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Les possédés

Front matter (continued 11)

Victor Derély translation

À midi précis, une ritournelle d'orchestre annonça l'ouverture de la fête. En ma qualité de commissaire, j'ai eu le triste privilège d'assister aux premiers incidents de cette honteuse journée. Cela commença par une effroyable bousculade à la porte. Comment se fait-il que les mesures d'ordre aient été si mal prises? Je n'accuse pas le vrai public: les pères de famille attendaient patiemment leur tour; si élevé que pût être leur rang dans la société, ils ne s'en prévalaient point pour passer avant les autres; on dit même qu'en approchant du perron, ils furent déconcertés à la vue de la foule tumultueuse qui assiégeait l'entrée et se ruait à l'assaut de la maison. C'était un spectacle inaccoutumé dans notre ville. Cependant les équipages ne cessaient d'arriver; bientôt la circulation devint impossible dans la rue. Au moment où j'écris, des données sûres me permettent d'affirmer que Liamchine, Lipoutine et peut-être un troisième commissaire laissèrent entrer sans billets des gens appartenant à la lie du peuple. On constata même la présence d'individus que personne ne connaissait et qui étaient venus de districts éloignés. Ces messieurs ne furent pas plus tôt entrés que, d'une commune voix (comme si on leur avait fait la leçon), ils demandèrent où était le buffet; en apprenant qu'il n'y en avait pas, ils se mirent à clabauder avec une insolence jusqu'alors sans exemple chez nous. Il faut dire que plusieurs d'entre eux se trouvaient en état d'ivresse. Quelques uns, en vrais sauvages qu'ils étaient, restèrent d'abord ébahis devant la magnificence de la salle; ils n'avaient jamais rien vu de pareil, et pendant un moment ils regardèrent autour d'eux, bouche béante. Quoique anciennement construite et meublée dans le goût de l'Empire, cette grande salle blanche était réellement superbe avec ses vastes dimensions, son plafond revêtu de peintures, sa tribune, ses trumeaux ornés de glaces, ses draperies rouges et blanches, ses statues de marbre, son vieux mobilier blanc et or. Au bout de la chambre s'élevait une estrade destinée aux littérateurs qu'on allait entendre; des rangs de chaises entre lesquels on avait ménagé de larges passages occupaient toute la salle et lui donnaient l'aspect d'un parterre de théâtre. Mais aux premières minutes d'étonnement succédèrent les questions et les déclarations les plus stupides. «Nous ne voulons peut-être pas de lecture… Nous avons payé… On s'est effrontément joué du public… Les maîtres ici, c'est nous et non Lembke!…» Bref, on les aurait laissés entrer exprès pour faire du tapage qu'ils ne se seraient pas conduits autrement. Je me rappelle en particulier un cas dans lequel se distingua le jeune prince à visage de bois que j'avais vu la veille parmi les visiteurs de Julie Mikhaïlovna. Cédant aux importunités de la gouvernante, il avait consenti à être des nôtres, c'est-à-dire à arborer sur son épaule gauche le noeud de rubans blancs et rouges. Il se trouva que ce personnage immobile et silencieux comme un mannequin savait, sinon parler, du moins agir. À la tête d'une bande de voyous, un ancien capitaine, remarquable par sa figure grêlée et sa taille gigantesque, le sommait impérieusement de lui indiquer le chemin du buffet. Le prince fit signe à un commissaire de police; l'ordre fut exécuté immédiatement, et le capitaine qui était ivre eut beau crier, on l'expulsa de la salle. Peu à peu cependant les gens comme il faut arrivaient; les tapageurs mirent une sourdine à leur turbulence, mais le public même le plus choisi avait l'air surpris et mécontent; plusieurs dames étaient positivement inquiètes.

À la fin, on s'assit; l'orchestre se tut. Tout le monde commença à se moucher, à regarder autour de soi. Les visages exprimaient une attente trop solennelle, — ce qui est toujours de mauvais augure. Mais «les Lembke» n'apparaissaient pas encore. La soie, le velours, les diamants resplendissaient de tous côtés; des senteurs exquises embaumaient l'atmosphère. Les hommes étalaient toutes leurs décorations, les hauts fonctionnaires étaient venus en uniforme. La maréchale de la noblesse arriva avec Lisa, dont la beauté rehaussée par une luxueuse toilette était plus éblouissante que jamais. L'entrée de la jeune fille fit sensation; tous les regards se fixèrent sur elle; on se murmurait à l'oreille qu'elle cherchait des yeux Nicolas Vsévolodovitch; mais ni Stavroguine, ni Barbara Pétrovna ne se trouvaient dans l'assistance. Je ne comprenais rien alors à la physionomie d'Élisabeth Nikolaïevna: pourquoi tant de bonheur, de joie, d'énergie, de force se reflétait-il sur son visage? En me rappelant ce qui s'était passé la veille, je ne savais que penser. Cependant «les Lembke» se faisaient toujours désirer. C'était déjà une faute. J'appris plus tard que, jusqu'au dernier moment, Julie Mikhaïlovna avait attendu Pierre Stépanovitch; depuis quelques temps elle ne pouvait plus se passer de lui, et néanmoins jamais elle ne s'avoua l'influence qu'il avait prise sur elle. Je note, entre parenthèses, que la veille, à la dernière séance du comité, Pierre Stépanovitch avait refusé de figurer parmi les commissaires de la fête, ce dont Julie Mikhaïlovna avait été désolée au point d'en pleurer. Au grand étonnement de la gouvernante, il ne se montra pas de toute la matinée, n'assista pas à la solennité littéraire, et resta invisible jusqu'au soir. Le public finit par manifester hautement son impatience. Personne non plus n'apparaissait sur l'estrade. Aux derniers rangs, on se mit à applaudir comme au théâtre. «Les Lembke en prennent trop à leur aise», grommelaient, en fronçant le sourcil, les hommes d'âge et les dames. Des rumeurs absurdes commençaient à circuler, même dans la partie la mieux composée de l'assistance: «Il n'y aura pas de fête», chuchotait-on, «Lembke ne va pas bien», etc., etc. Enfin, grâce à Dieu, André Antonovitch arriva, donnant le bras à sa femme. J'avoue que moi-même ne comptais plus guère sur leur présence. À l'apparition du gouverneur et de la gouvernante, un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines. Lembke paraissait en parfaite santé; telle fut, je m'en souviens, l'impression générale, car on peut s'imaginer combien de regards se portèrent sur lui. Je ferai observer que, dans la haute société de notre ville, fort peu de gens étaient disposés à admettre le dérangement intellectuel de Lembke; on trouvait, au contraire, ses actions tout à fait normales, et l'on approuvait même la conduite qu'il avait tenue la veille sur la place. «C'est ainsi qu'il aurait fallu s'y prendre dès le commencement, déclaraient les gros bonnets. Mais au début on veut faire le philanthrope, et ensuite on finit par s'apercevoir que les vieux errements sont encore les meilleurs, les plus philanthropiques même», — voilà, du moins, comme on en jugeait au club. On ne reprochait au gouverneur que de s'être emporté dans cette circonstance: «il aurait dû montrer plus de sang-froid, on voit qu'il manque encore d'habitude», disaient les connaisseurs.

Julie Mikhaïlovna n'attirait pas moins les regards. Sans doute il ne m'appartient pas, et personne ne peut me demander de révéler des faits qui n'ont eu pour témoin que l'alcôve conjugale; je sais seulement une chose: le soir précédent, Julie Mikhaïlovna était allée trouver André Antonovitch dans son cabinet; au cours de cette entrevue, qui se prolongea jusque bien après minuit, le gouverneur fut pardonné et consolé, une franche réconciliation eut lieu entre les époux, tout fut oublié, et quand Von Lembke se mit à genoux pour exprimer à sa femme ses profonds regrets de la scène qu'il lui avait faite l'avant-dernière nuit, elle l'arrêta dès les premiers mots en posant d'abord sa charmante petite main, puis ses lèvres sur la bouche du mari repentant…

Aucun nuage n'assombrissait donc les traits de la gouvernante; superbement vêtue, elle marchait le front haut, le visage rayonnant de bonheur. Il semblait qu'elle n'eût plus rien à désirer; la fête, — but et couronnement de sa politique, — était maintenant une réalité. En se rendant à leurs places vis-à-vis de l'estrade, les deux Excellences saluaient à droite et à gauche la foule des assistants qui s'inclinaient sur leur passage. La maréchale de la noblesse se leva pour leur souhaiter la bienvenue… Mais alors se produisit un déplorable malentendu: l'orchestre exécuta tout à coup, non une marche quelconque, mais une de ces fanfares qui sont d'usage chez nous, au club, quand dans un dîner officiel on porte la santé de quelqu'un. Je sais maintenant que la responsabilité de cette mauvaise plaisanterie appartient à Liamchine; ce fut lui qui, en sa qualité de commissaire, ordonna aux musiciens de jouer ce morceau, sous prétexte de saluer l'arrivée des «Lembke». Sans doute il pouvait toujours mettre la chose sur le compte d'une bévue ou d'un excès de zèle… Hélas! je ne savais pas encore que ces gens-là n'en étaient plus à chercher des excuses, et qu'ils jouaient leur va- tout dans cette journée. Mais la fanfare n'était qu'un prélude: tandis que le lapsus des musiciens provoquait dans le public des marques d'étonnement et des sourires, au fond de la salle et à la tribune retentirent soudain des hourras, toujours sensément pour faire honneur aux Lembke. Ces cris n'étaient poussés que par un petit nombre de personnes, mais ils durèrent assez longtemps. Julie Mikhaïlovna rougit, ses yeux étincelèrent. Arrivé à sa place, le gouverneur s'arrêta; puis, se tournant du côté des braillards, il promena sur l'assemblée un regard hautain et sévère… On se hâta de le faire savoir. Je retrouvai, non sans appréhension, sur ses lèvres le sourire que je lui avais vu la veille dans le salon de sa femme, lorsqu'il considérait Stépan Trophimovitch avant de s'approcher de lui. Maintenant encore sa physionomie me paraissait offrir une expression sinistre et, — ce qui était pire, — légèrement comique: il avait l'air d'un homme s'immolant aux visées supérieures de son épouse… Aussitôt Julie Mikhaïlovna m'appela du geste: «Allez tout de suite trouver Karmazinoff, et suppliez-le de commencer», me dit-elle à voix basse. J'avais à peine tourné les talons quand survint un nouvel incident beaucoup plus fâcheux que le premier. Sur l'estrade vide vers laquelle convergeaient jusqu'à ce moment tous les regards et toutes les attentes, sur cette estrade inoccupée où l'on ne voyait qu'une chaise et une petite table, apparut soudain le colosse Lébiadkine en frac et en cravate blanche. Dans ma stupéfaction, je n'en crus pas mes yeux. Le capitaine semblait intimidé; après avoir fait un pas sur l'estrade, il s'arrêta. Tout à coup, dans le public, retentit un cri: «Lébiadkine! toi?» À ces mots, la sotte trogne rouge du capitaine (il était complètement ivre) s'épanouit, dilatée par un sourire hébété. Il se frotta le front, branla sa tête velue, et, comme décidé à tout, fit deux pas en avant… Soudain un rire d'homme heureux, rire non pas bruyant, mais prolongé, secoua toute sa massive personne et rétrécit encore ses petits yeux. La contagion de cette hilarité gagna la moitié de la salle; une vingtaine d'individus applaudirent. Dans le public sérieux, on se regardait d'un air sombre. Toutefois, cela ne dura pas plus d'une demi-minute. Lipoutine, portant le noeud de rubans, insigne de ses fonctions, s'élança brusquement sur l'estrade, suivi de deux domestiques. Ces derniers saisirent le capitaine, chacun par un bras, sans aucune brutalité, du reste, et Lipoutine lui parla à l'oreille. Lébiadkine fronça le sourcil: «Allons, puisque c'est ainsi, soit!» murmura-t-il en faisant un geste de résignation; puis il tourna au public son dos énorme, et disparut avec son escorte. Mais, au bout d'un instant, Lipoutine remonta sur l'estrade. Son sourire, d'ordinaire miel et vinaigre, était cette fois plus doucereux que de coutume. Tenant à la main une feuille de papier à lettres, il s'avança à petits pas jusqu'au bord de l'estrade.

— Messieurs, commença-t-il, — il s'est produit par inadvertance un malentendu comique, qui d'ailleurs est maintenant dissipé; mais j'ai pris sur moi de vous transmettre la respectueuse prière d'un poète de notre ville… Pénétré de la pensée élevée et généreuse… nonobstant son extérieur… de la pensée qui nous a tous réunis… essuyer les larmes des jeunes filles de notre province que l'instruction ne met pas à l'abri de la misère… ce monsieur, je veux dire, ce poète d'ici… tout en désirant garder l'incognito… serait très heureux de voir sa poésie lue à l'ouverture du bal… je me trompe, je voulais dire, à l'ouverture de la séance littéraire. Quoique ce morceau ne figure pas sur le programme… car on l'a remis il y a une demi-heure… cependant, en raison de la remarquable naïveté de sentiment qui s'y trouve jointe à une piquante gaieté, il nous a semblé (nous, qui? Je transcris mot pour mot ce speech confus et péniblement débité), il nous a semblé que cette poésie pouvait être lue, non pas, il est vrai, comme oeuvre sérieuse, mais comme à-propos, pièce de circonstance… Bref, à titre d'actualité… D'autant plus que certains vers… Et je suis venu solliciter la permission du bienveillant public.

