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Les possédés

Front matter (continued 7)

Victor Derély translation

— Tu as assassiné le gardien?

— C'est-à-dire que ce gardien et moi, nous avions fait la chose ensemble, mais le matin, près de la rivière, nous nous sommes disputés sur la question de savoir qui porterait le sac, et, dans la discussion, il a reçu un mauvais coup.

— Continue à tuer et à voler.

— C'est mot pour mot le conseil que me donne aussi Pierre Stépanovitch, parce qu'il est extraordinairement avare et dur à la détente. En dehors de cela, il n'a pas pour un groch de foi au Créateur céleste qui a fait l'homme avec de la terre, il dit que la nature seule a tout organisé, jusqu'à la dernière bête. De plus, il ne comprend pas que dans notre position on ne peut se passer d'un secours bienfaisant. Vous voulez le lui faire comprendre, il vous regarde comme un mouton regarde l'eau. Tenez, quand le capitaine Lébiadkine, que vous êtes allé voir tout à l'heure, demeurait chez Philippoff, une fois sa porte est restée grande ouverte toute une nuit, lui-même était couché par terre ivre-mort, et sur le parquet traînait quantité d'argent qu'il avait laissé tomber de ses poches. J'ai eu l'occasion de le voir de mes yeux parce que, dans notre position, quand on n'est pas secouru, il faut pourtant vivre…

— Comment, de tes yeux? Tu es donc entré chez lui pendant la nuit?

— Peut-être, seulement personne ne le sait.

— Pourquoi ne l'as-tu pas assassiné?

— Je m'en suis abstenu par calcul. Pourquoi, me suis-je dit, prendre maintenant cent cinquante roubles quand, en attendant un peu, je puis en prendre quinze cents? Le capitaine Lébiadkine, en effet (je l'ai entendu de mes oreilles), a toujours beaucoup compté pour vous: il n'est pas de traktir, pas de cabaret où, étant ivre, il ne l'ait déclaré hautement; ce que voyant, j'ai, moi aussi, mit tout mon espoir dans Votre Altesse. Je vous parle, monsieur, comme à un père ou à un frère, car jamais je ne dirai cela ni à Pierre Stépanovitch, ni à personne. Ainsi Votre Altesse aura-t-elle la bonté de me donner trois petits roubles? Vous devriez bien, monsieur, me fixer, c'est-à-dire me faire connaître la vérité vraie, vu que nous ne pouvons nous passer de secours.

Nicolas Vsévolodovitch partit d'un bruyant éclat de rire, et, tirant de sa poche son porte-monnaie qui contenait environ cinquante roubles en petites coupures, il jeta successivement quatre assignats au vagabond. Celui-ci les saisit au vol ou les ramassa dans la boue en criant: «Eh! eh!» Nicolas Vsévolodovitch finit par lui jeter tout le paquet, et, riant toujours, poursuivit son chemin. Cette fois Fedka le laissa aller seul; il se traînait sur le sol boueux pour chercher les assignats tombés dans les flaques d'eau, et, pendant une heure encore, on put l'entendre proférer au milieu de l'obscurité son petit cri: «Eh! eh!»

CHAPITRE III

LE DUEL.

I

Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, eut lieu le duel projeté. Le violent désir qu'Artémii Pétrovitch Gaganoff éprouvait de se battre coûte que coûte contribua à la prompte issue de l'affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et il était furieux. Depuis un mois, il l'insultait impunément sans pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la provocation vînt de Nicolas Vsévolodovitch, car tout prétexte plausible pour envoyer un cartel manquait à Gaganoff. La vraie cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c'était l'offense faite à son père quatre ans auparavant, et lui-même sentait qu'il ne pouvait décemment alléguer un pareil motif, surtout après les humbles excuses déjà présentées à deux reprises par Nicolas Vsévolodovitch. Il considérait ce dernier comme un poltron éhonté et trouvait incompréhensible sa longanimité à l'égard de Chatoff; c'est pourquoi, de guerre lasse, il se résolut à lui adresser la lettre outrageante qui décida enfin Nicolas Vsévolodovitch à proposer une rencontre. Après avoir envoyé cette lettre, Artémii Pétrovitch passa le reste de la journée à se demander anxieusement si elle aurait le résultat souhaité; à tout hasard il se munit le soir même d'un témoin et fit choix de Maurice Nikolaïévitch Drozdoff, son ancien camarade d'école, qu'il estimait particulièrement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout préparé quand, le lendemain, à neuf heures du matin, il se présenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa à peine s'expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsévolodovitch. Elles étaient pourtant d'une nature telle que Maurice Nikolaïévitch en fut stupéfait: il voulut parler dans le sens de la conciliation, mais remarquant qu'Artémii Pétrovitch avait deviné son intention et s'agitait sur sa chaise, il garda le silence. Sans la parole donnée à son ami, il se serait retiré sur le champ, et s'il ne renonça pas à sa mission, ce fut seulement dans l'espoir qu'au dernier moment son intervention pourrait être utile. Kiriloff transmit, au nom de son client, la demande d'une réparation par les armes; toutes les conditions de la rencontre, telles qu'elles avaient été fixées par Stavroguine furent acceptées aussitôt sans le moindre débat. Gaganoff n'y fit qu'une addition, destinée, du reste, à rendre le duel plus meurtrier encore: il exigea l'échange de trois balles. Kiriloff eut beau protester, il se heurta à une résolution inébranlable, et tout ce qu'il put obtenir fut qu'en aucun cas le chiffre de trois balles ne serait dépassé. La rencontre ainsi réglée eut lieu à deux heures de l'après-midi dans le petit bois de Brykovo situé entre le domaine de Skvorechniki et la fabrique des Chpigouline. La pluie avait complètement cessé, mais le temps était humide, et il faisait beaucoup de vent. Dans le ciel froid flottaient de petits nuages gris; la cime des arbres s'agitait bruyamment; la journée avait quelque chose de lugubre.

Gaganoff et Maurice Nikolaïévitch arrivèrent sur le terrain dans un élégant break attelé de deux chevaux et conduit par Artémii Pétrovitch; avec eux se trouvait un laquais. Presque au même instant parurent trois cavaliers: c'étaient Nicolas Vsévolodovitch et Kiriloff accompagnés d'un domestique. Kiriloff, qui montait à cheval pour la première fois de sa vie, avait en selle une attitude très crâne; il tenait dans sa main droite sa lourde boîte de pistolets qu'il n'avait pas voulu confier au domestique et dans sa main gauche les rênes de sa monture, mais, par suite de son inexpérience, il les tirait sans cesse; aussi le cheval secouait la tête et manifestait l'envie de se cabrer, ce qui, du reste, n'effrayait nullement l'ingénieur. Ombrageux et facilement irritable, Gaganoff vit dans l'arrivée des cavaliers une nouvelle insulte pour lui: ses ennemis se croyaient donc bien sûrs du succès puisqu'ils avaient même négligé de se munir d'une voiture pour ramener le blessé, le cas échéant! Il mit pied à terre, livide de rage, et sentit que ses mains tremblaient, ce dont il fit l'observation à Maurice Nikolaïévitch. Nicolas Vsévolodovitch le salua, il ne lui rendit point son salut et lui tourna le dos. Le sort consulté sur le choix des armes décida en faveur des pistolets de Kiriloff. Après avoir fixé la barrière, les témoins mirent en place les combattants, puis ordonnèrent aux laquais de se porter à trois cents pas plus loin avec le break et les chevaux. Ensuite on chargea les pistolets et on les remit aux adversaires.

Durant tous ces préparatifs, Maurice Nikolaïévitch était sombre et soucieux. Par contre, Kiriloff avait l'air parfaitement calme et indifférent. Il remplissait les obligations de son mandat avec le soin le plus minutieux, mais sans trahir la moindre inquiétude; la perspective d'un dénouement fatal ne semblait pas l'émouvoir. Nicolas Vsévolodovitch, plus pâle que de coutume, était assez légèrement vêtu: il portait un paletot et un chapeau de castor blanc. Il paraissait très fatigué, fronçait le sourcil de temps à autre, et ne cherchait pas du tout à cacher le sentiment désagréable qu'il éprouvait. Mais de tous le plus remarquable en ce moment était Artémii Pétrovitch, attendu qu'il n'offrait rien de particulier à signaler.

II

Je n'ai pas encore parlé de son extérieur. C'était un homme de trente-trois ans, grand et assez gros, «bien nourri», comme dit le peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares; ses traits ne manquaient pas de distinction. Artémii Pétrovitch avait quitté la carrière des armes avec le grade de colonel; s'il eût continué à servir, il est très possible qu'il serait devenu un de nos bons généraux.

La principale cause pour laquelle il avait donné sa démission était l'idée fixe que son nom était déshonoré depuis l'insulte que Nicolas Vsévolodovitch avait faite à son père. Il croyait positivement qu'il ne pouvait plus rester dans l'armée, et que sa présence au régiment était une honte pour ses camarades, quoique aucun d'eux n'eût connaissance du fait. En ce moment, debout à sa place, il était en proie à une inquiétude extrême. Il lui semblait toujours que le duel n'aurait pas lieu, le moindre retard l'exaspérait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa aux deux adversaires la question accoutumée:

— C'est seulement pour la forme; maintenant que les pistolets sont en main et qu'on va commander le feu, une dernière fois voulez-vous vous réconcilier? J'accomplis mon devoir de témoin.

Maurice Nikolaïévitch saisit la balle au bond: jusqu'alors il était resté silencieux, mais, depuis la veille, il s'en voulait de sa condescendance.

— Je m'associe complètement aux paroles de M. Kiriloff… Cette idée qu'on ne peut se réconcilier sur le terrain est un préjugé bon pour les Français… D'ailleurs, il y a longtemps que je voulais le dire, je ne vois point ici de motif à une rencontre… Car toutes les excuses sont offertes, n'est-ce pas?

Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. Il n'avait pas l'habitude de parler aussi longtemps, et il était fort agité.

— Je renouvelle mon offre de présenter toutes les excuses possibles, répondit avec un empressement extraordinaire Nicolas Vsévolodovitch.

— Est-ce que c'est possible? cria Gaganoff furieux (il s'adressait à Maurice Nikolaïévitch et trépignait de colère); — si vous êtes mon témoin et non mon ennemi, Maurice Nikolaïévitch, expliquez à cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas Vsévolodovitch) — que de pareilles concessions ne font qu'aggraver l'offense! Il se juge au-dessus de mes insultes!… Sur le terrain même il ne voit aucun déshonneur à refuser un duel avec moi! Pour qui donc me prend-il après cela? je vous le demande. Et vous êtes mon témoin! Vous ne faites que m'irriter pour que je le manque.

De nouveau il frappa du pied, l'écume blanchissait ses lèvres.

— Les pourparlers sont terminés. Attention au commandement! cria de toute sa force Kiriloff. — Un! Deux! Trois!

Au mot trois, Gaganoff et Stavroguine se dirigèrent l'un vers l'autre. Le premier leva aussitôt son pistolet, et, après avoir fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s'arrêta, puis, convaincu que son adversaire n'avait pas été atteint, il s'approcha rapidement de la barrière. Nicolas Vsévolodovitch s'avança aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit doigt de sa main droite. Alors seulement on s'aperçut qu'Artémii Pétrovitch n'avait pas tout à fait manqué son ennemi, mais la balle ayant simplement frôlé les parties molles du doigt sans toucher l'os, il n'en était résulté pour Nicolas Vsévolodovitch qu'une égratignure insignifiante. Kiriloff déclara immédiatement que si les adversaires n'étaient pas satisfaits, le duel allait continuer.

Gaganoff s'adressa à Maurice Nikolaïévitch:

— Je déclare, fit-il d'une voix rauque (les mots avaient peine à sortir de sa gorge desséchée), — que cet homme (ce disant, il montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tiré en l'air exprès… de propos délibéré… C'est une nouvelle offense! Il veut rendre le duel impossible!

