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Les possédés

Front matter (continued 2)

Victor Derély translation

— Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées ainsi, cette brouille ne signifie rien! D'ailleurs, pour ce qui est de Daria, je la connais trop bien; cela n'a pas d'importance.

— J'ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme je l'ai fait. Elle n'a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des conversations banales à haute voix. Mais alors tout cela m'avait tellement énervée… Lisa elle-même n'a pas tardé à lui rendre ses bonnes grâces…

Barbara Pétrovna écrivit le même jour à Nicolas et le supplia d'avancer son retour, ne fût-ce que d'un mois. Cependant cette affaire continuait à l'intriguer. Elle passa toute la soirée et toute la nuit à réfléchir. L'opinion de Prascovie Ivanovna lui semblait pécher par un excès de naïveté et de sentimentalisme. «Prascovie a toujours eu l'esprit romanesque», se disait-elle, «en pension elle était déjà comme cela. Nicolas n'est pas homme à battre en retraite devant les plaisanteries d'une fillette. La brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre cause. Cet officier pourtant est ici, elles l'ont amené avec elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en ce qui concerne Daria, Prascovie s'est rétractée trop vite: elle a certainement gardé par devers soi quelque chose qu'elle n'a pas voulu dire…»

Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arrêté un projet destiné à trancher l'une au moins des questions qui la préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l'imprévu. Au moment où elle l'élaborait, qu'y avait-il dans son coeur? il serait difficile de le dire, et je ne me charge pas d'accorder les contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de chroniqueur, je me borne à relater les faits exactement comme ils se sont produits, ce n'est pas ma faute s'ils paraissent invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne restait à la générale aucun soupçon concernant Dacha; à la vérité, elle n'en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa protégée. Elle ne pouvait même admettre que son Nicolas eût été entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent à table pour prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard attentif et prolongé, après quoi, pour la vingtième fois peut-être depuis la veille, elle se répéta avec assurance:

— C'est absurde!

La générale remarqua seulement que Dacha avait l'air fatiguée et qu'elle était plus tranquille et plus apathique encore qu'à l'ordinaire. Après le thé, suivant leur habitude invariable, les deux femmes s'occupèrent d'un ouvrage de main. Barbara Pétrovna exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait rapportées de son voyage à l'étranger; elle la questionna sur la nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts, l'industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et l'existence que Dacha avait menée chez eux. Assise près de sa bienfaitrice, devant une table à ouvrage, la jeune fille parla pendant une demi-heure d'une voix coulante, monotone et un peu faible.

— Daria, interrompit tout à coup Barbara Pétrovna, — tu n'as rien de particulier à me communiquer?

Daria réfléchit durant une seconde.

— Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur Barbara Pétrovna.

— Tu n'as rien sur le coeur, sur la conscience?

— Rien.

Ce mot fut prononcé d'un ton bas, mais avec une sorte de fermeté morne.

— J'en étais sûre! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de toi. À présent, assieds-toi et écoute. Mets-toi sur cette chaise, assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entière. Là, c'est bien. Écoute, — veux-tu te marier?

Un long regard interrogateur, point trop étonné, du reste, fut la réponse de Dacha.

— Attends, tais-toi. D'abord, il y a une différence d'âge, une différence très grande; mais, mieux que personne, tu sais combien cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y avoir d'erreur dans ta vie. D'ailleurs, c'est encore un bel homme. En un mot, c'est Stépan Trophimovitch que tu as toujours estimé. Eh bien?

Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la surprise, une vive rougeur colora son visage.

— Attends, tais-toi, ne te presse pas! Sans doute, je ne t'oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que deviendras-tu, même avec de l'argent? On te trompera, on te volera ton argent, et tu seras perdue. Mariée à Stépan Trophimovitch, tu seras la femme d'un homme connu. Maintenant, envisage l'autre face de la question: si je viens à mourir, même en lui laissant de quoi vivre, — que deviendra-t-il? C'est sur toi que je compte. Attends, je n'ai pas fini; il est frivole, veule, dur, égoïste, il a des habitudes basses, mais apprécie-le tout de même, d'abord parce qu'il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t'imagines-tu que je voudrais te donner à un vaurien? Ensuite et surtout tu l'apprécieras parce que c'est mon désir, fit-elle avec une irritation subite, — entends-tu? Pourquoi t'obstines-tu à ne pas répondre?

Dacha se taisait toujours et écoutait.

— Attends encore, je n'ai pas tout dit. C'est une femmelette, — mais cela n'en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette, à vrai dire; ce ne serait pas la peine de l'aimer pour lui-même, mais il mérite d'être aimé parce qu'il a besoin de protection, aime-le pour ce motif. Tu me comprends? Comprends-tu?

