Front matter (continued 10)
Victor Derély translation
Tout à coup il baisa la main de Nicolas Vsévolodovitch. Ce dernier sentit un froid lui passer dans le dos; effrayé, il retira vivement sa main. Les deux hommes s'arrêtèrent.
— Insensé! fit à voix basse Stavroguine.
— Je délire peut-être, reprit aussitôt Verkhovensky, — oui, je bats peut-être la campagne, mais j'ai imaginé de faire le premier pas. C'est une idée que Chigaleff n'aurait jamais eue. Il ne manque pas de Chigaleffs! Mais un homme, un seul homme en Russie s'est avisé de faire le premier pas, et il sait comment s'y prendre. Cet homme, c'est moi. Pourquoi me regardez-vous? Vous m'êtes indispensable; sans vous, je suis un zéro, une mouche, je suis une idée dans un flacon, un Colomb sans Amérique.
Stavroguine regardait fixement les yeux égarés de son interlocuteur.
— Écoutez, nous commencerons par fomenter le désordre, poursuivit avec une volubilité extraordinaire Pierre Stépanovitch, qui, à chaque instant, prenait Nicolas Vsévolodovitch par la manche gauche de son vêtement. — Je vous l'ai déjà dit: nous pénètrerons dans le peuple même. Savez-vous que déjà maintenant nous sommes terriblement forts? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui égorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui mordent. Ceux-là ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha! Écoutez, je les ai tous comptés. Le précepteur qui se moque avec les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des nôtres. L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des nôtres. Les écoliers qui, pour éprouver une sensation, tuent un paysan, sont des nôtres. Les jurés qui acquittent systématiquement tous les criminels sont des nôtres. Le procureur qui, au tribunal, tremble de ne pas se montrer assez libéral, est des nôtres. Parmi les administrateurs, parmi les gens de lettres un très grand nombre sont des nôtres, et ils ne le savent pas eux-mêmes! D'un côté, l'obéissance des écoliers et des imbéciles a atteint son apogée; chez les professeurs la vésicule biliaire a crevé; partout une vanité démesurée, un appétit bestial, inouï… Savez-vous combien nous devrons rien qu'aux théories en vogue? Quand j'ai quitté la Russie, la thèse de Littré qui assimile le crime à une folie faisait fureur; je reviens, et déjà le crime n'est plus une folie, c'est le bon sens même, presque un devoir, à tout le moins une noble protestation. «Eh bien, comment un homme éclairé n'assassinerait-il pas, s'il a besoin d'argent?» Mais ce n'est rien encore. Le dieu russe a cédé la place à la boisson. Le peuple est ivre, les mères sont ivres, les enfants sont ivres, les églises sont désertes, et, dans les tribunaux, on n'entend que ces mots: «Deux cents verges, ou bien paye un védro[21].» Oh! laissez croître cette génération! Il est fâcheux que nous ne puissions pas attendre, ils seraient encore plus ivres! Ah! quel dommage qu'il n'y ait pas de prolétaires! Mais il y en aura, il y en aura, le moment approche…
— C'est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura Stavroguine, et il se remit en marche.
— Écoutez, j'ai vu moi-même un enfant de six ans qui ramenait au logis sa mère ivre, et elle l'accablait de grossières injures. Vous pensez si cela m'a fait plaisir? Quand nous serons les maîtres, eh bien, nous les guérirons… si besoin est, nous les relèguerons pour quarante ans dans une Thébaïde… Mais maintenant la débauche est nécessaire pendant une ou deux générations, — une débauche inouïe, ignoble, sale, voilà ce qu'il faut! Pourquoi riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-même, mais seulement avec les philanthropes et le chigalévisme. Je suis un coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C'est seulement dommage que le temps nous manque. J'ai promis à Karmazinoff de commencer en mai et d'avoir fini pour la fête de l'Intercession. C'est bientôt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine? jusqu'à présent le peuple russe, malgré la grossièreté de son vocabulaire injurieux, n'a pas connu le cynisme. Savez-vous que le serf se respectait plus que Karmazinoff ne se respecte? Battu, il restait fidèle à ses dieux, et Karmazinoff a abandonné les siens.
— Eh bien, Verkhovensky, c'est la première fois que je vous entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsévolodovitch; — ainsi, réellement, vous n'êtes pas un socialiste, mais un politicien quelconque… un ambitieux?
— Un coquin, un coquin. Vous désirez savoir qui je suis? Je vais vous le dire, c'est à cela que je voulais arriver. Ce n'est pas pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il faut que le peuple croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le gouvernement «agite seulement une massue dans les ténèbres et frappe sur les siens». Eh! si nous avions le temps! Le malheur, c'est que nous sommes pressés. Nous prêcherons la destruction… cette idée est si séduisante! Nous appellerons l'incendie à notre aide… Nous mettrons en circulation des légendes… Ces «sections» de rogneux auront ici leur utilité. Dès qu'il y aura un coup de pistolet à tirer, je vous trouverai dans ces mêmes «sections» des hommes de bonne volonté qui même me remercieront de les avoir désignés pour cet honneur. Eh bien, le désordre commencera! Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a pas encore vu… La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera ses anciens dieux… Eh bien, alors nous lancerons… qui?
— Qui?
— Le tzarévitch Ivan.
— Qui?
— Le tzarévitch Ivan; vous, vous!
Stavroguine réfléchit une minute.
— Un imposteur? demanda-t-il tout à coup en regardant avec un profond étonnement Pierre Stépanovitch. — Eh! ainsi voilà enfin votre plan!
— Nous dirons qu'il «se cache», susurra d'une voix tendre Verkhovensky dont l'aspect était, en effet, celui d'un homme ivre. — Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: «il se cache»? Mais il apparaîtra, il apparaîtra. Nous créerons une légende qui dégotera celle des Skoptzi[22]. Il existe, mais personne ne l'a vu. Oh! quelle légende on peut répandre! Et, surtout, ce sera l'avènement d'une force nouvelle dont on a besoin, après laquelle on soupire. Qu'y a-t-il dans le socialisme? Il a ruiné les anciennes forces, mais il ne les a pas remplacées. Ici il y aura une force, une force inouïe même! Il nous suffit d'un levier pour soulever la terre. Tout se soulèvera!
— Ainsi c'est sérieusement que vous comptiez sur moi? fit Stavroguine avec un méchant sourire.
— Pourquoi cette amère dérision? Ne m'effrayez pas. En ce moment je suis comme un enfant, c'est assez d'un pareil sourire pour me causer une frayeur mortelle. Écoutez, je ne vous montrerai à personne: il faut que vous soyez invisible. Il existe mais personne ne l'a vu, il se cache. Vous savez, vous pourrez vous montrer, je suppose, à un individu sur cent mille. «On l'a vu, on l'a vu», se répétera-t-on dans tout le pays. Ils ont bien vu «de leurs propres yeux» Ivan Philippovitch[23], le dieu Sabaoth, enlevé au ciel dans un char. Et vous, vous n'êtes pas Ivan Philippovitch, vous êtes un beau jeune homme, fier comme un dieu, ne cherchant rien pour lui, paré de l'auréole du sacrifice, «se cachant». L'essentiel, c'est la légende! Vous les fascinerez, un regard de vous fera leur conquête. Il apporte une vérité nouvelle et «il se cache». Nous rendrons deux ou trois jugements de Salomon dont le bruit se répandra partout. Avec des sections et des quinquévirats, pas besoin de journaux! Si, sur dix mille demandes, nous donnons satisfaction à une seule, tout le monde viendra nous solliciter. Dans chaque canton, chaque moujik saura qu'il y a quelque part un endroit écarté où les suppliques sont bien accueillies. Et la terre saluera l'avènement de la «nouvelle loi», de la «justice nouvelle», et la mer se soulèvera, et la baraque s'écroulera, et alors nous aviserons au moyen d'élever un édifice de pierre, — le premier! c'est nous qui le construirons, _nous, _nous seuls!
— Frénésie! dit Stavroguine.
— Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C'est parce que vous ne craignez rien que j'ai jeté les yeux sur vous. Mon idée vous paraît absurde, n'est-ce pas? Mais, pour le moment, je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu'on trouvait Colomb raisonnable avant que le succès lui eût donné raison?
Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison Stavroguine, les deux hommes s'arrêtèrent devant le perron.
— Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l'oreille de Nicolas Vsévolodovitch: — je vous servirai sans argent: demain j'en finirai avec Marie Timoféievna… sans argent, et demain aussi je vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?
Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?» pensa-t-il.
Les portes du perron s'ouvrirent.
— Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch.
— À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci.
— Vous n'y tenez pas, je m'en doutais! cria Pierre Stépanovitch dans un violent transport de colère. — Vous mentez, aristocrate vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!… Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que je ne puis vous lâcher! Vous n'avez pas votre pareil sur la terre! Je vous ai inventé à l'étranger; c'est en vous considérant que j'ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien ne me serait venu à l'esprit!…
Nicolas Vsévolodovitch monta l'escalier sans répondre.
— Stavroguine! lui cria Verkhovensky, — je vous donne un jour… deux… allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long délai, il me faut votre réponse d'ici à trois jours!
CHAPITRE IX[24]
UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH.
Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m'étonna, et qui mit sens dessus dessous Stépan Trophimovitch. À huit heures du matin, Nastasia accourut chez moi et m'apprit qu'une perquisition avait eu lieu dans le domicile de son maître. D'abord je ne pus rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employés étaient venus saisir des papiers, qu'un soldat en avait fait un paquet et l'avait «emporté dans une brouette». Je me rendis aussitôt chez Stépan Trophimovitch.
Je le trouvai dans un singulier état: il était défait et agité, mais en même temps son visage offrait une incontestable expression de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le samovar à côté d'un verre de thé auquel on n'avait pas encore touché. Stépan Trophimovitch allait d'un coin à l'autre sans se rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge accoutumée, mais, en m'apercevant, il se hâta de passer son gilet et sa redingote, ce qu'il ne faisait jamais quand un de ses intimes le surprenait en déshabillé. Il me serra chaleureusement la main.
— Enfin un ami! (il soupira profondément.) _Cher, _je n'ai envoyé que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire à Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne, excepté, bien entendu, ces gens-là… Vous comprenez?
Il me regarda d'un oeil inquiet, comme s'il eût attendu une réponse. Naturellement, je m'empressai de le questionner; son récit incohérent, souvent interrompu et rempli de détails inutiles, m'apprit tant bien que mal qu'à sept heures du matin était «brusquement» arrivé chez lui un employé du gouverneur…
_— Pardon, j'ai oublié son nom. Il n'est pas du pays, _mais il paraît que Lembke l'a amené avec lui; quelque chose de bête et d'allemand dans la physionomie. Il s'appelle Rosenthal.
— N'est-ce pas Blum?
— Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nommé. _Vous le connaissez? Quelque chose d'hébété et de très content dans la figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. _Un type de policier subalterne, je m'y connais. Je dormais encore, et, figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d'oeil» sur mes livres et sur mes manuscrits, oui, je m'en souviens, il a employé ces mots. Il ne m'a pas arrêté, il s'est borné à saisir des livres… _Il se tenait à distance, _et, quand il s'est mis à m'expliquer l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je… _enfin il avait l'air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas étage sont comme ça, _quand ils ont affaire à un homme comme il faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitôt. _Voilà vingt ans que je m'y prépare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui ai tout donné. J'étais digne et calme. En fait de livres, il a pris les ouvrages de Hertzen publiés à l'étranger, un exemplaire relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, et enfin tout ça. Ensuite, des papiers, des lettres, et quelques unes de mes ébauches historiques, critiques et politiques. Ils se sont emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du traîneau; _oui, c'est cela, _la couverture.
C'était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose? De nouveau je l'accablai de questions: Blum était-il venu seul ou avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment s'était-il permis cela? Quelles explications avait-il données?
_— Il était seul, bien seul; _du reste, il y avait encore quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis… _Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia; elle sait tout cela mieux que moi. _J'étais surexcité, voyez-vous. Il parlait, parlait… un tas de choses; _du reste, il a très peu parlé, et c'est moi qui ai parlé tout le temps… J'ai raconté ma vie, naturellement, à ce seul point de vue… _J'étais surexcité, mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleuré, j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier, ici, à côté.
— Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour l'amour de Dieu, soyez plus précis, Stépan Trophimovitch; voyons, c'est un rêve, ce que vous racontez là!