— Lisez! cria quelqu'un au fond de la salle.

— Ainsi il faut lire?

— Lisez! lisez! firent plusieurs voix.

— Je vais lire, puisque le public le permet, reprit Lipoutine avec son sourire doucereux. Pourtant il semblait encore indécis, et je crus même remarquer chez lui une certaine agitation. L'aplomb de ces gens là n'égale pas toujours leur insolence. Sans doute, en pareil cas, un séminariste n'aurait pas hésité; mais Lipoutine, en dépit de ses opinions avancées, était un homme des anciennes couches.

— Je préviens, pardon, j'ai l'honneur de prévenir qu'il ne s'agit pas ici, à proprement parler, d'une ode comme on en composait autrefois pour les fêtes; c'est plutôt, en quelque sorte, un badinage, mais on y trouve une sensibilité incontestable, relevée d'une pointe d'enjouement; j'ajoute que cette pièce offre au plus haut degré le cachet de la réalité.

— Lis, lis!

Il déplia son papier. Qui aurait pu l'en empêcher? N'était-il pas dûment autorisé par l'insigne honorifique qu'il portait sur l'épaule gauche? D'une voix sonore il lut ce qui suit:

— Le poète complimente l'institutrice russe de notre province à l'occasion de la fête:

Salut, salut, institutrice! Réjouis-toi, chante: Évohé! Radicale ou conservatrice, N'importe, maintenant ton jour est arrivé!

— Mais c'est de Lébiadkine! Oui, c'est de Lébiadkine! observèrent à haute voix quelques auditeurs. Des rires se firent entendre, il y eut même des applaudissements; ce fut, du reste, l'exception.

Tout en enseignant la grammaire, Tu fais de l'oeil soir et matin, Dans l'espoir décevant de plaire, Du moins à quelque sacristain.

— Hourra! Hourra!

Mais dans ce siècle de lumière, Le rat d'église est un malin: Pour l'épouser faut qu'on l'éclaire; Sans quibus, pas de sacristain!

— Justement, justement, voilà du réalisme, sans quibus y a pas de mèche!

Mais maintenant qu'en une fête Nous avons ramassé de quoi T'offrir une dot rondelette, Nos compliments volent vers toi:

Radicale ou conservatrice, N'importe, chante: Évohé! Avec ta dot, institutrice, Crache sur tout, ton jour est arrivé!

J'avoue que je n'en crus pas mes oreilles. L'impudence s'étalait là avec un tel cynisme qu'il n'y avait pas moyen d'excuser Lipoutine en mettant son fait sur le compte de la bêtise. D'ailleurs, Lipoutine n'était pas bête. L'intention était claire, pour moi du moins: on avait hâte de provoquer des désordres. Certains vers de cette idiote composition, le dernier notamment, étaient d'une grossièreté qui devait frapper l'homme le plus niais. Son exploit accompli, Lipoutine lui-même parut sentir qu'il était allé trop loin: confus de sa propre audace, il ne quitta pas l'estrade, et resta là comme s'il eût voulu ajouter quelque chose. L'attitude de l'auditoire était évidemment pour lui une déception: le groupe même des tapageurs, qui avait applaudi pendant la lecture, devint tout à coup silencieux; il semblait que là aussi on fût déconcerté. Le plus drôle, c'est que quelques-uns, prenant au sérieux la pasquinade de Lébiadkine, y avaient vu l'expression consciencieuse de la vérité concernant les institutrices. Toutefois, l'excessif mauvais ton de cette poésie finit par leur ouvrir les yeux. Quant au vrai public, il n'était pas seulement scandalisé, il considérait comme un affront l'incartade de Lipoutine. Je ne me trompe pas en signalant cette impression. Julie Mikhaïlovna a dit plus tard qu'elle avait été sur le point de s'évanouir. Un vieillard des plus respectés invita sa femme à se lever, lui offrit son bras, et tous deux sortirent de la salle. Leur départ fut très remarqué; qui sait? d'autres désertions auraient peut-être suivi, si, à ce moment, Karmazinoff lui-même, en frac et en cravate blanche, n'était monté sur l'estrade avec un cahier à la main. Julie Mikhaïlovna adressa à son sauveur un regard chargé de reconnaissance… Mais déjà j'étais dans les coulisses; il me tardait d'avoir une explication avec Lipoutine.

— Vous l'avez fait exprès? lui dis-je, et dans mon indignation je le saisis par le bras.

Il prit aussitôt un air désolé.

— Je vous assure que je n'y ai mis aucune intention, répondit-il hypocritement; — les vers ont été apportés tout à l'heure, et j'ai pensé que, comme amusante plaisanterie…

— Vous n'avez nullement pensé cela. Se peut-il que cette ordure vous paraisse une amusante plaisanterie?

— Oui, c'est mon avis.

— Vous mentez, et il est également faux que ces vers vous aient été apportés tout à l'heure. C'est vous-même qui les avez composés en collaboration avec Lébiadkine pour faire du scandale; peut-être étaient-ils écrits depuis hier. Le dernier est certainement de vous, j'en dirai autant de ceux où il est question du sacristain. Pourquoi Lébiadkine est-il arrivé en frac? Vous vouliez donc qu'il lût lui-même cette poésie, s'il n'avait pas été ivre?

Lipoutine me lança un regard froid et venimeux.

— Qu'est-ce que cela vous fait? demanda-t-il soudain avec un calme étrange.

— Comment, ce que cela me fait? Vous portez aussi ce noeud de rubans… Où est Pierre Stépanovitch?

— Je ne sais pas; il est ici quelque part; pourquoi?

— Parce qu'à présent je vois clair dans votre jeu. C'est tout bonnement un coup monté contre Julie Mikhaïlovna. On veut troubler la fête…

De nouveau Lipoutine me regarda d'un air louche.

— Mais que vous importe? répliqua-t-il avec un sourire, et il s'éloigna en haussant les épaules.

Je restai comme anéanti. Tous mes soupçons se trouvaient justifiés. Et j'espérais encore me tromper! Que faire? Un instant je pensais à consulter Stépan Trophimovitch, mais celui-ci, tout entier à la préparation de sa lecture qui devait suivre immédiatement celle de Karmazinoff, était en train d'essayer des sourires devant une glace: le moment aurait été mal choisi pour lui parler. Donner l'éveil à Julie Mikhaïlovna? C'était trop tôt: la gouvernante avait besoin d'une leçon beaucoup plus sévère pour perdre ses illusions sur les «sympathies universelles» et le «dévouement fanatique» dont elle se croyait entourée. Loin d'ajouter foi à mes paroles, elle m'aurait considéré comme un visionnaire. «Eh! me dis-je, après tout, que m'importe? _Quand cela commencera, _j'ôterai mon noeud de rubans et je rentrerai chez moi.» Je me rappelle avoir prononcé textuellement ces mots: «Quand cela commencera.»

Mais il fallait aller entendre Karmazinoff. En jetant un dernier regard autour de moi, je vis circuler dans les coulisses un certain nombre de gens qui n'y avaient que faire; parmi ces intrus se trouvaient même des femmes. Ces «coulisses» occupaient un espace assez étroit qu'un épais rideau dérobait à la vue du public; un corridor postérieur les mettait en communication avec le reste de la maison. C'était là que nos lecteurs attendaient leur tour. Mais en ce moment mon attention fut surtout attirée par celui qui devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch. Maintenant encore je ne suis pas bien fixé sur sa personnalité, j'ai entendu dire que c'était un professeur qui avait quitté l'enseignement à la suite de troubles universitaires. Arrivé depuis quelques jours seulement dans notre ville où l'avaient appelé je ne sais quelle affaire, il avait été présenté à Julie Mikhaïlovna; et celle-ci l'avait accueilli comme un visiteur de distinction. Je sais maintenant qu'avant la lecture il n'était allé qu'une seule fois en soirée chez elle: il garda le silence tout le temps de sa visite, se bornant à écouter avec un sourire équivoque les plaisanteries risquées qui avaient cours dans l'entourage de la gouvernante; le mélange d'arrogance et d'ombrageuse susceptibilité qui se manifestait dans ses façons produisit sur tout le monde une impression désagréable. Ce fut Julie Mikhaïlovna elle-même qui le pria de prêter son concours à la solennité littéraire. À présent il se promenait d'un coin à l'autre et marmottait à part soi, comme Stépan Trophimovitch; seulement, à la différence de ce dernier, il tenait ses yeux fixés à terre au lieu de se regarder dans une glace. Lui aussi souriait fréquemment, mais ses sourires avaient une expression féroce et ne ressemblaient nullement à des risettes préparées pour le public. Évidemment je n'aurais rien gagné à m'adresser à lui. Ce personnage, convenablement vêtu, paraissait âgé d'une quarantaine d'années; il était petit, chauve, et porteur d'une barbe grisonnante. Je remarquai surtout qu'à chaque tour qu'il faisait dans la chambre, il levait le bras droit en l'air, brandissait son poing fermé au-dessus de sa tête, et l'abaissait brusquement comme pour assommer un ennemi imaginaire. Il exécutait ce geste à chaque instant. Une sensation de malaise commençait à m'envahir; je courus entendre Karmazinoff.

III

Dans la salle, les choses semblaient devoir prendre une mauvaise tournure. Je le déclare d'avance: je m'incline devant la majesté du génie; mais pourquoi donc nos grands hommes, arrivés au terme de leur glorieuse carrière, se comportent-ils parfois comme de vrais gamins? Pourquoi Karmazinoff se présenta-t-il avec la morgue de cinq chambellans? Est-ce qu'on peut tenir, une heure durant, un public comme le nôtre attentif à la lecture d'un seul article? J'ai remarqué qu'en général, dans les matinées littéraires, un écrivain, quel que soit son mérite, joue très gros jeu s'il prétend se faire écouter plus de vingt minutes. À la vérité, lorsque le grand romancier se montra, il fut très respectueusement accueilli: les vieillards mêmes les plus gourmés manifestèrent une curiosité sympathique, et chez les dames il y eut comme de l'enthousiasme. Toutefois on applaudit peu et sans conviction. En revanche, la foule assise aux derniers rangs se tint parfaitement tranquille jusqu'au moment où Karmazinoff prit la parole, et, si alors une manifestation inconvenante se produisit, elle resta isolée. J'ai déjà dit que l'écrivain avait une voix trop criarde, un peu féminine même, et que de plus il susseyait d'une façon tout aristocratique. À peine venait-il de prononcer quelques mots qu'un auditeur, probablement mal élevé et doué d'un caractère gai, se permit de rire aux éclats. Du reste, loin de faire chorus avec ce malappris, les assistants s'empressèrent de lui imposer le silence. Mais voilà que Karmazinoff déclare en minaudant que «d'abord il s'était absolument refusé à toute lecture» (il avait bien besoin de dire cela!). «Il y a des lignes qui jaillissent des plus intimes profondeurs de l'âme et qu'on ne peut sans profanation livrer au public» (eh bien, alors pourquoi les lui livrait-il?); «mais force lui a été de céder aux instances dont on l'a accablé, et comme, de plus, il dépose la plume pour toujours et a juré de ne plus rien écrire, eh bien, il a écrit cette dernière chose; et comme il a juré de ne plus rien lire en public, il lira au public ce dernier article»; et patati et patata.