Dacha fit de la tête un signe affirmatif.

J'en étais sûre, je n'attendais pas moins de toi. Il t'aimera parce qu'il le doit, il le doit; il est tenu de t'adorer! vociféra avec une véhémence particulière Barbara Pétrovna, — du reste, même en écartant cette considération, il s'amourachera de toi, je le sais. Et puis, moi-même je serai là. Ne t'inquiète pas, je serai toujours là. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il racontera au premier venu tes prétendus torts envers lui, il geindra continuellement; habitant la même maison que toi, il t'écrira des lettres, parfois deux dans la même journée, mais il ne pourra se passer de toi, et c'est l'essentiel. Fais-toi obéir; si tu ne sais pas lui imposer ta volonté, tu seras une imbécile. Il menacera de se pendre, ne fais pas attention à cela: dans sa bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les prendre au sérieux, ne laisse pas cependant d'ouvrir l'oeil. À un moment donné il pourrait se pendre en effet: de pareilles gens se suicident, non parce qu'ils sont forts, mais parce qu'ils sont faibles. Aussi ne le pousse jamais à bout, c'est la première règle dans un ménage. Rappelle-toi en outre que Stépan Trophimovitch est un poète. Écoute, Dacha: il n'y a pas de bonheur qui l'emporte sur le sacrifice de soi-même. Et puis tu me feras un grand plaisir, et c'est là l'important. Ne prends pas ce mot pour une naïveté que j'aurais laissé échapper par mégarde; je comprends ce que je dis. Je suis égoïste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dépend de toi, il sera fait comme tu l'auras décidé. Eh bien, parle!

— Cela m'est égal, Barbara Pétrovna, s'il faut absolument que je me marie, répondit Dacha d'un ton ferme.

— Absolument? À quoi fais-tu allusion? demanda la générale en attachant sur elle un regard sévère.

La jeune fille resta silencieuse.

— Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il est vrai, en effet, que je tiens absolument à te marier, mais ce n'est pas par nécessité, c'est seulement parce que cette idée m'est venue, et je ne veux te faire épouser que Stépan Trophimovitch. Si je n'avais pas ce parti en vue pour toi, je ne penserais pas à te marier tout de suite, quoique tu aies déjà vingt ans… Eh bien?

— Je ferai ce qu'il vous plaira, Barbara Pétrovna.

— Alors tu consens! Attends, tais-toi, où vas-tu donc? je n'ai pas fini. Tu étais inscrite sur mon testament pour quinze mille roubles, tu les recevras dès maintenant, — après la cérémonie nuptiale. Là-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c'est-à- dire pas à lui, mais à moi. Il a une dette de huit mille roubles; je la payerai, mais il faut qu'il sache que c'est avec ton argent. Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul. Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera toujours à recommencer. Du reste, je serai là. Vous recevrez annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins extraordinaires, quinze cents, indépendamment du logement et de la table qui seront aussi à ma charge; je vous défrayerai sous ce rapport, comme je le défraye déjà. Vous n'aurez à payer que le service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la pension annuelle que je vous fais. C'est à toi, entre tes mains que je remettrai l'argent. Mais aussi sois bonne; donne-lui quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses amis une fois par semaine; s'ils viennent plus souvent, mets-les à la porte. Mais je serai là. Si je viens à mourir, votre pension continuera à vous être servie jusqu'à son décès, tu entends, jusqu'à son décès seulement, parce que cette pension, ce n'est pas à toi que je la fais, mais à lui. Quant à toi, en dehors des sept mille roubles dont j'ai parlé tout à l'heure et que tu conserveras intégralement si tu n'es pas une bête, je te laisserai encore huit mille roubles par testament. Tu n'auras pas davantage de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens? Répondras- tu, à la fin?

— J'ai déjà répondu, Barbara Pétrovna.

— N'oublie pas que tu es parfaitement libre: il sera fait comme tu l'as voulu.

— Permettez-moi seulement une question, Barbara Pétrovna: est-ce que Stépan Trophimovitch vous a déjà dit quelque chose?

— Non, il n'a rien dit, il ne sait rien encore, mais… il va parler tout de suite.

Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses épaules son châle noir. Une légère rougeur se montra de nouveau sur les joues de Dacha, qui suivit la générale d'un regard interrogateur. Barbara Pétrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflammé de colère:

— Tu es une sotte! Une sotte et une ingrate! Qu'as-tu dans l'esprit? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une position fausse? Mais il viendra lui-même demander ta main à genoux, il doit mourir de bonheur, voilà comment la chose se fera! Voyons, tu sais bien que je ne t'exposerais pas à un affront! Ou bien crois-tu qu'il t'épousera pour ces huit mille roubles, et que j'aie hâte maintenant d'aller te vendre? Sotte, sotte, vous êtes toutes des sottes et des ingrates! Donne-moi un parapluie!