_— Cher, _je suis moi-même comme dans un rêve… _Savez-vous, il a prononcé le nom de Téliatnikoff, _et je pense que celui-là était aussi caché dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a parlé du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch… _qui me doit encore quinze roubles que je lui ai gagnées au jeu, soit dit en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai été plus rusé qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je l'ai instamment prié de ne pas ébruiter l'affaire, je l'ai sollicité à plusieurs reprises, je crains même de m'être abaissé, _comment croyez-vous? Enfin il a consenti… _Oui, je me rappelle, c'est lui-même qui m'a demandé cela: il m'a dit qu'il valait mieux tenir la chose secrète, parce qu'il était venu seulement pour «jeter un coup d'oeil» _et rien de plus…_et que si l'on ne trouvait rien, il n'y aurait rien… Si bien que nous avons tout terminé en amis, je suis tout à fait content.
— Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil cas, et c'est vous-même qui les avez refusées! m'écriai-je dans un accès d'amicale indignation.
— Oui, l'absence de garanties est préférable. Et pourquoi faire du scandale? Jusqu'à présent, nous avons procédé _en amis, _cela vaut mieux… Vous savez, si l'on apprend dans notre ville… _mes ennemis… et puis à quoi bon ce procureur, ce cochon de notre procureur, qui deux fois m'a manqué de politesse et qu'on a rossé à plaisir l'autre année chez cette charmante et belle Nathalie Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami, _épargnez-moi vos observations et ne me démoralisez pas, je vous prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de thé; j'avoue que je suis fort fatigué… si je me couchais pour un moment et si je m'appliquais autour de la tête un linge trempé dans du vinaigre, qu'en pensez-vous?
— Vous ferez très bien, répondis-je, — vous devriez même vous mettre de la glace sur la tête. Vous avez les nerfs très agités, vous êtes pâle, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous un peu, vous reprendrez votre récit plus tard. Je resterai près de vous en attendant.
Il hésitait à suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains et j'en entourai la tête de Stépan Trophimovitch. Ensuite Nastasia monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le coin devant l'icône. Le fait m'étonna, car rien de semblable n'avait jamais eu lieu dans la maison.
— J'ai donné cet ordre tantôt, immédiatement après leur départ, murmura Stépan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: — _quand on a de ces choses là dans sa chambre et qu'on vient vous arrêter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont vu…
Lorsqu'elle eut allumé la lampe, la servante appuya sa main droite sur sa joue, et, debout sur le seuil, se mit à considérer son maître d'un air attristé…
Il m'appela d'un signe près du divan sur lequel il était couché:
_— Éloignez-là _sous un prétexte quelconque; je ne puis souffrir cette pitié russe, et puis ça m'embête.
Mais Nastasia se retira sans qu'il fût besoin de l'inviter à sortir. Je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixés sur la porte et qu'il prêtait l'oreille au moindre bruit arrivant de l'antichambre.
_— Il faut être prêt, voyez-vous, _me dit-il avec un regard significatif, — _chaque moment… _on vient, on vous prend, et ff…uit — voilà un homme disparu!
— Seigneur! Qui est-ce qui viendra? Qui est-ce qui peut vous prendre?
_— Voyez-vous, mon cher, _quand il est parti, je lui ai carrément demandé ce qu'on allait faire de moi.
— Vous auriez mieux fait de lui demander où l'on vous déportera! répliquai-je ironiquement.
— C'est aussi ce qui était sous-entendu dans ma question, mais il est parti sans répondre. _Voyez-vous: _en ce qui concerne le linge, les effets et surtout les vêtements chauds, c'est comme ils veulent: ils peuvent vous les laisser prendre ou vous emballer vêtu seulement d'un manteau de soldat. Mais, ajouta-t-il en baissant tout à coup la voix et en regardant vers la porte par où Nastasia était sortie, — j'ai glissé secrètement trente-cinq roubles dans la doublure de mon gilet, tenez, tâtez… Je pense qu'ils ne me feront pas ôter mon gilet; pour la frime j'ai laissé sept roubles dans mon porte-monnaie, et il y a là, sur la table, de la monnaie de cuivre bien en évidence; ils croiront que c'est là tout ce que je possède, et ils ne devineront pas que j'ai caché de l'argent. Dieu sait où je coucherai la nuit prochaine.
Je baissai la tête devant une telle folie. Évidemment on ne pouvait opérer ni perquisition ni saisie dans des conditions semblables, et à coup sûr il battait la campagne. Il est vrai que tout cela se passait avant la mise en vigueur de la législation actuelle. Il est vrai aussi (lui-même le reconnaissait) qu'on lui avait offert de procéder plus régulièrement; mais, «par ruse», il avait repoussé cette proposition… Sans doute, il n'y a pas encore bien longtemps, le gouverneur avait le droit, dans les cas urgents, de recourir à une procédure expéditive… Mais, encore une fois, quel cas urgent pouvait-il y avoir ici? Voilà ce qui me confondait.
— On aura certainement reçu un télégramme de Pétersbourg, dit soudain Stépan Trophimovitch.
— Un télégramme? À votre sujet? À cause de votre poème et des ouvrages de Hertzen? Vous êtes fou: est-ce que cela peut motiver une arrestation?
Je prononçai ces mots avec une véritable colère. Il fit la grimace, évidemment je l'avais blessé en lui disant qu'il n'y avait pas de raison pour l'arrêter.
— À notre époque on peut être arrêté sans savoir pourquoi, murmura-t-il d'un air mystérieux.
Une supposition saugrenue me vint à l'esprit.
— Stépan Trophimovitch, parlez-moi comme à un ami, criai-je, — comme à un véritable ami, je ne vous trahirai pas: oui ou non, appartenez-vous à quelque société secrète?
Grande fut ma surprise en constatant l'embarras dans lequel le jeta cette question: il n'était pas bien sûr de ne pas faire partie d'une société secrète.
— Cela dépend du point de vue où l'on se place, voyez-vous…
— Comment, «cela dépend du point de vue»?
— Quand on appartient de tout son coeur au progrès et… qui peut répondre… on croit ne faire partie de rien, et, en y regardant bien, on découvre qu'on fait partie de quelque chose.
— Comment est-ce possible? On est d'une société secrète ou l'on n'en est pas!
_— Cela date de Pétersbourg, _du temps où elle et moi nous voulions fonder là une revue. Voilà le point de départ. Alors nous leur avons glissé dans les mains, et ils nous ont oubliés; mais maintenant ils se souviennent. _Cher, cher, _est-ce que vous ne savez pas? s'écria-t-il douloureusement: — on nous rendra à notre tour, on nous fourrera dans une kibitka, et en route pour la Sibérie; ou bien on nous oubliera dans une casemate…
Et soudain il fondit en larmes. Portant à ses yeux son foulard rouge, il sanglota convulsivement pendant cinq minutes. J'éprouvai une sensation pénible. Cet homme, depuis vingt ans notre prophète, notre oracle, notre patriarche, ce fier vétéran du libéralisme devant qui nous nous étions toujours inclinés avec tant de respect, voilà qu'à présent il sanglotait comme un enfant qui craint d'être fouetté par son précepteur en punition de quelque gaminerie. Il me faisait pitié. Nul doute qu'il ne crût à la «kibitka» aussi fermement qu'à ma présence auprès de lui; il s'attendait à être transporté ce matin même, dans un instant, et tout cela à cause de son poème et des ouvrages de Hertzen! Si touchante qu'elle fût, cette phénoménale ignorance de la réalité pratique avait quelque chose de crispant.
À la fin il cessa de pleurer, se leva et recommença à se promener dans la pièce en s'entretenant avec moi, mais à chaque instant il regardait par la fenêtre et tendait l'oreille dans la direction de l'antichambre. Nous causions à bâtons rompus. En vain je m'évertuais à lui remonter le moral, autant eût valu jeter des pois contre un mur. Quoi qu'il ne m'écoutât guère, il avait pourtant un besoin extrême de m'entendre lui répéter sans cesse des paroles rassurantes. Je voyais qu'en ce moment il ne pouvait se passer de moi, et que pour rien au monde il ne m'aurait laissé partir. Je prolongeai ma visite, et nous restâmes plus de deux heures ensemble. Au cours de la conversation, il se rappela que Blum avait emporté deux proclamations trouvées chez lui.
— Comment, des proclamations? m'écriai-je pris d'une sotte inquiétude: — est-ce que vous…
— Eh! on m'en a fait parvenir dix, répondit-il d'un ton vexé (son langage était tantôt dépité et hautain, tantôt plaintif et humble à l'excès), — mais huit avaient déjà trouvé leur emploi, et Blum n'en a saisi que deux…
La rougeur de l'indignation colora tout à coup son visage.
_— Vous me mettez avec ces gens là? _Pouvez-vous supposer que je sois avec ces drôles, avec ces folliculaires, avec mon fils Pierre Stépanovitch, avec ces esprits forts de la lâcheté? Ô Dieu!
— Bah, mais ne vous aurait-on pas confondu… Du reste, c'est absurde, cela ne peut pas être? observai-je.
_— Savez-vous, _éclata-t-il brusquement, — il y a des minutes où je sens que je ferai là-bas quelque esclandre. Oh! ne vous en allez pas, ne me laissez pas seul! Ma carrière est finie aujourd'hui, je le sens. Vous savez, quand je serai là, je m'élancerai peut-être sur quelqu'un et je le mordrai, comme ce sous-lieutenant…
Il fixa sur moi un regard étrange où se lisaient à la fois la frayeur et le désir d'effrayer. À mesure que le temps s'écoulait sans qu'on vît apparaître la «kibitka», son irritation grandissait de plus en plus et devenait même de la fureur. Tout à coup un bruit se produisit dans l'antichambre: c'était Nastasia qui, par mégarde, avait fait tomber un portemanteau. Stépan Trophimovitch trembla de tous ses membres et pâlit affreusement; mais, quand il sut à quoi se réduisait le fait qui lui avait causé une telle épouvante, peu s'en fallut qu'il ne renvoyât brutalement la servante à la cuisine. Cinq minutes après il reprit la parole en me regardant avec une expression de désespoir.
— Je suis perdu! gémit-il, et il s'assit soudain à côté de moi; _cher, _je ne crains pas la Sibérie, _oh! je vous le jure, _ajouta-t-il les larmes aux yeux, — c'est autre chose qui me fait peur…
Je devinai à sa physionomie qu'une confidence d'une nature particulièrement pénible allait s'échapper de ses lèvres.
— Je crains la honte, fit-il à voix basse.
— Quelle honte? Mais, au contraire, soyez persuadé, Stépan Trophimovitch, que tout cela s'éclaircira aujourd'hui même, et que cette affaire se terminera à votre avantage…
— Vous êtes si sûr qu'on me pardonnera?
— Que vient faire ici le mot «pardonner»? Quelle expression! De quoi êtes-vous coupable pour qu'on vous pardonne? Je vous assure que vous n'êtes coupable de rien!
_— Qu'en savez-vous? Toute ma vie a été… cher… _Ils se rappelleront tout, et s'ils ne trouvent rien, ce sera encore pire, ajouta-t-il brusquement.
— Comment, encore pire?
— Oui.
— Je ne comprends pas.
— Mon ami, mon ami, qu'on m'envoie en Sibérie, à Arkhangel, qu'on me prive de mes droits civils, soit — s'il faut périr, j'accepte ma perte! Mais… c'est autre chose que je crains, acheva-t-il en baissant de nouveau la voix.
— Eh bien, quoi, quoi?
— On me fouettera, dit-il, et il me considéra d'un air égaré.
— Qui vous fouettera? Où? Pourquoi? répliquai-je, me demandant avec inquiétude s'il n'avait pas perdu l'esprit.
— Où? Eh bien, là… où cela se fait.
— Mais où cela se fait-il?
— Eh! cher, répondit-il d'une voix qui s'entendait à peine, — une trappe s'ouvre tout à coup sous vos pieds et vous engloutit jusqu'au milieu du corps… Tout le monde sait cela.
— Ce sont des fables! m'écriai-je, — se peut-il que jusqu'à présent vous ayez cru à ces vieux contes?
Je me mis à rire.
— Des fables! Pourtant il n'y a pas de fumée sans feu; un homme qui a été fouetté ne va pas le raconter. Dix mille fois je me suis représenté cela en imagination!