Mais tout cela aurait encore passé, car qui ne connaît les préfaces des auteurs? J'observai pourtant que cet exorde était maladroit, alors qu'on s'adressait à un public comme le nôtre, c'est-à-dire peu cultivé et en partie composé d'éléments turbulents. N'importe, tout aurait été sauvé si Karmazinoff avait lu une petite nouvelle, un court récit dans le genre de ceux qu'il écrivait autrefois, et où, à côté de beaucoup de manière et d'afféterie, on trouvait souvent de l'esprit. Au lieu de cela, il nous servit une rapsodie interminable. Mon Dieu, que n'y avait-il pas là-dedans? C'était à faire tomber en catalepsie le public même de Pétersbourg, à plus forte raison le nôtre. Figurez-vous près de deux feuilles d'impression remplies par le bavardage le plus prétentieux et le plus inutile; pour comble, ce monsieur avait l'air de lire à contre-coeur et comme par grâce, ce qui devait nécessairement froisser l'auditoire. Le thème… Mais qui pourrait en donner une idée? C'étaient des impressions, des souvenirs. Impressions de quoi? Souvenirs de quoi? Nos provinciaux eurent beau se torturer l'esprit pendant toute la première partie de la lecture, ils n'y comprirent goutte; aussi n'écoutèrent-ils la seconde que par politesse. À la vérité, il était beaucoup parlé d'amour, de l'amour du génie pour une certaine personne, mais j'avoue que cela n'avait pas très bonne grâce. À mon avis, ce petit homme bedonnant prêtait un peu au ridicule en racontant l'histoire de son premier baiser… Comme de juste, ces amours ne ressemblent pas à celles de tout le monde, elles sont encadrées dans un paysage tout particulier. Là croissent des genêts. (Étaient-ce bien des genêts? En tout cas, c'était une plante qu'il fallait chercher dans un livre de botanique.) Le ciel a une teinte violette que sans doute aucun mortel n'a jamais vue, c'est-à-dire que tous l'ont bien vue, mais sans la remarquer, «tandis que moi», laisse entendre Karmazinoff, «je l'ai observée et je vous la décris, à vous autres imbéciles, comme la chose la plus ordinaire». L'arbre sous lequel les deux amants sont assis est d'une couleur orange. Ils se trouvent quelque part en Allemagne. Soudain ils aperçoivent Pompée ou Cassius la veille d'une bataille, et le froid de l'extase pénètre l'intéressant couple. On entend le chalumeau d'une nymphe cachée dans les buissons. Glück, dans les roseaux, se met à jouer du violon. Le morceau qu'il joue est nommé en toutes lettres, mais personne ne le connaît, en sorte qu'il faut se renseigner à ce sujet dans un dictionnaire de musique. Sur ces entrefaites, le brouillard s'épaissit, il s'épaissit au point de ressembler plutôt à un million de coussins qu'à un brouillard. Tout d'un coup la scène change: le grand génie traverse le Volga en hiver au moment du dégel. Deux pages et demie de description. La glace cède sous les pas du génie qui disparaît dans le fleuve. Vous le croyez noyé? Allons donc! Tandis qu'il est en train de boire une tasse, devant lui s'offre un glaçon, un tout petit glaçon, pas plus gros qu'un pois, mais pur et transparent «comme une larme gelée», dans lequel se reflète l'Allemagne, ou, pour mieux dire, le ciel de l'Allemagne. «À cette vue, je me rappelai la larme qui, tu t'en souviens, jaillit de tes yeux lorsque nous étions assis sous l'arbre d'émeraude et que tu t'écriais joyeusement: «Il n'y pas de crime!» — Oui, dis-je à travers mes pleurs, mais s'il en est ainsi, il n'y a pas non plus de justes. Nous éclatâmes en sanglots et nous nous séparâmes pour toujours.» — Le glaçon continue sa route vers la mer, le génie descend dans des cavernes; après un voyage souterrain de trois années, il arrive à Moscou, sous la tour de Soukhareff. Tout à coup, dans les entrailles du sol, il aperçoit une lampe, et devant la lampe un ascète. Ce dernier est en prière. Le génie se penche vers une petite fenêtre grillée, et soudain il entend un soupir. Vous pensez que c'est l'ascète qui a soupiré? Il s'agit bien de votre ascète! Non, ce soupir rappelle tout simplement au génie le premier soupir de la femme aimée, «trente-sept ans auparavant, lorsque, tu t'en souviens, en Allemagne, nous étions assis sous l'arbre d'agate, et que tu me disais: «À quoi bon aimer? Regarde, l'ombre grandit autour de nous, et j'aime, mais l'ombre cessera de grandir et je cesserai d'aimer.» Alors le brouillard s'épaissit encore. Hoffmann apparaît, une nymphe exécute une mélodie de Chopin, et tout à coup à travers le brouillard on aperçoit, au- dessus des toits de Rome, Ancus Marcius couronné de lauriers…»Un frisson d'extase nous courut dans le dos, et nous nous séparâmes pour toujours», etc., etc. En un mot, il se peut que mon compte rendu ne soit pas d'une exactitude absolue, mais je suis sûr d'avoir reproduit fidèlement le fond de ce bavardage. Et enfin quelle passion chez nos grands esprits pour la calembredaine pompeuse! Les grands philosophes, les grands savants, les grands inventeurs européens, — tous ces travailleurs intellectuels ne sont décidément pour notre grand génie russe que des marmitons qu'il emploie dans sa cuisine. Il est le maître dont ils attendent les ordres chapeau bas. À la vérité, sa raillerie hautaine n'épargne pas non plus son pays, et rien ne lui est plus agréable que de proclamer devant les grands esprits de l'Europe la banqueroute complète de la Russie, mais quant à lui-même — non, il plane au-dessus de tous ces éminents penseurs européens; ils ne sont bons qu'à lui fournir des matériaux pour ses concetti. Il prend une idée à l'un d'eux, l'accouple à son contraire et le tour est fait. Le crime existe, le crime n'existe pas; il n'y a pas de justice, il n'y a pas de justes; l'athéisme, le darwinisme, les cloches de Moscou… Mais, hélas! il ne croit plus aux cloches de Moscou; Rome, les lauriers… Mais il ne croit même plus aux lauriers… Ici l'accès obligé de spleen byronien, une grimace de Heine, une boutade Petchorine, — et la machine repart… «Du reste, louez-moi, louez-moi, j'adore les éloges; si je dis que je dépose la plume, c'est pure coquetterie de ma part; attendez, je vous ennuierai encore trois cents fois, vous vous fatiguerez de me lire…»

Comme bien on pense, cette élucubration ne fut pas écoutée jusqu'au bout sans murmures, et le pire, c'est que Karmazinoff provoqua lui-même les interruptions qui égayèrent la fin de sa lecture. Depuis longtemps déjà le public toussait, se mouchait, faisait du bruit avec ses pieds, bref, donnait les marques d'impatience qui ont coutume de se produire quand, dans une matinée littéraire, un lecteur, quel qu'il soit, occupe l'estrade plus de vingt minutes. Mais le grand écrivain ne remarquait rien de tout cela et continuait le plus tranquillement du monde à débiter ses jolies phrases. Tout à coup, au fond de la salle, retentit une voix isolée, mais forte:

— Seigneur, quelles fadaises!

Ces mots furent dits, j'en suis convaincu, sans aucune arrière- pensée de manifestation: c'était le cri involontaire d'un auditeur excédé. M. Karmazinoff s'arrêta, promena sur l'assistance un regard moqueur et demanda du ton d'un chambellan atteint dans sa dignité:

— Il paraît, messieurs, que je ne vous ai pas mal ennuyés?

Parole imprudente au premier chef, car, en interrogeant ainsi le public, il donnait par cela même à n'importe quel goujat la possibilité et, en quelque sorte, le droit de lui répondre, tandis que s'il n'avait rien dit, l'auditoire l'aurait laissé achever sa lecture sans encombre, ou, du moins, se serait borné, comme précédemment, à de timides protestations. Peut-être espérait-il obtenir des applaudissements en réponse à sa question; en ce cas, il se serait trompé: la salle resta muette, oppressée qu'elle était par un vague sentiment d'inquiétude.

— Vous n'avez jamais vu Ancus Marcius, tout cela, c'est du style, observa soudain quelqu'un d'une voix pleine d'irritation et même de douleur.

— Précisément, se hâta d'ajouter un autre: — maintenant que l'on connaît les sciences naturelles, il n'y a plus d'apparitions. Mettez-vous d'accord avec les sciences naturelles.

— Messieurs, j'étais fort loin de m'attendre à de telles critiques, répondit Karmazinoff extrêmement surpris.

Depuis qu'il avait élu domicile à Karlsruhe, le grand génie était tout désorienté dans sa patrie.

— À notre époque, c'est une honte de venir dire que le monde a pour support trois poissons, cria tout à coup une demoiselle. — Vous, Karmazinoff, vous n'avez pas pu descendre dans la caverne où vous prétendez avoir vu votre ermite. D'ailleurs, qui parle des ermites à présent?

— Messieurs, je suis on ne peut plus étonné de vous voir prendre cela si sérieusement. Du reste… du reste, vous avez parfaitement raison. Personne plus que moi ne respecte la vérité, la réalité…

Bien qu'il sourît ironiquement, il était fort troublé. Sa physionomie semblait dire: «Je ne suis pas ce que vous pensez, je suis avec vous, seulement louez-moi, louez-moi le plus possible, j'adore cela…»

À la fin, piqué au vif, il ajouta:

— Messieurs, je vois que mon pauvre petit poème n'a pas atteint le but. Et moi-même, paraît-il, je n'ai pas été plus heureux.

— Il visait une corneille, et il a atteint une vache, brailla quelqu'un.

Mieux eût valu sans doute ne pas relever cette observation d'un imbécile probablement ivre. Il est vrai qu'elle fut suivie de rires irrespectueux.

— Une vache, dites-vous? répliqua aussitôt Karmazinoff dont la voix devenait de plus en plus criarde. — Pour ce qui est des corneilles et des vaches, je prends, messieurs, la liberté de m'abstenir. Je respecte trop le public, quel qu'il soit, pour me permettre des comparaisons, même innocentes; mais je pensais…

— Pourtant, monsieur, vous ne devriez pas tant… interrompit un des auditeurs assis aux derniers rangs.

— Mais je supposais qu'en déposant la plume et en prenant congé du lecteur, je serais écouté…

Au premier rang, quelques-uns osèrent enfin élever la voix:

— Oui, oui, nous désirons vous entendre, nous le désirons! crièrent-ils.

— Lisez, lisez! firent plusieurs dames enthousiastes, et à la fin retentirent quelques maigres applaudissements. Karmazinoff grimaça un sourire et se leva à demi.

— Croyez, Karmazinoff, que tous considèrent comme un honneur… ne put s'empêcher de dire la maréchale de la noblesse.

Soudain, au fond de la salle, se fit entendre une voix fraîche et juvénile. C'était celle d'un professeur de collège, noble et beau jeune homme arrivé récemment dans notre province.

— Monsieur Karmazinoff, dit-il en se levant à demi, — si j'étais assez heureux pour avoir un amour comme celui que vous nous avez dépeint, je me garderais bien d'y faire la moindre allusion dans un article destiné à une lecture publique.

Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur.

— Messieurs, cria Karmazinoff, — j'ai fini. Je vous fais grâce des dernières pages et je me retire. Permettez-moi seulement de lire la conclusion: elle n'a que six lignes…

Sur ce, il prit son manuscrit, et, sans se rasseoir, commença:

— Oui, ami lecteur, adieu! Adieu, lecteur; je n'insiste même pas trop pour que nous nous quittions en amis: à quoi bon, en effet, t'importuner? Bien plus, injurie-moi, oh! injurie-moi autant que tu voudras, si cela peut t'être agréable. Mais le mieux est que nous nous oubliions désormais l'un l'autre. Et lors même que vous tous, lecteurs, vous auriez la bonté de vous mettre à mes genoux, de me supplier avec larmes, de me dire: «Écris, oh! écris pour nous, Karmazinoff, pour la patrie, pour la postérité, pour les couronnes de laurier», alors encore je vous répondrais, bien entendu en vous remerciant avec toute la politesse voulue: «Non, nous avons fait assez longtemps route ensemble, chers compatriotes, merci! L'heure de la séparation est venue! Merci, merci, merci!»

Karmazinoff salua cérémonieusement et, rouge comme un homard, rentra dans les coulisses.

— Personne ne se mettra à ses genoux; voilà une supposition bizarre!

— Quel amour-propre!

— C'est seulement de l'humour, observa un critique plus intelligent.

— Oh! laissez-nous tranquille avec votre humour!

— Pourtant c'est de l'insolence, messieurs.

— Du moins à présent nous en sommes quittes.

— A-t-il été assez ennuyeux!

Les auditeurs des derniers rangs n'étaient pas les seuls à témoigner ainsi leur mauvaise humeur, mais les applaudissements du public comme il faut couvrirent la voix de ces malappris. On rappela Karmazinoff. Autour de l'estrade se groupèrent plusieurs dames ayant à leur tête la gouvernante et la maréchale de la noblesse. Julie Mikhaïlovna présenta au grand écrivain, sur un coussin de velours blanc, une magnifique couronne de lauriers et de roses naturelles.

— Des lauriers! dit-il avec un sourire fin et un peu caustique; - - sans doute, je suis touché et je reçois avec une vive émotion cette couronne qui a été préparée d'avance, mais qui n'a pas encore eu le temps de se flétrir; toutefois, mesdames, je vous l'assure, je suis devenu tout d'un coup réaliste au point de croire qu'à notre époque les lauriers font beaucoup mieux dans les mains d'un habile cuisinier que dans les miennes…

— Oui, un cuisinier est plus utile, cria un séminariste, celui-là même qui s'était trouvé à la «séance» chez Virguinsky. Il régnait une certaine confusion dans la salle. Bon nombre d'individus avaient brusquement quitté leurs places pour se rapprocher de l'estrade où avait lieu la cérémonie du couronnement.

