Timoféievna ne dura qu'un instant; un sourire sceptique et désagréable fit grimacer ses lèvres.
— Prince, levez-vous, je vous prie, et entrez, dit-elle tout à coup d'un ton ferme et impérieux.
— Comment, entrez? Où voulez-vous que j'entre?
— Pendant ces cinq années, je n'ai fait que me représenter de quelle manière il entrerait. Levez-vous tout de suite et retirez-vous derrière la porte, dans l'autre chambre. Je serai assise ici comme si je ne m'attendais à rien, j'aurai un livre dans les mains, et tout à coup vous apparaîtrez après cinq ans d'absence. Je veux voir cette scène.
Nicolas Vsévolodovitch grinçait des dents et grommelait à part soi des paroles inintelligibles.
— Assez, dit-il en frappant sur la table. — Je vous prie de m'écouter, Marie Timoféievna. Tâchez, s'il vous plaît, de me prêter toute votre attention. Vous n'êtes pas tout à fait folle! laissa-t-il échapper dans un mouvement d'impatience. — Demain je rendrai public notre mariage. Jamais vous n'habiterez un palais, détrompez-vous à cet égard. Voulez-vous passer toute votre vie avec moi? seulement ce sera fort loin d'ici. Nous irons demeurer dans les montagnes de la Suisse, il y a là un endroit… Soyez tranquille, je ne vous abandonnerai jamais et ne vous mettrai pas dans une maison de santé. J'ai assez d'argent pour vivre sans rien demander à personne. Vous aurez une servante; vous ne vous occuperez d'aucun travail. Tous vos désirs réalisables seront satisfaits. Vous prierez, vous irez où vous voudrez, et vous ferez ce que bon vous semblera. Je ne vous toucherai pas. Je ne bougerai pas non plus du lieu où nous serons fixés. Si vous voulez, je ne vous adresserai jamais la parole. Vous pourrez, si cela vous plaît, me raconter chaque soir vos histoires, comme autrefois à Pétersbourg. Je vous ferai des lectures si vous le désirez. Mais aussi vous devrez passer toute votre vie dans le même endroit, et c'est un pays triste. Vous consentez? Vous ne regretterez pas votre résolution, vous ne m'infligerez pas le supplice de vos malédictions et de vos larmes?
Elle avait écouté avec une attention extraordinaire et réfléchit longtemps en silence.
— Tout cela me paraît invraisemblable, dit-elle enfin d'un ton sarcastique. — Ainsi je passerai peut-être quarante ans dans ces montagnes.
Elle se mit à rire.
— Eh bien, oui, nous y passerons quarante ans, répondit en fronçant le sourcil Nicolas Vsévolodovitch.
— Hum… pour rien au monde je n'irai là.
— Même avec moi?
— Mais qui êtes-vous donc pour que j'aille avec vous? Quarante années durant être perchée sur une montagne avec lui — il me la baille belle! Et quels gens patients nous avons aujourd'hui en vérité! Non, il ne se peut pas que le faucon soit devenu un hibou. Ce n'est pas là mon prince! déclara-t-elle en relevant fièrement la tête.
Le visage de Nicolas Vsévolodovitch s'assombrit.
— Pourquoi m'appelez-vous prince et… et pour qui me prenez- vous? demanda-t-il vivement.
— Comment? Est-ce que vous n'êtes pas prince?
— Je ne l'ai même jamais été.
— Ainsi vous-même, vous avouez carrément devant moi que vous n'êtes pas prince!
— Je vous répète que je ne l'ai jamais été.
Elle frappa ses mains l'une contre l'autre.
— Seigneur! Je m'attendais à tout de la part de ses ennemis, mais je n'aurais jamais cru possible une pareille insolence! Vit- il encore? vociféra-t-elle hors d'elle-même en s'élançant sur Nicolas Vsévolodovitch, — tu l'as tué, n'est-ce pas? Avoue!
Stavroguine fit un saut en arrière.
— Pour qui me prends-tu? dit-il; ses traits étaient affreusement altérés, mais il était difficile en ce moment de faire peur à Marie Timoféievna, elle poursuivit avec un accent de triomphe:
— Qui le connaît? Qui sait ce que tu es et d'où tu sors? Mais durant ces cinq années mon coeur a pressenti toute l'intrigue! Je m'étonnais aussi, je me disais: Qu'est ce que c'est que ce chat- huant? Non, mon cher, tu es un mauvais acteur, pire même que Lébiadkine. Présente mes hommages à la comtesse et dis-lui que je la prie d'envoyer quelqu'un de plus propre. Elle t'a payé, parle! Tu es employé comme marmiton chez elle! j'ai percé à jour votre imposture, je vous comprends tous, jusqu'au dernier!