Et elle courut à pied chez Stépan Trophimovitch, bravant l'humidité des trottoirs de brique et des passerelles de bois.

VI

C'était vrai qu'elle n'aurait pas exposé Daria à un affront en ce moment même, elle croyait lui rendre un signalé service. L'indignation la plus noble et la plus légitime s'était allumée dans son âme quand, en mettant son châle, elle avait surpris, attaché sur elle, le regard inquiet et défiant de sa protégée. Daria Pavlovna était bien, comme l'avait dit la générale Drozdoff, la favorite de Barbara Pétrovna qui l'avait prise en affection quand elle n'était encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame Stavroguine avait décidé, une fois pour toutes, que le caractère de Daria ne ressemblait pas à celui de son frère (Ivan Chatoff), qu'elle était douce, tranquille, capable d'une grande abnégation, pleine de dévouement, de modestie, de bon sens et surtout de reconnaissance. Jusqu'à présent, Dacha paraissait avoir complètement répondu à l'attente de sa bienfaitrice. «Il n'y aura pas d'erreurs dans cette vie», avait dit Barbara Pétrovna, lorsque la fillette n'était âgée que de douze ans, et, comme elle avait pour habitude de s'attacher passionnément à ses idées, elle résolut sur le champ de donner à Dacha l'éducation qu'elle aurait donnée à sa propre fille. Elle confia l'enfant aux soins d'une gouvernante anglaise, miss Kreegs; cette personne resta dans la maison jusqu'à ce que son élève eût seize ans, puis on se priva brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du gymnase, entre autres un Français authentique, ce dernier était chargé d'enseigner la langue française à Dacha, mais il se vit, lui aussi, brusquement congédié presque chassé. On engagea comme maîtresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune. Toutefois le principal percepteur fut Stépan Trophimovitch. À vrai dire, il avait le premier découvert Dacha; cette enfant tranquille l'avait intéressé, et il s'était mis à lui donner des leçons, avant que Barbara Pétrovna s'occupât d'elle. Je le répète, il exerçait sur les babies une séduction étonnante. De huit à onze ans, Élisabeth Nikolaïevna Touchine étudia sous sa direction (bien entendu, il l'instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il n'aurait consenti à accepter de l'argent des Drozdoff). Mais lui- même s'était épris de la charmante enfant et lui racontait toutes sortes de poèmes sur l'origine de l'univers, la formation de la terre, l'histoire de l'humanité. Les leçons concernant les premiers peuples et l'homme primitif étaient plus attachantes que des contes arabes. Lisa se pâmait à ces récits, et, chez elle, imitait son professeur de la façon la plus comique. Stépan Trophimovitch le sut; il la guetta, et un jour la surprit en flagrant délit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en pleurant; il pleura aussi — de tendresse. Mais bientôt Lisa quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour maîtres des professeurs du gymnase, Stépan Trophimovitch ne s'occupa plus de son éducation, et, peu à peu, cessa de faire attention à elle. Longtemps plus tard, un jour qu'il dînait chez Barbara Pétrovna, l'extérieur agréable de son ancienne élève le frappa tout à coup; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la conversation avec elle, fut satisfait de ses réponses, et finit par proposer de lui faire un cours d'histoire de la littérature russe. Barbara Pétrovna le remercia de cette idée qu'elle trouvait fort louable. La jeune fille fut enchantée. La première leçon eut lieu en présence de la générale. Elle avait été préparée avec le plus grand soin, et le professeur réussit à intéresser vivement ses auditrices. Mais quand, ayant terminé, il annonça le sujet qu'il traiterait la fois prochaine, Barbara Pétrovna se leva brusquement et déclara qu'il n'y aurait plus de leçons. La mine de Stépan Trophimovitch s'allongea, toutefois il ne répondit rien. Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d'histoire de la littérature russe. Ce fut juste trois ans après que vint à l'esprit de Barbara Pétrovna l'étrange fantaisie matrimoniale dont il est question en ce moment.

Le pauvre Stépan Trophimovitch était seul dans son logis et ne se doutait de rien. En proie à la mélancolie, il regardait de temps à autre par la fenêtre, espérant voir arriver quelqu'une de ses connaissances. Mais il n'apercevait personne. Au dehors, il bruinait, le froid commençait à se faire sentir; il fallait chauffer le poêle; Stépan Trophimovitch soupira. Soudain une vision terrible s'offrit à ses yeux: par un temps pareil, à une heure aussi indue, Barbara Pétrovna venait chez lui! Et à pied! Dans sa stupeur, il oublia même de changer de costume et la reçut vêtu de la camisole rose ouatée qu'il portait habituellement.