— Moi, maintenant, je donnerais bien encore trois roubles pour un cuisinier, ajouta un autre qui fit exprès de prononcer ces mots à très haute voix.

— Moi aussi.

— Moi aussi.

— Mais se peut-il qu'il n'y ait pas de buffet ici?

— Messieurs, c'est une vraie flouerie…

Je dois du reste reconnaître que la présence des hauts fonctionnaires et du commissaire de police imposait encore aux tapageurs. Au bout de dix minutes tout le monde avait repris sa place, mais l'ordre n'était pas rétabli. La fermentation des esprits faisait prévoir une explosion, quand arriva, comme à point nommé, le pauvre Stépan Trophimovitch…

IV

J'allai pourtant le relancer encore une fois dans les coulisses pour lui faire part de mes craintes. Au moment où je l'accostai, il montait les degrés de l'estrade.

— Stépan Trophimovitch, lui dis-je vivement, — dans ma conviction un désastre est inévitable; le mieux pour vous est de ne pas vous montrer; prétextez une cholérine et retournez chez vous à l'instant même: je vais me débarrasser de mon noeud de rubans et je vous accompagnerai.

Il s'arrêta brusquement, me toisa des pieds à la tête et répliqua d'un ton solennel:

— Pourquoi donc, monsieur, me croyez-vous capable d'une pareille lâcheté?

Je n'insistai pas. J'étais intimement persuadé qu'il allait déclencher une épouvantable tempête. Tandis que cette pensée me remplissait de tristesse, j'aperçus de nouveau le professeur qui devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch. Comme tantôt, il se promenait de long en large, absorbé en lui-même et monologuant à demi-voix; ses lèvres souriaient avec une expression de malignité triomphante. Je l'abordai, presque sans me rendre compte de ce que je faisais.

— Vous savez, l'avertis-je, — de nombreux exemples prouvent que l'attention du public ne résiste pas à une lecture prolongée au- delà de vingt minutes. Il n'y a pas de célébrité qui puisse se faire écouter pendant une demi-heure…

À ces mots, il interrompit soudain sa marche et tressaillit même comme un homme offensé. Une indicible arrogance se peignit sur son visage.

— Ne vous inquiétez pas, grommela-t-il d'un ton méprisant, et il s'éloigna. En ce moment retentit la voix de Stépan Trophimovitch.

— «Eh! que le diable vous emporte tous!» pensai-je, et je rentrai précipitamment dans la salle.

L'agitation provoquée par la lecture de Karmazinoff durait encore lorsque Stépan Trophimovitch prit possession du fauteuil. Aux belles places, les physionomies se refrognèrent sensiblement dès qu'il se montra. (Dans ces derniers temps, le club lui battait froid.) Du reste, il dut encore s'estimer heureux de n'être pas chuté. Depuis la veille, une idée étrange hantait obstinément mon esprit: il me semblait toujours que l'apparition de Stépan Trophimovitch serait accueillie par une bordée de sifflets. Tout d'abord cependant, par suite du trouble qui continuait à régner dans la ville, on ne remarqua même pas sa présence. Et que pouvait-il espérer, si l'on traitait ainsi Karmazinoff? Il était pâle; après une éclipse de dix ans, c'était la première fois qu'il reparaissait devant le public. Son émotion et certains indices très significatifs pour quelqu'un qui le connaissait bien, me prouvèrent qu'en montant sur l'estrade il se préparait à jouer la partie suprême de son existence. Voilà ce que je craignais. Cet homme m'était cher. Et que devins-je quand il ouvrit la bouche, quand j'entendis sa première phrase!

— Messieurs! commença-t-il de l'air le plus résolu, quoique sa voix fût comme étranglée: — Messieurs! ce matin encore j'avais devant moi une de ces petites feuilles clandestines qui depuis peu circulent ici, et pour la centième fois je me posais la question: «En quoi consiste son secret?»

Instantanément le silence se rétablit dans toute la salle; tous les regards se portèrent vers l'orateur, quelques-uns avec inquiétude. Il n'y a pas à dire, dès son premier mot il avait su conquérir l'attention. On voyait même des têtes émerger des coulisses; Lipoutine et Liamchine écoutaient avidement. Sur un nouveau signe que me fit la gouvernante, j'accourus auprès d'elle.

— Faites-le taire, coûte que coûte, arrêtez-le! me dit tout bas Julie Mikhaïlovna angoissée.

Je me contentai de hausser les épaules; est-ce qu'on peut faire taire un homme décidé à parler? Hélas! je comprenais Stépan Trophimovitch.

— Eh! c'est des proclamations qu'il s'agit! chuchotait-on dans le public; l'assistance tout entière était profondément remuée.

— Messieurs, j'ai découvert le mot de l'énigme: tout le secret de l'effet que produisent ces écrits est dans leur bêtise! poursuivit Stépan Trophimovitch dont les yeux lançaient des flammes. — Oui, messieurs, si cette bêtise était voulue, simulée par calcul, — oh! ce serait du génie! Mais il faut rendre justice aux rédacteurs de ces papiers: ils n'y mettent aucune malice. C'est la bêtise dans son essence la plus pure, quelque chose comme un simple chimique. Si cela était formulé d'une façon un peu plus intelligente, tout le monde en reconnaîtrait immédiatement la profonde absurdité. Mais maintenant on hésite à se prononcer: personne ne croit que cela soit si foncièrement bête. «Il est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose là-dessous», se dit chacun, et l'on cherche un secret, on flaire un sens mystérieux, on veut lire entre les lignes, — l'effet est obtenu! Oh! jamais encore la bêtise n'avait reçu une récompense si éclatante, elle qui pourtant a si souvent mérité d'être récompensée… Car, soit dit entre parenthèses, la bêtise et le génie le plus élevé jouent un rôle également utile dans les destinées de l'humanité…

— Calembredaines de 1840! remarqua quelqu'un.

Quoique faite d'un ton très modeste, cette observation lâcha, pour ainsi dire, l'écluse à un déluge d'interruptions; la salle se remplit de bruit.

L'exaltation de Stépan Trophimovitch atteignit les dernières limites.

— Messieurs, hourra! Je propose un toast à la bêtise! cria-t-il, bravant l'auditoire.

Je m'élançai vers lui sous prétexte de lui verser un verre d'eau.

— Stépan Trophimovitch, retirez-vous, Julie Mikhaïlovna vous en supplie…

— Non, laissez-moi, jeune homme désoeuvré! me répondit-il d'une voix tonnante.

Je m'enfuis.

— Messieurs! continua-t-il, — pourquoi cette agitation, pourquoi les cris d'indignation que j'entends? je me présente avec le rameau d'olivier. J'apporte le dernier mot, car dans cette affaire je l'aurai, — et nous nous réconcilierons.

— À bas! crièrent les uns.

— Pas si vite, laissez-le parler, laissez-le s'expliquer, firent les autres. Un des plus échauffés était le jeune professeur qui, depuis qu'il avait osé prendre la parole, semblait ne plus pouvoir s'arrêter.

— Messieurs, le dernier mot de cette affaire, c'est l'amnistie. Moi, vieillard dont la carrière est terminée, je déclare hautement que l'esprit de vie souffle comme par le passé, et que la sève vitale n'est pas desséchée dans la jeune génération. L'enthousiasme de la jeunesse contemporaine est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui qui nous animait. Seulement l'objectif n'est plus le même, un culte a été remplacé par un autre! Toute la question qui nous divise se réduit à ceci: lequel est le plus beau, de Shakespeare ou d'une paire de bottes, de Raphaël ou du pétrole?

— C'est une dénonciation! vociférèrent plusieurs.

— Ce sont des questions compromettantes!

— Agent provocateur!

— Et moi je déclare, reprit avec une véhémence extraordinaire Stépan Trophimovitch, — je déclare que Shakespeare et Raphaël sont au-dessus de l'affranchissement des paysans, au-dessus de la nationalité, au-dessus du socialisme, au-dessus de la jeune génération, au-dessus de la chimie, presque au-dessus du genre humain, car ils sont le fruit de toute l'humanité et peut-être le plus haut qu'elle puisse produire! Par eux la beauté a été réalisée dans sa forme supérieure, et sans elle peut-être ne consentirais-je pas à vivre… Ô mon Dieu! s'écria-t-il en frappant ses mains l'une contre l'autre, — ce que je dis ici, je l'ai dit à Pétersbourg exactement dans les mêmes termes il y a dix ans; alors comme aujourd'hui ils ne m'ont pas compris, ils m'ont conspué et réduit au silence; hommes bornés, que vous faut-il pour comprendre? savez-vous que l'humanité peut se passer de l'Angleterre, qu'elle peut se passer de l'Allemagne, qu'elle peut, trop facilement, hélas! se passer de la Russie, qu'à la rigueur elle n'a besoin ni de science ni de pain, mais que seule la beauté lui est indispensable, car sans la beauté il n'y aurait rien à faire dans le monde! Tout le secret, toute l'histoire est là! La science même ne subsisterait pas une minute sans la beauté, — savez-vous cela, vous qui riez? — elle se transformerait en une routine servile, elle deviendrait incapable d'inventer un clou!… Je tiendrai bon! acheva-t-il d'un air d'égarement, et il déchargea un violent coup de poing sur la table.

Tandis qu'il divaguait de la sorte, l'effervescence ne faisait qu'augmenter dans la salle. Beaucoup quittèrent précipitamment leurs places; un flot tumultueux se porta vers l'estrade. Tout cela se passa beaucoup plus rapidement que je ne le raconte, et l'on n'eut pas le temps de prendre des mesures. Peut-être aussi ne le voulut-on pas.

— Vous l'avez belle, polisson qui êtes défrayé de tout! hurla le séminariste. Il s'était campé vis-à-vis de l'orateur, et se plaisait à l'invectiver. Stépan Trophimovitch s'en aperçut, et s'avança vivement jusqu'au bord de l'estrade.

— Ne viens-je pas de déclarer que l'enthousiasme de la jeune génération est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui de l'ancienne, et qu'il a seulement le tort de se tromper d'objet? Cela ne vous suffit pas? Et si celui qui tient ce langage est un père outragé, tué, est-il possible, ô hommes bornés, est-il possible de donner l'exemple d'une impartialité plus haute, d'envisager les choses d'un oeil plus froid et plus désintéressé?… Hommes ingrats… injustes… pourquoi, pourquoi refusez-vous la réconciliation?

Et tout à coup il se mit à sangloter convulsivement. De ses yeux jaillissaient des larmes qu'il essuyait avec ses doigts. Les sanglots secouaient ses épaules et sa poitrine. Il avait perdu tout souvenir du lieu où il se trouvait.

La plupart des assistants se levèrent épouvantés. Julie Mikhaïlovna elle-même se dressa brusquement, saisit André Antonovitch par le bras et l'obligea à se lever… Le scandale était à son comble.

— Stépan Trophimovitch! cria joyeusement le séminariste. — Ici en ville et dans les environs rôde à présent un forçat évadé, le galérien Fedka. Il ne vit que de brigandage, et, dernièrement encore, il a commis un nouvel assassinat. Permettez-moi de vous poser une question: si, il y a quinze ans, vous ne l'aviez pas fait soldat pour payer une dette de jeu, en d'autres termes, si vous ne l'aviez pas joué aux cartes et perdu, dites-moi, serait-il allé aux galères? Assassinerait-il les gens, comme il le fait aujourd'hui, dans la lutte pour l'existence? Que répondrez-vous, monsieur l'esthéticien?

Je renonce à décrire la scène qui suivit. D'abord éclatèrent des applaudissements frénétiques. Les claqueurs ne formaient guère que le cinquième de l'auditoire, mais ils suppléaient au nombre par l'énergie. Tout le reste du public se dirigea en masse vers la porte; mais, comme le groupe qui applaudissait ne cessait de s'avancer vers l'estrade, il en résulta une cohue extraordinaire. Les dames poussaient des cris, plusieurs demoiselles demandaient en pleurant qu'on les ramenât chez elles. Debout, à côté de son fauteuil, Lembke promenait fréquemment autour de lui des regards d'une expression étrange. Julie Mikhaïlovna avait complètement perdu la tête, — pour la première fois depuis son arrivée chez nous. Quant à Stépan Trophimovitch, sur le moment il parut foudroyé par la virulente apostrophe du séminariste; mais tout à coup, élevant ses deux bras en l'air comme pour les étendre au- dessus du public, il s'écria:

— Je secoue la poussière de mes pieds, et je maudis… C'est la fin… la fin…

Puis il fit un geste de menace et disparut dans les coulisses.

— Il a insulté la société!… Verkhovensky! vociférèrent les forcenés; ils voulurent même s'élancer à sa poursuite. Le désordre ne pouvait déjà plus être réprimé quand, pour l'attiser encore, fit tout à coup irruption sur l'estrade le troisième lecteur, ce maniaque qui brandissait toujours le poing dans les coulisses.