— J'ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme aux règlements, — observa d'un ton ferme Nicolas Vsévolodovitch.

— Non, il ne l'a pas! Faites-le-lui comprendre! cria Gaganoff.

— Je partage tout à fait l'opinion de Nicolas Vsévolodovitch, dit à haute voix Kiriloff.

— Pourquoi m'épargne-t-il? vociféra Artémii Pétrovitch, qui n'avait pas écouté l'ingénieur. — Je méprise sa clémence… Je crache dessus… Je…

— Je vous donne ma parole que je n'ai nullement voulu vous offenser, dit avec impatience Stavroguine, — j'ai tiré en l'air, parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu'un autre; ma résolution n'a rien qui vous soit personnel. Il est vrai que je ne me considère pas comme insulté, et je regrette que cela vous fâche. Mais je ne permets à personne de s'immiscer dans mon droit.

— S'il n'a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il m'a appelé sur le terrain! cria Gaganoff s'adressant comme toujours à Maurice Nikolaïévitch.

Ce fut Kiriloff qui répondit:

— Il fallait bien qu'il vous y appelât! Vous ne vouliez rien entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous?

— Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui avait suivi la discussion avec un effort pénible: — si l'un des adversaires déclare d'avance qu'il tirera en l'air, le duel en effet ne peut continuer… pour des raisons délicates et… faciles à comprendre.

— Je n'ai nullement déclaré que je tirerais en l'air chaque fois! cria Stavroguine poussé à bout. — Vous ne savez pas du tout quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à l'heure… Je n'empêche le duel en aucune façon.

— S'il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice Nikolaïévitch à Gaganoff.

À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent; la balle de Gaganoff s'égara encore, et celle de Stavroguine passa à une archine au-dessus du chapeau d'Artémii Pétrovitch. Cette fois, pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch, bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le viser, mais celui-ci ne s'y trompa point:

— Encore! hurla-t-il en grinçant des dents; — n'importe, j'ai été provoqué, et j'entends user des avantages de ma position. Je réclame l'échange d'une troisième balle.

— C'est votre droit, déclara Kiriloff.

Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en place. Quand le signal fut donné, Gaganoff s'avança jusqu'à la barrière et là, c'est-à-dire à douze pas de distance, commença à coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui permettre de bien tirer. Nicolas Vsévolodovitch, le pistolet baissé, attendait immobile le feu de son adversaire.

— C'est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; — tirez! tirez!

Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L'ingénieur le ramassa et le tendit à son ami. Le coup n'avait pas été mal dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s'en fallait de quatre verchoks que la balle n'eût atteint le crâne. Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch.

— Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice Nikolaïévitch excessivement agité.

Nicolas Vsévolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se détourna, et, cette fois, sans aucune cérémonie, lâcha son coup de pistolet dans le bois. Le duel était fini. Gaganoff resta comme écrasé. Maurice Nikolaïévitch s'approcha de lui et se mit à lui parler; mais Artémii Pétrovitch n'eut pas l'air de comprendre. En s'en allant, Kiriloff ôta son chapeau et salua d'un signe de tête Maurice Nikolaïévitch. Quant à Stavroguine, il ne se piqua plus de courtoisie; après avoir tiré comme je l'ai dit, il ne se retourna même pas vers la barrière, rendit son arme à Kiriloff et se dirigea à grand pas vers l'endroit où se trouvaient les chevaux. Son visage respirait la colère, il gardait le silence, Kiriloff se taisait aussi. Tous deux montèrent à cheval et partirent au galop.

III

Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch interpella Kiriloff avec impatience:

— Pourquoi vous taisez-vous?

— Qu'est-ce qu'il vous faut? répliqua l'ingénieur.

Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n'être pas désarçonné.

Stavroguine se contint.

— Je ne voulais pas offenser ce… cet imbécile, et je l'ai encore offensé, dit-il en baissant le ton.

— Oui, vous l'avez encore offensé, répondit Kiriloff; — et, d'ailleurs, ce n'est pas un imbécile.

— J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu.

— Non.

— Qu'est-ce qu'il fallait donc faire?

— Ne pas le provoquer.

— Supporter encore un soufflet?

— Oui.

— Je commence à n'y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas Vsévolodovitch, — pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu'ils n'attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne ne peut supporter?

— Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux?

— Je les cherche?

— Oui.

— Vous… vous vous en êtes aperçu?

— Oui.

— Cela se remarque donc?

— Oui.

Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait l'air très préoccupé.

— Si je n'ai pas tiré sur lui, c'est uniquement parce que je ne voulais pas le tuer; je vous assure que je n'ai pas eu une autre intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l'empressement inquiet de quelqu'un qui cherche à se justifier.

— Il ne fallait pas l'offenser.

— Comment devais-je faire alors?

— Vous deviez le tuer.

— Vous regrettez que je ne l'aie pas tué?

— Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous ne savez pas ce que vous cherchez.

— Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.

— Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous êtes-vous mis dans le cas d'être tué par lui.

— Si je ne l'avais pas provoqué, il m'aurait tué comme un chien.

— Ce n'est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas tué.

— Il m'aurait seulement battu?

— Ce n'est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il n'y a pas de mérite.

— Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de personne.

— Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.

Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.

— Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch.

— Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.

Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait ses pistolets.

— Du moins vous n'êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine qui tendit la main à l'ingénieur.

— Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour serrer la main de son ami. — Si je porte facilement mon fardeau, c'est parce que ma nature s'y prête; la vôtre vous rend peut-être votre charge plus pénible. Il n'y a pas à rougir de cela.

— Je sais que je n'ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas pour un homme fort.

— Vous faites bien. Allez boire du thé.

Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé.

IV

Fort contente d'apprendre que son fils s'était décidé à faire une promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l'ordre d'atteler, et elle était allée «comme autrefois respirer l'air pur»: telle fut la nouvelle qu'Alexis Égorovitch s'empressa de communiquer à son barine.

— Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitôt Nicolas Vsévolodovitch.

Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d'accompagner la générale et se trouvait maintenant dans sa chambre.

— Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s'il eût pris une résolution subite, — tiens-toi aux aguets pendant toute cette journée et, si tu t'aperçois qu'elle se rend chez moi, empêche-la d'entrer; dis-lui que d'ici à quelques jours je ne pourrai la recevoir, que je la prie de suspendre ses visites… et que je l'appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends?

— Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch.

Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette commission ne lui plaisait guère.

— Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez moi.

— Soyez tranquille, il n'y aura pas d'erreur. C'est par mon entremise que ses visites ont eu lieu jusqu'à présent; dans ces occasions, elle s'est toujours adressée à moi.

— Je le sais; mais, je le répète, pas avant qu'elle vienne elle- même. Apporte-moi vite du thé.

Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit; sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle, quoique son regard fût calme.

— D'où venez-vous? s'écria Stavroguine.

— J'étais là, et j'attendais pour entrer qu'Alexis Égorovitch vous eût quitté. J'ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand il est sorti tout à l'heure, je me suis dissimulée derrière le ressaut, il ne m'a pas remarquée.

— Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha… en attendant… ce temps-là. Je n'ai pas pu vous recevoir cette nuit, malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût.

— J'étais moi-même d'avis qu'il fallait rompre. Barbara Pétrovna soupçonne trop nos relations.

— Libre à elle.

— Il ne faut pas qu'elle s'inquiète. Ainsi maintenant c'est jusqu'à la fin?

— Vous l'attendez donc toujours?

— Oui, je suis certaine qu'elle viendra.

— Dans le monde rien ne finit.

— Ici il y aura une fin. Alors vous m'appellerez, je viendrai. Maintenant, adieu.

— Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas Vsévolodovitch.

— Vous n'êtes pas blessé et… vous n'avez pas versé le sang? demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui lui était faite.

— Ç'a été bête; je n'ai tué personne, rassurez-vous. Du reste, vous apprendrez tout aujourd'hui même par la voix publique. Je suis un peu souffrant.

— Je m'en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd'hui! ajouta-t-elle avec hésitation.

— Ni aujourd'hui, ni demain; après-demain, je ne sais pas, peut- être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez- moi, laissez-moi enfin.

— Vous ne perdrez pas l'autre… folle?

— Je ne perdrai ni l'une ni l'autre des deux folles, mais celle qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lâche et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand arrivera la «fin», comme vous dites, et malgré votre intelligence vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même?

— Je sais qu'à la fin je resterai seule avec vous et… j'attends ce moment.

— Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis?

— C'est impossible, vous m'appellerez.

— Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi.

— Vous savez qu'il n'y a pas que du mépris.

— C'est donc qu'il y en a tout de même?

— Je n'ai pas dit cela. Dieu m'en est témoin, je souhaiterais on ne peut plus que vous n'eussiez jamais besoin de moi.

— Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne point vous perdre.

— Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit dans ces paroles une énergie particulière. — Si je ne reste pas avec vous, je me ferai Soeur de la Miséricorde, garde-malade, ou colporteuse d'évangiles. J'y suis bien décidée. Je ne puis pas me marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas… Vous savez tout.

— Non, je n'ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre sympathie pour moi me paraît ressembler à l'intérêt que certaines vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades plutôt qu'aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous d'un air si étrange?

Elle le considéra attentivement.

— Vous êtes fort malade? demanda-t-elle d'un ton affectueux. — Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi!

— Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions. Hier, sur le pont, un petit diable m'a offert d'assassiner Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de mon mariage légal. Il m'a demandé trois roubles d'arrhes, mais il a laissé clairement entendre que l'opération tout entière ne coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha!

— Mais vous êtes bien sûr que c'était une apparition?

— Oh! non, ce n'était pas une apparition! C'était tout bonnement Fedka le forçat, un brigand qui s'est évadé du bagne. Mais là n'est pas la question; que croyez-vous que j'aie fait? Je lui ai donné tout l'argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est maintenant persuadé qu'il a reçu de moi des arrhes.

— Vous l'avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu'ils tendent leurs filets autour de vous?

— Eh bien, qu'ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch.

Dacha eut peur.

— Je ne songe à aucune question et je n'ai aucun doute, vous feriez mieux de vous taire! répliqua-t-elle d'une voix inquiète.

— C'est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec Fedka?

— Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille en frappant ses mains l'une contre l'autre, — pourquoi me tourmentez-vous ainsi?

— Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit dernière j'ai une terrible envie de rire, c'est un besoin d'hilarité prolongée, continuelle; je suis comme bourré de rire… Chut! Ma mère est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture.

Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch.

— Que Dieu vous garde de votre démon, et… appelez-moi, appelez- moi le plus tôt possible!

— Mon démon, dites-vous! Ce n'est qu'un pauvre petit diablotin scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n'osez toujours pas me faire votre question?

Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se dirigea vers la porte.

Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine.

— Écoutez! cria-t-il. — Si… eh bien, en un mot, si… vous comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu'ensuite je vous appelasse, viendriez-vous tout de même?

Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché dans ses mains.

Stavroguine resta songeur.

— Elle viendra même après cela! murmura-t-il avec un sentiment de dégoût. — Une garde-malade! Hum!… Du reste, j'en ai peut-être besoin.

CHAPITRE IV

TOUT LE MONDE DANS L'ATTENTE.