— Mais vous, vous, pourquoi vous fouetterait-on? Vous n'avez rien fait.
— Tant pis, on verra que je n'ai rien fait, et l'on me fouettera.
— Et vous êtes sûr qu'on vous emmènera ensuite à Pétersbourg?
— Mon ami, j'ai déjà dit que je ne regrettais rien, ma carrière est finie. Depuis l'heure où elle m'a dit adieu à Skvorechniki, j'ai cessé de tenir à la vie… mais la honte, le déshonneur, _que dira-t-elle, _si elle apprend cela?
Le pauvre homme fixa sur moi un regard navré. Je baissai les yeux.
— Elle n'apprendra rien, parce qu'il ne vous arrivera rien. En vérité, je ne vous reconnais plus, Stépan Trophimovitch, tant vous m'étonnez ce matin.
— Mon ami, ce n'est pas la peur. Mais en supposant même qu'on me pardonne, qu'on me ramène ici et qu'on ne me fasse rien, — je n'en suis pas moins perdu. Elle me soupçonnera toute sa vie… moi, moi, le poète, le penseur, l'homme qu'elle a adoré pendant vingt-deux ans!
— Elle n'en aura même pas l'idée.
— Si, elle en aura l'idée, murmura-t-il avec une conviction profonde. — Elle et moi nous avons parlé de cela plus d'une fois à Pétersbourg pendant le grand carême, à la veille de notre départ, quand nous craignions tous deux… Elle me soupçonnera toute sa vie… et comment la détromper? D'ailleurs, ici, dans cette petite ville, qui ajoutera foi à mes paroles? Tout ce que je pourrai dire paraîtra invraisemblable… Et puis les femmes… Cela lui fera plaisir. Elle sera désolée, très sincèrement désolée, comme une véritable amie, mais au fond elle sera bien aise… Je lui fournirai une arme contre moi pour toute la vie. Oh! c'en est fait de mon existence! Vingt ans d'un bonheur si complet avec elle… et voilà!
Il couvrit son visage de ses mains.
— Stépan Trophimovitch, si vous faisiez savoir tout de suite à Barbara Pétrovna ce qui s'est passé? conseillai-je.
Il se leva frissonnant.
— Dieu m'en préserve! Pour rien au monde, jamais, après ce qui a été dit au moment des adieux à Skvorechniki, jamais!
Ses yeux étincelaient.
Nous restâmes encore une heure au moins dans l'attente de quelque chose. Il se recoucha sur le divan, ferma les yeux, et durant vingt minutes ne dit pas un mot; je crus même qu'il s'était endormi. Tout à coup il se souleva sur son séant, arracha la compresse nouée autour de sa tête et courut à une glace. Ses mains tremblaient tandis qu'il mettait sa cravate. Ensuite, d'une voix de tonnerre, il cria à Nastasia de lui donner son paletot, son chapeau et sa canne.
— Je ne puis plus y tenir, prononça-t-il d'une voix saccadée, — je ne le puis plus, je ne le puis plus!… J'y vais moi-même.
— Où? demandai-je en me levant aussi.
— Chez Lembke. Cher, je le dois, j'y suis tenu. C'est un devoir. Je suis un citoyen, un homme, et non un petit copeau, j'ai des droits, je veux mes droits… Pendant vingt ans je n'ai pas réclamé mes droits, toute ma vie je les ai criminellement oubliés… mais maintenant je les revendique. Il faut qu'il me dise tout, tout. Il a reçu un télégramme. Qu'il ne s'avise pas de me faire languir dans l'incertitude, qu'il me mette plutôt en état d'arrestation, oui, qu'il m'arrête, qu'il m'arrête!
Il frappait du pied tout en proférant ces exclamations.
— Je vous approuve, dis-je aussi tranquillement que possible, quoique son état m'inspirât de vives inquiétudes, — après tout, cela vaut mieux que de rester dans une pareille angoisse, mais je n'approuve pas votre surexcitation; voyez un peu à qui vous ressemblez et comment vous irez là. _Il faut être digne et calme avec Lembke. _Réellement vous êtes capable à présent de vous précipiter sur quelqu'un et de le mordre.
— J'irai me livrer moi-même. Je me jetterai dans la gueule du lion.
— Je vous accompagnerai.
— Je n'attendais pas moins de vous, j'accepte votre sacrifice, le sacrifice d'un véritable ami, mais jusqu'à la maison seulement, je ne souffrirai pas que vous alliez plus loin que la porte: vous ne devez pas, vous n'avez pas le droit de vous compromettre davantage dans ma compagnie. _Oh! croyez-moi, je serai calme! _Je me sens en ce moment à la hauteur de ce qu'il y a de plus sacré…
— Peut-être entrerai-je avec vous dans la maison, interrompis-je. — Hier, leur imbécile de comité m'a fait savoir par Vysotzky que l'on comptait sur moi et que l'on me priait de prendre part à la fête de demain en qualité de commissaire: c'est ainsi qu'on appelle les six jeunes gens désignés pour veiller au service des consommations, s'occuper des dames et placer les invités; comme marque distinctive de leurs fonctions, ils porteront sur l'épaule gauche un noeud de rubans blancs et rouges. Mon intention était d'abord de refuser, mais maintenant cela me fournit un prétexte pour pénétrer dans la maison: je dirai que j'ai à parler à Julie Mikhaïlovna… Comme cela, nous entrerons ensemble.
Il m'écouta en inclinant la tête, mais sans paraître rien comprendre. Nous nous arrêtâmes sur le seuil.
_— Cher, _dit-il en me montrant la lampe allumée dans le coin, cher, je n'ai jamais cru à cela, mais… soit, soit! (Il se signa.) Allons.
— «Au fait, cela vaut mieux», pensai-je, comme nous nous approchions du perron, — «l'air frais lui fera du bien, il se calmera un peu, rentrera chez lui et se couchera…»
Mais je comptais sans mon hôte. En chemin nous arriva une aventure qui acheva de bouleverser mon malheureux ami…
CHAPITRE X
LES FLIBUSTIERS. UNE MATINÉE FATALE.
I
Une heure avant que je sortisse avec Stépan Trophimovitch, on vit non sans surprise défiler dans les rues de notre ville une bande de soixante-dix ouvriers au moins, appartenant à la fabrique de Chpigouline, qui en comptait environ neuf cents. Ils marchaient en bon ordre, presque silencieusement. Plus tard on a prétendu que ces soixante-dix hommes étaient les mandataires de leurs camarades, qu'ils avaient été choisis pour aller trouver le gouverneur et lui demander justice contre l'intendant qui, en l'absence des patrons, avait fermé l'usine et volé effrontément le personnel congédié. D'autres chez nous se refusent à admettre que les soixante-dix aient été délégués par l'ensemble des travailleurs de la fabrique, ils soutiennent qu'une députation comprenant soixante-dix membres n'aurait pas eu le sens commun. À en croire les partisans de cette opinion, la bande se composait tout bonnement des ouvriers qui avaient le plus à se plaindre de l'intendant, et qui s'étaient réunis pour porter au gouverneur leurs doléances particulières et non celles de toute l'usine. Dans l'hypothèse que je viens d'indiquer, la «révolte» générale de la fabrique, dont on a tant parlé depuis, n'aurait été qu'une intervention de nouvellistes. Enfin, suivant une troisième version, il faudrait voir dans la manifestation ouvrière non le fait de simples tapageurs, mais un mouvement politique provoqué par des écrits clandestins. Bref, on ne sait pas encore au juste si les excitations des nihilistes ont été pour quelque chose dans cette affaire. Mon sentiment personnel est que les ouvriers n'avaient pas lu les proclamations, et que, les eussent-ils lues, ils n'en auraient pas compris un mot, attendu que les rédacteurs de ces papiers, nonobstant la crudité de leur style, écrivent d'une façon extrêmement obscure. Mais les ouvriers de la fabrique se trouvant réellement lésés, et la police à qui ils s'étaient adressés d'abord refusant d'intervenir en leur faveur, il est tout naturel qu'ils aient songé à se rendre en masse auprès du «général lui-même» pour lui exposer respectueusement leurs griefs. Selon moi, on n'avait affaire ici ni à des séditieux, ni même à une députation élue, mais à des gens qui suivaient une vieille tradition russe: de tout temps, en effet, notre peuple a aimé les entretiens avec le «général lui-même», bien qu'il n'ait jamais retiré aucun avantage de ces colloques.
Des indices sérieux donnent à penser que Pierre Stépanovitch, Lipoutine et peut-être encore un autre, sans compter Fedka, avaient cherché au préalable à se ménager des intelligences dans l'usine; mais je tiens pour certain qu'ils ne s'abouchèrent pas avec plus de deux ou trois ouvriers, mettons cinq, si l'on veut, et que ces menées n'aboutirent à aucun résultat. La propagande des agitateurs ne pouvait guère être comprise dans un pareil milieu. Fedka, il est vrai, semble avoir mieux réussi que Pierre Stépanovitch. Il est prouvé aujourd'hui que deux hommes de la fabrique prirent part, conjointement avec le galérien, à l'incendie de la ville survenu trois jours plus tard; un mois après, on a aussi arrêté dans le district trois anciens ouvriers de l'usine sous l'inculpation d'incendie et de pillage. Mais ces cinq individus paraissent être les seuls qui aient prêté l'oreille aux instigations de Fedka.
Quoi qu'il en soit, arrivés sur l'esplanade qui s'étend devant la maison du gouverneur, les ouvriers se rangèrent silencieusement vis-à-vis du perron; ensuite ils attendirent bouche béante. On m'a dit qu'à peine en place ils avaient ôté leurs bonnets, et cela avant l'apparition de Von Lembke, qui, comme par un fait exprès, ne se trouvait pas chez lui en ce moment. La police se montra bientôt, d'abord par petites escouades, puis au grand complet. Comme toujours, elle commença par sommer les manifestants de se disperser. Ils n'en firent rien, et répondirent laconiquement qu'ils avaient à parler au «général lui-même»; leur attitude dénotait une résolution énergique; le calme dont ils ne se départaient point, et qui semblait l'effet d'un mot d'ordre, inquiéta l'autorité. Le maître de police crut devoir attendre l'arrivée de Von Lembke. Les faits et gestes de ce personnage ont été racontés de la façon la plus fantaisiste. Ainsi, il est absolument faux qu'il ait fait venir la troupe baïonnette au fusil, et qu'il ait télégraphié quelque part pour demander de l'artillerie et des Cosaques. Ce sont des fables dont se moquent à présent ceux même qui les ont inventées. Non moins absurde est l'histoire des pompes à incendie, avec lesquelles on aurait douché la foule. Ce qui a pu donner naissance à ce bruit, c'est qu'Ilia Ilitch, fort échauffé, criait aux ouvriers: «Pas un de vous ne sortira sec de l'eau[25].» De là sans doute la légende des pompes à incendie, qui a trouvé un écho dans les correspondances adressées aux journaux de la capitale. En réalité, le maître de police se borna à faire cerner le rassemblement par tout ce qu'il avait d'hommes disponibles, et à dépêcher au gouverneur le commissaire du premier arrondissement; celui-ci monta dans le drojki d'Ilia Ilitch et partit en tout hâte pour Skvorechniki, sachant qu'une demi-heure auparavant Von Lembke s'était mis en route dans cette direction…
Mais un point, je l'avoue, reste encore obscur pour moi: comment transforma-t-on tout d'abord une paisible réunion de solliciteurs en une émeute menaçante pour l'ordre social? Comment Lembke lui- même, qui arriva au bout de vingt minutes, adopta-t-il d'emblée cette manière de voir? Je présume (mais c'est encore une opinion personnelle) qu'Ilia Ilitch, acquis aux intérêts de l'intendant, présenta exprès au gouverneur la situation sous un jour faux pour l'empêcher d'examiner sérieusement les réclamations des ouvriers. L'idée de donner le change à son supérieur fut sans doute suggérée au maître de police par André Antonovitch lui-même. La veille et l'avant-veille, dans deux entretiens confidentiels que ce dernier avait eus avec son subordonné, il s'était montré fort préoccupé des proclamations et très disposé à admettre l'existence d'un complot tramé par les nihilistes avec les ouvriers de l'usine Chpigouline; il semblait même que Son Excellence aurait été désolée si l'événement avait donné tort à ses conjectures. «Il veut attirer sur lui l'attention du ministère», se dit notre rusé Ilia Ilitch en sortant de chez le gouverneur; «eh bien cela tombe à merveille.»