Son aspect était positivement celui d'un fou. Plein d'un aplomb sans bornes, ayant sur les lèvres un large sourire de triomphe, il considérait avec un plaisir évident l'agitation de la salle. Un autre se fût effrayé d'avoir à parler au milieu d'un tel tumulte; lui, au contraire, s'en réjouissait visiblement. Cela était si manifeste que l'attention se porta aussitôt sur lui.

— Qu'est-ce encore que celui-là? entendait-on dans l'assistance, — Qui est-il? Tss! Que va-t-il dire?

— Messieurs! cria à tue-tête le maniaque debout tout au bord de l'estrade (sa voix glapissante ressemblait fort au soprano aigu de Karmazinoff, seulement il ne susseyait pas): — Messieurs! Il y a vingt ans, à la veille d'entrer en lutte avec la moitié de l'Europe, la Russie réalisait l'idéal aux yeux de nos classes dirigeantes. Les gens de lettres remplissaient l'office de censeurs; dans les universités, on enseignait la marche au pas; l'armée était devenue une succursale du corps de ballet; le peuple payait des impôts et se taisait sous le knout du servage. Le patriotisme consistait pour les fonctionnaires à pressurer les vivants et les morts. Ceux qui s'interdisaient les concussions passaient pour des factieux, car ils troublaient l'harmonie. Les forêts de bouleaux étaient dévastées pour assurer le maintien de l'ordre. L'Europe tremblait… Mais jamais la Russie, durant les mille années de sa stupide existence, n'avait encore connue une telle honte…

Il leva son poing, l'agita d'un air menaçant au-dessus de sa tête, et soudain le fit retomber avec autant de colère que s'il se fut agi pour lui de terrasser un ennemi. Des battements de mains, des acclamations enthousiastes retentirent de tous côtés. La moitié de la salle applaudissait à tout rompre. On était empoigné, et certes il y avait de quoi l'être: cet homme traînait la Russie dans la boue, comment n'aurait-on pas exulté?

— Voilà l'affaire! Oui, c'est cela! Hourra! Non, ce n'est plus de l'esthétique, cela!

— Depuis lors, poursuivit l'énergumène, — vingt ans se sont écoulés. On a rouvert les universités, et on les a multipliées. La marche au pas n'est plus qu'une légende; il manque des milliers d'officiers pour que les cadres soient au complet. Les chemins de fer ont dévoré tous les capitaux, et, pareil à une immense toile d'araignée, le réseau des voies ferrées s'est étendu sur toute la Russie, si bien que dans quinze ans on pourra voyager n'importe où. Les ponts ne brûlent que de loin en loin, et quand les villes se permettent d'en faire autant, elles respectent du moins l'ordre établi: c'est régulièrement, chacune à son tour, dans la saison des incendies, qu'elles deviennent la proie des flammes. Les tribunaux rendent des jugements dignes de Salomon, et si les jurés trafiquent de leur verdict, c'est uniquement parce que le _struggle for life _les y oblige, sous peine de mourir de faim. Les serfs sont émancipés, et, au lieu d'être fouettés par leurs seigneurs, ils se fouettent maintenant les uns les autres. On absorbe des océans d'eau-de-vie au grand avantage du Trésor, et, comme nous avons déjà derrière nous dix siècles de stupidité, on élève à Novgorod un monument colossal en l'honneur de ce millénaire. L'Europe fronce les sourcils et recommence à s'inquiéter… Quinze ans de réformes! Et pourtant jamais la Russie, même aux époques les plus grotesques de sa sotte histoire, n'était arrivée…

Les cris de la foule ne me permirent pas d'entendre la fin de la phrase. Je vis encore une fois le maniaque lever son bras et l'abaisser d'un air triomphant. L'enthousiasme ne connaissait plus de bornes: c'étaient des applaudissements, des bravos auxquels plusieurs dames ne craignaient pas de mêler leur voix. On aurait dit que tous ces gens étaient ivres. L'orateur parcourut des yeux le public; la joie qu'il éprouvait de son succès semblait lui avoir enlevé la conscience de lui-même. Lembke, en proie à une agitation inexprimable, donna un ordre à quelqu'un. Julie Mikhaïlovna, toute pâle, dit vivement quelques mots au prince qui était accouru auprès d'elle… Tout à coup, six appariteurs sortirent des coulisses, saisirent le maniaque et l'arrachèrent de l'estrade. Comment réussit-il à se dégager de leurs mains? je ne puis le comprendre, toujours est-il qu'on le vit reparaître sur la plate-forme, brandissant le poing et criant de toute sa force:

— Mais jamais la Russie n'était encore arrivée…

De nouveau on s'empara de lui et on l'entraîna. Une quinzaine d'individus s'élancèrent dans les coulisses pour le délivrer, mais, au lieu d'envahir l'estrade, ils se ruèrent sur la mince cloison latérale qui séparait les coulisses de la salle et finirent par la jeter bas… Puis je vis sans en croire mes yeux l'étudiante (soeur de Virguinsky) escalader brusquement l'estrade: elle était là avec son rouleau de papier sous le bras, son costume de voyage, son teint coloré et son léger embonpoint; autour d'elle se trouvaient deux ou trois femmes et deux ou trois hommes parmi lesquels son mortel ennemi, le collégien. Je pus même entendre la phrase:

— «Messieurs, je suis venue pour faire connaître les souffrances des malheureux étudiants et susciter partout l'esprit de protestation…»

Mais il me tardait d'être dehors. Je fourrai mon noeud de rubans dans ma poche et, grâce à ma connaissance des êtres de la maison, je m'esquivai par une issue dérobée. Comme bien on pense, mon premier mouvement fut de courir chez Stépan Trophimovitch.

CHAPITRE II

LA FÊTE — DEUXIÈME PARTIE.

I

Il ne me reçut pas. Il s'était enfermé et écrivait. Comme j'insistais pour qu'il m'ouvrît, il me répondit à travers la porte:

— Mon ami, j'ai tout terminé, qui peut exiger plus de moi?

— Vous n'avez rien terminé du tout, vous n'avez fait qu'aider à la déroute générale. Pour l'amour de Dieu, pas de phrases, Stépan Trophimovitch; ouvrez. Il faut prendre des mesures; on peut encore venir vous insulter chez vous…

Je me croyais autorisé à lui parler sévèrement, et même à lui demander des comptes. J'avais peur qu'il n'entreprit quelque chose de plus fou encore. Mais, à mon grand étonnement, je rencontrai chez lui une fermeté inaccoutumée:

— Ne m'insultez pas vous-même le premier. Je vous remercie pour tout le passé; mais je répète que j'en ai fini avec les hommes, aussi bien avec les bons qu'avec les mauvais. J'écris à Daria Pavlovna que j'ai eu l'inexcusable tort d'oublier jusqu'à présent. Demain, si vous voulez, portez-lui ma lettre, et, maintenant, merci.

— Stépan Trophimovitch, l'affaire, soyez-en sûr, est plus sérieuse que vous ne le pensez. Vous croyez avoir remporté là-bas une victoire écrasante? Détrompez-vous, vous n'avez écrasé personne, et c'est vous-même qui avez été brisé comme verre (oh! je fus incivil et grossier; je me le rappelle avec tristesse!) Vous n'avez décidément aucune raison pour écrire à Daria Pavlovna… Et qu'allez-vous devenir maintenant sans moi? Est-ce que vous entendez quelque chose à la vie pratique? Vous avez certainement un nouveau projet dans l'esprit? En ce cas, un second échec vous attend…

Il se leva et vint tout près de la porte.

— Quoique vous n'ayez pas longtemps vécu avec eux, vous avez déjà pris leur langage et leur ton. Dieu vous pardonne, mon ami, et Dieu vous garde! Mais j'ai toujours reconnu en vous l'étoffe d'un homme comme il faut: vous viendrez peut-être à résipiscence, — avec le temps, bien entendu, comme nous tous en Russie. Quant à votre observation concernant mon défaut de sens pratique, je vous citerai une remarque faite par moi il y a longtemps: nous avons dans notre pays quantité de gens qui critiquent on ne peut plus violemment l'absence d'esprit pratique chez les autres, et qui ne font grâce de ce reproche qu'à eux-mêmes. Cher, songez que je suis agité, et ne me tourmentez pas. Encore une fois, merci pour tout; séparons-nous l'un de l'autre, comme Karmazinoff s'est séparé du public, c'est-à-dire en nous faisant réciproquement l'aumône d'un oubli magnanime. Lui, il jouait une comédie quand il priait si instamment ses anciens lecteurs de l'oublier; moi, je n'ai pas autant d'amour-propre, et je compte beaucoup sur la jeunesse de votre coeur: pourquoi conserveriez-vous le souvenir d'un vieillard inutile? «Vivez davantage», mon ami, comme disait Nastasia la dernière fois qu'elle m'a adressé ses voeux à l'occasion de ma fête (ces pauvres gens ont quelquefois des mots charmants et pleins de philosophie). Je ne vous souhaite pas beaucoup de bonheur, ce serait fastidieux; je ne vous souhaite pas de mal non plus, mais, d'accord avec la philosophie populaire, je me borne à vous dire: «Vivez davantage», et tâchez de ne pas trop vous ennuyer; ce frivole souhait, je l'ajoute de ma poche. Allons, adieu, sérieusement, adieu. Ne restez pas à ma porte, je n'ouvrirai pas.

Il s'éloigna, et je n'en pus rien tirer de plus. Malgré son «agitation», il parlait coulamment, sans précipitation, et avec une gravité qu'il s'efforçait visiblement de rendre imposante. Sans doute il était un peu fâché contre moi et, peut-être, me punissait d'avoir été, la veille, témoin de ses puériles frayeurs. D'un autre côté, il savait aussi que les larmes qu'il avait versées le matin devant tout le monde l'avaient placé dans une situation assez comique; or personne n'était plus soucieux que Stépan Trophimovitch de conserver son prestige intact vis-à-vis de ses amis. Oh! je ne le blâme pas! Mais je me rassurai en voyant que cette humeur sarcastique et cette petite faiblesse subsistaient chez lui en dépit de toutes les secousses morales: un homme, en apparence si peu différent de ce qu'il avait toujours été, ne devait point être disposé à prendre en ce moment quelque résolution désespérée. Voilà comme j'en jugeai alors, et, mon Dieu, dans quelle erreur j'étais! Je perdais de vue bien des choses…

Anticipant sur les événements, je reproduis les premières lignes de la lettre qu'il fit porter le lendemain à Daria Pavlovna:

— «Mon enfant, ma main tremble, mais j'ai tout fini. Vous n'avez pas assisté à mon dernier engagement avec les humains; vous n'êtes pas venue à cette «lecture», et vous avez bien fait. Mais on vous racontera que dans notre Russie si pauvre en caractères un homme courageux s'est levé, et que, sourd aux menaces de mort proférées de tous côtés contre lui, il a dit à ces imbéciles leur fait, à savoir que ce sont des imbéciles. Oh! ce sont de pauvres petits vauriens, et rien de plus, de petits imbéciles, — voilà le mot! Le sort en est jeté! je quitte cette ville pour toujours, et je ne sais où j'irai. Tous ceux que j'aimais se sont détournés de moi. Mais vous, vous, être si pur et naïf, vous, douce créature dont le sort a failli être uni au mien par la volonté d'un coeur capricieux et despote; vous qui peut-être m'avez vu avec mépris verser mes lâches larmes à la veille de notre mariage projeté; vous qui, en tout état de cause, ne pouvez me considérer que comme un personnage comique, — oh! à vous, à vous le dernier cri de mon coeur! Envers vous seule j'ai un dernier devoir à remplir! Je ne puis vous quitter pour toujours en vous laissant l'impression que je suis un ingrat, un sot, un rustre et un égoïste, comme probablement vous le répète chaque jour une personne ingrate et dure qu'il m'est, hélas! impossible d'oublier…

Etc., etc. Il y avait quatre pages de phrases dans ce goût-là.

En réponse à son «je n'ouvrirai pas», je cognai trois fois à la porte. «J'aurai ma revanche», lui criai-je en m'en allant, «aujourd'hui même vous m'enverrez chercher trois fois par Nastasia, et je ne viendrai pas.» Je courus ensuite chez Julie Mikhaïlovna.

II

Là, je fus témoin d'une scène révoltante: on trompait effrontément la pauvre femme, et j'étais forcé de me taire. Qu'aurais-je pu lui dire, en effet? Revenu à une plus calme appréciation des choses, je m'étais aperçu que tout se réduisait pour moi à des impressions, à des pressentiments sinistres, et qu'en dehors de cela je n'avais aucune preuve. Je trouvai la gouvernante en larmes, ses nerfs étaient très agités. Elle se frictionnait avec de l'eau de Cologne, et il y avait un verre d'eau à côté d'elle. Pierre Stépanovitch, debout devant Julie Mikhaïlovna, parlait sans discontinuer; le prince était là aussi, mais il ne disait mot. Tout en pleurant, elle reprochait avec vivacité à Pierre Stépanovitch ce qu'elle appelait sa «défection»: d'après elle, tous les déplorables incidents survenus dans la matinée n'avaient eu pour cause que l'absence de Pierre Stépanovitch.