I

L'histoire du duel ne tarda pas à se répandre dans la société et y produisit une impression tout à l'avantage de Nicolas Vsévolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se déclarèrent hautement en sa faveur. Quelques mots prononcés au sujet de cette affaire par une personne qui jusqu'alors avait réservé son jugement ne contribuèrent pas peu à ce revirement inattendu de l'esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la rencontre, toute la ville s'était rendue chez la femme du maréchal de la noblesse, dont on célébrait justement la fête ce jour-là. Dans l'assistance se remarquait Julie Mikhaïlovna venue avec Élisabeth Touchine; la jeune fille était rayonnante de beauté et se montrait fort gaie, ce qui dès l'abord parut très louche à beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fiançailles avec Maurice Nikolaïévitch ne pouvaient plus être mises en doute. En réponse à une question badine d'un général retiré du service, mais encore important, Élisabeth Nikolaïevna déclara elle-même ce soir- là qu'elle était fiancée. Néanmoins pas une de nos dames ne voulait le croire. Toutes persistaient à supposer un roman, une aventure mystérieuse qui aurait eu lieu en Suisse et à laquelle on mêlait obstinément, — je ne sais pourquoi, — Julie Mikhaïlovna. Dès qu'elle entra, tous les regards se portèrent curieusement vers elle. Il est à noter que jusqu'à cette soirée le duel n'était l'objet que de commentaires très discrets: l'événement était très récent; d'ailleurs on ignorait encore les mesures prises par l'autorité. Autant qu'on pouvait le savoir, celle-ci n'avait pas inquiété les deux duellistes. Par exemple, il était de notoriété publique que le lendemain matin Artémii Pétrovitch avait librement regagné son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient avec impatience que quelqu'un se décidât à aborder ouvertement la grosse question du jour, et l'on comptait surtout pour cela sur le général dont j'ai parlé tout à l'heure.

Ce personnage, un des membres les plus qualifiés de notre club, avait, en effet, l'habitude d'attacher le grelot. C'était là, pour ainsi dire, sa spécialité dans le monde. Le premier il portait au grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne s'entretenaient encore qu'à voix basse.

Dans la circonstance présente le général avait une compétence particulière. Il était parent éloigné d'Artémii Pétrovitch, quoiqu'il fût en querelle et même en procès avec lui; de plus, il avait eu lui-même deux affaires d'honneur dans sa jeunesse, et l'un de ces duels lui avait valu d'être envoyé comme simple soldat au Caucase. Quelqu'un vint à parler de Barbara Pétrovna qui, depuis deux jours, s'était remise à sortir, et à ce propos vanta son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur quoi le général observa brusquement qu'il avait rencontré dans la journée «le jeune Stavroguine» à cheval… Un vif mouvement d'attention se produisit aussitôt dans l'assistance. Le général poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatière en or qui lui avait été donnée par le Tzar:

— Je regrette de ne pas m'être trouvé ici il y a quelques années… j'étais alors à Karlsbad… Hum. Ce jeune homme m'intéresse fort, j'ai tant entendu parler de lui à cette époque… Hum. Est-il vrai qu'il soit fou? Quelqu'un l'a dit alors. L'autre jour on me racontait qu'outragé devant sa cousine par un étudiant, il s'était fourré sous la table, et, hier, Stépan Vysotzky m'apprend que Stavroguine s'est battu en duel avec ce… Gaganoff. Il a galamment risqué sa vie, paraît-il, à seule fin de mettre un terme aux persécutions de cet enragé. Hum. C'était dans les moeurs de la garde il y a cinquante ans. Il fréquente ici chez quelqu'un?

Le général se tut comme s'il eût attendu une réponse.

— Quoi de plus simple? répliqua soudain en élevant la voix Julie Mikhaïlovna qui était vexée de voir tous les yeux se tourner vers elle comme par l'effet d'un mot d'ordre. — Peut-on s'étonner que Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu'il ait dédaigné l'injure de l'étudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain un homme qui avait été son serf!

L'idée était claire et simple, mais personne n'y avait encore songé. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournèrent l'opinion de fond en comble. Les scandales, les commérages passèrent dès lors à l'arrière-plan. Nicolas Vsévolodovitch apparut comme un homme que l'on avait méconnu et qui possédait une sévérité de principes presque idéale. Mortellement outragé par un étudiant, c'est-à-dire par un individu qui avait reçu de l'éducation et qui était émancipé du servage, il méprisait l'offense, parce que l'offenseur était un de ses anciens serfs. La société frivole tient en mésestime l'homme qui se laisse souffleter impunément: il bravait les préjugés d'un monde peu éclairé.

On se rappela les relations de Nicolas Vsévolodovitch avec le comte K…, et l'on en conclut fort légèrement qu'il était fiancé à une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant à sa prétendue intrigue en Suisse avec Élisabeth Nikolaïevna, les dames elles- mêmes cessèrent d'en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille venaient enfin de se mettre en règle avec l'étiquette provinciale: elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que mademoiselle Touchine était une jeune fille des plus ordinaires qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre intéressante. Sa syncope, le jour de l'arrivée de Nicolas Vsévolodovitch, n'était plus attribuée maintenant qu'à la frayeur que la brutale conduite de l'étudiant avait dû lui causer. On exagérait même le prosaïsme des circonstances qu'on s'était plu d'abord à présenter sous des couleurs si fantastiques. De la boiteuse il n'était plus du tout question, un détail si insignifiant ne valait pas la peine qu'on en parlât. «Et quand il y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n'a pas été jeune?» On s'étendait sur le respect de Nicolas Vsévolodovitch pour sa mère, on s'ingéniait à lui découvrir différentes vertus, on vantait l'instruction qu'il avait acquise par quatre années d'études dans les universités allemandes. La manière d'agir d'Artémii Pétrovitch était unanimement considérée comme un manque de tact, et tous s'accordaient à reconnaître chez Julie Mikhaïlovna une pénétration remarquable.

Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsévolodovitch se montra, on l'accueillit de l'air le plus naïvement sérieux, et il put lire dans tous les yeux avec quelle impatience il était attendu. Il n'ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne l'eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui réussit, il fut à la mode. En province, si quelqu'un est allé une fois dans le monde, il est forcé d'y retourner. Nicolas Vsévolodovitch se prêta scrupuleusement à tout ce que les convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: «C'est un homme qui a souffert», dit-on, «un homme qui n'est pas ce que sont les autres, il a beaucoup à penser.» On allait maintenant jusqu'à lui savoir gré de cette humeur fière et hautaine qui lui avait fait tant d'ennemis quatre ans auparavant.

Barbara Pétrovna était radieuse. Je ne puis dire si elle regrettait beaucoup l'évanouissement de ses rêves au sujet d'Élisabeth Nikolaïevna. Ici sans doute lui vint en aide l'orgueil familial. Chose étrange, Barbara Pétrovna croyait fermement que Nicolas, en effet, «avait choisi» chez le comte K…, et le plus singulier, c'est qu'elle croyait à cela, comme tout le monde, sur la foi des bruits parvenus à ses oreilles; elle-même n'osait adresser aucune question directe à Nicolas Vsévolodovitch. Deux ou trois fois pourtant la curiosité l'emporta sur la crainte, et la mère, d'un ton enjoué, reprocha à son fils de faire le cachottier avec elle. Le jeune homme sourit et continua à se taire. Son silence fut interprété comme une réponse affirmative. Eh bien, avec tout cela, Barbara Pétrovna n'oubliait jamais la boiteuse: alors même qu'elle rêvait au prochain mariage de son fils avec une des filles du comte K…, la pensée de Marie Timoféievna pesait toujours sur son coeur comme une pierre, comme un cauchemar, et l'inquiétait étrangement pour l'avenir.

Inutile de dire que la générale Stavroguine avait retrouvé dans la société la considération et les égards respectueux auxquels elle était accoutumée autrefois, mais elle ne profitait guère de cet avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une visite solennelle à la gouvernante. Naturellement personne n'avait été plus ravi que Barbara Pétrovna du langage tenu par Julie Mikhaïlovna chez la maréchale de la noblesse: ces paroles avaient ôté de son coeur un gros chagrin et tranché du coup plusieurs des questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux dimanche. «Je ne comprenais pas cette femme!» décida-t-elle, et, franchement, avec sa spontanéité ordinaire, elle déclara à Julie Mikhaïlovna qu'elle était venue la remercier. La gouvernante fut flattée, mais se tint sur la réserve. Elle commençait à avoir le sentiment de son importance peut-être même l'avait-elle déjà un peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la conversation, qu'elle n'avait jamais entendu parler du mérite scientifique de Stépan Trophimovitch.

— Sans doute je reçois le jeune Verkhovensky et je m'intéresse à lui. Il est étourdi, mais on peut passer cela à son âge; d'ailleurs il possède un solide savoir, et, après tout, ce n'est pas un critique fourbu.

Barbara Pétrovna se hâta de répondre que Stépan Trophimovitch n'avait jamais été critique, et qu'au contraire il avait passé toute sa vie chez elle. Dans la première partie de sa carrière, des circonstances «trop connues de tout le monde» avaient appelé l'attention sur lui, et il s'était signalé dans ces derniers temps par des travaux sur l'histoire de l'Espagne. À présent, il se proposait d'écrire quelque chose sur la situation actuelle des universités allemandes, il songeait aussi à faire un article sur la Madone de Dresde. Bref, Barbara Pétrovna ne négligea rien pour relever Stépan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante.

— Sur la Madone de Dresde? Il s'agit de la Madame Sixtine? Chère Barbara Pétrovna, j'ai passé deux heures devant cette toile, et je suis partie désenchantée. Je n'y ai rien compris, et j'étais stupéfaite. Karmazinoff dit aussi qu'il est difficile d'y comprendre quelque chose. À présent tous, Russes et Anglais, déclarent ne rien trouver dans ce tableau si admiré de l'ancienne génération.

— C'est une nouvelle mode, alors?

— Je pense qu'il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie qu'elle est communiste, mais, à mon avis, on doit l'entourer d'égards et de sympathie. À présent, je lis tout, je reçois tous les journaux, je vois tout ce qui s'écrit sur l'organisation de la commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu'il faut enfin savoir où l'on vit et à qui l'on a affaire. On ne peut passer toute sa vie dans les hautes régions de la fantaisie. Je me suis fait une règle d'être aimable avec les jeunes gens pour les arrêter sur la pente du précipice. Croyez-le, Barbara Pétrovna, c'est nous, la société, qui pouvons seul, par notre bienfaisante influence et notamment par des procédés gracieux, les retenir au bord de l'abîme où les pousse l'intolérance de toutes ces vieilles perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m'ayez parlé de Stépan Trophimovitch. Vous m'avez donné une idée: il pourra prendre part à notre séance littéraire. J'organise, vous savez, une fête par souscription au profit des institutrices pauvres de notre province. Elles sont dispersées dans toute la Russie; on en compte jusqu'à six qui sont originaire de ce district; il y a en outre deux télégraphistes, deux étudiantes en médecine et plusieurs qui voudraient aussi étudier, mais qui n'en ont pas le moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Pétrovna! On fait maintenant de cela une question universitaire, et même le conseil de l'Empire s'en est occupé dans une de ses séances. Dans notre étrange Russie on peut faire tout ce que l'on veut. Aussi, je le répète, si la société voulait, elle pourrait, rien que par des gentillesses et des procédés aimables, diriger dans la bonne voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les personnalités éclairées qui nous manquent? Assurément non, mais elles sont isolées. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts. En un mot, j'aurai d'abord une matinée littéraire, puis un léger déjeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soirée par des tableaux vivants, mais il paraît que cela entraînerait beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux quadrilles dansés par des masques qui auront des costumes de caractère et représenteront certaines tendances de la littérature. C'est Karmazinoff qui a suggéré l'idée de ce divertissement; il m'est d'un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernière production que personne ne connaît encore. Il dépose la plume et renonce désormais à écrire; cet article est son adieu au public. Une petite chose charmante intitulée «Merci». Un titre français, mais il trouve cela plus piquant et même plus fin. Je suis aussi de cet avis, et c'est même sur mon conseil qu'il s'est décidé en faveur de ce titre. Stépan Trophimovitch pourrait aussi, je pense, faire une lecture, s'il a quelque chose de court et… qui ne soit pas trop scientifique. Pierre Stépanovitch prendra part également, je crois, à la matinée littéraire, et nous aurons peut-être encore un autre lecteur. Pierre Stépanovitch passera chez vous pour vous communiquer le programme; ou plutôt, si vous voulez bien le permettre, je vous l'apporterai moi-même.