— Ma bonne amie!… s'exclama-t-il d'une voix faible, en voyant entrer la générale.

— Vous êtes seul, j'en suis bien aise; je ne puis pas souffrir vos amis! Comme vous fumez toujours! Seigneur, quelle atmosphère! Vous n'avez pas encore fini de prendre votre thé, et il est plus de midi! Vous trouvez votre bonheur dans le désordre, vous vous complaisez dans la saleté! Qu'est-ce que c'est que ces papiers déchirés qui jonchent le parquet? Nastasia, Nastasia! Que fait votre Nastasia? matouchka, ouvre les fenêtres, les vasistas, les portes, il faut aérer ici. Nous allons passer dans la salle; je suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai dans ta vie, matouchka!

— Il salit tant! grommela la servante.

— Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour! Votre salle est affreuse, ajouta Barbara Pétrovna quand ils furent entrés dans cette pièce. — Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux écoutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce papier. Je vous ai envoyé un tapissier avec des échantillons, pourquoi n'avez-vous rien choisi? Asseyez-vous et écoutez. Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. Où allez-vous donc? Où allez-vous donc?

— Je suis à vous tout de suite! cria de la chambre voisine Stépan Trophimovitch, — me revoici!

— Ah! vous êtes allé faire toilette! dit-elle en le considérant d'un air moqueur. (Il avait passé une redingote par-dessus sa camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation… étant donné l'objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie.

Elle lui exposa ses intentions, carrément, sans ambages, en femme sûre d'être obéie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont il avait un besoin urgent, et entra dans des explications détaillées au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux, Stépan Trophimovitch écoutait tout, mais sans se faire une idée nette de ce qu'il entendait. Chaque fois qu'il voulait parler, la voix lui manquait. Il savait seulement que la volonté de Barbara Pétrovna s'accomplirait, qu'il aurait beau répliquer, refuser son consentement, il était à partir de ce moment un homme marié.

— Mais, ma bonne amie, pour la troisième fois et à mon âge… et avec une pareille enfant! objecta-t-il enfin. — Mais c'est une enfant!

— Une enfant qui a vingt ans, grâce à Dieu! Ne tournez pas ainsi vos prunelles, je vous prie, vous n'êtes pas un acteur de mélodrame. Vous êtes fort intelligent et fort instruit, mais vous ne comprenez rien à la vie, vous avez besoin qu'on s'occupe continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous? Elle sera pour vous une excellente niania; c'est une jeune fille modeste, sensée, d'un caractère ferme; d'ailleurs, moi-même je serai là, je ne vais pas mourir tout de suite. C'est une femme de foyer, un ange de douceur. J'étais encore en Suisse quand cette heureuse idée m'est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi- même qu'elle est un ange de douceur! s'écria la générale dans un brusque mouvement de colère. — Vous vivez dans la saleté, elle fera régner la propreté chez vous, tout sera en ordre, on pourra se mirer dans vos meubles… Eh! vous vous figurez peut-être qu'en vous offrant un trésor pareil, je dois encore vous supplier à mains jointes de l'accepter! Mais c'est vous qui devriez tomber à mes genoux!… Oh! homme vain et pusillanime!

— Mais… je suis déjà un vieillard.

— Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire! Cinquante ans, ce n'est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous êtes un bel homme, et vous le savez vous-même. Vous savez aussi combien elle vous estime. Que je vienne à mourir, qu'adviendra-t-il d'elle? Avec vous elle sera tranquille, et ce sera également une sécurité pour moi. Vous avez une signification, un nom, un coeur aimant; vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous servir. Peut-être sauverez-vous cette jeune fille! En tout cas, vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez à la vie, vous développerez son coeur, vous dirigerez ses pensées. Combien se perdent aujourd'hui par suite d'une mauvaise direction intellectuelle! Votre ouvrage sera prêt pour ce temps-là, et, du même coup, vous vous rappellerez à l'attention publique.

— Justement, je me dispose à écrire mes _Récits de l'histoire d'Espagne, _murmura Stépan Trophimovitch sensible à l'adroite flatterie de Barbara Pétrovna.

— Eh bien, vous voyez, cela tombe à merveille.

— Mais… elle? Vous lui avez parlé?