Je remarquai en lui un grand changement: il semblait très préoccupé, presque grave. Ordinairement il n'avait pas l'air sérieux et riait toujours, même quand il se fâchait, ce qui lui arrivait souvent. Oh! maintenant encore Pierre Stépanovitch était fâché; il parlait d'un ton brutal, plein d'impatience et de colère. Il prétendait avoir été pris d'un mal de tête accompagné de nausées pendant une visite qu'il avait faite tout au matin à Gaganoff. Hélas! la pauvre femme désirait tant être trompée encore! Lorsque j'entrai, la principale question qu'on agitait était celle-ci: y aurait-il un bal ou n'y en aurait-il pas? En un mot, c'était toute la seconde partie de la fête qui se trouvait remise en discussion. Julie Mikhaïlovna déclarait formellement qu'elle ne consentirait jamais à assister au bal «après les affronts de tantôt»; au fond, elle ne demandait pas mieux que d'avoir la main forcée, et forcée précisément par Pierre Stépanovitch. Elle le considérait comme un oracle, et s'il l'avait tout à coup plantée là, je crois qu'elle en aurait fait une maladie. Mais il n'avait pas envie de s'en aller: il insistait de toutes ses forces pour que le bal eût lieu, et surtout pour que la gouvernante s'y montrât…

— Allons, pourquoi pleurer? Vous tenez donc bien à faire une scène? Il faut absolument que vous passiez votre colère sur quelqu'un? Soit, passez-là sur moi; seulement dépêchez-vous, car le temps presse, et il est urgent de prendre une décision. La séance littéraire a été un _four, _le bal réparera cela. Tenez, c'est aussi l'avis du prince. Tout de même, sans le prince, je ne sais pas comment l'affaire se serait terminée.

Au commencement, le prince s'était prononcé contre le bal (c'est- à-dire qu'il n'était pas d'avis que Julie Mikhaïlovna y parût; quant au bal même, on ne pouvait en aucun cas le contremander); mais Pierre Stépanovitch ayant plusieurs fois fait mine de s'en référer à son opinion, il changea peu à peu de sentiment.

Le ton impoli de Pierre Stépanovitch était aussi trop extraordinaire pour ne pas m'étonner. Oh! j'oppose un démenti indigné aux bruits répandus plus tard concernant de prétendues relations intimes qui auraient existé entre Julie Mikhaïlovna et Pierre Stépanovitch. Ce sont là de pures calomnies. Non, l'empire que le jeune homme exerçait sur la gouvernante, il le devait exclusivement aux basses flagorneries dont il s'était mis à l'accabler dès le début: la voyant désireuse de jouer un grand rôle politique et social, il avait flatté sa manie, il avait feint de s'associer à ses rêves et d'en poursuivre la réalisation conjointement avec elle; enfin il s'y était si bien pris pour l'entortiller, que maintenant elle ne pensait plus que par lui.

Lorsqu'elle m'aperçut, un éclair s'alluma dans ses yeux.

— Tenez, interrogez-le! s'écria-t-elle: — lui aussi est resté tout le temps près de moi, comme le prince. Dites, n'est-il pas évident que tout cela est un coup monté, un coup bassement, perfidement monté pour me faire à moi et à André Antonovitch tout le mal possible? Oh! ils s'étaient concertés, ils avaient leur plan. C'est une cabale organisée de longue main.

— Vous exagérez, selon votre habitude. Vous avez toujours un poème dans la tête. Du reste, je suis bien aise de voir monsieur… (il fit semblant de ne pas se rappeler mon nom), il vous dira son opinion.

— Mon opinion, répondis-je aussitôt, — est de tout point conforme à celle de Julie Mikhaïlovna. Le complot n'est que trop évident. Je vous rapporte cette rosette, Julie Mikhaïlovna. Que le bal ait lieu ou non, ce n'est pas mon affaire, car je n'y puis rien, mais mon rôle en tant que commissaire de la fête est terminé. Excusez ma vivacité, mais je ne puis agir au mépris du bon sens et de ma conviction.

— Vous entendez, vous entendez! fit-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— J'entends, et voici ce que je vous dirai, reprit en s'adressant à moi Pierre Stépanovitch, — je suppose que vous avez tous mangé quelque chose qui vous a fait perdre l'esprit. Selon moi, il ne s'est rien passé, absolument rien, qu'on n'ait déjà vu et qu'on n'ait pu toujours voir dans cette ville. Que parlez-vous de ce complot? Cela a été fort laid, honteusement bête, mais où donc y a-t-il un complot? Comment, ils auraient comploté contre Julie Mikhaïlovna qui les protège, qui les gâte, qui leur pardonne avec une indulgence inépuisable toutes leurs polissonneries? Julie Mikhaïlovna! Que vous ai-je répété à satiété depuis un mois? De quoi vous ai-je prévenue? Allons, quel besoin aviez-vous de tous ces gens-là? Vous teniez donc bien à vous encanailler? Pourquoi? Dans quel but? Pour fusionner les divers éléments sociaux? Eh bien, elle est jolie, votre fusion!

— Quand donc m'avez-vous prévenue? Au contraire, vous m'approuviez, vous exigiez même que j'agisse ainsi… Votre langage, je l'avoue, m'étonne à un tel point… Vous m'avez vous- même amené plusieurs fois d'étranges gens…

— Au contraire, loin de vous approuver, je disputais avec vous. Je reconnais que je vous ai présenté d'étranges gens, mais je ne l'ai fait que tout récemment, après avoir vu vos salons envahis déjà par des douzaines d'individus semblables; je vous ai amené des danseurs pour le «quadrille de la littérature», et l'on n'aurait pas pu les recruter dans la bonne société. Du reste, je parie qu'à la séance littéraire d'aujourd'hui on a laissé entrer sans billets bien d'autres crapules.

— Certainement, confirmai-je.

— Vous voyez, vous en convenez. Vous rappelez-vous le ton qui régnait ici en ville dans ces derniers temps? C'était l'effronterie la plus impudente, le cynisme le plus scandaleux. Et qui encourageait cela? Qui couvrait cela de son patronage? Qui a dévoyé l'esprit public? Qui a jeté tout le fretin hors des gonds? Est-ce que les secrets de toutes les familles ne s'étalent pas dans votre album? Ne combliez-vous pas de caresses vos poètes et vos dessinateurs? Ne donniez-vous pas votre main à baiser à Liamchine? Un séminariste n'a-t-il pas, en votre présence, insulté un conseiller d'État actuel venu chez vous avec sa fille, et n'a- t-il pas gâté la robe de celle-ci en essuyant dessus ses grosses bottes goudronnées? Pourquoi donc vous étonnez-vous que le public vous soit hostile?

— Mais tout cela, c'est votre oeuvre, je n'ai fait que suivre vos conseils! Ô mon Dieu!

— Non, je vous ai avertie, je vous ai engagée à vous tenir sur vos gardes, nous avons eu des discussions ensemble à ce sujet, nous nous sommes querellés!

— Vous mentez effrontément.

— Allons, sans doute il est inutile de vous parler de cela. Maintenant vous êtes fâchée, il vous faut une victime; eh bien, je le répète, passez votre colère sur moi. Mieux vaut que je m'adresse à vous, monsieur… (il feignait toujours d'avoir oublié mon nom): en laissant de côté Lipoutine, j'affirme qu'il n'y a eu aucun complot, au-cun! Je le prouverai, mais examinons d'abord le cas de Lipoutine. Il est venu lire les vers de l'imbécile Lébiadkine, et c'est cela que vous appelez un complot? Mais savez- vous que Lipoutine a très bien pu trouver la chose spirituelle? Sérieusement, sérieusement spirituelle. En faisant cette lecture, il comptait amuser la société, égayer tout le monde, à commencer par sa protectrice Julie Mikhaïlovna, voilà tout. Vous ne le croyez pas? Eh bien, cette facétie n'est-elle pas dans le goût de tout ce qui s'est fait ici depuis un mois? Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je suis sûr que dans un autre moment cela aurait passé comme une lettre à la poste; on n'y aurait vu qu'une plaisanterie risquée, grossière peut-être, mais amusante.

— Comment! Vous trouvez spirituelle l'action de Lipoutine? s'écria dans un transport d'indignation Julie Mikhaïlovna; — vous osez appeler ainsi une pareille sottise, une pareille inconvenance, un acte si bas, si lâche, si perfide? Je vois bien maintenant que vous-même êtes du complot!

— Sans aucun doute, c'est moi qui, invisible et présent, faisais mouvoir tous les fils. Mais, voyons, si je prenais part à un complot, — comprenez du moins cela! — ce serait pour aboutir à autre chose qu'à la lecture de quelques vers ridicules! Pourquoi ne pas dire tout de suite que j'avais donné le mot à papa pour qu'il causât un pareil scandale? À qui la faute si vous avez laissé papa s'exhiber en public? Qui est-ce qui, hier, vous avait déconseillé cela, hier encore, hier?

— Oh! hier il avait tant d'esprit, je comptais tant sur lui; il a, en outre, de si belles manières; je me disais: lui et Karmazinoff… et voilà!

— Oui: et voilà. Mais, avec tout son esprit, papa s'est conduit bêtement. Je savais d'avance qu'il ferait des bêtises; si donc j'étais entré dans une conspiration ourdie contre votre fête, est- ce que je vous aurais engagée à ne pas lâcher l'âne dans le potager? Non, sans doute. Eh bien, hier je vous ai vivement sollicitée d'interdire la parole à papa, car je pressentais ce qui devait arriver. Naturellement il était impossible de tout prévoir, et lui-même, pour sûr, ne savait pas, une minute avant de monter sur l'estrade, quel brûlot il allait allumer. Est-ce que ces vieillards nerveux ressemblaient à des hommes? Mais le mal n'est pas sans remède: pour donner satisfaction au public, demain ou même aujourd'hui envoyez chez lui par mesure administrative deux médecins chargés d'examiner son état mental, et ensuite fourrez-le dans un asile d'aliénés. Tout le monde rira et comprendra qu'il n'y a pas lieu de se sentir offensé. En ma qualité de fils, j'annoncerai la nouvelle ce soir au bal. Karmazinoff, c'est une autre affaire: l'animal a mis son auditoire de mauvaise humeur en lisant pendant une heure entière. En voilà encore un qui, à coup sûr, s'entendait avec moi! Il avait été convenu entre nous qu'il ferait des sottises afin de nuire à Julie Mikhaïlovna!

— Oh! Karmazinoff, quelle honte! J'en ai rougi pour notre public!

— Eh bien, moi, je n'aurais pas rougi, mais j'aurais étrillé d'importance le lecteur lui-même. C'est le public qui avait raison. Et, pour ce qui est de Karmazinoff, à qui la faute encore? Est-ce moi qui l'ai jeté à votre tête? Ai-je jamais été de ses adorateurs? Allons, que le diable l'emporte! Reste le troisième, la maniaque politique; celui-là, c'est autre chose. Ici tout le monde a fait une boulette, et l'on ne peut pas mettre exclusivement en cause mes machinations.

— Ah! taisez-vous, c'est terrible, terrible! Sur ce point, c'est moi, moi seule qui suis coupable!

— Assurément, mais ici je vous excuse. Eh! qui se défie de ces francs parleurs? À Pétersbourg même on ne prend pas garde à eux. Il vous avait été recommandé, et dans quels termes encore! Ainsi convenez que maintenant vous êtes même obligée de vous montrer au bal. La chose est grave, car c'est vous-même qui avez fait monter cet homme-là sur l'estrade. À présent vous devez donc décliner publiquement toute solidarité avec lui, dire que le gaillard est entre les mains de la police et que vous avez été trompée d'une façon inexplicable. Vous déclarerez avec indignation que vous avez été victime d'un fou, car c'est un fou et rien de plus. Voilà comme il faut présenter le fait. Moi, je ne puis pas souffrir ces furieux. Il m'arrive parfois à moi-même d'en dire de plus roides encore, mais ce n'est pas ex cathedra. Et justement voici qu'on parle d'un sénateur.

— De quel sénateur? Qui est-ce qui en parle?

— Voyez-vous, moi-même je n'y comprends rien. Est-ce que vous n'avez point été avisée, Julie Mikhaïlovna, de la prochaine arrivée d'un sénateur?

— D'un sénateur?

— Voyez-vous, on est convaincu qu'un sénateur a reçu mission de se rendre ici, et que le gouvernement va vous destituer. Cela m'est revenu de plusieurs côtés.