Mais je suis persuadé que le pauvre André Antonovitch n'aurait pas désiré une émeute, même pour avoir l'occasion de se distinguer. C'était un fonctionnaire extrêmement consciencieux, et jusqu'à son mariage il avait été irréprochable. Était-ce même sa faute, à cet Allemand simple et modeste, si une princesse quadragénaire l'avait élevé jusqu'à elle? Je sais à peu près positivement que de cette matinée fatale datent les premiers symptômes irrécusables du dérangement intellectuel pour lequel l'infortuné Von Lembke suit aujourd'hui un traitement dans un établissement psychiatrique de la Suisse; mais on peut supposer que, la veille déjà, l'altération de ses facultés mentales s'était manifestée par certains signes. Je tiens de bonne source que la nuit précédente, à trois heures du matin, il se rendit dans l'appartement de sa femme, la réveilla et la somma d'entendre «son ultimatum». Il parlait d'un ton si impérieux que Julie Mikhaïlovna dut obéir; elle se leva indignée, s'assit sur une couchette sans prendre le temps de défaire ses papillotes, et s'apprêta à écouter d'un air sarcastique. Alors, pour la première fois, elle comprit dans quel état d'esprit se trouvait André Antonovitch, et elle s'en effraya à part soi. Mais, au lieu de rentrer en elle-même, de s'humaniser, elle affecta de se montrer plus intraitable que jamais. Chaque femme a sa manière de mettre son mari à la raison. Le procédé de Julie Mikhaïlovna consistait dans un dédaigneux silence qu'elle observait pendant une heure, deux heures, vingt-quatre heures, parfois durant trois jours; André Antonovitch pouvait dire ou faire tout ce qu'il voulait, menacer même de se jeter par la fenêtre d'un troisième étage, sa femme n'ouvrait pas la bouche, — pour un homme sensible il n'y a rien d'insupportable comme un pareil mutisme! La gouvernante était-elle fâchée contre un époux qui, non content d'accumuler depuis quelques jours bévues sur bévues, prenait ombrage des capacités administratives de sa femme? Avait-elle sur le coeur les reproches qu'il lui avait adressés au sujet de sa conduite avec les jeunes gens et avec toute notre société, sans comprendre les hautes et subtiles considérations politiques dont elle s'inspirait? Se sentait-elle offensée de la sotte jalousie qu'il témoignait à l'égard de Pierre Stépanovitch? Quoi qu'il en soit, maintenant encore Julie Mikhaïlovna résolut de tenir rigueur à son mari, nonobstant l'agitation inaccoutumée à laquelle elle le voyait en proie.
Tandis qu'il arpentait de long en large le boudoir de sa femme, Von Lembke se répandit en récriminations aussi décousues que violentes. Il commença par déclarer que tout le monde se moquait de lui et le «menait par le nez». — «Qu'importe la vulgarité de l'expression! vociféra-t-il en surprenant un sourire sur les lèvres de sa femme, — le mot n'y fait rien, la vérité est qu'on me mène par le nez!…Non, madame, le moment est venu; sachez qu'à présent il ne s'agit plus de rire et que les manèges de la coquetterie féminine ne sont plus de saison. Nous ne sommes pas dans le boudoir d'une petite-maîtresse, nous sommes en quelque sorte deux êtres abstraits se rencontrant en ballon pour dire la vérité.» (Comme on le voit, le trouble de ses idées se trahissait dans l'incohérence de ses images.) «C'est vous, vous, madame, qui m'avez fait quitter mon ancien poste: je n'ai accepté cette place que pour vous, pour satisfaire votre ambition… Vous souriez ironiquement? Ne vous hâtez pas de triompher. Sachez, madame, sachez que je pourrais, que je saurais me montrer à la hauteur de cette place, que dis-je? de dix places semblables à celle-ci, car je ne manque pas de capacités; mais avec vous, madame, c'est impossible, attendu que vous me faites perdre tous mes moyens. Deux centres ne peuvent coexister, et vous en avez organisé deux: l'un chez moi, l'autre dans votre boudoir, — deux centres de pouvoir, madame, mais je ne permets pas cela, je ne le permets pas! Dans le service comme dans le ménage l'autorité doit être une, elle ne peut se scinder… Comment m'avez-vous récompensé? s'écria-t-il ensuite, — quelle a été notre vie conjugale? Sans cesse, à tout heure, vous me démontriez que j'étais un être nul, bête et même lâche; moi, j'étais réduit à la nécessité de vous démontrer sans cesse, à toute heure, que je n'étais ni une nullité, ni un imbécile, et que j'étonnais tout le monde par ma noblesse: — eh bien, n'était-ce pas une situation humiliante de part et d'autre?» En prononçant ces mots, il frappait du pied sur le tapis. Julie Mikhaïlovna se redressa d'un air de dignité hautaine. André Antonovitch se calma aussitôt; mais sa colère fit place à un débordement de sensibilité. Pendant cinq minutes environ, il sanglota (oui, il sanglota) et se frappa la poitrine: le silence obstiné de sa femme le mettait hors de lui. À la fin, il s'oublia au point de laisser percer sa jalousie à l'endroit de Pierre Stépanovitch; puis, sentant combien il avait été bête, il entra dans une violente colère. «Je ne permettrai pas la négation de Dieu, cria-t-il, — je fermerai votre salon aussi antinational qu'antireligieux; croire en Dieu est une obligation pour un gouverneur, et par conséquent aussi pour sa femme; je ne souffrirai plus de jeunes gens autour de vous… Par dignité personnelle, vous auriez dû, madame, vous intéresser à votre mari et ne pas laisser mettre en doute son intelligence, lors même qu'il aurait été un homme de peu de moyens (ce qui n'est pas du tout mon cas); or vous êtes cause, au contraire, que tout le monde ici me méprise; c'est vous qui avez ainsi disposé l'esprit public… Je supprimerai la question des femmes, poursuivit-il avec véhémence, — je purifierai l'atmosphère de ce miasme; demain, je vais interdire la sotte fête au profit des institutrices (que le diable les emporte!). Gare à la première qui se présentera demain matin, je la ferai reconduire à la frontière de la province par un Cosaque! Exprès, exprès! Savez-vous, savez- vous que vos vauriens fomentent le désordre parmi les ouvriers de l'usine, et que je n'ignore pas cela? Savez-vous qu'ils distribuent exprès des proclamations, exprès? Savez-vous que je connais les noms de quatre de ces vauriens, et que je perds la tête; je la perds définitivement, définitivement!!!…»
À ces mots, Julie Mikhaïlovna, sortant soudain de son mutisme, déclara sèchement qu'elle-même était depuis longtemps instruite des projets de complot, et que c'était une bêtise à laquelle André Antonovitch attachait trop d'importance; quant aux polissons, elle connaissait non-seulement ces quatre-là, mais tous les autres (en parlant ainsi, elle mentait); du reste, elle comptait bien ne pas perdre l'esprit à propos de cela; au contraire, elle était plus sûre que jamais de son intelligence, et avait le ferme espoir de tout terminer heureusement, grâce à l'application de son programme: témoigner de l'intérêt aux jeunes gens, leur faire entendre raison, les surprendre en leur prouvant tout d'un coup qu'on a éventé leurs desseins, et ensuite offrir à leur activité un objectif plus sage.
Oh! que devint en ce moment André Antonovitch! Ainsi il avait encore été berné par Pierre Stépanovitch; ce dernier s'était grossièrement moqué de lui, il n'avait révélé quelque chose au gouverneur qu'après avoir fait des confidences beaucoup plus détaillées à la gouvernante, et enfin ce même Pierre Stépanovitch était peut-être l'âme de la conspiration! Cette pensée exaspéra Von Lembke. «Sache, femme insensée mais venimeuse, répliqua-t-il avec fureur, — sache que je vais faire arrêter à l'instant même ton indigne amant; je le chargerai de chaînes et je l'enverrai dans un ravelin, à moins que… à moins que moi-même, sous tes yeux, je ne me jette par la fenêtre!» Julie Mikhaïlovna, blême de colère, accueillit cette tirade par un rire sonore et prolongé, comme celui qu'on entend au Théâtre-Français, quand une actrice parisienne, engagée aux appointements de cent mille roubles pour jouer les grandes coquettes, rit au nez du mari qui ose suspecter sa fidélité. André Antonovitch fit mine de s'élancer vers la fenêtre, mais il s'arrêta soudain comme cloué sur place; une pâleur cadavérique couvrit son visage, il croisa ses bras sur sa poitrine, et regardant sa femme d'un air sinistre: «Sais-tu, sais- tu, Julie… proféra-t-il d'une voix étouffée et suppliante, — sais-tu, que dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre?» À cette menace, l'hilarité de la gouvernante redoubla, ce que voyant, Von Lembke serra les lèvres et s'avança, le poing levé vers la rieuse. Mais, au moment de frapper, il sentit ses genoux se dérober sous lui, s'enfuit dans son cabinet et se jeta tout habillé sur son lit. Pendant deux heures, le malheureux resta couché à plat ventre, ne dormant pas, ne réfléchissant à rien, hébété par l'écrasant désespoir qui pesait sur son coeur comme une pierre. De temps à autre, un tremblement fiévreux secouait tout son corps. Des idées incohérentes, tout à fait étrangères à sa situation, traversaient son esprit: tantôt il se rappelait la vieille pendule qu'il avait à Pétersbourg quinze ans auparavant, et dont la grande aiguille était cassée; tantôt il songeait au joyeux employé Millebois, avec qui il avait un jour attrapé des moineaux dans le parc Alexandrovsky: pendant que les deux fonctionnaires s'amusaient de la sorte, ils avaient observé en riant que l'un d'eux était assesseur de collège. À sept heures, André Antonovitch s'endormit, et des rêves agréables le visitèrent durant son sommeil. Il était environ dix heures quand il s'éveilla; il sauta brusquement à bas de son lit, se rappela soudain tout ce qui s'était passé et se frappa le front avec force. On vint lui dire que le déjeuner était servi; successivement se présentèrent Blum, le maître de police, et un employé chargé d'annoncer à Son Excellence que telle assemblée l'attendait. Le gouverneur ne voulut point déjeuner, ne reçut personne, et courut comme un fou à l'appartement de sa femme. Là, Sophie Antropovna, vieille dame noble, qui depuis longtemps déjà demeurait chez Julie Mikhaïlovna, lui apprit que celle-ci, à dix heures, était partie en grande compagnie pour Skvorechniki: il avait été convenu avec Barbara Pétrovna qu'une seconde fête serait donnée dans quinze jours chez cette dame, et l'on était allé visiter la maison pour prendre sur les lieux les dispositions nécessaires. Cette nouvelle impressionna André Antonovitch; il rentra dans son cabinet, et commanda aussitôt sa voiture. À peine même put-il attendre que les chevaux fussent attelés. Son âme avait soif de Julie Mikhaïlovna; — s'il pouvait seulement la voir, passer cinq minutes auprès d'elle! Peut-être qu'elle lui accorderait un regard, qu'elle remarquerait sa présence, lui sourirait comme autrefois, lui pardonnerait — o-oh! «Mais pourquoi faire atteler?» Machinalement il ouvrit un gros volume placé sur la table (parfois il cherchait des inspirations dans un livre en l'ouvrant au hasard, et en lisant les trois premières lignes de la page de droite). C'étaient les Contes de Voltaire qui se trouvaient sur la table. «Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles…» lut le gouverneur. Il lança un jet de salive, et se hâta de monter en voiture. «À Skvorechniki!» Le cocher raconta que pendant toute la route le barine s'était montré fort impatient d'arriver, mais qu'au moment où l'on approchait de la maison de Barbara Pétrovna, il avait brusquement donné l'ordre de le ramener à la ville. «Plus vite, je te prie, plus vite! ne cessait-il de répéter. Nous n'étions plus qu'à une petite distance du rempart quand il fit arrêter, descendit et prit un chemin à travers champs. Ensuite, il s'arrêta et se mit à examiner de petites fleurs. Il les contempla si longtemps que je me demandai même ce que cela voulait dire.» Tel fut le récit du cocher. Je me rappelle le temps qu'il faisait ce jour-là; c'était par une matinée de septembre, froide et claire, mais venteuse; devant André Antonovitch s'étendait un paysage d'un aspect sévère; la campagne, d'où l'on avait depuis longtemps enlevé les récoltes, n'offrait plus que quelques petites fleurs jaunes dont le vent agitait les tiges… Le gouverneur comparaît-il mentalement sa destinée à celle de ces pauvres plantes flétries par le froid de l'automne? Je ne le crois pas. Les objets qu'il avait sous les yeux étaient, je suppose, fort loin de son esprit, nonobstant le témoignage du cocher et celui du commissaire de police, qui déclara plus tard avoir trouvé Son Excellence tenant à la main un petit bouquet de fleurs jaunes. Ce commissaire, Basile Ivanovitch Flibustiéroff, était arrivé depuis peu chez nous; mais il avait déjà su se distinguer par l'intempérance de son zèle. Lorsqu'il eut mis pied à terre, il ne douta point, en voyant ce à quoi s'occupait le gouverneur, que celui-ci ne fût fou; néanmoins, il lui annonça de but en blanc que la ville n'était pas tranquille.