— Ne vous inquiétez pas d'elle; vous n'avez pas à vous enquérir de cela. Sans doute, vous devez vous-même demander sa main, la supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez? Mais soyez tranquille, je serai là. D'ailleurs, vous l'aimez…

Le vertige commençait à saisir Stépan Trophimovitch; les murs tournaient autour de lui. Il ne pouvait s'arracher à l'obsession d'une idée terrible.

— Excellente amie, fit-il tout à coup d'une voix tremblante, — je… je ne me serais jamais imaginé que vous vous décideriez à me marier… à une autre… femme!

— Vous n'êtes pas une demoiselle, Stépan Trophimovitch; on ne marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-même, répliqua d'un ton sarcastique Barbara Pétrovna.

— Oui, j'ai pris un mot pour un autre. Mais… c'est égal, dit-il en la regardant d'un air égaré.

— Je vois que c'est égal, répondit-elle avec mépris. — Seigneur! il s'évanouit! Nastasia, Nastasia! De l'eau!

Mais l'eau ne fut pas nécessaire. Il ne tarda pas à revenir à lui. Barbara Pétrovna prit son parapluie.

— Je vois qu'il n'y a pas moyen de causer avec vous maintenant…

— Oui, oui, je suis incapable…

— Mais vous réfléchirez d'ici à demain. Restez chez vous, s'il arrive quelque chose, faites-le moi savoir, fût-ce de nuit. Ne m'écrivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain, à cette heure-ci, je viendrai moi-même, seule, chercher votre réponse définitive, et j'espère qu'elle sera satisfaisante. Faites en sorte qu'il n'y ait personne, et que votre logement soit propre. Cela, à quoi ça ressemble-t-il? Nastasia! Nastasia!

Naturellement, le lendemain il consentit. D'ailleurs, il ne pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance particulière…

VII

Ce qu'on appelait chez nous le bien de Stépan Trophimovitch (un domaine de cinquante âmes attenant à Skvorechniki) n'était pas à lui mais avait appartenu à sa première femme, et, comme tel, se trouvait être maintenant la propriété de leur fils, Pierre Stépanovitch Verkhovensky. Stépan Trophimovitch n'en avait que l'administration, d'abord comme tuteur de son fils, puis comme fondé de pouvoirs de celui-ci, qui, devenu majeur, avait donné procuration à son père pour gérer sa fortune. L'arrangement était fort avantageux pour le jeune homme: chaque année il recevait de son père mille roubles comme revenu d'un bien qui, depuis l'abolition du servage, en rapportait à peine cinq cents. Dieu sait comment avaient été établies de pareilles conventions. Du reste, ces mille roubles, c'est Barbara Pétrovna qui les envoyait, sans que Stépan Trophimovitch y fût pour un kopek. Bien plus, non content de garder dans sa poche tout le revenu de la propriété, il finit par la dévaster en l'affermant à un industriel et en vendant, à diverses reprises, à l'insu de Barbara Pétrovna, le droit de faire des coupes dans un bois qui constituait la principale valeur du domaine. Il retira ainsi quatre mille roubles de futaies qui en valaient au moins huit mille. Mais force lui était de battre monnaie d'une façon quelconque, lorsque la fortune l'avait trop maltraité au club et qu'il n'osait recourir à la bourse de la générale. Celle-ci grinça des dents quand enfin elle apprit tout. Or, maintenant, Pierre Stépanovitch annonçait qu'il allait venir vendre lui-même ses propriétés et chargeait son père de s'occuper sans retard de cette vente. Comme bien on pense, le noble et désintéressé Stépan Trophimovitch se sentait des torts envers «ce cher enfant» (leur dernière rencontre remontait à neuf ans: il s'étaient vus à Pétersbourg au moment où le jeune homme venait d'entrer à l'Université). Primitivement, le domaine avait pu valoir treize ou quatorze mille roubles, à présent on devait s'estimer heureux s'il trouvait acquéreur pour cinq mille. Sans doute Stépan Trophimovitch, muni qu'il était d'une procuration en bonne forme, avait parfaitement le droit de vendre le bois; d'autre part, il pouvait alléguer à sa décharge cet impossible revenu de mille roubles que, depuis tant d'années, il envoyait à son fils. Mais Stépan Trophimovitch était un homme doué de sentiments nobles et généreux. Dans sa tête germa une idée grande: quand Pétroucha arriverait, déposer soudain sur la table le prix maximum du domaine, c'est-à-dire quinze mille roubles, sans faire la moindre allusion aux sommes expédiées jusqu'alors, puis, les larmes aux yeux, serrer fortement ce «cher fils» contre sa poitrine et terminer ainsi tous les comptes. Avec beaucoup de précaution il déroula ce petit tableau devant Barbara Pétrovna; il lui fit entendre que cela donnerait même comme un cachet particulier de noblesse à leur amicale liaison… à leur «idée». Cela montrerait combien l'ancienne génération l'emportait en grandeur d'âme et en désintéressement sur la mesquine jeunesse contemporaine. Il invoqua encore plusieurs autres considérations; Barbara Pétrovna l'écouta en silence; finalement elle lui déclara d'un ton sec qu'elle consentait à acheter le domaine, et qu'elle le payerait au prix le plus élevé, c'est-à-dire six ou sept mille roubles (on aurait même pu l'avoir pour cinq), mais elle ne dit pas un mot au sujet des huit mille roubles qu'il aurait fallu pour indemniser Pétroucha de la destruction du bois.