Il la saisit avec force par le bras; elle lui rit au nez:
— Quant à lui ressembler, ça, oui, tu lui ressembles beaucoup, tu pourrais même être son parent, — homme fourbe! Mais le mien est un faucon à l'oeil perçant et un prince, tandis que toi tu es une chouette et un marchand! Le mien ne se laisse pas marcher sur le pied; toi, Chatouchka (il est bien gentil, je l'aime beaucoup!), Chatouchka t'a donné un soufflet, mon Lébiadkine me l'a raconté. Et pourquoi avais-tu peur, ce jour-là, quand tu es entré? Qui est- ce qui t'avait effrayé? Quand j'ai vu ton bas visage, au moment où je suis tombée et où tu m'as relevée, j'ai senti comme un ver qui se glissait dans mon coeur: Ce n'est pas lui, me suis-je dit, ce n'est pas lui! Mon faucon n'aurait jamais rougi de moi devant une demoiselle du grand monde! Ô Seigneur! Pendant cinq années entières, mon seul bonheur a été de penser que mon faucon était quelque part, là-bas derrière les montagnes, qu'il vivait, qu'il volait en regardant le soleil… Parle, imposteur, as-tu reçu une grosse somme pour jouer ce rôle? T'as-t-on payé cher? Moi, je ne t'aurais pas donné un groch[14]. Ha, ha, ha! Ha, ha, ha!…
— Oh! Idiote, fit en grinçant des dents Nicolas Vsévolodovitch qui lui serrait toujours le bras.
— Hors d'ici, imposteur! ordonna-t-elle, je suis la femme de mon prince, je n'ai pas peur de ton couteau!
— De mon couteau?
— Oui, de ton couteau. Tu as un couteau dans ta poche. Tu pensais que je dormais, mais je l'ai vu: quand tu es entré tout à l'heure, tu as tiré un couteau!
— Que dis-tu, malheureuse? De quels rêves es-tu le jouet cria Nicolas Vsévolodovitch, et il repoussa Marie Timoféievna d'une façon si rude que la tête et les épaules de la folle heurtèrent violemment contre le divan. Il s'enfuit, mais elle courut après lui et, tout en boitant, le poursuivit jusque sur le perron. Lébiadkine, effrayé, la ramena de force dans la maison; toutefois, avant que le visiteur eût disparu, elle put encore lui jeter à travers les ténèbres cette apostrophe accompagnée d'un rire strident:
— Grichka Ot-rep-ieff, a-na-thème!
IV
— «Un couteau! un couteau!» répétait Nicolas Vsévolodovitch en proie à une indicible colère, tandis qu'il marchait à grands pas dans la boue et dans les flaques d'eau sans remarquer où il posait ses pieds. Par moments, à la vérité, il éprouvait une violente envie de rire bruyamment, furieusement, mais il la refoulait en lui. Il ne recouvra un peu de sang-froid que quand il fut arrivé sur le pont, à l'endroit même où tantôt il avait fait la rencontre de Fedka. Cette fois encore le vagabond l'attendait; en l'apercevant, il ôta sa casquette, découvrit gaiement ses mâchoires, et avec un joyeux sans gêne engagea la conversation. D'abord, Nicolas Vsévolodovitch passa son chemin, et même pendant un certain temps il n'entendit point le rôdeur qui s'était mis à lui emboîter le pas. Tout à coup il songea avec surprise qu'il l'avait complètement oublié, et cela alors même qu'il ne cessait de se répéter: «Un couteau! un couteau!» Il saisit le vagabond, et, de toute sa force que doublait la colère amassée en lui, l'envoya rouler sur le pont. L'idée d'une lutte traversa l'esprit de Fedka, mais presque aussitôt il comprit qu'il n'aurait pas le dessus, en conséquence il se tint coi et n'essaya même aucune résistance. À genoux, le corps incliné vers la terre, les coudes saillant derrière le dos, le rusé personnage attendit tranquillement l'issue de cette aventure qui ne semblait pas du tout l'inquiéter.
L'événement lui donna raison. Le premier mouvement de Nicolas Vsévolodovitch avait été d'ôter son cache-nez pour lier les mains de son prisonnier, mais il lâcha brusquement ce dernier et le repoussa loin de lui. En un clin d'oeil Fedka fut debout, il se détourna, et, tout à coup, un couteau à la lame courte mais large brilla dans sa main.
— À bas le couteau, cache-le, cache-le tout de suite, _ordonna _avec un geste impatient Nicolas Vsévolodovitch, et le couteau disparut aussi vite qu'il s'était montré.
Stavroguine continua sa marche en silence et sans se retourner, mais l'obstiné vaurien ne le quitta point; maintenant, il est vrai, il ne lui parlait plus et même le suivait respectueusement à un pas de distance. Tous deux traversèrent ainsi le pont, puis prirent à gauche et s'engagèrent dans un long et obscur péréoulok; pour aller dans le centre de la ville, on avait plus court par là que par la rue de l'Épiphanie.
— Dernièrement, dit-on, tu as dévalisé une église ici dans le district, est-ce vrai? demanda à brûle-pourpoint Nicolas Vsévolodovitch.
— C'est-à-dire que j'étais d'abord entré là pour prier, répondit le vagabond d'un ton grave et poli, comme si rien ne se fût passé entre lui et son interlocuteur; il était même plus que grave, il était digne. La familiarité «amicale» de tantôt avait disparu. Fedka offrait maintenant tous les dehors d'un homme sérieux, injustement offensé, il est vrai, mais sachant oublier une offense.
— Quand le Seigneur m'eut conduit dans cette église, poursuivit- il, je me dis: «Eh! c'est un bienfait du Ciel!» Je fus amené à cela par ma situation d'orphelin, car dans notre condition on ne peut pas se passer de secours. Eh bien, Dieu m'a puni de mes péchés: les objets que j'ai pris ne m'ont rapporté en tout que douze roubles. J'ai même dû donner par-dessus le marché la mentonnière en argent de saint-Nicolas, on m'a dit que c'était du faux.