— De mon côté, je vous demande la permission de m'inscrire sur votre liste. Je ferai part de votre désir à Stépan Trophimovitch, et je tâcherai d'obtenir son consentement.

Barbara Pétrovna revint chez elle définitivement enchantée de Julie Mikhaïlovna et — je ne sais pourquoi — très fâchée contre Stépan Trophimovitch.

— Je suis amoureuse d'elle, je ne comprends pas comment j'ai pu me tromper ainsi sur cette femme, dit-elle à son fils et à Pierre Stépanovitch qui vint dans la soirée.

— Il faut pourtant vous réconcilier avec le vieux, conseilla Pierre Stépanovitch, — il est au désespoir. Sa disgrâce est complète. Hier il a rencontré votre voiture, il a salué, et vous vous êtes détournée. Vous savez, nous allons le produire, j'ai certaines vues sur lui, et il peut encore être utile.

— Oh! Il lira.

— Je ne parle pas seulement de cela. Mais je voulais justement passer chez lui aujourd'hui. Ainsi je lui ferai la commission?

— Si vous voulez. Je ne sais pas, du reste, comment vous arrangerez cela, dit Barbara Pétrovna avec hésitation. — Je comptais m'expliquer moi-même avec lui, je voulais lui fixer un rendez-vous, ajouta-t-elle, et son visage se renfrogna.

— Ce n'est pas la peine de lui donner un rendez-vous. Je lui dirai la chose tout bonnement.

— Soit, dites-la-lui. Mais ne manquez pas de lui dire aussi que je le verrai certainement un de ces jours.

Pierre Stépanovitch sortit en souriant. Autant que je me souviens, il était alors d'une humeur massacrante, et presque personne n'était à l'abri de ses boutades. Chose étrange, tout le monde les lui pardonnait, bien qu'elles passassent souvent toutes les bornes. L'idée s'était généralement répandue qu'il ne fallait pas le juger comme on aurait jugé un autre. Je noterai que le duel de Nicolas Vsévolodovitch l'avait mis dans une colère extrême. Cet événement fut pour lui une surprise, et il devint vert quand on le lui raconta. C'était peut-être son amour-propre qui souffrait: il n'avait appris l'affaire que le lendemain, alors qu'elle était déjà connue de toute la ville.

— Vous n'aviez pas le droit de vous battre, dit-il tout bas à Stavroguine qu'il aperçut par hasard au club cinq jours après. Il est à remarquer que durant tout ce temps ils ne s'étaient rencontrés nulle part, quoique Pierre Stépanovitch fût venu presque chaque jour chez Barbara Pétrovna.

Nicolas Vsévolodovitch le regarda silencieusement et d'un air distrait, comme s'il n'eût pas compris de quoi il s'agissait, mais il ne s'arrêta point et passa dans la grande salle pour se rendre au buffet.

Pierre Stépanovitch s'élança à sa suite et, comme par distraction, lui saisit l'épaule:

— Vous êtes allé aussi chez Chatoff… vous voulez rendre public votre mariage avec Marie Timoféievna.

Nicolas Vsévolodovitch se dégagea par un mouvement brusque, et, le visage menaçant, se retourna soudain vers Pierre Stépanovitch. Celui-ci le considéra en souriant d'une façon étrange. Cette scène ne dura qu'un instant. Stavroguine s'éloigna.

II

En sortant de chez Barbara Pétrovna, Pierre Stépanovitch alla aussitôt voir le «vieux». S'il se pressait tant, c'était uniquement parce qu'il avait hâte de se venger d'une injure que j'ignorais encore. Dans leur dernière entrevue qui remontait au jeudi précédent, le père et le fils s'étaient pris de querelle. Après avoir lui-même entamé la dispute, Stépan Trophimovitch la termina en s'armant d'un bâton pour mettre Pierre Stépanovitch à la porte. Il m'avait caché ce fait, mais au moment où Pétroucha entra avec son sourire présomptueux et son regard fureteur, Stépan Trophimovitch me fit signe de ne pas quitter la chambre. Je fus ainsi édifié sur leurs véritables relations, car j'assistai à tout l'entretien qu'ils eurent ensemble.

Stépan Trophimovitch était assis sur une couchette. Depuis la dernière visite de son fils, il avait maigri et jauni. Pierre Stépanovitch s'assit le plus familièrement du monde à côté de lui, croisa ses jambes à la turque sans la moindre cérémonie, et prit sur la couchette beaucoup plus de place qu'il n'aurait dû en occuper, s'il eût eu quelque souci de ne point gêner son père. Celui-ci ne dit rien et se rangea d'un air digne.

Un livre était ouvert sur la table. C'était le roman Que faire? Hélas! je dois avouer une étrange faiblesse de notre ami. L'idée qu'il devait sortir de sa retraite et livrer une suprême bataille séduisait de plus en plus son imagination. Je devinais pourquoi il s'était procuré l'ouvrage de Tchernychevsky: prévoyant les violentes protestations que son langage ne manquerait pas de soulever parmi les nihilistes, il étudiait leur catéchisme pour pouvoir en faire devant elle une triomphante réfutation. Oh! que ce livre le désolait! Parfois il le jetait avec désespoir, se levait vivement et arpentait la chambre en proie à une sorte d'exaltation:

— Je reconnais que l'idée fondamentale de l'auteur est vraie, me disait-il fiévreusement, — mais voilà ce qu'il y a de plus terrible! Cette idée nous appartient, c'est nous qui les premiers l'avons semée et fait éclore; — d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils auraient pu dire de nouveau, après nous? Mais, mon Dieu, comme tout cela est altéré, faussé, gâté! s'écriait-il en frappant avec ses doigts sur le livre. — Était-ce à de pareilles conclusions que nous voulions aboutir? Qui peut reconnaître là l'idée primitive?

Pierre Stépanovitch prit le volume et en lut le titre.

— Tu t'éclaires? fit-il avec un sourire. — Il est plus que temps. Si tu veux, je t'apporterai mieux que cela.

Stépan Trophimovitch resta silencieux et digne. Je m'assis dans un coin sur un divan.

Pierre Stépanovitch s'empressa de faire connaître l'objet de sa visite. Naturellement, Stépan Trophimovitch l'apprit avec une stupéfaction extrême. Pendant que son fils parlait, la frayeur et l'indignation se partageaient son âme.

— Et cette Julie Mikhaïlovna compte que j'irai lire chez elle!

— C'est-à-dire qu'elle n'a aucun besoin de toi. Au contraire, elle n'agit ainsi que par amabilité à ton égard et pour faire une lèche à Barbara Pétrovna. Mais il est clair que tu n'oseras pas refuser. D'ailleurs toi-même, je pense, tu ne demandes pas mieux que de faire cette lecture, ajouta en souriant Pierre Stépanovitch, — vous autres vieux, vous avez tous un amour-propre d'enfer. Pourtant, écoute, il ne faut pas que ce soit trop ennuyeux. Tu t'occupes de l'histoire de l'Espagne, n'est-ce pas? L'avant-veille tu me montreras la chose, j'y jetterai un coup d'oeil. Autrement, tu endormiras ton auditoire.

La grossièreté de ces observations était évidemment préméditée. Pierre Stépanovitch avait l'air de croire qu'il était impossible de parler plus poliment quand on s'adressait à Stépan Trophimovitch. Celui-ci feignait toujours de ne point remarquer les insolences de son fils, mais il était de plus en plus agité par les nouvelles qu'il venait d'apprendre.

— Et c'est elle, _elle-même, _qui me fait dire cela par… vous? demanda-t-il en pâlissant.

— C'est-à-dire, vois-tu? elle veut te donner un rendez-vous pour avoir une explication avec toi, c'est un reste de vos habitudes sentimentales. Tu as coqueté avec elle pendant vingt ans, et tu l'as accoutumée aux procédés les plus ridicules. Mais sois tranquille, maintenant ce n'est plus cela du tout; elle-même répète sans cesse que maintenant seulement elle commence à «voir clair». Je lui ai nettement fait comprendre que toute votre amitié n'était qu'un mutuel épanchement d'eau sale. Elle m'a raconté beaucoup de choses, mon ami; fi! quel emploi de laquais tu as rempli pendant tout ce temps. J'en ai même rougi pour toi.

— J'ai rempli un emploi de laquais?

— Pire que cela. Tu as été un parasite, c'est-à-dire un laquais bénévole. Nous sommes paresseux, mais si nous n'aimons pas le travail, nous aimons bien l'argent. À présent elle-même comprend tout cela; du moins elle m'en a terriblement raconté sur toi. Ce que j'ai ri, mon cher, en lisant les lettres que tu lui écrivais! C'est vilain sans doute. Mais c'est que vous êtes si corrompus, si corrompus! Il y a dans l'aumône quelque chose qui déprave à tout jamais, — tu en es un frappant exemple!

— Elle t'a montré mes lettres!

— Toutes. Sans cela, comment donc les aurais-je lues? Oh! combien de papier tu as noirci! Je crois que j'ai bien vu là plus de deux mille lettres… Mais sais-tu, vieux? Je pense qu'il y a eu un moment où elle t'aurait volontiers épousé. Tu as fort bêtement laissé échapper l'occasion! Sans doute je parle en me plaçant à ton point de vue, mais après tout cela eût encore mieux valu que de consentir pour de l'argent à épouser les «péchés d'autrui».

— Pour de l'argent! Elle-même dit que c'était pour de l'argent! fit douloureusement Stépan Trophimovitch.

— Et pour quoi donc aurait-ce été? En lui disant cela, je t'ai défendu, car tu n'as pas d'autre excuse. Elle a compris elle-même qu'il te fallait de l'argent comme à tout le monde, et qu'à ce point de vue, dame! tu avais raison. Je lui ai prouvé clair comme deux et deux font quatre, que vos relations étaient de part et d'autre fondées exclusivement sur l'intérêt: tu avais en elle une capitaliste, et elle avait en toi un bouffon sentimental. Du reste, ce n'est pas pour l'argent qu'elle est fâchée, quoique tu l'aies effrontément exploitée. Si elle t'en veut, c'est seulement parce que vingt années durant elle a cru en toi, parce que tu l'as prise au piège de ta prétendue noblesse et fait mentir pendant si longtemps. Elle n'avouera jamais qu'elle-même ait menti, mais tu n'en seras pas plus blanc, au contraire…Comment n'as-tu pas prévu qu'un jour ou l'autre il te faudrait régler tes comptes? Tu n'étais pourtant pas sans quelque intelligence autrefois. Je lui ai conseillé hier de te mettre dans un hospice, sois tranquille, dans un établissement convenable, cela n'aura rien de blessant; je crois qu'elle s'y décidera. Tu te rappelles ta dernière lettre, celle que tu m'as écrite il y a trois semaines, quand j'étais dans le gouvernement de Kh…?

Stépan Trophimovitch se leva brusquement.

— Est-il possible que tu la lui aies montrée? demanda-t-il épouvanté.

— Comment donc! certainement; je n'ai rien eu de plus pressé. C'est la lettre où tu m'informes qu'elle t'exploite et qu'elle est jalouse de ton talent; tu parles aussi là des «péchés d'autrui». À propos, mon ami, quel amour-propre tu as pourtant! J'ai joliment ri. En général, tes lettres sont fort ennuyeuses, tu as un style terrible; souvent je m'abstenais de les lire, il y en a encore une qui traîne chez moi et que je n'ai pas décachetée; je te l'enverrai demain. Mais celle-là, la dernière, c'est le comble de la perfection! Comme j'ai ri! comme j'ai ri!

— Scélérat! monstre! vociféra le père.

— Ah! diable, avec toi il n'y a pas moyen de causer. Écoute, tu vas encore te fâcher comme jeudi dernier?

Stépan Trophimovitch se redressa d'un air menaçant:

— Comment oses-tu me tenir un pareil langage?

— Que reproches-tu à mon langage? N'est-il pas simple et clair?

— Mais dis-moi donc enfin, monstre, si tu es ou non mon fils?