— Hein? Quoi? fit Von Lembke en tournant vers le commissaire de police un visage sévère, mais sans manifester le moindre étonnement; il semblait se croire dans son cabinet, et avoir perdu tout souvenir de la voiture et du cocher.
— Le commissaire de police du premier arrondissement, Flibustiéroff, Excellence. Il y a une émeute en ville.
— Des flibustiers? demanda André Antonovitch songeur.
— Précisément, Excellence. Les ouvriers de la fabrique des Chpigouline sont en insurrection.
— Les ouvriers des Chpigouline!
Ces mots parurent lui rappeler quelque chose. Il frissonna même et porta le doigt à son front: «Les ouvriers des Chpigouline!» Silencieux, mais toujours songeur, il regagna lentement sa calèche, y monta et se fit conduire à la ville. Le commissaire de police le suivit en drojki.
J'imagine que nombre de choses fort intéressantes se présentèrent, durant la route, à la pensée du gouverneur, toutefois c'est bien au plus s'il avait pris une décision quelconque lorsqu'il arriva sur la place située devant sa demeure. Mais tout son sang reflua vers son coeur dès qu'il eût vu le groupe résolu des «émeutiers», le cordon des sergents de ville, le désarroi (peut-être plus apparent que réel) du maître de police, enfin l'attente qui se lisait dans tous les regards fixés sur lui. Il était livide en descendant de voiture.
— Découvrez-vous! dit-il d'une voix étranglée et presque inintelligible. — À genoux! ajouta-t-il avec un emportement qui fut une surprise pour tout le monde et peut-être pour lui-même. Toute sa vie André Antonovitch s'était distingué par l'égalité de son caractère, jamais on ne l'avait vu tempêter contre personne, mais ces gens calmes sont les plus à craindre, si par hasard quelque chose les met hors des gonds. Tout commençait à tourner autour de lui.
— Flibustiers! vociféra-t-il; après avoir proféré cette exclamation insensée, il se tut et resta là, ignorant encore ce qu'il ferait, mais sachant et sentant dans tout son être qu'il allait immédiatement faire quelque chose.
— «Seigneur!» entendit-on dans la foule. Un gars se signa, trois ou quatre hommes voulurent se mettre à genoux, mais tous les autres firent trois pas en avant et soudain remplirent l'air de leurs cris: «Votre Excellence… on nous a engagés à raison de quarante… l'intendant… tu ne peux pas dire…» etc., etc. Il était impossible de découvrir un sens à ces clameurs confuses.
D'ailleurs, André Antonovitch n'aurait rien pu y comprendre: le malheureux avait toujours les fleurs dans ses mains. L'émeute était évidente pour lui comme la kibitka l'avait été tout à l'heure pour Stépan Trophimovitch. Et dans la foule des «émeutiers» qui le regardaient en ouvrant de grands yeux il croyait voir aller et venir le «Boute-en-train» du désordre, Pierre Stépanovitch dont la pensée ne l'avait pas quitté un seul instant depuis la veille, — l'exécré Pierre Stépanovitch…
— Des verges! cria-t-il brusquement.
Ces mots furent suivis d'un silence de mort.
La relation qui a précédé a été écrite d'après les informations les plus exactes. Pour la suite, mes renseignements ne sont pas aussi précis. Cependant on possède certains faits.
D'abord, les verges firent leur apparition trop vite; évidemment elles avaient été tenues en réserve, à tout hasard, par le prévoyant maître de police. Du reste, on ne fouetta pas plus de deux ou trois ouvriers. J'insiste sur ce point, car le bruit a couru que tous les manifestants ou du moins la moitié d'entre eux avaient été fustigés. Ce n'est pas le seul canard qui, de notre ville, se soit envolé dans les gazettes pétersbourgeoises. On a beaucoup parlé chez nous de l'aventure prétendument arrivée à une pensionnaire d'un hospice, Avdotia Pétrovna Tarapyguine: cette dame, pauvre, mais noble, était sortie, disait-on, pour aller faire des visites; en passant sur la place elle se serait écrié avec indignation: «Quelle honte!» sur quoi, on l'aurait arrêtée et fouettée. Non seulement l'histoire a été mise dans les journaux, mais encore on a organisé en ville une souscription au profit de la victime pour protester contre les agissements de la police. J'ai moi-même souscrit pour vingt kopeks. Eh bien, il est prouvé maintenant que cette dame Tarapyguine est un mythe! Je suis allé m'informer à l'hospice où elle était censée habiter, et l'on m'a répondu que l'établissement n'avait jamais eu aucune pensionnaire de ce nom.
Dès que nous fûmes arrivés sur la place, Stépan Trophimovitch échappa, je ne sais comment, à ma surveillance. Ne pressentant rien de bon, je voulais l'empêcher de traverser la foule, et mon intention était de le conduire chez le gouverneur en lui faisant faire le tour de la place. Mais, poussé par la curiosité, je m'arrêtai une minute pour questionner un badaud, et quand ensuite je promenai mes yeux autour de moi, je n'aperçus plus Stépan Trophimovitch. Instinctivement je me mis tout de suite à le chercher dans l'endroit le plus dangereux; je devinais que lui aussi était hors de ses gonds. Je le découvris en effet au beau milieu de la bagarre. Je me rappelle que je le saisis par le bras, mais il me regarda avec une dignité calme et imposante:
— Cher, dit-il d'une voix où vibrait une corde prête à se briser, — si, ici, sur la place, devant nous, ils procèdent avec un tel sans gêne, qu'attendre de ce… dans le cas où il agirait sans contrôle?
Et, tremblant d'indignation, il montra avec un geste de défi le commissaire de police qui, debout à deux pas, nous faisait de gros yeux.
_— De ce! _s'écria Flibustiéroff, ivre de colère. — Ce, quoi? Et toi, qui es-tu? En prononçant ces mots, il fermait les poings et s'avançait vers nous. — Qui es-tu? répéta-t-il avec rage. (Je noterai que le visage de Stépan Trophimovitch était loin de lui être inconnu.) Encore un moment, et sans doute il aurait pris au collet mon audacieux compagnon; par bonheur, Lembke tourna la tête de notre côté en entendant crier le commissaire de police. Le gouverneur attacha sur Stépan Trophimovitch un regard indécis, mais attentif, comme s'il eût cherché à recueillir ses idées, puis il fit tout à coup un geste d'impatience. Flibustiéroff ne dit plus mot. J'entraînai Stépan Trophimovitch hors de la foule. Du reste, lui-même peut-être avait envie de battre en retraite.
— Rentrez chez vous, rentrez chez vous, insistai-je, — si l'on ne nous a pas battus, c'est sans doute grâce à Lembke.
— Allez-vous en, mon ami, je me reproche de vous faire courir des dangers. Vous êtes jeune, vous avez de l'avenir; moi, mon heure a sonné.
Il monta d'un pas ferme le perron de la maison du gouverneur. Le suisse me connaissait, je lui dis que nous nous rendions tous deux chez Julie Mikhaïlovna. Nous attendîmes dans le salon de réception. Je ne voulais pas abandonner mon ami, mais je jugeais inutile de lui faire encore des observations. Il avait l'air d'un homme qui se prépare à accomplir le sacrifice de Décius. Nous nous assîmes non à côté l'un de l'autre, mais chacun dans un coin différent, moi tout près de la porte d'entrée, lui du côté opposé. Tenant dans sa main gauche son chapeau à larges bords, il inclinait pensivement la tête et appuyait ses deux mains sur la pomme de sa canne. Nous restâmes ainsi pendant dix minutes.
II
Tout à coup Lembke accompagné du maître de police entra d'un pas rapide; il nous regarda à peine, et, sans faire attention à nous, se dirigea vers son cabinet, mais Stépan Trophimovitch se campa devant lui pour lui barrer le passage. La haute mine de cet homme qui ne ressemblait pas au premier venu produisit son effet: Lembke s'arrêta.
— Qui est-ce? murmura-t-il d'un air étonné; quoique cette question parut s'adresser au maître de police, il ne tourna pas la tête vers lui et continua d'examiner Stépan Trophimovitch.
— L'ancien assesseur de collège Stépan Trophimovitch Verkhovensky, Excellence, répondit Stépan Trophimovitch en s'inclinant avec dignité devant le gouverneur qui ne cessait de fixer sur lui un oeil du reste complètement atone.
— De quoi? fit avec un laconisme autoritaire André Antonovitch, et il tendit dédaigneusement l'oreille vers Stépan Trophimovitch qu'il avait fini par prendre pour un vulgaire solliciteur.
— Aujourd'hui un employé agissant au nom de Votre Excellence est venu faire une perquisition chez moi; en conséquence je désirerais…
À ces mots, la lumière parut se faire dans l'esprit de Von Lembke.
— Le nom? le nom? demanda-t-il impatiemment.
Stépan Trophimovitch, plus digne que jamais, déclina de nouveau ses noms et qualités.
— A-a-ah! C'est… c'est ce propagateur… Monsieur, vous vous êtes signalé d'une façon qui… Vous êtes professeur? Professeur?
— J'ai eu autrefois l'honneur de faire quelques leçons à la jeunesse à l'université de…
— À la jeunesse! répéta Von Lembke avec une sorte de frisson, mais je parierais qu'il n'avait pas encore bien compris de quoi il s'agissait, ni même peut-être à qui il avait affaire.
— Monsieur, je n'admets pas cela, poursuivit-il pris d'une colère subite. — Je n'admets pas la jeunesse. Ce sont toujours des proclamations. C'est un assaut livré à la société, monsieur, c'est du flibustiérisme… Qu'est-ce que vous sollicitez?
— C'est, au contraire, votre épouse qui m'a sollicité de faire une lecture demain à la fête organisée par elle. Moi, je ne sollicite rien, je viens réclamer mes droits…
— À la fête? Il n'y aura pas de fête! J'interdirai votre fête! Des leçons? Des leçons? vociféra furieusement le gouverneur.
— Je vous prierais, Excellence, de me parler plus poliment, sans frapper du pied et sans faire la grosse voix comme si vous vous adressiez à un domestique.
— Savez-vous à qui vous parlez? demanda Von Lembke devenu pourpre.
— Parfaitement, Excellence.
— Je fais à la société un rempart de mon corps, et vous la battez en brèche. Vous la ruinez!… Vous… Du reste, je n'ignore pas qui vous êtes: c'est vous qui avez été gouverneur dans la maison de la générale Stavroguine?
— Oui, j'ai été… gouverneur… dans la maison de la générale Stavroguine.
— Et durant vingt ans vous avez propagé les doctrines dont nous voyons à présent… les fruits… Je crois vous avoir aperçu tout à l'heure sur la place. Craignez pourtant, monsieur, craignez; votre manière de penser est connue. Soyez sûr que j'ai l'oeil sur vous. Je ne puis pas, monsieur, tolérer vos leçons, je ne le puis pas. Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser de pareilles demandes.
Pour la seconde fois il voulut passer dans son cabinet.
— Je répète que vous vous trompez, Excellence. C'est votre épouse qui m'a prié de faire non pas une leçon, mais une lecture littéraire à la fête de demain. Maintenant, du reste, j'y renonce. Je vous prie très humblement de m'expliquer, si c'est possible, comment et pourquoi une perquisition a eu lieu aujourd'hui dans mon domicile. On m'a pris des livres, des papiers, des lettres privées auxquelles je tiens; le tout a été emporté dans une brouette…
Lembke tressaillit.