Cet entretien qui eut lieu un mois avant la demande en mariage laissa Stépan Trophimovitch soucieux. Naguère on pouvait encore espérer que son fils ne se montrerait jamais dans nos parages. En m'exprimant ainsi, je me place au point de vue d'un étranger, car, comme père, Stépan Trophimovitch aurait repoussé avec indignation l'idée même d'un pareil espoir. Quoi qu'il en soit, précédemment des bruits étranges s'étaient répandus chez nous en ce qui concernait Pétroucha. Il avait terminé ses études depuis six ans et, au sortir de l'Université, avait mené une existence désoeuvrée sur le pavé de Pétersbourg. Tout à coup nous apprîmes qu'il avait pris part à la rédaction d'un placard séditieux, puis qu'il avait quitté la Russie, qu'il se trouvait en Suisse, à Genève: on avait donc lieu de le croire en fuite.

Cela m'étonne, nous disait alors Stépan Trophimovitch fort contrarié de cette nouvelle, — Pétroucha, c'est une si pauvre tête; il est bon, noble, très sensible, et, à Pétersbourg, j'étais fier de lui en le comparant à la jeunesse moderne, mais c'est un pauvre sire tout de même… Et, vous savez, cela provient toujours de ce défaut de maturité, de ce sentimentalisme! Ce qui les fascine, ce n'est pas le réalisme, mais le côté idéaliste, mystique, pour ainsi dire, du socialisme… Et pour moi, pour moi quelle affaire! J'ai ici tant d'ennemis, là-bas j'en ai encore plus, ils attribueront à l'influence du père… Mon Dieu! Pétroucha un agitateur! Dans quel temps nous vivons!

Du reste, Pétroucha ne tarda pas à envoyer de Suisse son adresse exacte, afin de continuer à recevoir ses fonds: donc il n'était pas tout à fait un réfugié. Et voici que, maintenant, après un séjour de quatre ans à l'étranger, il reparaissait dans sa patrie, et annonçait sa prochaine arrivée chez nous: donc, il n'était inculpé de rien. Bien plus, il semblait même que quelqu'un s'intéressât à lui et le protégeât. Sa lettre venait du sud de la Russie, où il se trouvait alors chargé d'une mission qui, pour n'avoir rien d'officiel, ne laissait pas d'être importante. Tout cela était très bien, mais où prendre les sept à huit mille roubles destinés à parfaire le prix maximum du domaine? Et s'il surgissait des contestations, si, au lieu d'un touchant tableau de famille, c'était un procès qu'on allait avoir? Quelque chose disait à Stépan Trophimovitch que le sensible Pétroucha défendrait ses intérêts mordicus. «J'ai remarqué», me faisait-il observer un jour, «que tous ces socialistes fanatiques, tous ces communistes enragés sont en même temps les individus les plus avares, les propriétaires les plus durs à la détente; on peut même affirmer que plus un homme est socialiste, plus il tient à ce qu'il a. D'où cela vient-il? Serait-ce encore une conséquence du sentimentalisme?» J'ignore si cette observation est juste; tout ce que je puis dire, c'est que Pétroucha avait eu quelque connaissance de la vente du bois, etc., et que Stépan Trophimovitch le savait. Il m'arriva aussi de lire des lettres de Pétroucha à son père: il écrivait fort rarement, une fois par an tout au plus. Dernièrement, néanmoins, ayant à annoncer sa prochaine arrivée, il avait envoyé deux missives presque coup sur coup. Courtes et sèches, toutes les lettres du jeune homme traitaient exclusivement d'affaires, et comme, à Pétersbourg, le père et le fils avaient adopté entre eux le tutoiement à la mode, la correspondance de Pétroucha rappelait à s'y méprendre les instructions que les propriétaires du temps passé adressaient de la capitale aux serfs chargés d'administrer leurs biens. Et maintenant, la somme indispensable pour sauver la situation, voici que Barbara Pétrovna l'offrait avec la main de Dacha, donnant clairement à entendre qu'on n'obtiendrait jamais l'une si l'on n'acceptait pas l'autre. Naturellement, Stépan Trophimovitch s'exécuta.