— Tu dois savoir cela mieux que moi. Il est vrai que sur ce point tout père est porté à s'aveugler…

— Tais-toi! tais-toi! interrompit tout tremblant Stépan Trophimovitch.

— Vois-tu, tu cries et tu m'invectives, comme jeudi dernier tu as voulu lever ta canne, mais j'ai découvert alors un document. Par curiosité, j'ai passé toute la soirée à fouiller dans la malle. À la vérité, il n'y a rien de précis, tu peux te tranquilliser. C'est seulement une lettre de ma mère à ce Polonais. Mais à en juger par son caractère…

— Encore un mot, et je te donne un soufflet.

— Voilà les gens! observa Pierre Stépanovitch en s'adressant tout à coup à moi. — Vous voyez, ce sont là les rapports que nous avons ensemble depuis jeudi. Je suis bien aise qu'aujourd'hui, du moins, vous soyez ici, vous pourrez juger en connaissance de cause. D'abord il y a un fait: il me reproche la manière dont je parle de ma mère, mais n'est-ce pas lui qui m'a poussé à cela? À Pétersbourg, quand j'étais encore au gymnase, ne me réveillait-il pas deux fois par nuit pour m'embrasser en pleurant comme une femme et me raconter quoi? des anecdotes graveleuses sur le compte de ma mère. Il est le premier par qui je les ai apprises.

— Oh! je parlais de cela alors dans un sens élevé! Oh! tu ne m'as pas compris, pas du tout!

— Mais tu en disais beaucoup plus que je n'en dis, conviens-en. Vois-tu, si tu veux, cela m'est égal. Je me place à ton point de vue; quant à ma manière de voir, sois tranquille: je n'accuse pas ma mère; que je sois ton fils ou le fils du Polonais, peu m'importe. Ce n'est pas ma faute si vous avez fait un si sot ménage à Berlin, mais pouvait-on attendre autre chose de vous? Eh bien, n'êtes-vous pas des gens ridicules, après tout? Et ne t'est- il pas égal que je sois ou non ton fils? Écoutez, continua-t-il en s'adressant de nouveau à moi, — depuis que j'existe, il n'a pas dépensé un rouble pour moi; jusqu'à l'âge de seize ans, j'ai vécu sans le connaître; plus tard, il a ici dilapidé mon avoir; et maintenant il proteste qu'il m'a toujours porté dans son coeur, il joue devant moi la comédie de l'amour paternel. Mais je ne suis pas Barbara Pétrovna pour donner dans de pareils godans!

Il se leva et prit son chapeau.

— Je te maudis! fit en étendant la main au-dessus de son fils Stépan Trophimovitch pâle comme la mort.

— Peut-on être aussi bête que cela! reprit d'un air étonné Pierre Stépanovitch; — allons, adieu, vieux, je ne viendrai plus jamais chez toi. Quant à ton article, n'oublie pas de me l'envoyer au préalable, et tâche, si faire se peut, d'éviter les fadaises: des faits, des faits, des faits, mais surtout sois bref. Adieu.

III

Pierre Stépanovitch avait en effet certaines vues sur son père. Je crois qu'il voulait le pousser à bout et l'amener ainsi à faire quelque scandale. Il avait besoin de cela pour les buts qu'il poursuivait et dont il sera parlé plus loin. Parmi les autres personnages que Pierre Stépanovitch entendait faire servir, à leur insu, au succès de ses combinaisons, il y en avait un sur qui il comptait particulièrement: c'était M. Von Lembke lui-même.

André Antonovitch Von Lembke appartenait à cette bienheureuse race germanique qui fournit tant d'employés à la Russie. Quoique assez médiocrement apparenté (un de ses oncles était lieutenant-colonel du génie et un autre boulanger), il eut la chance de faire son éducation dans une de ces écoles aristocratiques dont l'accès n'est ouvert qu'aux jeunes gens issus de familles riches ou possédant des relations influentes. Presque aussitôt après avoir terminé leurs études, les élèves de cet établissement obtenaient, dans le service public, des emplois relativement considérables. André Antonovitch ne brilla point par ses succès scolaires, mais il était d'un caractère gai, et il se fit aimer de tous ses camarades. Dans les classes supérieures où bon nombre de jeunes gens ont coutume de discuter si ardemment les grosses questions du jour, notre futur gouverneur continua à s'adonner aux plus innocentes farces d'écolier. Il amusait tout le monde par des facéties plus cyniques, il est vrai, que spirituelles. En classe, quand le professeur lui adressait une question, il se mouchait d'une façon étonnante, ce qui faisait rire tous les élèves et le professeur lui-même. Au dortoir, il représentait, au milieu des applaudissements universels, quelque tableau vivant d'un genre fort risqué. Parfois il exécutait sur le piano, rien qu'avec son nez, l'ouverture de Fra Diavolo, et il s'en tirait assez habilement. Pendant sa dernière année de lycée, il se mit à composer des vers russes. Quant à sa langue maternelle, Von Lembke, comme beaucoup de ses congénères, n'en avait qu'une connaissance fort imparfaite.

Au service, où il eut toujours pour chefs des Allemands, il franchit assez vite les premiers échelons de la hiérarchie bureaucratique. Du reste, à ses débuts, le jeune employé n'était guère ambitieux: il ne rêvait qu'une petite situation officielle bien sûre et comportant quelques profits indirects. Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers ouvrages en papier d'un travail fort ingénieux: tantôt une salle de spectacle, tantôt une gare de chemin de fer, etc. Il lui arriva aussi d'écrire une nouvelle et de l'envoyer à une revue pétersbourgeoise, mais elle ne fut pas insérée.

Il était parvenu à l'âge de trente-huit ans lorsque sa bonne mine et sa belle prestance séduisirent Julie Mikhaïlovna qui avait déjà giflé la quarantaine. À partir de ce moment, la fortune d'André Antonovitch prit un rapide essor. Outre une dot évaluée, suivant l'ancienne estimation, à deux cents âmes, Julie Mikhaïlovna apportait à son mari une protection puissante. Von Lembke sentit qu'à présent l'ambition lui était permise. Peu après son mariage, il reçut plusieurs distinctions honorifiques, puis fut nommé gouverneur de notre province.

Dès son arrivée chez nous, Julie Mikhaïlovna s'efforça d'agir sur son époux. Selon elle, ce n'était pas un homme sans moyens: il savait se présenter, faire figure, écouter d'un air profond et garder un silence plein de dignité; bien plus, il pouvait au besoin prononcer un discours, possédait quelques bribes d'idées, et avait acquis ce léger vernis de libéralisme indispensable à un administrateur moderne. Mais ce qui désolait la gouvernante, c'était de trouver chez son mari si peu de ressort et d'initiative: maintenant qu'il était arrivé, il ne semblait plus éprouver que le besoin du repos. Tandis qu'elle voulait lui infuser son ambition, il s'amusait à confectionner avec du papier un intérieur de temple protestant: le pasteur était en chaire, les fidèles l'écoutaient les mains jointes, une dame s'essuyait les yeux, un vieillard se mouchait, etc. Julie Mikhaïlovna n'eut pas plutôt appris l'existence de ce joli travail qu'elle s'empressa de le confisquer et de le serrer dans un meuble de son appartement. Pour dédommager Von Lembke, elle lui permit d'écrire un roman, à condition qu'il s'adonnerait en secret à cette occupation littéraire. Dès lors la gouvernante ne compta plus que sur elle- même pour imprimer une direction à la province. Quoique la mesure fît défaut à son imagination échauffée par un célibat trop prolongé, tout alla bien durant les deux ou trois premiers mois, mais, avec l'apparition de Pierre Stépanovitch, les choses changèrent de face.

Le fait est que tout d'abord le jeune Verkhovensky se montra fort irrespectueux à l'égard d'André Antonovitch et prit avec lui les libertés les plus étranges; Julie Mikhaïlovna, toujours si jalouse du prestige de son mari, ne voulait pas remarquer cela, ou du moins n'y attachait pas d'importance. Elle avait fait du nouveau venu son favori; il mangeait et buvait dans la maison, on pouvait presque dire qu'il y couchait. André Antonovitch essayait de se défendre, mais sans succès; c'était en vain que, devant le monde, il appelait Verkhovensky «jeune homme», et lui frappait sur l'épaule d'un air protecteur: Pierre Stépanovitch semblait toujours se moquer de Son Excellence, même quand il affectait de parler sérieusement, et il lui tenait en public les propos les plus extraordinaires. Un jour, Von Lembke, en rentrant chez lui, trouva le jeune homme endormi sur un divan dans son cabinet où il avait pénétré sans se faire annoncer. Pierre Stépanovitch expliqua qu'il était venu voir le gouverneur et que, celui-ci étant absent, il avait «profité de l'occasion pour faire un petit somme». Von Lembke, blessé, se plaignit de nouveau à sa femme; celle-ci railla la susceptibilité de son mari et observa malignement que sans doute lui-même ne savait pas se tenir sur un pied convenable; «Du moins avec moi», dit-elle, «ce garçon ne se permet jamais de familiarités; c'est du reste une nature franche et naïve à qui manque seulement l'usage du monde.» Von Lembke fit la moue. Cette fois Julie Mikhaïlovna réconcilia les deux hommes. Pierre Stépanovitch ne s'excusa point et se tira d'affaire par une grossière plaisanterie qui aurait pu passer pour une nouvelle insulte, mais qu'on voulut bien considérer comme l'expression d'un regret. Par malheur, André Antonovitch avait dès le début donné barre sur lui; il avait commis la faute de confier son roman à Pierre Stépanovitch peu de jours après avoir fait la connaissance de ce dernier qu'il prenait pour un esprit poétique. Von Lembke, depuis longtemps désireux d'avoir un auditeur, s'était empressé de lui lire un soir deux chapitres de son ouvrage. Le jeune homme écouta sans cacher son ennui, bâilla impoliment et ne loua pas une seule fois l'écrivain, mais, au moment de se retirer, il demanda la permission d'emporter le manuscrit, voulant, dit-il, le lire chez lui à tête reposée pour pouvoir s'en faire une idée plus exacte. Von Lembke y consentit. Depuis lors, bien que les visites de Pierre Stépanovitch fussent quotidiennes, il oubliait toujours de rapporter le roman et se contentait de rire quand on lui en demandait des nouvelles; à la fin il déclara l'avoir perdu dans la rue le jour même où le gouverneur le lui avait prêté. En apprenant cela, Julie Mikhaïlovna se fâcha sérieusement contre son mari.

— Est-ce que tu ne lui as pas aussi laissé emporter ton temple en papier? fit-elle avec une sorte d'inquiétude.

Von Lembke commença à devenir soucieux, ce qui nuisait à sa santé et lui était défendu par les médecins. Outre que, comme administrateur, il avait de graves sujets de préoccupation, ainsi que nous le verrons plus loin, — comme homme privé, il souffrait cruellement: en épousant Julie Mikhaïlovna, il n'avait pas prévu que la discorde pût jamais régner dans son intérieur, et il se sentait incapable de tenir tête aux orages domestiques. Sa femme s'expliqua enfin franchement avec lui.

— Tu ne peux pas te fâcher pour cela, dit-elle, — parce que tu es trois fois plus raisonnable que lui et infiniment plus haut placé sur l'échelle sociale. Ce jeune homme a conservé beaucoup de l'ancien bousingot, et, à mon avis, sa façon d'agir est une simple gaminerie; mais c'est peu à peu et non tout d'un coup que nous le corrigerons. Nous devons traiter notre jeunesse avec bienveillance; je la prends par les procédés aimables et je la retiens sur le penchant de l'abîme.

— Mais il dit le diable sait quoi, répliqua Von Lembke. — Je ne puis rester impassible, lorsque devant les gens et en ma présence il déclare que le gouvernement encourage l'ivrognerie exprès pour abrutir le peuple et l'empêcher de se soulever. Représente-toi mon rôle quand je suis forcé d'entendre publiquement tenir ce langage.