— Je l'ai entendu dire aussi, observai-je.

— Qui a parlé de cela? demanda la gouvernante toute rouge.

— Vous voulez dire: qui en a parlé le premier? Je n'en sais rien. Toujours est-il qu'on en parle, et même beaucoup. Le public ne s'est pas entretenu d'autre chose dans la journée d'hier. Tout le monde est très sérieux, quoiqu'on n'ait encore aucune donnée positive. Sans doute les personnes plus intelligentes, les gens plus compétents se taisent, mais parmi ceux-ci plusieurs ne laissent pas d'écouter.

— Quelle bassesse! Et… quelle bêtise!

— Eh bien, vous voyez, il faut maintenant que vous vous montriez pour fermer la bouche à ces imbéciles.

— Je l'avoue, je sens moi-même que je ne puis faire autrement, mais… si une nouvelle humiliation m'était réservée? Si j'allais me trouver seule à ce bal? Car personne ne viendra, personne, personne!

— Quelle idée? On n'ira pas au bal! Et les robes qu'on a fait faire, et les toilettes des demoiselles? Vraiment, après cela, je nie que vous soyez une femme! Voilà comme vous connaissez votre sexe!

— La maréchale de la noblesse n'y sera pas!

— Mais enfin, qu'est-ce qui est arrivé? Pourquoi n'ira-t-on pas au bal? cria-t-il impatienté.

— Une ignominie, une honte, — voilà ce qui est arrivé. Qu'y a-t- il au fond de tout cela? Je l'ignore, mais, après une telle affaire, je ne puis pas me montrer au bal…

— Pourquoi? Mais, au bout du compte, quels sont vos torts? De quoi êtes-vous coupable? La faute n'est-elle pas plutôt au public, à vos hommes respectables, à vos pères de famille? C'était à eux d'imposer silence aux vauriens et aux imbéciles, — car parmi les tapageurs il n'y avait que des imbéciles et des vauriens. Nulle part, dans aucune société, l'autorité ne maintient l'ordre à elle toute seule. Chez nous chacun, en entrant quelque part, exige qu'on détache un commissaire de police pour veiller à sa sûreté personnelle. On ne comprend pas que la société doit se protéger elle-même. Et que font en pareille circonstance vos pères de famille, vos hauts fonctionnaires, vos femmes mariées, vos jeunes filles? Tous ces gens-là se taisent et boudent. Le public n'a pas même assez d'initiative pour mettre les braillards à la raison.

— Ah! que cela est vrai! Ils se taisent, boudent et… regardent autour d'eux.

— Eh bien, si cela est vrai, vous devez le déclarer hautement, fièrement, sévèrement. Il faut montrer que vous n'êtes pas brisée, et le montrer précisément à ces vieillards, à ces mères de famille. Oh! vous saurez: vous ne manquez pas d'éloquence, lorsque votre tête est lucide. Vous les réunirez autour de vous et vous leur ferez un discours qui sera ensuite envoyé au _Golos _et à la Gazette de la Bourse. Attendez, je vais moi-même me mettre à l'oeuvre, je me charge de tout organiser. Naturellement les mesures d'ordre devront être mieux prises; il faudra surveiller le buffet, prier le prince, prier monsieur… Vous ne pouvez pas nous laisser en plan, monsieur, alors que tout est à recommencer. Et enfin vous ferez votre entrée au bras d'André Antonovitch. Comment va-t-il?

— Oh! quels jugements faux, injustes, outrageants vous avez toujours portés sur cet homme angélique! s'écria avec un subit attendrissement Julie Mikhaïlovna, et peu s'en fallut qu'elle ne fondît en larmes. Sur le moment Pierre Stépanovitch déconcerté ne sut que balbutier:

— Allons donc, je… mais quoi? J'ai toujours…

— Jamais, jamais! vous ne lui avez jamais rendu justice!

— Il faut renoncer à comprendre la femme! grommela Pierre Stépanovitch en grimaçant un sourire.

— C'est l'homme le plus droit, le plus délicat, le plus angélique! L'homme le meilleur!

— Pour ce qui est de sa bonté, je l'ai toujours hautement reconnue…

— Jamais. Du reste, laissons cela. Je l'ai défendu fort maladroitement. Tantôt la sournoise maréchale de la noblesse a fait plusieurs allusions sarcastiques à ce qui s'est passé hier.

— Oh! maintenant elle ne parlera plus de la journée d'hier, celle d'aujourd'hui doit la préoccuper bien davantage. Et pourquoi l'idée qu'elle n'assistera pas au bal vous trouble-t-elle à ce point? Certainement elle n'y viendra pas, après la part qu'elle a eue à un tel scandale! Ce n'est peut-être pas sa faute, mais sa réputation n'en souffre pas moins, elle a de la boue sur les mains.

— Qu'est-ce que c'est? je ne comprends pas: pourquoi a-t-elle de la boue sur les mains? demanda Julie Mikhaïlovna en regardant Pierre Stépanovitch d'un air étonné.

— Je n'affirme rien, mais en ville le bruit court qu'elle leur a servi d'entremetteuse.

— Comment? À qui a-t-elle servi d'entremetteuse?

— Eh! mais est-ce que vous ne savez pas encore la chose? s'écria- t-il avec une surprise admirablement jouée, — eh bien, à Stavroguine et à Élisabeth Nikolaïevna!

Nous n'eûmes tous qu'un même cri:

— Comment? Quoi?

— Vrai, on dirait que vous n'êtes encore au courant de rien! Eh bien, il s'agit d'un événement tragico-romanesque: en plein jour Élisabeth Nikolaïevna a quitté la voiture de la maréchale de la noblesse pour monter dans celle de Stavroguine, et elle a filé avec «ce dernier» à Skvorechniki. Il y a de cela une heure tout au plus.

Ces paroles nous plongèrent dans une stupéfaction facile à comprendre. Naturellement, nous avions hâte d'en savoir davantage, et nous nous mîmes à interroger Pierre Stépanovitch. Mais, circonstance singulière, quoiqu'il eût été, «par hasard», témoin du fait, il ne put nous en donner qu'un récit très sommaire. Voici, d'après lui, comment la chose s'était passée: après la matinée littéraire, la maréchale de la noblesse avait ramené dans sa voiture Lisa et Maurice Nikolaïévitch à la demeure de la générale Drozdoff (celle-ci avait toujours les jambes malades); au moment où l'équipage venait de s'arrêter devant le perron, Lisa, sautant à terre, s'était élancée vers une autre voiture qui stationnait à vingt-cinq pas de là, la portière s'était ouverte et refermée: «Épargnez-moi!» avait crié la jeune fille à Maurice Nikolaïévitch, et la voiture était partie à fond de train dans la direction de Skvorechniki. En réponse aux questions qui jaillirent spontanément de nos lèvres: Y a-t-il eu entente préalable? Qui est-ce qui était dans la voiture? — Pierre Stépanovitch déclara qu'il ne savait rien, que sans doute cette fugue avait été concertée à l'avance entre les deux jeunes gens, mais qu'il n'avait pas aperçu Stavroguine lui-même dans la voiture où peut- être se trouvait le vieux valet de chambre, Alexis Egoritch.

— Comment dont vous-même étiez-vous là? lui demandâmes-nous, — et comment savez-vous de science certaine qu'elle est allée à Skvorechniki?

— Je passais en cet endroit par hasard, répondit-il, — et, en apercevant Lisa, j'ai couru vers la voiture.

Et pourtant, lui si curieux, il n'avait pas remarqué qui était dans cette voiture!

— Quant à Maurice Nikolaïévitch, acheva le narrateur, — non seulement il ne s'est pas mis à la poursuite de la jeune fille, mais il n'a même pas essayé de la retenir, et il a fait taire la maréchale de la noblesse qui s'époumonait à crier: «Elle va chez Stavroguine! Elle va chez Stavroguine!»

Je ne pus me contenir plus longtemps:

— C'est toi, scélérat, qui as tout organisé! vociférai-je avec rage. — Voilà à quoi tu as employé ta matinée! Tu as été le complice de Stavroguine, c'est toi qui étais dans la voiture et qui y a fait monter Lisa… toi, toi, toi! Julie Mikhaïlovna, cet homme est votre ennemi, il vous perdra aussi! Prenez garde!

Et je sortis précipitamment de la maison.

J'en suis encore à me demander aujourd'hui comment j'ai pu alors lancer une accusation si nette à la face de Pierre Stépanovitch. Mais j'avais deviné juste: on découvrit plus tard que les choses s'étaient passées à très peu près comme je l'avais dit. En premier lieu, j'avais trouvé fort louche la façon dont il s'y était pris pour entrer en matière. Une nouvelle aussi renversante, il aurait dû, ce semble, la raconter de prime abord, dès son arrivée dans la maison; au lieu de cela, il avait fait mine de croire que nous la savions déjà, ce qui était impossible, vu le peu de temps écoulé depuis l'événement. Pour la même raison, il ne pouvait non plus avoir déjà entendu dire partout que la maréchale de la noblesse avec servi d'entremetteuse. En outre, pendant qu'il parlait, j'avais deux fois surpris sur ses lèvres le sourire malicieux du fourbe qui s'imagine en conter à des jobards. Mais peu m'importait Pierre Stépanovitch; le fait principal n'était pas douteux à mes yeux, et, en sortant de chez Julie Mikhaïlovna, je ne me connaissais plus. Cette catastrophe m'atteignait à l'endroit le plus sensible du coeur; j'avais envie de fondre en larmes et il se put même que j'aie pleuré. Je ne savais à quoi me décider. Je courus chez Stépan Trophimovitch, mais l'irritant personnage refusa encore de me recevoir. Nastasia eut beau m'assurer à voix basse qu'il était couché, je n'en crus rien. Chez Lisa, j'interrogeai les domestiques: ils me confirmèrent la fuite de leur jeune maîtresse, mais eux-mêmes n'en savaient pas plus que moi. La consternation régnait dans cette demeure; Prascovie Ivanovna avait déjà eu plusieurs syncopes, Maurice Nikolaïévitch se trouvait auprès d'elle; je ne jugeai pas à propos de le demander. En réponse à mes questions, les gens de la maison m'apprirent que dans ces derniers temps Pierre Stépanovitch était venu très souvent chez eux: il lui arrivait parfois de faire jusqu'à deux visites dans la même journée. Les domestiques étaient tristes et parlaient de Lisa avec un respect particulier; ils l'aimaient. Qu'elle fût perdue, irrévocablement perdue, — je n'en doutais pas, mais le côté psychologique de l'affaire restait incompréhensible pour moi, surtout après la scène que la jeune fille avait eue la veille avec Stavroguine. Courir la ville en quête de renseignements, m'informer auprès de personnes malveillantes que cette lamentable aventure devait réjouir, cela me répugnait, et, d'ailleurs, par égard pour Lisa, je ne l'aurais point voulu faire. Mais ce qui m'étonne, c'est que je sois allé chez Daria Pavlovna, où, du reste, je ne fus pas reçu (depuis la veille, la porte de la maison Stavroguine ne s'ouvrait pour aucun visiteur); je ne sais ce que j'aurais pu lui dire et quel motif m'avait déterminé à cette démarche. De chez Dacha, je me rendis au domicile de son frère. Je trouvai Chatoff plus sombre que jamais. Pensif et morne, il semblait faire un effort sur lui-même pour m'écouter; tandis que je parlais, il se promenait silencieusement dans sa chambrette, et je pus à peine lui arracher une parole. J'étais déjà en bas de l'escalier quand il me cria du carré: «Passez chez Lipoutine, là vous saurez tout.» Mais je n'allais pas chez Lipoutine, et je revins plus tard chez Chatoff. Je me contentai d'entre-bâiller sa porte: «N'irez-vous pas aujourd'hui chez Marie Timoféievna?» lui dis-je sans entrer. Il me répondit par des injures, et je me retirai. Je note, pour ne pas l'oublier, que, le même soir, il se rendit exprès tout au bout de la ville chez Marie Timoféievna qu'il n'avait pas vue depuis assez longtemps. Il la trouva aussi bien que possible, physiquement et moralement; Lébiadkine ivre-mort dormait sur un divan dans la première pièce. Il était alors dix heures juste. Chatoff lui-même me fit part de ces détails le lendemain, en me rencontrant par hasard dans la rue. À neuf heures passées, je me décidai à me rendre au bal. Je ne devais plus y assister en qualité de commissaire, car j'avais laissé ma rosette chez Julie Mikhaïlovna, mais j'étais curieux de savoir ce qu'on disait en ville de tous ces événements. De plus, je voulais avoir l'oeil sur la gouvernante, ne dussé-je la voir que de loin. Je me reprochais fort la précipitation avec laquelle je l'avais quittée tantôt.