— Qui a fait la perquisition? demanda-t-il, et, tout rouge, il se tourna vivement vers le maître de police. En ce moment parut sur le seuil le personnage voûté, long et disgracieux, qui répondait au nom de Blum.
— Tenez, c'est cet employé, reprit Stépan Trophimovitch en le montrant. Blum s'approcha avec la mine d'un coupable qui ne se repent guère.
— Vous ne faites que des bêtises, dit d'un ton irrité le gouverneur à son âme damnée, et tout à coup un revirement complet s'opéra en lui.
— Excusez-moi… balbutia-t-il confus et rougissant, — tout cela… il n'y a eu dans tout cela qu'un malentendu… un simple malentendu.
— Excellence, repartit Stépan Trophimovitch, — j'ai été témoin dans ma jeunesse d'un fait caractéristique. Un jour, au théâtre, deux spectateurs se rencontrèrent dans un couloir, et, devant tout le public, l'un d'eux donna à l'autre un retentissant soufflet. Aussitôt après, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprécie trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se contenta de dire d'un air vexé à sa victime exactement ce que je viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: «Je me suis trompé… pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple malentendu.» Et comme, néanmoins, l'individu giflé continuait à récriminer, le gifleur ajouta avec colère: «Voyons, puisque je vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous encore?»
— C'est… c'est sans doute fort ridicule… répondit Von Lembke avec un sourire forcé, — mais… mais est-il possible que vous en voyiez pas combien je suis moi-même malheureux?
Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le désespoir d'un coeur navré. Qui sait? encore un moment, et peut-être le gouverneur aurait éclaté en sanglots. Stépan Trophimovitch le considéra d'abord avec stupéfaction; puis il inclina la tête et reprit d'un ton profondément pénétré:
— Excellence, ne vous inquiétez plus de ma sotte plainte; faites- moi seulement rendre mes livres et mes lettres…
En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie Mikhaïlovna arrivait avec toute sa société.
III
À gauche du perron, une entrée particulière donnait accès aux appartements de la gouvernante, mais cette fois toute la bande s'y rendit en traversant la salle, sans doute parce que dans cette pièce se trouvait Stépan Trophimovitch dont on connaissait déjà l'aventure. Le hasard avait voulu que Liamchine n'allât point avec les autres chez Barbara Pétrovna. Grâce à cette circonstance, le Juif apprit avant tout le monde ce qui s'était passé en ville; pressé d'annoncer d'aussi agréables nouvelles, il loua un mauvais cheval de Cosaque et partit à la rencontre de la société qui revenait de Skvorechniki. Je présume que Julie Mikhaïlovna, malgré sa fermeté, se troubla un peu en entendant le récit de Liamchine, mais cette impression dut être très fugitive. Par exemple, le côté politique de la question ne pouvait guère préoccuper la gouvernante: à quatre reprises déjà Pierre Stépanovitch lui avait assuré qu'il n'y avait qu'à fustiger en masse tous les tapageurs de la fabrique, et depuis quelque temps Pierre Stépanovitch était devenu pour elle un véritable oracle. «Mais… n'importe, il me payera cela», pensa-t-elle probablement à part soi: il, c'était à coup sûr son mari. Soit dit en passant, Pierre Stépanovitch ne figurait point dans la suite de Julie Mikhaïlovna lors de l'excursion à Skvorechniki, et durant cette matinée personne ne le vit nulle part. J'ajoute que Barbara Pétrovna, après avoir reçu ses visiteurs, retourna avec eux à la ville, voulant absolument assister à la dernière séance du comité organisateur de la fête. Selon toute apparence, ce ne fut pas sans agitation qu'elle apprit les nouvelles communiquées par Liamchine au sujet de Stépan Trophimovitch.
Le châtiment d'André Antonovitch ne se fit pas attendre. Dès le premier coup d'oeil qu'il jeta sur son excellente épouse, le gouverneur sut à quoi s'en tenir. À peine entrée, Julie Mikhaïlovna s'approcha avec un ravissant sourire de Stépan Trophimovitch, lui tendit une petite main adorablement gantée et l'accabla des compliments les plus flatteurs: on aurait dit qu'elle était tout entière au bonheur de le voir enfin chez elle. Pas une allusion à la perquisition du matin, pas un mot, pas un regard à Von Lembke dont elle semblait ne pas remarquer la présence. Bien plus, elle confisqua immédiatement Stépan Trophimovitch et l'emmena au salon comme s'il n'avait pas eu à s'expliquer avec le gouverneur. Je le répète: toute femme de grand ton qu'elle était, je trouve que dans cette circonstance Julie Mikhaïlovna manqua complètement de tact. Karmazinoff rivalisa avec elle (sur la demande de la gouvernante il s'était joint aux excursionnistes; tout au plus pouvait-on appeler cela une visite; néanmoins cette politesse tardive et indirecte n'avait pas laissé de chatouiller délicieusement la petite vanité de Barbara Pétrovna). Entré le dernier, il n'eut pas plus tôt aperçu Stépan Trophimovitch qu'il poussa un cri et courut à lui les bras ouverts en bousculant même Julie Mikhaïlovna.
— Combien d'étés, combien d'hivers! Enfin… Excellent ami!
Il l'embrassa, c'est-à-dire qu'il lui présenta sa joue. Stépan Trophimovitch ahuri dut la baiser.
— Cher, me dit-il le soir en s'entretenant avec moi des incidents de la journée, — je me demandais dans ce moment-là lequel était le plus lâche, de lui qui m'embrassait pour m'humilier, ou de moi, qui, tout en le méprisant, baisais sa joue alors que j'aurais pu m'en dispenser… pouah!
— Eh bien, racontez-donc, racontez tout, poursuivit de sa voix sifflante Karmazinoff.
Prier un homme de faire au pied levé le récit de toute sa vie depuis vingt-cinq ans, c'était absurde, mais cette sottise avait bonne grâce.
— Songez que nous nous sommes vus pour la dernière fois à Moscou, au banquet donné en l'honneur de Granovsky, et que depuis lors vingt-cinq ans se sont écoulés… commença très sensément (et par suite avec fort peu de chic) Stépan Trophimovitch.
— Ce cher homme! interrompit Karmazinoff en saisissant son interlocuteur par l'épaule avec une familiarité qui, pour être amicale, n'en était pas moins déplacée, — mais conduisez-nous donc au plus tôt dans votre appartement, Julie Mikhaïlovna, il s'assiéra là et racontera tout.
Et pourtant je n'ai jamais été intime avec cette irascible femmelette, me fit observer dans la soirée Stépan Trophimovitch qui tremblait de colère au souvenir de son entretien avec Karmazinoff, — déjà quand nous étions jeunes tous deux, nous n'éprouvions que de l'antipathie l'un pour l'autre…
Le salon de Julie Mikhaïlovna ne tarda pas à se remplir. Barbara Pétrovna était dans un état particulier d'excitation, bien qu'elle feignît l'indifférence; à deux ou trois reprises je la vis regarder Karmazinoff avec malveillance et Stépan Trophimovitch avec colère. Cette irritation était prématurée, et elle provenait d'un amour inquiet: si, dans cette circonstance, Stépan Trophimovitch avait été terne, s'il s'était laissé éclipser devant tout le monde par Karmazinoff, je crois que Barbara Pétrovna se serait élancée sur lui et l'aurait battu. J'ai oublié de mentionner parmi les personnes présentes Élisabeth Nikolaïevna; jamais encore je ne l'avais vue plus gaie, plus insouciante, plus joyeuse. Avec Lisa se trouvait aussi, naturellement, Maurice Nikolaïévitch. Puis, dans la foule des jeunes dames et des jeunes gens d'assez mauvais ton qui formaient l'entourage habituel de Julie Mikhaïlovna, je remarquai deux ou trois visages nouveaux: un Polonais de passage dans notre ville, un médecin allemand, vieillard très vert encore, qui riait brusquement à tout propos, et enfin un tout jeune prince arrivé de Pétersbourg, figure automatique engoncée dans un immense faux col. La gouvernante traitait ce dernier visiteur avec une considération visible et même paraissait inquiète de l'opinion qu'il pourrait avoir de son salon…
— Cher monsieur Karmazinoff, dit Stépan Trophimovitch qui s'assit sur un divan dans une attitude pittoresque et qui se mit soudain à susseyer tout comme le grand romancier, — cher monsieur Karmazinoff, la vie d'un homme de notre génération, quand il possède certains principes, doit, même pendant une durée de vingt- cinq ans, présenter un aspect uniforme…
Croyant sans doute avoir entendu quelque chose de fort drôle, l'Allemand partit d'un bruyant éclat de rire. Stépan Trophimovitch le considéra d'un air étonné qui, du reste, ne fit aucun effet sur le vieux docteur. Le prince se tourna aussi vers ce dernier et l'examina nonchalamment avec son pince-nez.
— …Doit présenter un aspect uniforme, répéta exprès Stépan Trophimovitch en traînant négligemment la voix sur chaque mot. — Telle a été ma vie durant tout ce quart de siècle, _et comme on trouve partout plus de moines que de raison, _la conséquence a été que durant ces vingt-cinq ans je…
— C'est charmant, les moines, murmura la gouvernante en se penchant vers Barbara Pétrovna assise à côté d'elle.
Un regard rayonnant de fierté fut la réponse de la générale Stavroguine. Mais Karmazinoff ne put digérer le succès de la phrase française, et il se hâta d'interrompre Stépan Trophimovitch.
— Quant à moi, dit-il de sa voix criarde, — je ne me tracasse pas à ce sujet, voilà déjà sept ans que j'ai élu domicile à Karlsruhe. Et quand, l'année dernière, le conseil municipal a décidé l'établissement d'une nouvelle conduite d'eau, j'ai senti que cette question des eaux de Karlsruhe me tenait plus fortement au coeur que toutes les questions de ma chère patrie… que toutes les prétendues réformes d'ici.
— On a beau faire, on s'y intéresse malgré soi, soupira Stépan Trophimovitch en inclinant la tête d'un air significatif.
Julie Mikhaïlovna était radieuse; la conversation devenait profonde et manifestait une «tendance».
— Un tuyau d'égout? demanda d'une voix sonore le médecin allemand.
— Une conduite d'eau, docteur, et je les ai même aidés alors à rédiger le projet.
Le vieillard éclata de rire; son exemple trouva de nombreux imitateurs, mais ce fut de lui qu'on rit; du reste, il ne s'en aperçut pas, et l'hilarité générale lui fit grand plaisir.
— Permettez-nous de n'être pas de votre avis, Karmazinoff, s'empressa d'observer Julie Mikhaïlovna. — Il se peut que vous aimiez Karlsruhe, mais vous vous plaisez à mystifier les gens, et cette fois nous ne vous croyons pas. Quel est parmi les écrivains russes celui qui a mis en scène le plus de types contemporains, deviné avec la plus lumineuse prescience les questions actuelles? C'est vous assurément. Et après cela vous viendrez nous parler de votre indifférence à l'endroit de la patrie, vous voudrez nous faire croire que vous ne vous intéressez qu'aux eaux de Karlsruhe! Ha, ha!
— Oui, il est vrai, répondit en minaudant Karmazinoff, — que j'ai incarné dans le personnage de Pogojeff tous les défauts des slavophiles, et dans celui de Nikodimoff tous les défauts des zapadniki[26]…
— Oh! il en a bien oublié quelques uns! fit à demi-voix Liamchine.
— Mais je ne m'occupe de cela qu'à mes moments perdus, à seule fin de tuer le temps et… de donner satisfaction aux importunes exigences de mes compatriotes.
— Vous savez probablement, Stépan Trophimovitch, reprit avec enthousiasme Julie Mikhaïlovna, — que demain nous aurons la joie d'entendre un morceau charmant… une des dernières et des plus exquises productions de Sémen Égorovitch, — elle est intitulée Merci. Il déclare dans cette pièce qu'il n'écrira plus, pour rien au monde, lors même qu'un ange du ciel ou, pour mieux dire, toute la haute société le supplierait de revenir sur sa résolution. En un mot, il dépose la plume pour toujours, et ce gracieux Merci est adressé au public dont les ardentes sympathies n'ont jamais fait défaut durant tant d'années à Sémen Égorovitch.
La gouvernante jubilait.