En parlant ainsi, le gouverneur songeait à une conversation qu'il avait eue récemment avec Pierre Stépanovitch. Depuis 1859, Von Lembke, mû, non par une curiosité d'amateur, mais par un intérêt politique, avait recueilli toutes les proclamations lancées par les révolutionnaires russes tant chez nous qu'à l'étranger. Il s'avisa de montrer cette collection à Pierre Stépanovitch, dans l'espoir naïf de le désarmer par son libéralisme. Devinant la pensée d'André Antonovitch, le jeune homme n'hésita pas à affirmer qu'une seule ligne de certaines proclamations renfermait plus de bon sens que n'importe quelle chancellerie prise dans son ensemble, «je n'excepte pas même la vôtre», ajouta-t-il.

La mine de Lembke s'allongea.

— Mais nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, chez nous c'est prématuré, observa-t-il d'une voix presque suppliante en indiquant du geste les proclamations.

— Non, ce n'est pas prématuré, et la preuve, c'est que vous avez peur.

— Mais pourtant, tenez, par exemple, cette invitation à détruire les églises?

— Pourquoi pas? Vous, personnellement, vous êtes un homme intelligent et sans doute vous ne croyez pas, mais vous comprenez trop bien que la foi vous est nécessaire pour abrutir le peuple. La vérité est plus honorable que le mensonge.

— Je l'admets, je l'admets, je suis tout à fait de votre avis, mais chez nous il est encore trop tôt, reprit le gouverneur en fronçant le sourcil.

— S'il n'y a que la question d'opportunité qui nous divise, si, à cela près, vous êtes d'avis de brûler les églises et de marcher avec des piques sur Pétersbourg, eh bien, quel fonctionnaire du gouvernement êtes-vous donc?

Pris à un piège aussi grossier, Lembke éprouva une vive souffrance d'amour-propre.

— Ce n'est pas cela, répondit-il avec animation; — vous vous trompez parce que vous êtes un jeune homme et surtout parce que vous n'êtes pas au courant de nos buts. Voyez-vous, très cher Pierre Stépanovitch, vous nous appelez fonctionnaires du gouvernement: c'est vrai, nous le sommes, mais, permettez, quelle est notre tâche? Nous avons une responsabilité, et, au bout du compte, nous servons la chose publique aussi bien que vous. Seulement nous soutenons ce que vous ébranlez et ce qui sans nous tomberait en dissolution. Nous ne sommes pas vos ennemis, pas du tout; nous vous disons: Allez de l'avant, ouvrez la voie au progrès, ébranlez même, j'entends, ébranlez tout ce qui est suranné, tout ce qui appelle une réforme, mais, quand il le faudra, nous vous retiendrons dans les limites nécessaires, car, sans nous, vous ne feriez que bouleverser la Russie. Pénétrez-vous de cette idée que vous, et nous avons besoin les uns des autres. En Angleterre, les whigs et les tories se font mutuellement contre-poids. Eh bien, nous sommes les tories et vous êtes les whigs, c'est ainsi que je comprends la chose.

André Antonovitch s'emballait. Déjà, à Pétersbourg, il aimait à parler en homme intelligent et libéral; maintenant il le faisait d'autant plus volontiers que personne n'était aux écoutes. Pierre Stépanovitch se taisait et paraissait plus sérieux que de coutume. Ce fut un nouveau stimulant pour l'orateur.

— Savez-vous quelle est ma situation à moi «administrateur de la province»? poursuivit-il en se promenant dans son cabinet. — J'ai trop d'obligations pour pouvoir en remplir une seule, et en même temps je puis dire, avec non moins de vérité, que je n'ai rien à faire. Tout le secret, c'est que mon action est entièrement subordonnée aux vues du gouvernement. Mettons que par politique, ou pour calmer les passions, le gouvernement établisse là-bas la république, par exemple, et que, d'un autre côté, parallèlement, il accroisse les pouvoirs des gouverneurs; nous autres gouverneurs, nous avalerons la république; que dis-je? nous avalerons tout ce que vous voudrez, moi, du moins, je me sens capable d'avaler n'importe quoi… En un mot, que le gouvernement me télégraphie de déployer une activité dévorante, je déploie une activité dévorante. J'ai dit ici, ouvertement, devant tout le monde: «Messieurs, pour la postérité de toutes les institutions provinciales, une chose est nécessaire: l'extension des pouvoirs conférés au gouverneur.» Voyez-vous, il faut que toutes ces institutions, soit territoriales, soit juridiques, vivent, pour ainsi dire, d'une vie double, c'est-à-dire, il faut qu'elles existent (j'admets cette nécessité), et il faut d'autre part qu'elles n'existent pas. Toujours suivant que le gouvernement le juge bon. Tel cas se produit où le besoin des institutions se fait sentir, à l'instant les voilà debout dans ma province; cessent- elles d'être nécessaires? à l'instant je les fais disparaître, et vous n'en trouvez plus trace. Voilà comme je comprends l'activité dévorante, mais elle est impossible si l'on n'augmente pas nos pouvoirs. Nous causons entre quatre yeux. Vous savez, j'ai déjà signalé à Pétersbourg la nécessité pour le gouverneur d'avoir un factionnaire particulier à sa porte. J'attends la réponse.

— Il vous en faut deux, dit Pierre Stépanovitch.

— Pourquoi deux? demanda Von Lembke en s'arrêtant devant lui.

— Parce que ce n'est pas assez d'un seul pour vous faire respecter. Il vous en faut absolument deux.

André Antonovitch fit une grimace.

— Vous… Dieu sait ce que vous vous permettez, Pierre Stépanovitch. Vous abusez de ma bonté pour me décocher des sarcasmes, et vous vous posez en bourru bienfaisant…

— Allons, c'est possible, murmura entre ses dents Pierre Stépanovitch, — mais avec tout cela vous nous frayez le chemin et vous préparez notre succès.

— «Nous» qui? Et de quel succès parlez-vous? questionna Von Lembke en regardant avec étonnement son interlocuteur, mais il n'obtint pas de réponse.

Le compte-rendu de cet entretien mit Julie Mikhaïlovna de très mauvaise humeur.

André Antonovitch essaya de se justifier:

— Mais je ne puis le prendre sur un ton d'autorité avec ton favori, surtout dans une conversation en tête-à-tête… Je me suis peut-être imprudemment épanché… parce que j'ai bon coeur.

— Trop bon coeur. Je ne te connaissais pas ce recueil de proclamations, fais-moi le plaisir de me le montrer.

— Mais… mais il m'a prié de le lui prêter pour vingt-quatre heures.

— Et vous le lui avez encore laissé emporter! s'écria avec colère Julie Mikhaïlovna; — quel manque de tact!

— Je vais tout de suite l'envoyer reprendre chez lui.

— Il ne le rendra pas.

— Je l'exigerai! répliqua avec force le gouverneur qui se leva brusquement. — Qui est-il pour être si redouté, et qui suis-je pour n'oser rien faire?

— Asseyez-vous et soyez calme, je vais répondre à votre première question: il m'est recommandé dans les termes les plus chaleureux, il a des moyens et dit parfois des choses extrêmement intelligentes. Karmazinoff m'assure qu'il a des relations presque partout et qu'il possède une influence extraordinaire sur la jeunesse de la capitale. Si, par lui, je les attire et les groupe tous autour de moi, je les arracherai à leur perte en montrant une nouvelle route à leur ambition. Il m'est entièrement dévoué et suit en tout mes conseils.

— Mais, balbutia Von Lembke, — pendant qu'on les caresse, ils peuvent… le diable sait ce qu'ils peuvent faire. Sans doute c'est une idée, mais… tenez, j'apprends qu'il circule des proclamations dans le district de ***.

— Ce bruit courait déjà l'été dernier, on parlait de placards séditieux, de faux assignats, que sais-je? pourtant jusqu'à présent on n'en a pas trouvé un seul. Qui est-ce qui vous a dit cela?

— Je l'ai su par Von Blumer.

— Ah! laissez-moi tranquille avec votre Blumer et ne prononcez plus jamais son nom devant moi!

La colère obligea Julie Mikhaïlovna à s'interrompre pendant une minute. Von Blumer qui servait à la chancellerie du gouverneur était la bête noire de la gouvernante.

— Je t'en prie, ne t'inquiète pas de Verkhovensky, acheva-t-elle; — s'il fomentait des désordres quelconques, il ne parlerait pas comme il parle, et à toi, et à tout le monde ici. Les phraseurs ne sont pas dangereux. Je dirai plus: s'il arrivait quelque chose, j'en serais la première informée par lui. Il m'est fanatiquement dévoué, fanatiquement!

Devançant les événements, je remarquerai que sans l'ambition de Julie Mikhaïlovna et sa présomptueuse confiance en elle-même, ces mauvaises petites gens n'auraient pu faire chez nous tout ce qu'ils y ont fait. La gouvernante a ici une grande part de responsabilité.

CHAPITRE V

AVANT LA FÊTE.

I

Plusieurs fois la fête au profit des institutrices de notre province fut annoncée pour tel jour, puis renvoyée à une date ultérieure. Outre Pierre Stépanovitch, Julie Mikhaïlovna avait en permanence autour d'elle le petit employé Liamchine, dont elle goûtait le talent musical, Lipoutine désigné pour être le rédacteur en chef d'un journal indépendant qu'elle se proposait de fonder, quelques dames et demoiselles, enfin Karmazinoff lui-même. Ce dernier se remuait moins que les autres, mais il déclarait d'un air satisfait qu'il étonnerait agréablement tout le monde quand commencerait le quadrille de la littérature. Dons et souscriptions affluaient, toute la bonne société s'inscrivait; du reste, on acceptait aussi le concours pécuniaire de gens qui étaient loin d'appartenir à l'élite sociale. Julie Mikhaïlovna trouvait qu'il fallait parfois admettre le mélange des classes; «sans cela, disait-elle, comment les éclairerait-on?» Le comité organisateur qui se réunissait chez elle avait résolu de donner à la fête un caractère démocratique. Le prodigieux succès de la souscription était une invite à la dépense; on voulait faire des merveilles, de là tous ces ajournements. On n'avait pas encore décidé où aurait lieu le bal: serait-il donné chez la maréchale de la noblesse qui offrait sa vaste maison, ou chez Barbara Pétrovna, à Skvorechniki? Une objection s'élevait contre ce dernier choix: Skvorechniki était un peu loin, mais plusieurs membres du comité faisaient observer que là on serait «plus libre». Barbara Pétrovna elle-même désirait vivement obtenir la préférence pour sa maison. Il serait difficile de dire comment cette femme orgueilleuse en était venue presque à rechercher les bonnes grâces de Julie Mikhaïlovna. Apparemment elle était bien aise de voir que de son côté la gouvernante se confondait en politesses vis-à-vis de Nicolas Vsévolodovitch et le traitait avec une considération tout à fait exceptionnelle. Je le répète encore une fois: grâce aux demi-mots sans cesse chuchotés par Pierre Stépanovitch, toute la maison du gouverneur était persuadée que le jeune Stavroguine tenait par les liens les plus intimes au monde le plus mystérieux, et qu'assurément il avait été envoyé chez nous avec quelque mission.

L'état des esprits était alors étrange. Dans la société régnait une légèreté extraordinaire, un certain dévergondage d'idées qui avait quelque chose de drôle, sans être toujours agréable. Ce phénomène s'était produit brusquement. On eût dit qu'un vent de frivolité avait tout d'un coup soufflé sur la ville. Plus tard, quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhaïlovna, son entourage et son influence. Mais il est douteux qu'elle ait été la seule coupable. Au début, la plupart louaient à l'envi la nouvelle gouvernante qui savait réunir les divers éléments sociaux et rendait ainsi l'existence plus gaie. Il y eut même quelques faits scandaleux dont Julie Mikhaïlovna fut, du reste, complètement innocente; loin de s'en émouvoir, le public se contenta d'en rire. Les rares personnes qui avaient échappé à la contagion générale, si elles n'approuvaient pas, s'abstenaient de protester, du moins dans les commencements; quelques-unes souriaient.

Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait l'Évangile; c'était une femme considérée, quoiqu'elle fût de condition bourgeoise. Liamchine s'avisa de lui jouer un tour pendable. Il s'entendit avec un séminariste qui battait le pavé en attendant une place de professeur dans un collège; puis tous deux allèrent trouver la marchande sous prétexte de lui acheter des livres, et, sans qu'elle s'en aperçût, ils glissèrent dans son sac tout un lot de photographies obscènes que leur avait données expressément pour cet objet, comme on le sut plus tard, un vieux monsieur très respecté dont je tairai le nom. Ce vieillard, décoré d'un ordre des plus honorifiques, aimait, selon son expression, «le rire sain et les bonnes farces». Quand la pauvre femme se mit en devoir d'exhiber au bazar sa pieuse marchandise, les photographies sortirent du sac mêlées aux évangiles. Ce furent d'abord des rires, puis des murmures; un rassemblement se forma, et aux injures allaient succéder les coups, lorsque la police intervint. On emmena la colporteuse au poste, et, le soir seulement, elle fut relâchée grâce aux démarches de Maurice Nikolaïévitch qui avait appris avec indignation les détails intimes de cette vilaine histoire. Julie Mikhaïlovna voulut alors interdire à Liamchine l'accès de sa demeure, mais, le même soir, toute la bande des nôtres le lui amena et la conjura d'entendre une nouvelle fantaisie pour piano que le Juif venait de composer sous ce titre: «la Guerre franco-prussienne.» C'était une sorte de pot pourri où les motifs patriotiques de la Marseillaise alternaient avec les notes égrillardes de _Mein lieber Augustin. _Cette bouffonnerie obtint un succès de fou rire, et Liamchine rentra en faveur auprès de la gouvernante…

S'il faut en croire la voix publique, ce drôle prit part aussi à un autre fait non moins révoltant, que ma chronique ne peut passer sous silence.

Un matin, la population de notre ville apprit à son réveil qu'une odieuse profanation avait été commise chez nous. À l'entrée de notre immense marché est située la vieille église de la Nativité de la Vierge, l'un des monuments les plus anciens que possède notre cité. Dans le mur extérieur, près de la porte, existe une niche qui depuis un temps immémorial renferme un grand icône représentant la Mère de Dieu. Or, une nuit, quelqu'un pratiqua une brèche dans le grillage placé devant la niche, brisa la vitre, et enleva plusieurs des perles et des pierres précieuses dont l'icône était orné. Avaient-elles une grande valeur? Je l'ignore, mais au vol se joignait ici une dérision sacrilège: derrière la vitre brisée on trouva, dit-on, le matin, une souris vivante. Aujourd'hui, c'est-à-dire quatre mois après l'événement, on a acquis la certitude que le voleur fut le galérien Fedka, mais on ajoute que Liamchine participa à ce méfait. Alors personne ne parla de lui et ne songea à le soupçonner; à présent tout le monde assure que c'est lui qui a déposé la souris dans la niche. Je me rappelle que sur le moment toutes nos autorités perdirent quelque peu la tête. Le peuple se rassembla aussitôt sur les lieux, et pendant toute la matinée une centaine d'individus ne cessa de stationner en cet endroit; ceux qui s'en allaient était immédiatement remplacés par d'autres, les nouveaux venus faisaient le signe de la croix, baisaient l'icône, et déposaient une offrande sur un plateau près duquel se tenait un moine. Il était trois heures de l'après-midi quand l'administration se douta enfin qu'on pouvait interdire l'attroupement et obliger les curieux à circuler, une fois leur piété satisfaite. Cette malheureuse affaire produisit sur Von Lembke l'impression la plus déplorable. À ce que dit plus tard Julie Mikhaïlovna, c'est à partir de ce jour-là qu'elle commença à remarquer chez son mari cet étrange abattement qui ne l'a point quitté jusqu'à présent.

Vers deux heures, je passai sur la place du marché; la foule était silencieuse, les visages avaient une expression grave et morne; arriva en drojki un marchand gras et jaune; descendu de voiture, il se prosterna jusqu'à terre, baisa l'icône et mit un rouble sur le plateau; ensuite il remonta en soupirant dans son drojki et s'éloigna. Puis je vis s'approcher une calèche où se trouvaient deux de nos dames en compagnie de deux de nos polissons. Les jeunes gens (dont l'un n'était plus tout jeune) descendirent aussi de voiture et s'avancèrent vers l'icône en se frayant avec assez de sans-gêne un chemin à travers la cohue. Ni l'un ni l'autre ne se découvrit, et l'un d'eux mit son pince-nez. La foule manifesta son mécontentement par un sourd murmure. Le jeune homme au pince- nez tira de sa poche un porte-monnaie bourré de billets de banque et y prit un kopek qu'il jeta sur le plateau; après quoi ces deux messieurs, riant et parlant très haut, regagnèrent la calèche. Soudain arriva au galop Élisabeth Nikolaïevna qu'escortait Maurice Nikolaïévitch. Elle mit pied à terre, jeta les rênes à son compagnon resté à cheval sur son ordre, et s'approcha de l'obraz. À la vue du don dérisoire que venait de faire le monsieur au pince-nez, la jeune fille devint rouge d'indignation; elle ôta son chapeau rond et ses gants, s'agenouilla sur le trottoir boueux en face de l'image, et à trois reprises se prosterna contre le sol. Ensuite elle ouvrit son porte-monnaie; mais comme il ne contenait que quelques grivas[15], elle détacha aussitôt ses boucles d'oreilles en diamant et les déposa sur le plateau.

— On le peut, n'est-ce pas? C'est pour la parure de l'icône? demanda-t-elle au moine d'une voix agitée.

— On le peut, tout don est une bonne oeuvre.

La foule muette assista à cette scène sans exprimer ni blâme, ni approbation; Élisabeth Nikolaïevna, dont l'amazone était toute couverte de boue, remonta à cheval et disparut.

II

Deux jours après, je la rencontrai en nombreuse compagnie: elle faisait partie d'une société qui remplissait trois voitures autour desquelles galopaient plusieurs cavaliers. Dès qu'elle m'eût aperçu, elle m'appela d'un geste, fit arrêter la calèche et exigea absolument que j'y prisse place. Ensuite elle me présenta aux dames élégantes qui l'accompagnaient, et m'expliqua que leur promenade avait un but fort intéressant. Élisabeth Nikolaïevna riait et paraissait extrêmement heureuse. Dans ces derniers temps, elle était devenue d'une pétulante gaieté. Il s'agissait en effet d'une partie de plaisir assez excentrique: tout ce monde se rendait de l'autre côté de la rivière, chez le marchant Sévostianoff qui, depuis dix ans, donnait l'hospitalité à Sémen Iakovlévitch, iourodivii[16] renommé pour sa sainteté et ses prophéties non seulement dans notre province, mais dans les gouvernements voisins et même dans les deux capitales. Quantité de gens allaient se prosterner devant ce fou et tâchaient d'obtenir une parole de lui; les visiteurs apportaient avec eux des présents souvent considérables. Quand il n'appliquait pas à ses besoins les offrandes qu'il recevait, il en faisait don à une église, d'ordinaire au monastère de Saint-Euthyme; aussi un moine de ce couvent était-il à demeure dans le pavillon occupé par l'iourodivii. Tous se promettaient beaucoup d'amusement. Personne dans cette société n'avait encore vu Sémen Iakovlévitch; Liamchine seul était déjà allé chez lui auparavant: il racontait que le fou l'avait fait mettre à la porte à coups de balai et lui avait lancé de sa propre main deux grosses pommes de terre bouillies. Parmi les cavaliers je remarquai Pierre Stépanovitch; il avait loué un cheval de Cosaque et se tenait très mal sur sa monture. Dans la cavalcade figurait aussi Stavroguine. Lorsque dans son entourage on organisait une partie de plaisir, il consentait parfois à en être et avait toujours, en pareil cas, l'air aussi gai que le voulaient les convenances, mais, selon son habitude, il parlait peu.

Au moment où la caravane arrivait vis-à-vis de l'hôtel qui se trouve près du pont, quelqu'un observa brusquement qu'un voyageur venait de se tirer un coup de pistolet dans cette maison, et qu'on attendait la police. Un autre proposa aussitôt d'aller voir le cadavre. Cette idée fut accueillie avec d'autant plus d'empressement que nos dames n'avaient jamais vu de suicidé. «On s'ennuie tant, dit l'une d'elles, qu'il ne faut pas être difficile en fait de distractions.» Deux ou trois seulement restèrent à la porte, les autres envahirent toutes ensembles le malpropre corridor, et parmi elles je ne fus pas peu surpris de remarquer Élisabeth Nikolaïevna elle-même. La chambre où gisait le corps était ouverte, et, naturellement, on n'osa pas nous en refuser l'entrée. Le défunt était un tout jeune homme, on ne lui aurait pas donné plus de dix-neuf ans; avec ses épais cheveux blonds, son front pur et l'ovale régulier de son visage il avait dû être très beau. Ses membres étaient déjà roides, et sa face blanche semblait de marbre. Sur la table se trouvait un billet qu'il avait laissé pour qu'on n'accusât personne de sa mort. Il se tuait, écrivait- il, parce qu'il avait boulotté (sic) quatre cents roubles. Ces quelques lignes contenaient quatre fautes de grammaire. Un gros propriétaire qui, apparemment, connaissait le suicidé et occupait dans l'hôtel une chambre voisine, se penchait sur le cadavre en poussant force soupirs. Il nous apprit que ce jeune homme était le fils d'une veuve qui habitait la campagne; il avait été envoyé dans notre ville par sa famille, c'est-à-dire par sa mère, ses tantes et ses soeurs, pour acheter le trousseau d'une de celles-ci qui allait se marier prochainement; une parente domiciliée ici devait le guider dans ces emplettes. On lui avait confié quatre cents roubles, les économies de dix années, et on ne l'avait laissé partir qu'après lui avoir prodigué les recommandations et avoir passé à son cou toutes sortes d'objets bénits. Jusqu'alors il avait toujours été un garçon très rangé.

Arrivé à la ville, au lieu d'aller chez sa parente, le jeune homme descendit à l'hôtel, puis se rendit droit au club où il comptait trouver quelque étranger qui consentît à tailler une banque avec lui. Son espoir ayant été trompé, il revint vers minuit à l'hôtel, se fit donner du champagne, des cigares de la Havane, et demanda un souper de six ou sept plats. Mais le champagne l'enivra et le tabac lui causa des nausées; bref, il ne put toucher au repas qu'on lui servit, et il se coucha presque sans connaissance. Le lendemain, il se réveilla frais comme une pomme et n'eut rien de plus pressé que d'aller chez des tsiganes dont il avait entendu parler au club. Pendant deux jours on ne le revit point à l'hôtel. Hier seulement, à cinq heures de l'après-midi, il était rentré ivre, s'était mis au lit et avait dormi jusqu'à dix heures du soir. À son réveil il avait demandé une côtelette, une bouteille de château-yquem, du raisin, tout ce qu'il faut pour écrire, enfin sa note. Personne n'avait rien remarqué de particulier en lui; il était calme, doux et affable. Le suicide avait sans doute eu lieu vers minuit, quoique, chose étrange, on n'eût entendu aucune détonation d'arme à feu. C'était seulement aujourd'hui, à une heure de l'après-midi, que les gens de l'établissement avaient été pris d'inquiétude; ils étaient allés frapper chez le voyageur, et, ne recevant pas de réponse, avaient enfoncé la porte. La bouteille de château-yquem était encore à moitié pleine; il restait aussi une demi-assiette de raisin. Le jeune homme s'était servi d'un petit revolver à trois coups pour se loger une balle dans le coeur. La blessure saignait à peine; les doigts du suicidé avaient laissé échapper l'arme qui était tombée sur le tapis. Le corps était à demi couché sur un divan. La mort avait dû être instantanée. Aucune trace de souffrance n'apparaissait sur le visage, dont l'expression était calme, presque heureuse, comme si la vie ne l'eût pas quitté. Toute notre société considérait le cadavre avec une curiosité avide. Qui que nous soyons, il y a en général dans le malheur d'autrui quelque chose qui réjouit nos yeux. Les dames regardaient en silence; les messieurs faisaient de fines observations qui témoignaient d'une grande liberté d'esprit. L'un d'eux remarqua que c'était la meilleure issue, et que le jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus sage. La conclusion d'un autre fut que du moins pendant un moment il avait bien vécu. Un troisième se demanda pourquoi les suicides étaient devenus si fréquents chez nous; «il semble, dit-il, que le sol manque sous nos pieds». Ce raisonneur n'obtint aucun succès. Liamchine qui mettait sa gloire à jouer le rôle de bouffon, prit sur l'assiette une petite grappe de raisin; un autre l'imita en riant, et un troisième avançait le bras vers la bouteille de château-yquem, quand survint le maître de police qui fit «évacuer» la chambre. Comme nous n'avions plus rien à voir, nous nous retirâmes aussitôt, bien que Liamchine essayât de parlementer avec le magistrat. La route s'acheva deux fois plus gaiement qu'elle n'avait commencé.