Dès que la générale l'eût quitté, il m'envoya chercher et consigna tous les autres à sa porte pour toute la journée. Comme on le devine, il pleura un peu, dit beaucoup de belles choses, divagua aussi passablement, fit par hasard un calembour et en fut enchanté, puis eut une légère cholérine, — bref, tout se passa dans l'ordre accoutumé. Après quoi, il détacha du mur le portrait de son Allemande décédée depuis vingt ans, et l'interpella d'un ton plaintif: «Me pardonnes-tu?» En général, il ne semblait pas dans son assiette. Pour noyer son chagrin, il se mit à boire avec moi. Du reste, il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil paisible. Le lendemain matin, il s'habilla avec soin, noua artistement sa cravate blanche, et alla à plusieurs reprises se regarder dans la glace. Il parfuma même son mouchoir, mais il se hâta de le fourrer sous un coussin et d'en prendre un autre, aussitôt qu'il eût aperçu par la fenêtre Barbara Pétrovna.

— C'est très bien! dit-elle en apprenant qu'il consentait. — D'abord, vous avez pris là une noble résolution, et ensuite vous avez prêté l'oreille à la voix de la raison que vous écoutez si rarement dans vos affaires privées. Du reste, rien ne presse, ajouta-t-elle après avoir remarqué le superbe noeud de cravate de Stépan Trophimovitch, — pour le moment, taisez-vous, je me tairai aussi. C'est bientôt l'anniversaire de votre naissance, j'irai chez vous avec elle. Vous donnerez une soirée, mais, je vous prie, point de liqueurs, ni de victuailles, rien que du thé. Du reste, j'organiserai tout moi-même. Vous inviterez vos amis, — nous ferons ensemble un choix parmi eux. La veille vous confèrerez avec elle, si c'est nécessaire. Votre soirée ne sera pas précisément une soirée de fiançailles, nous nous bornerons à annoncer le mariage, sans aucune solennité. Et quinze jours après, la noce sera célébrée avec le moins de fracas possible. Vous pourriez même, à l'issue de la cérémonie nuptiale, partir tous deux en voyage, aller à Moscou, par exemple. Je vous accompagnerai peut- être… Mais l'essentiel, c'est que, d'ici là, vous vous taisiez.

Ce langage étonna Stépan Trophimovitch. Il balbutia que cela n'était pas possible, qu'il fallait bien au préalable s'entretenir avec sa future, mais Barbara Pétrovna lui répliqua avec irritation:

— Pourquoi cela? D'abord, il se peut encore que la chose ne se fasse pas.

— Comment, il se peut qu'elle ne se fasse pas? murmura le futur complètement abasourdi.

— Oui, il faut encore que je voie… Mais, du reste, tout aura lieu comme je l'ai dit, ne vous inquiétez pas, je la préparerai moi-même. Votre intervention est absolument inutile. Tout le nécessaire sera dit et fait, vous n'avez aucun besoin de vous mêler de cela. À quoi bon? Quel serait votre rôle? Ne venez pas, n'écrivez pas non plus. Et pas un mot à personne, je vous prie. Je me tairai aussi.

Elle refusa décidément de s'expliquer, et se retira en proie à une agitation visible. Elle avait été frappée, semblait-il, de l'excessif empressement de Stépan Trophimovitch. Hélas! celui-ci était loin de comprendre sa situation, et n'avait pas encore envisagé la question sous toutes ses faces. Il se mit à faire le rodomont:

— Cela me plaît! s'écria-t-il en s'arrêtant devant moi et en écartant les bras, — vous l'avez entendue? Elle fera si bien, qu'à la fin je ne voudrai plus. C'est que je puis aussi perdre patience, et… ne plus vouloir! «Restez chez vous, vous n'avez pas besoin de venir», mais pourquoi, au bout du compte, faut-il absolument que je me marie? Parce qu'une fantaisie ridicule lui a passé par la tête? Mais je suis un homme sérieux, et je puis refuser de me soumettre aux caprices baroques d'une écervelée! J'ai des devoirs envers mon fils et… envers moi-même! Je fais un sacrifice, — comprend-elle cela? Si j'ai consenti, c'est peut- être parce que la vie m'ennuie, et que tout m'est égal. Mais elle peut me pousser à bout, et alors tout ne me sera plus égal: je me fâcherai, et je retirerai mon consentement. Et enfin, le ridicule… Que dira-t-on au club? Que dira… Lipoutine? «Il se peut encore que la chose ne se fasse pas», — en voilà une, celle- là! ça, c'est le comble! Je suis un forçat, un Badinguet[1], un homme collé au mur!…

À travers ces doléances perçait une sorte de fatuité et d'enjouement. Du reste, nous nous remîmes à boire.