— Oui, je ferai mes adieux; je dirai mon _Merci, _et puis j'irai m'enterrer là-bas… à Karlsruhe, reprit Karmazinoff dont la fatuité s'épanouissait peu à peu. — Nous autres grands hommes, quand nous avons accompli notre oeuvre, nous n'avons plus qu'à disparaître, sans chercher de récompense. C'est ce que je ferai.
— Donnez-moi votre adresse, et j'irai vous voir à Karlsruhe, dans votre tombeau, dit en riant à gorge déployée le docteur allemand.
— À présent on transporte les morts même par les voies ferrées, remarqua à brûle-pourpoint un des jeunes gens sans importance.
Toujours facétieux, Liamchine se récria d'admiration. Julie Mikhaïlovna fronça le sourcil. Entra Nicolas Stavroguine.
— Mais on m'avait dit que vous aviez été conduit au poste? fit-il à haute voix en s'adressant tout d'abord à Stépan Trophimovitch.
— Non, répondit gaiement celui-ci, — ce n'a été qu'un cas particulier[27].
— Mais j'espère qu'il ne vous empêchera nullement d'accéder à ma demande, dit Julie Mikhaïlovna, — j'espère que vous oublierez ce fâcheux désagrément qui est encore inexplicable pour moi; vous ne pouvez pas tromper notre plus chère attente et nous priver du plaisir d'entendre votre lecture à la matinée littéraire.
— Je ne sais pas, je… maintenant…
— Je suis bien malheureuse, vraiment, Barbara Pétrovna… figurez-vous, je me faisais un tel bonheur d'entrer personnellement en rapport avec un des esprits les plus remarquables et les plus indépendants de la Russie, et voilà que tout d'un coup Stépan Trophimovitch manifeste l'intention de nous fausser compagnie.
— L'éloge a été prononcé à si haute voix que sans doute je n'aurais pas dû l'entendre, observa spirituellement Stépan Trophimovitch, — mais je ne crois pas que ma pauvre personnalité soit si nécessaire à votre fête. Du reste, je…
— Mais vous le gâtez! cria Pierre Stépanovitch entrant comme une trombe dans la chambre. — Moi, je lui tenais la main haute, et soudain, dans la même matinée, — perquisition, saisie, un policier le prend au collet, et voilà que maintenant les dames lui font des mamours dans le salon du gouverneur de la province! Je suis sûr qu'en ce moment il est malade de joie; même en rêve il n'avait jamais entrevu pareil bonheur. Et à présent il ira débiner les socialistes!
— C'est impossible, Pierre Stépanovitch. Le socialisme est une trop grande idée pour que Stépan Trophimovitch ne l'admette pas, répliqua avec énergie Julie Mikhaïlovna.
— L'idée est grande, mais ceux qui la prêchent ne sont pas toujours des géants, et laissons là, mon cher, dit Stépan Trophimovitch en s'adressant à son fils.
Alors survint la circonstance la plus imprévue. Depuis quelque temps déjà Von Lembke était dans le salon, mais personne ne semblait remarquer sa présence, quoique tous l'eussent vu entrer. Toujours décidée à punir son mari, Julie Mikhaïlovna ne s'occupait pas plus de lui que s'il n'avait pas été là. Assis non loin de la porte, le gouverneur écoutait la conversation d'un air sombre et sévère. En entendant les allusions aux événements de la matinée, il commença à donner des signes d'agitation et fixa ses yeux sur le prince; son attention était évidemment attirée par le faux col extraordinaire que portait ce visiteur; puis il eut comme un frisson soudain lorsqu'il perçut la voix de Pierre Stépanovitch et qu'il vit le jeune homme s'élancer dans la chambre. Mais Stépan Trophimovitch venait à peine d'achever sa phrase sur les socialistes, que Von Lembke s'avançait brusquement vers lui; il poussa même Liamchine qui se trouvait sur son passage; le Juif se recula vivement, feignit la stupéfaction et se frotta l'épaule, comme si on lui avait fait beaucoup de mal.
— Assez! dit Von Lembke, et, saisissant avec énergie la main de Stépan Trophimovitch effrayé, il la serra de toutes ses forces dans la sienne. — Assez, les flibustiers de notre temps sont connus. Pas un mot de plus. Les mesures sont prises…
Ces mots prononcés d'une voix vibrante retentirent dans tout le salon. L'impression fut pénible. Tout le monde eut le pressentiment d'un malheur. Je vis Julie Mikhaïlovna pâlir. Un sot accident ajouta encore à l'effet de cette scène. Après avoir déclaré que des mesures étaient prises, Von Lembke tourna brusquement les talons et se dirigea vers la porte, mais, au second pas qu'il fit, son pied s'embarrassa dans le tapis, il perdit l'équilibre et faillit tomber. Pendant un instant le gouverneur s'arrêta pour considérer l'endroit du parquet où il avait bronché: «Il faudra changer cela», observa-t-il tout haut, et il sortit. Sa femme se hâta de le suivre. Dès que Julie Mikhaïlovna eût quitté la chambre, la société se mit à commenter l'incident. «Il a un grain», disaient les uns; les autres exprimaient la même idée en portant le doigt à leur front; on se racontait à l'oreille diverses particularités concernant l'existence domestique de Von Lembke. Personne ne prenait son chapeau, tous attendaient. Je ne sais ce que faisait pendant ce temps là Julie Mikhaïlovna, mais elle revint au bout de cinq minutes; s'efforçant de paraître calme, elle répondit évasivement qu'André Antonovitch était un peu agité, mais que ce ne serait rien, qu'il était sujet à cela depuis l'enfance et qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter, qu'enfin la fête de demain lui fournirait une distraction salutaire. Puis, après avoir encore adressé, mais seulement par convenance, quelques mots flatteurs à Stépan Trophimovitch, elle invita les membres du comité à ouvrir immédiatement la séance. C'était une façon de congédier les autres; ils le comprirent et se retirèrent. Toutefois une dernière péripétie devait clore cette journée déjà si mouvementée…
Au moment même où Nicolas Vsévolodovitch était entré, j'avais remarqué que Lisa avait fixé ses yeux sur lui; elle le considéra si longuement que l'insistance de ce regard finit par attirer l'attention. Maurice Nikolaïévitch qui se tenait derrière la jeune fille se pencha vers elle avec l'intention de lui parler tout bas, mais sans doute il changea d'idée, car presque aussitôt il se redressa et promena autour de lui le regard d'un coupable. Nicolas Vsévolodovitch éveilla aussi la curiosité de l'assistance: son visage était plus pâle que de coutume, et son regard extraordinairement distrait. Il parut oublier Stépan Trophimovitch immédiatement après lui avoir adressé la question qu'on a lue plus haut; je crois même qu'il ne pensa pas à aller saluer la maîtresse de la maison. Quant à Lisa, il ne la regarda pas une seule fois, et ce n'était pas de sa part une indifférence affectée; je suis persuadé qu'il n'avait pas remarqué la présence de la jeune fille. Et tout à coup, au milieu du silence qui succéda aux dernières paroles de Julie Mikhaïlovna, s'éleva la voix sonore d'Élisabeth Nikolaïevna interpellant Stavroguine.
— Nicolas Vsévolodovitch, un certain capitaine, du nom de Lébiadkine, se disant votre parent, le frère de votre femme, m'écrit toujours des lettres inconvenantes dans lesquelles il se plaint de vous, et offre de me révéler divers secrets qui vous concernent. S'il est, en effet, votre parent, défendez-lui de m'insulter et délivrez-moi de cette persécution.
Le terrible défi contenu dans ces paroles n'échappa à personne. Lisa provoquait Stavroguine avec une audace dont elle se serait peut-être effrayée elle-même, si elle avait été en état de la comprendre. Cela ressemblait à la résolution désespérée d'un homme qui se jette, les yeux fermés, du haut d'un toit.
Mais la réponse de Nicolas Vsévolodovitch fut encore plus stupéfiante.
C'était déjà une chose étrange que le flegme imperturbable avec lequel il avait écouté la jeune fille. Ni confusion, ni colère ne se manifesta sur son visage. À la question qui lui était faite, il répondit simplement, d'un ton ferme, et même avec une sorte d'empressement:
— Oui, j'ai le malheur d'être le parent de cet homme. Voilà bientôt cinq ans que j'ai épousé sa soeur, née Lébiadkine. Soyez sûre que je lui ferai part de vos exigences dans le plus bref délai, et je vous réponds qu'à l'avenir il vous laissera tranquille.
Jamais je n'oublierai la consternation dont la générale Stavroguine offrit alors l'image. Ses traits prirent une expression d'affolement, elle se leva à demi et étendit le bras droit devant elle comme pour se protéger. Nicolas Vsévolodovitch regarda à son tour sa mère, Lisa, l'assistance, et tout à coup un sourire d'ineffable dédain se montra sur ses lèvres; il se dirigea lentement vers la porte. Le premier mouvement d'Élisabeth Nikolaïevna fut de courir après lui; au moment où il sortit, tout le monde la vit se lever précipitamment, mais elle se ravisa, et, au lieu de s'élancer sur les pas du jeune homme, elle se retira tranquillement, sans rien dire à personne, sans regarder qui que ce fût. Comme de juste, Maurice Nikolaïévitch s'empressa de lui offrir son bras…
De retour à sa maison de ville, Barbara Pétrovna fit défendre sa porte. Quant à Nicolas Vsévolodovitch, on a dit qu'il s'était rendu directement à Skvorechniki, sans voir sa mère. Stépan Trophimovitch m'envoya le soir demander pour lui à «cette chère amie» la permission de l'aller voir, mais je ne fus pas reçu. Il était profondément désolé: «Un pareil mariage! Un pareil mariage! Quel malheur pour une famille!» ne cessait-il de répéter les larmes aux yeux. Pourtant il n'oubliait pas Karmazinoff, contre qui il se répandait en injures. Il était aussi très occupé de la lecture qu'il devait faire, et — nature artistique! — il s'y préparait devant une glace, en repassant dans sa mémoire pour les servir le lendemain au public tous les calembours et traits d'esprit qu'il avait faits pendant toute sa vie et dont il avait soigneusement tenu registre.
— Mon ami, c'est pour la grande idée, me dit-il en manière de justification. — Mon ami, je sors de la retraite où je vivais depuis vingt-cinq ans. Où vais-je? je l'ignore, mais je pars…
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LA FÊTE — PREMIÈRE PARTIE.
I
La fête eut lieu nonobstant les inquiétudes qu'avait fait naître la journée précédente. Lembke serait mort dans la nuit que rien, je crois, n'aurait été changé aux dispositions prises pour le lendemain, tant Julie Mikhaïlovna attachait d'importance à sa fête. Hélas! jusqu'à la dernière minute elle s'aveugla sur l'état des esprits. Vers la fin, tout le monde était persuadé que la solennelle journée ne se passerait pas sans orage. «Ce sera le dénoûment», disaient quelques uns qui, d'avance, se frottaient les mains. Plusieurs, il est vrai, fronçaient le sourcil et affectaient des airs soucieux; mais, en général, tout esclandre cause un plaisir infini aux Russes. À la vérité, il y avait chez nous autre chose encore qu'une simple soif de scandale: il y avait de l'agacement, de l'irritation, de la lassitude. Partout régnait un cynisme de commande. Le public énervé, dévoyé, ne se reconnaissait plus. Au milieu du désarroi universel, les dames seules ne perdaient pas la carte, réunies qu'elles étaient dans un sentiment commun: la haine de Julie Mikhaïlovna. Et la pauvrette ne se doutait de rien; jusqu'à la dernière heure elle resta convaincue qu'elle avait groupé toutes les sympathies autour de sa personne et qu'on lui était «fanatiquement dévoué».