Il était juste une heure de l'après-midi lorsque nous arrivâmes à la maison du marchand Sévostianoff. On nous dit que Sémen Iakovlévitch était en train de dîner, mais qu'il recevrait néanmoins. Nous entrâmes tous à la fois. La chambre où le bienheureux prenait ses repas et donnait ses audiences était assez spacieuse, percée de trois fenêtres et coupée en deux parties égales par un treillage en bois qui s'élevait jusqu'à mi-corps. Le commun des visiteurs restait en deçà de cette clôture; l'iourodivii se tenait de l'autre côté et ne laissait pénétrer auprès de lui que certains privilégiés; il les faisait asseoir tantôt sur des fauteuils de cuir, tantôt sur un divan; lui-même occupait un vieux voltaire dont l'étoffe montrait la corde. Âgé de cinquante-cinq ans, Sémen Iakovlévitch était un homme assez grand, aux petits yeux étroits, au visage rasé, jaune et bouffi; sa tête presque entièrement chauve ne conservait plus que quelques cheveux blonds; il avait la joue droite enflée, la bouche un peu déjetée et une grosse verrue près de la narine gauche. Sa physionomie était calme, sérieuse, presque somnolente. Vêtu, à l'allemande, d'une redingote noire, il ne portait ni gilet, ni cravate. Sous son vêtement se laissait voir une chemise propre mais d'une toile assez grossière. Ses pieds qui paraissaient malades étaient chaussés de pantoufles. C'était, disait-on, un ancien fonctionnaire, et il possédait un tchin. En ce moment il venait de manger une soupe au poisson et attaquait son second plat, — des pommes de terre en robe de chambre. À cela se réduisait invariablement sa nourriture, mais il aimait beaucoup le thé et en faisait une grande consommation. Autour de lui allaient et venaient trois domestiques gagés par le marchand; l'un d'eux était en frac, un autre ressemblait à un artelchtchik[17], le troisième avait l'air d'un rat d'église; il y avait encore un garçon de seize ans qui se remuait beaucoup. Indépendamment des laquais, là se trouvait aussi, un tronc dans la main, un moine du couvent de Saint-Euthyme, homme à cheveux blancs et d'un extérieur respectable, malgré un embonpoint peut-être excessif. Sur une table bouillait un énorme samovar, à côté d'un plateau contenant environ deux douzaines de grands verres. En face, sur une autre table, s'étalaient les offrandes: quelques pains de sucre et quelques livres de la même denrée, deux livres de thé, une paire de pantoufles brodées, un foulard, une pièce de drap, une pièce de toile, etc. Les dons en argent entraient presque tous dans le tronc du moine. Il y avait beaucoup de monde dans la chambre, les visiteurs seuls se trouvaient au nombre d'une douzaine; deux d'entre eux avaient pris place derrière le treillage, près de Sémen Iakovlévitch: l'un, vieux pèlerin aux cheveux blancs, était à coup sûr un homme du peuple; l'autre, petit et maigre, était un religieux de passage dans notre ville; assis modestement, il tenait ses yeux baissés. Le reste de l'assistance, debout devant le treillage, se composait presque exclusivement de moujiks; on remarquait toutefois dans ce public un propriétaire, une vieille dame noble et pauvre, enfin un gros marchand venu d'une ville de district; ce dernier était porteur d'une grande barbe et habillé à la russe, mais on lui connaissait une fortune de cent mille roubles. Tous attendaient leur bonheur en silence. Quatre individus s'étaient mis à genoux; l'un d'eux occupait une place plus en vue que les autres et attirait particulièrement l'attention; c'était le propriétaire, gros homme de quarante-cinq ans, qui restait pieusement agenouillé tout contre le grillage jusqu'à ce qu'il plût à Sémen Iakovlévitch d'honorer d'un regard ou d'une parole. Il était là depuis environ une heure, et le bienheureux n'avait pas encore semblé s'apercevoir de sa présence.

Nos dames, qui chuchotaient gaiement, allèrent s'entasser contre la clôture, obligeant tous les autres visiteurs à s'effacer derrière elles; seul le propriétaire ne se laissa pas déloger de sa place et même se cramponna des deux mains au treillage. Des regards badins se portèrent sur l'iourodivii; les uns l'examinèrent avec leur monocle, les autres avec leur pince-nez; Liamchine braqua même sur lui une lorgnette de théâtre. Sans s'émouvoir de la curiosité dont il était l'objet, Sémen Iakovlévitch promena ses petits yeux sur tout notre monde.

— Charmante société! Charmante société! fit-il d'une voix de basse assez forte.

Toute notre bande se mit à rire: «Qu'est-ce que cela veut dire?» Mais le bienheureux n'ajouta rien et continua à manger ses pommes de terre; quand il eut fini, il s'essuya la bouche, et on lui apporta son thé.

D'ordinaire, il ne le prenait pas seul et en offrait aux visiteurs, non à tous, il est vrai, mais à ceux qui lui paraissaient dignes d'un tel honneur. Ces choix avaient toujours beaucoup d'imprévu. Tantôt, négligeant les hauts dignitaires et les gens riches, il régalait un moujik ou quelque vieille bonne femme; tantôt, au contraire, c'était à un gros marchand qu'il donnait la préférence sur les pauvres diables. Il s'en fallait aussi que tous fussent servis de la même façon: pour les uns on sucrait le thé, à d'autres on donnait un morceau de sucre à sucer, d'autres enfin n'avaient de sucre sous aucune forme. Dans la circonstance présente, les favorisés furent le religieux étranger et le vieux pèlerin. Le premier eut un verre de thé sucré, le second n'eut pas de sucre du tout. Le gros moine du couvent de Saint-Euthyme, qui jusqu'à ce jour-là n'avait jamais été oublié, dut cette fois se contenter de voir boire les autres.

— Sémen Iakovlévitch, dites-moi quelque chose; je désirais depuis longtemps faire votre connaissance, dit avec un sourire et un clignement d'yeux la dame élégante qui avait déclaré qu'il ne fallait pas être difficile en fait de distractions. L'iourodivii ne la regarda même pas. Le propriétaire, agenouillé poussa un profond et bruyant soupir.

— Donnez-lui du thé sucré! dit soudain Sémen Iakovlévitch en montrant le riche marchand.

Celui-ci s'approcha et vint se placer à côté du propriétaire.

— Encore du sucre à lui! ordonna le bienheureux après qu'on eût versé le verre de thé. — On obéit. — Encore, encore à lui! — On remit du sucre à trois reprises. Le marchand but son sirop sans murmurer.

— Seigneur! chuchota l'assistance en se signant. Le propriétaire poussa un second soupir, non moins profond que le premier.

— Batuchka! Sémen Iakovlévitch! cria tout à coup d'une voix dolente mais en même temps très aigre la dame pauvre, que les nôtres avaient écartée du treillage. — Depuis une grande heure, mon bon ami, j'attends un mot de toi. Parle-moi, donne un conseil à l'orpheline.

— Interroge-là, dit Sémen Iakovlévitch au rat d'église. Celui-ci s'avança vers elle.

— Avez-vous fait ce que Sémen Iakovlévitch vous a ordonné la dernière fois? demanda-t-il à la veuve d'un ton bas et mesuré.

— Que faire avec eux, Sémen Iakovlévitch? glapit la vieille dame; — ce sont des anthropophages; ils portent plainte contre moi devant le tribunal de l'arrondissement; ils me menacent du sénat: voilà comme ils traitent leur mère!…

— Donne-lui! dit l'iourodivii en montrant un pain de sucre.

Le jeune garçon s'élança aussitôt vers l'objet indiqué, le prit et l'apporta à la veuve.

— Oh! batuchka, tu es trop bon! Que ferai-je de tout cela? reprit-elle.

— Encore! encore! ordonna Sémen Iakovlévitch.

Un nouveau pain de sucre fut offert à la veuve.

— Encore! encore! répéta le bienheureux.

On apporta un troisième et, enfin, un quatrième pain de sucre; la visiteuse en avait de tous les côtés. Le moine de notre couvent soupira: tout cela aurait pu aller au monastère comme les autres fois.

— C'est beaucoup trop pour moi; qu'ai-je besoin d'en avoir autant? observa la veuve, confuse. — Mais est-ce que ce n'est pas une prophétie, batuchka?

— Si, c'est une prophétie, dit quelqu'un dans la foule.

— Qu'on lui en donne encore une livre, encore! poursuivit Sémen Iakovlévitch.

Il restait encore sur la table un pain de sucre entier; mais le bienheureux avait dit de donner une livre, et l'on donna une livre.

— Seigneur! Seigneur! soupiraient les gens du peuple en faisant le signe de la croix, c'est une évidente prophétie.

— Adoucissez d'abord votre coeur par la bonté et la miséricorde, et ensuite venez vous plaindre de vos enfants, l'os de vos os, voilà probablement ce que signifie cet emblème remarqua à voix basse, mais d'un air très satisfait de lui-même le gros moine, à qui on avait oublié d'offrir du thé et dont l'amour-propre blessé cherchait une consolation.

— Mais quoi, batuchka! reprit soudain la veuve en colère, — quand le feu a pris chez les Verkhichine, ils m'ont passé un noeud coulant autour du corps pour me traîner dans les flammes. Ils ont fourré un chat mort dans mon coffre. C'est-à-dire qu'ils sont capables de toutes les vilenies…

— Qu'on la mette à la porte! cria Sémen Iakovlévitch en agitant les bras.

Le rat d'église et le jeune gars s'élancèrent de l'autre côté du grillage. Le premier prit la veuve par le bras; elle ne fit pas de résistance, et se laissa conduire vers la porte en se retournant pour considérer les pains de sucre que le jeune domestique portait derrière elle.

— Reprends-lui en un! ordonna l'iourodivii à l'artelchtchik resté près de lui. Le laquais courut sur les pas de ceux qui venaient de sortir, et, quelque temps après, les trois domestiques revinrent, rapportant un des pains de sucre qui avaient été donnés à la veuve; les trois autres demeurèrent en sa possession.

— Sémen Iakovlévitch, pourquoi donc ne m'avez-vous rien répondu? il y a si longtemps que vous m'intéressez, dit celle de nos dames qui avait déjà pris la parole.

Le bienheureux ne l'écouta point, et s'adressa au moine de notre monastère:

— Interroge-le! ordonna-t-il en lui montrant le propriétaire agenouillé.

Le moine s'approcha gravement du propriétaire.

— Quelle faute avez-vous commise? Ne vous avait-on pas ordonné quelque chose?

— De ne pas me battre, de m'abstenir de voies de fait, répondit d'une voix enrouée l'interpellé.

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