III

Toute cette nuit avec ces incidents absurdes aboutissant à une épouvantable catastrophe me fait encore aujourd'hui l'effet d'un affreux cauchemar, et c'est ici que ma tâche de chroniqueur devient particulièrement pénible. Il était plus de dix heures quand j'arrivai chez la maréchale de la noblesse. Malgré le peu de temps dont on disposait, la vaste salle où s'était donnée la séance littéraire avait été convertie en salle de danse, et l'on espérait y voir toute la ville. Pour moi, depuis la matinée, je ne me faisais aucune illusion à cet égard, mais l'événement dépassa mes prévisions les plus pessimistes. Pas une famille de la haute société ne vint au bal, et tous les fonctionnaires de quelque importance firent également défaut. L'abstention presque générale du public féminin donna un démenti au pronostic de Pierre Stépanovitch (sans doute celui-ci avait sciemment trompé la gouvernante): il y avait tout au plus une dame pour quatre cavaliers, et encore quelles dames! Des femmes d'officiers subalternes, d'employés de la poste et de petits bureaucrates, trois doctoresses accompagnées de leurs filles, deux ou trois représentantes de la petite propriété, les sept filles et la nièce du secrétaire dont j'ai parlé plus haut, des boutiquières, — était-ce cela qu'attendait Julie Mikhaïlovna? La moitié des marchands même restèrent chez eux. Du côté des hommes, quoique le gratin tout entier brillât par son absence, la quantité, du moins, suppléait en un certain sens à la qualité, mais l'aspect de cette foule n'avait rien de rassurant. Çà et là on apercevait bien quelques officiers fort tranquilles, venus avec leurs femmes, et plusieurs pères de famille dont la condition et les manières étaient également modestes. Tous ces humbles se trouvaient au bal en quelque sorte «par nécessité», comme disait l'un d'eux. Mais, par contre, les mauvaises têtes et les gens entrés sans billets étaient en nombre plus considérable encore que le matin; tout, à peine arrivés, se dirigeaient vers le buffet; on aurait dit que quelqu'un leur avait assigné d'avance cet endroit comme lieu de réunion. Telle fut du moins l'impression que j'éprouvai. Prokhoritch s'était installé avec tout le matériel culinaire du club dans une vaste pièce située tout au bout d'une enfilade de chambres. Je remarquai là des gens fort débraillés, des pochards encore sous l'influence d'un reste d'ivresse, des individus sortis Dieu sait d'où, des hommes étrangers à notre ville. Sans doute je n'ignorais pas que Julie Mikhaïlovna s'était proposé de donner au bal le caractère le plus démocratique: «On recevra même les bourgeois, avait-elle dit, s'il en est qui veuillent prendre un billet.» La gouvernante l'avait belle à parler ainsi dans son comité, car elle était bien sûre, vu l'extrême misère de tous nos bourgeois, que l'idée de faire la dépense d'un billet ne viendrait à l'esprit d'aucun d'eux. N'importe, tout en tenant compte des intentions démocratiques du comité, je ne pouvais comprendre comment des toilettes si négligées n'avaient pas été refusées au contrôle. Qui donc les avait laissées entrer, et dans quel but s'était-on montré si tolérant? Lipoutine et Liamchine avaient été relevés de leurs fonctions de commissaires (ils se trouvaient cependant au bal, devant figurer dans le «quadrille de la littérature»), mais, à mon grand étonnement, la rosette du premier ornait maintenant l'épaule du séminariste qui, en prenant violemment à partie Stépan Trophimovitch, avait plus que personne contribué au scandale de la matinée. Quant au commissaire nommé en remplacement de Liamchine, c'était Pierre Stépanovitch lui-même. À quoi ne pouvait-on pas s'attendre dans de pareilles conditions?

Je me mis à écouter ce qui se disait. Certaines idées avaient un cachet d'excentricité tout à fait singulier. Par exemple, on assurait dans un groupe que l'histoire de Lisa avec Nicolas Vsévolodovitch était l'oeuvre de Julie Mikhaïlovna qui avait reçu pour cela de l'argent de Stavroguine, on allait jusqu'à spécifier la somme. La fête même, affirmait-on, n'avait pas eu d'autre but dans la pensée de la gouvernante; ainsi s'expliquait, au dire de ces gens bien informés, l'abstention de la moitié de la ville: on n'avait pas voulu venir au bal quand on avait su de quoi il retournait, et Lembke lui-même en avait été frappé au point de perdre la raison; à présent c'était un fou que sa femme «conduisait». J'entendis force rires étranges, gutturaux, sournois. Tout le monde faisait aussi d'amères critiques du bal et s'exprimait dans les termes les plus injurieux sur le compte de Julie Mikhaïlovna. En général, les conversations étaient si décousues, si confuses, si incohérentes, qu'on pouvait difficilement en dégager quelque chose de net.

Il y avait aussi au buffet des gens franchement gais, et parmi eux plusieurs dames fort aimables, de celles qui ne s'étonnent et ne s'effrayent de rien. C'étaient, pour la plupart, des femmes d'officiers, venues en compagnie de leurs maris. Chaque société s'asseyait à une table particulière où elle buvait gaiement du thé. À un moment donné, près de la moitié du public se trouva réunie au buffet.

Sur ces entrefaites, grâce aux soins du prince, trois pauvres petits quadrilles avaient été tant bien que mal organisés dans la salle blanche. Les demoiselles dansaient, et leurs parents les contemplaient avec bonheur. Mais, malgré le plaisir qu'ils éprouvaient à voir leurs filles s'amuser, beaucoup de ces gens respectables étaient décidés à filer en temps utile, c'est-à-dire avant l'ouverture du «chahut».

La conviction qu'il y aurait du chahut était dans tous les esprits. Quant aux sentiments de Julie Mikhaïlovna elle-même, il me serait difficile de les décrire. Je ne lui parlais pas, quoique je fusse assez rapproché d'elle. Je l'avais saluée en entrant, et elle ne m'avait pas remarqué (je suis persuadé que, de sa part, ce n'était pas une feinte). Son visage était maladif; son regard, bien que hautain et méprisant, errait de tous côtés avec une expression inquiète. Par un effort visiblement douloureux elle se roidissait contre elle-même, — pourquoi et pour qui? Elle aurait dû se retirer, surtout emmener son mari, et elle restait!

Il suffisait de la voir en ce moment pour deviner que ses yeux «s'étaient ouverts», et qu'elle ne nourrissait plus aucune illusion. Elle n'appelait même pas auprès d'elle Pierre Stépanovitch (celui-ci, de son côté, semblait aussi l'éviter; je l'aperçus au buffet, il était excessivement gai). Pourtant elle restait au bal et ne souffrait point qu'André Antonovitch fit un seul pas sans elle. Oh! le matin encore, comme elle eût reçu l'imprudent qui se fût permis d'émettre en sa présence le moindre doute sur la santé intellectuelle de son époux! Mais maintenant force lui était de se rendre à l'évidence. Pour moi, à première vue, l'état d'André Antonovitch me parut empiré depuis tantôt. Le gouverneur semblait inconscient, on aurait dit qu'il n'avait aucune idée du lieu où il était. Parfois il regardait tout à coup autour de lui avec une sévérité inattendue; c'est ainsi qu'à deux reprises ses yeux se fixèrent sur moi. Une fois il ouvrit la bouche, prononça quelques mots d'une voix forte et n'acheva pas sa phrase; un vieil employé, personnage fort humble, qui se trouvait par hasard à côté de lui, eut presque peur en l'entendant parler. Mais le public de la salle blanche lui-même, ce public composé en grande majorité de subalternes, s'écartait d'un air sombre et inquiet à l'approche de Julie Mikhaïlovna; en même temps, ces gens d'ordinaire si timides vis-à-vis de leurs supérieurs tenaient leurs regards attachés sur Von Lembke avec une insistance d'autant plus étrange qu'ils n'essayaient nullement de la cacher.

— J'ai été saisie en remarquant cela, et c'est alors que l'état d'André Antonovitch m'a été révélé tout à coup, — m'avoua plus tard Julie Mikhaïlovna.

Oui, elle avait commis une nouvelle faute! Tantôt, après avoir promis à Pierre Stépanovitch d'aller au bal, elle s'était, selon toute probabilité, rendue dans le cabinet d'André Antonovitch déjà complètement détraqué à la suite de la matinée littéraire, et, mettant en oeuvre toutes ses séductions féminines, elle avait décidé le malheureux homme à l'accompagner. Mais combien elle devait souffrir à présent! Et pourtant elle ne voulait pas s'en aller! Était-ce par fierté qu'elle s'imposait ce supplice, ou bien avait-elle simplement perdu la tête? — Je n'en sais rien. Nonobstant son orgueil, on la voyait aborder certaines dames humblement, le sourire aux lèvres, et ces avances étaient en pure perte. Julie Mikhaïlovna n'obtenait pour toute réponse qu'un oui ou un non, tant les femmes à qui elle adressait la parole avaient hâte de s'éloigner d'elle.

Parmi nos personnages de marque, un seul assistait au bal: c'était le général en retraite que le lecteur a déjà rencontré chez la maréchale de la noblesse. Toujours digne, comme le jour où il pérorait sur le duel de Stavroguine avec Gaganoff, le vieux débris circulait dans les salons, ouvrant l'oeil, tendant l'oreille, et cherchant à se donner toutes les apparences d'un homme venu là pour étudier les moeurs plutôt que pour s'amuser. À la fin, il s'empara de la gouvernante et ne la lâcha plus. Évidemment il voulait la réconforter par sa présence et ses paroles. C'était à coup sûr un fort bon homme, très distingué de manières, et trop âgé pour que sa pitié même pût offenser. Il était néanmoins extrêmement pénible à Julie Mikhaïlovna de se dire que cette vieille baderne osait avoir compassion d'elle et se constituait en quelque sorte son protecteur. Cependant le général bavardait sans interruption.

— Une ville ne peut subsister, dit-on, que si elle possède sept justes… je crois que c'est sept, je ne me rappelle pas positivement le chiffre. Parmi les sept justes avérés que renferme notre ville, combien ont l'honneur de se trouver à votre bal? je l'ignore, mais, malgré leur présence, je commence à me sentir un peu inquiet. Vous me pardonnerez, charmante dame, n'est-ce pas? Je parle al-lé-go-ri-quement, mais je suis allé au buffet, et, ma foi! je trouve que notre excellent Prokhoritch n'est pas là à sa place: il pourrait bien être razzié d'ici à demain matin. Du reste, je plaisante. J'attends seulement le «quadrille de la littérature», je tiens à savoir ce que ce sera, ensuite j'irai me coucher. Pardonnez à un vieux podagre, je me couche de bonne heure, et je vous conseillerais aussi d'aller «faire dodo», comme on dit aux enfants. Je suis venu pour les jeunes beautés… que votre bal m'offrait une occasion unique de voir en aussi grand nombre… Elles habitent toutes de l'autre côté de l'eau, et je ne vais jamais par là. La femme d'un officier… de chasseurs, paraît-il… elle n'est pas mal du tout et… ces fillettes sont fraîches aussi, mais voilà tout; elles n'ont pour elles que la fraîcheur. Du reste, leur vue n'est pas désagréable. Ce sont des fleurs en boutons; malheureusement les lèvres sont grosses. En général, chez les femmes russes, la beauté du visage laisse à désirer sous le rapport de la correction… Tant que dure la première jeunesse, pendant deux ans, même trois, ces petits minois sont ravissants, mais ensuite ils se fanent, d'où chez les maris ce triste indifférentisme qui contribue tant au développement de la question des femmes… si toutefois je comprends bien cette question… Hum. La salle est belle; les chambres ne sont pas mal meublées. Cela pourrait être pire. La musique pourrait être beaucoup moins bonne… je ne dis pas qu'elle devrait l'être. Le coup d'oeil n'est pas joli: cela manque de femmes. Quant aux toilettes, je n'en parle pas. Je trouve mauvais que ce monsieur en pantalon gris se permette de cancaner avec un tel sans gêne. Je lui pardonne, si c'est la joie qui lui fait oublier les convenances; d'ailleurs, comme il est pharmacien ici… n'importe, danser le cancan avant onze heures, c'est commencer un peu tôt, même pour un pharmacien… Là-bas, au buffet, deux hommes se sont battus à coups de poing, et on ne les a pas mis à la porte. Avant onze heures, on doit expulser les querelleurs, quelles que soient les moeurs du public… passé deux heures du matin, je ne dis pas: il y aura lieu alors de faire des concessions aux habitudes régnantes, — à supposer que ce bal dure jusqu'à deux heures du matin. Barbara Pétrovna avait promis d'envoyer des fleurs, et elle n'a pas tenu parole. Hum, il s'agit bien de fleurs pour elle maintenant, pauvre mère! Et la pauvre Lisa, vous avez entendu parler de la chose? C'est, dit-on, une histoire mystérieuse et… et voilà encore Stavroguine sur la cimaise… Hum. J'irais volontiers me coucher, je n'en puis plus. À quand donc ce «quadrille de la littérature»?

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