J'ai déjà signalé l'avènement des petites gens dans notre ville. C'est un phénomène qui a coutume de se produire aux époques de trouble ou de transition. Je ne fais pas allusion ici aux hommes dits «avancés» dont la principale préoccupation en tout temps est de devancer les autres: ceux-là ont un but — souvent fort bête, il est vrai, mais plus ou moins défini. Non, je parle seulement de la canaille. Dans les moments de crise on voit surgir des bas- fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni idée d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du désordre. Presque toujours cette fripouille subit à son insu l'impulsion du petit groupe des «avancés», lesquels en font ce qu'ils veulent, à moins qu'ils ne soient eux-mêmes de parfaits idiots, ce qui, du reste, arrive quelque fois. Maintenant que tout est passé, on prétend chez nous que Pierre Stépanovitch était un agent de l'Internationale, et l'on accuse Julie Mikhaïlovna d'avoir organisé la racaille conformément aux instructions qu'elle recevait de Pierre Stépanovitch. Nos fortes têtes s'étonnent à présent de n'avoir pas vu plus clair alors dans la situation. Ce qui se préparait, je l'ignore et je crois que personne ne le sait, sauf peut-être quelques hommes étrangers à notre ville. Quoi qu'il en soit, des gens de rien avaient pris une importance soudaine. Ils s'étaient mis à critiquer hautement toutes les choses respectables, eux qui naguère encore n'osaient pas ouvrir la bouche, et les plus qualifiés de nos concitoyens les écoutaient en silence, parfois même avec un petit rire approbateur. Des Liamchine, des Téliatnikoff, des propriétaires comme Tentetnikoff, des morveux comme Radichtcheff, des Juifs au sourire amer, de gais voyageurs, des poètes à tendance venus de la capitale, d'autres poètes qui, n'ayant ni tendance ni talent, remplaçaient cela par une poddevka et des bottes de roussi; des majors et des colonels qui méprisaient leur profession et qui, pour gagner un rouble de plus, étaient tout prêts à troquer leur épée contre un rond de cuir dans un bureau de chemin de fer; des généraux devenus avocats; de juges de paix éclairés, des marchands en train de s'éclairer, d'innombrables séminaristes, des femmes de réputation équivoque, — voilà ce qui prit tout à coup le dessus chez nous, et sur qui donc? Sur le club, sur des fonctionnaires d'un rang élevé, sur des généraux à jambes de bois, sur les dames les plus estimables de notre société.
Je le répète, au début un petit nombre de gens sérieux avaient échappé à la contagion de cette folie et s'étaient même claquemurés dans leurs maisons. Mais quelle réclusion peut tenir contre une loi naturelle? Dans les familles les plus rigoristes il y a, comme ailleurs, des fillettes pour qui la danse est un besoin. En fin de compte, ces personnes graves souscrivirent, elles aussi, pour la fête au profit des institutrices. Le bal promettait d'être si brillant! d'avance on en disait merveille, le bruit courait qu'on y verrait des princes étrangers, des célébrités politiques de Pétersbourg, dix commissaires choisis parmi les plus fringants cavaliers et portant un noeud de rubans sur l'épaule gauche. On ajoutait que, pour grossir la recette, Karmazinoff avait consenti à lire son Merci, déguisé en institutrice provinciale. Enfin, dans le «quadrille de la littérature», chacun des danseurs serait costumé de façon à représenter une tendance. Comment résister à tant d'attractions? Tout le monde souscrivit.
II
Les organisateurs de la fête avaient décidé qu'elle se composerait de deux parties: une matinée littéraire, de midi à quatre heures, et un bal qui commencerait à neuf heures pour durer toute la nuit. Mais ce programme même recélait déjà des éléments de désordre. Dès le principe le bruit se répandit en ville qu'il y aurait un déjeuner aussitôt après la matinée littéraire, ou même que celle- ci serait coupée par un entracte pour permettre aux auditeurs de se restaurer; naturellement on comptait sur un déjeuner gratuit et arrosé de champagne. Le prix énorme du billet (trois roubles) semblait autoriser jusqu'à un certain point cette conjecture. «Serait-ce la peine de souscrire, pour s'en retourner chez soi le ventre creux? Si vous gardez les gens vingt-quatre heures, il faut les nourrir. Sinon, on mourra de faim», voilà comment raisonnait notre public. Je dois avouer que Julie Mikhaïlovna elle-même contribua par son étourderie à accréditer ce bruit fâcheux. Un mois auparavant, encore tout enthousiasmée du grand projet qu'elle avait conçu, la gouvernante parlait de sa fête au premier venu, et elle avait fait annoncer dans une feuille de la capitale que des toasts seraient portés à cette occasion. L'idée de ces toasts la séduisait tout particulièrement: elle voulait les porter elle- même, et, en attendant, elle composait des discours pour la circonstance. Ce devait être un moyen d'arborer notre drapeau (quel était-il? je parierais que la pauvre femme n'était pas encore fixée sur ce point); ces discours seraient insérés sous forme de correspondances dans les journaux pétersbourgeois, ils rempliraient de joie l'autorité supérieure, ensuite ils se répandraient dans toutes les provinces où l'on ne manquerait pas d'admirer et d'imiter de telles manifestations. Mais pour les toasts il faut du champagne, et, comme on ne boit pas de champagne à jeun, le déjeuner s'imposait. Plus tard, quand, grâce aux efforts de la gouvernante, un comité eut été formé pour étudier les voies et moyens d'exécution, il prouva clair comme le jour à Julie Mikhaïlovna que, si l'on donnait un banquet, le produit net de la fête se réduirait à fort peu de chose, quelque abondante que fût la recette brute. On avait donc le choix entre deux alternatives: ou banqueter, toaster et encaisser quatre-vingt-dix roubles pour les institutrices, ou réaliser une somme importante avec une fête qui, à proprement parler, n'en serait pas une. Du reste, en tenant ce langage, le comité n'avait voulu que mettre la puce à l'oreille de Julie Mikhaïlovna, lui-même imagina une troisième solution qui conciliait tout: on donnerait une fête très convenable sous tous les rapports, mais sans champagne, et, de la sorte, il resterait, tous frais payés, une somme sérieuse, de beaucoup supérieure à quatre-vingt-dix roubles. Ce moyen terme était fort raisonnable; malheureusement il ne plut pas à Julie Mikhaïlovna, dont le caractère répugnait aux demi-mesures. Dans un discours plein de feu elle déclara au comité que si la première idée était impraticable, il fallait se rabattre sur la seconde, savoir, la réalisation d'une recette colossale qui ferait de notre province un objet d'envie pour toutes les autres. «Le public doit enfin comprendre», acheva-t-elle, «que l'accomplissement d'un dessein humanitaire l'emporte infiniment sur les fugitives jouissances du corps, que la fête n'est au fond que la proclamation d'une grande idée; il faut donc se contenter du bal le plus modeste, le plus économique, si l'on ne peut pas rayer absolument du programme un délassement inepte, mais consacré par l'usage!» Elle avait soudain pris le bal en horreur. On réussit cependant à la calmer. Ce fut alors, par exemple, qu'on inventa le «quadrille de la littérature» et les autres choses esthétiques destinées à remplacer les jouissances du corps. Ce fut alors aussi que Karmazinoff, qui jusqu'à ce moment s'était fait prier, consentit définitivement à lire Merci pour étouffer tout velléité gastronomique dans l'esprit de notre gourmande population; grâce à ces ingénieux expédients, le bal, d'abord très compromis, allait redevenir superbe, sous un certain rapport du moins. Toutefois, pour ne pas se perdre totalement dans les nuages, le comité admit la possibilité de servir quelques rafraîchissements: du thé au commencement du bal, de l'orgeat et de la limonade au milieu, des glaces à la fin, — rien de plus. Mais il y a des gens qui ont toujours faim et surtout soif: comme concession à ces estomacs exigeants, on résolut d'installer dans la pièce du fond un buffet spécial dont Prokhoritch (le chef du club) s'occuperait sous le contrôle sévère du comité; moyennant finance, chacun pourrait là boire et manger ce qu'il voudrait; un avis placardé sur la porte de la salle préviendrait le public que le buffet était en dehors du programme. De crainte que le bruit fait par les consommateurs ne troublât la séance littéraire, on décida que le buffet projeté ne serait pas ouvert pendant la matinée, quoique cinq pièces le séparassent de la salle blanche où Karmazinoff consentait à lire son manuscrit. Il était curieux de voir quelle énorme importance le comité, sans en excepter les plus pratiques de ses membres, attachait à cet événement, c'est-à-dire à la lecture de Merci. Quant aux natures poétiques, leur enthousiasme tenait du délire; ainsi la maréchale de la noblesse déclara à Karmazinoff qu'aussitôt après la lecture elle ferait encastrer dans le mur de sa salle blanche une plaque de marbre sur laquelle serait gravé en lettres d'or ce qui suit: «Le … 187., le grand écrivain russe et européen, Sémen Égorovitch Karmazinoff, déposant la plume, a lu en ce lieu Merci et a ainsi pris congé, pour la première fois, du public russe dans la personne des représentants de notre ville.» Au moment du bal, c'est-à-dire cinq heures après la lecture, cette plaque commémorative s'offrirait à tous les regards. Je tiens de bonne source que Karmazinoff s'opposa plus que personne à l'ouverture du buffet pendant la matinée; quelques membres du comité eurent beau faire observer que ce serait une dérogation à nos usages, le grand écrivain resta inflexible.
Les choses avaient été réglées de la sorte, alors qu'en ville on croyait encore à un festin de Balthazar, autrement dit, à un buffet où les consommations seraient gratuites. Cette illusion subsista jusqu'à la dernière heure. Les demoiselles rêvaient de friandises extraordinaires. Tout le monde savait que la souscription marchait admirablement, qu'on s'arrachait les billets, et que le comité était débordé par les demandes qui lui arrivaient de tous les coins de la province. On n'ignorait pas non plus qu'indépendamment du produit de la souscription, plusieurs personnes généreuses étaient largement venues en aide aux organisateurs de la fête. Barbara Pétrovna, par exemple, paya son billet trois cents roubles et donna toutes les fleurs de son orangerie pour l'ornementation de la salle. La maréchale de la noblesse, qui faisait partie du comité, prêta sa maison et prit à sa charge les frais d'éclairage; le club, non content de fournir l'orchestre et les domestiques, céda Prokhoritch pour toute la journée. Il y eut encore d'autres dons qui, quoique moins considérables, ne laissèrent pas de grossir la recette, si bien qu'on pensa à abaisser le prix du billet de trois roubles à deux. D'abord, en effet, le comité craignait que le tarif primitivement fixé n'écartât les demoiselles; aussi fût-il question un moment de créer des billets dits de famille, combinaison grâce à laquelle il eût suffi à une demoiselle de prendre un billet de trois roubles pour faire entrer gratis à sa suite toutes les jeunes personnes de sa famille, quelque nombreuse qu'elles fussent. Mais l'événement prouva que les craintes du comité n'étaient pas fondées: la présence des demoiselles ne fit pas défaut à la fête. Les employés les plus pauvres vinrent accompagnés de leurs filles, et sans doute, s'ils n'en avaient pas eu, ils n'auraient même pas songé à souscrire. Un tout petit secrétaire amena, outre sa femme, ses sept filles et une nièce; chacune de ces personnes avait en main son billet de trois roubles. Il ne faut pas demander si les couturières eurent de l'ouvrage! La fête comprenant deux parties, les dames se trouvaient dans la nécessité d'avoir deux costumes: l'un pour la matinée, l'autre pour le bal. Dans la classe moyenne, beaucoup de gens, comme on le sut plus tard, mirent en gage chez des Juifs leur linge de corps et même leurs draps de lit. Presque tous les employés se firent donner leurs appointements d'avance; plusieurs propriétaires vendirent du bétail dont ils avaient besoin, tout cela pour faire aussi bonne figure que les autres et produire leurs filles habillées comme des marquises. Le luxe des toilettes dépassa cette fois tout ce qu'il nous avait été donné de voir jusqu'alors dans notre localité. Pendant quinze jours on n'entendit parler en ville que d'anecdotes empruntées à la vie privée de diverses familles; nos plaisantins servaient tout chauds ces racontars à Julie Mikhaïlovna et à sa cour. Il circulait aussi des caricatures. J'ai vu moi-même dans l'album de la gouvernante plusieurs dessins de ce genre. Malheureusement les gens tournés en ridicule étaient loin d'ignorer tout cela. Ainsi s'explique, à mon sens, la haine implacable que dans tant de maisons on avait vouée à Julie Mikhaïlovna. À présent c'est un tollé universel. Mais il était clair d'avance que, si le comité donnait la moindre prise sur lui, si le bal laissait quelque peu à désirer, l'explosion de la colère publique atteindrait des proportions inouïes. Voilà pourquoi chacun in petto s'attendait à un scandale; or, du moment que le scandale était dans les prévisions de tout le monde, comment aurait-il pu ne pas se produire?