CHAPITRE III

LES PÉCHÉS D'AUTRUI.

I

Huit jours s'écoulèrent, et la situation commença à s'éclaircir un peu.

Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j'eus beaucoup d'ennui, car ma qualité de confident m'obligea à rester, pour ainsi dire, en permanence auprès de mon pauvre ami. Ce qui le faisait le plus souffrir, c'était la honte, et pourtant il n'avait à rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours, notre tête-à-tête ne fut troublé par aucune visite. Mais en ma présence même il se sentait honteux, et cela à tel point que plus il s'ouvrait à moi, plus ensuite il m'en voulait d'avoir reçu ses aveux. Par suite de son humeur soupçonneuse, il se figurait que la ville entière savait déjà tout; aussi n'osait-il plus se montrer ni au club, ni même dans son petit cercle. Bien plus, il attendait la tombée de la nuit pour faire la promenade nécessaire à sa santé.

Au bout de huit jours, il ignorait encore s'il était ou non fiancé, et toutes ses démarches pour être fixé à ce sujet étaient restées infructueuses. Il n'avait pas encore vu sa future, et il ne savait même pas s'il était autorisé à lui donner ce nom; bref, il en était à se demander s'il y avait quelque chose de sérieux dans tout cela! Barbara Pétrovna refusait absolument de le recevoir. À une de ses premières lettres (il lui en écrivit une foule) elle répondit net en le priant de la dispenser momentanément de tous rapports avec lui, parce qu'elle était occupée. «J'ai moi-même», ajoutait-elle, «plusieurs choses fort importantes à vous communiquer, j'attends pour cela un moment où je sois plus libre qu'à présent: je vous ferai savoir moi-même, en temps utile, quand vous pourrez venir chez moi.» Elle promettait de renvoyer à l'avenir, non décachetées, les lettres de Stépan Trophimovitch, attendu que ce n'était que de la «polissonnerie». Je lus moi-même ce billet, il me le montra.

Et pourtant toutes ces grossièretés, toutes ces incertitudes n'étaient rien en comparaison du principal souci qui le tourmentait. Cette inquiétude le harcelait sans relâche, le démoralisait, le faisait dépérir, c'était quelque chose dont il se sentait plus honteux que de tout le reste, et dont il ne pouvait se résoudre à me parler; loin de là, à l'occasion, il mentait et cherchait à m'abuser par des faux-fuyants dignes d'un petit écolier; cependant lui-même me faisait appeler tous les jours, il ne pouvait rester deux heures sans me voir, je lui étais devenu aussi nécessaire que l'air ou l'eau.

Une telle conduite blessait un peu mon amour-propre. Il va sans dire que depuis longtemps j'avais deviné ce grand secret. Dans la profonde conviction où j'étais alors, la révélation du souci qui tourmentait tant Stépan Trophimovitch ne lui aurait pas fait honneur; c'est pourquoi, jeune comme je l'étais, j'éprouvais quelque indignation devant la grossièreté de ses sentiments et la vilenie de certains de ses soupçons. Peut-être le condamnais-je trop sévèrement, sous l'influence de l'ennui que me causait mon rôle de confident forcé. J'avais la cruauté de vouloir lui arracher des aveux complets, tout en admettant, du reste, qu'il était difficile d'avouer certaines choses. Lui aussi m'avait compris: il voyait clairement que j'avais deviné son secret, et même que j'étais fâché contre lui; à son tour, il ne poupouvait me pardonner ni ma perspicacité, ni mon mécontentement. Certes, dans le cas présent, mon irritation était fort bête mais l'amitié la plus vive ne résiste guère à un tête-à-tête indéfiniment prolongé. Sous plusieurs rapports, Stépan Trophimovitch se rendait un compte exact de sa situation, et même il en précisait très finement les côtés sur lesquels il ne croyait pas nécessaire de garder le silence.

— Oh! est-ce qu'elle était ainsi dans le temps? me disait-il quelquefois en parlant de Barbara Pétrovna. — Est-ce qu'elle était ainsi, jadis, quand nous causions ensemble… Savez-vous qu'alors elle savait encore causer? Pourrez-vous le croire? elle avait alors des idées, des idées à elle. Maintenant elle n'est plus à reconnaître! Elle dit que tout cela n'était que du bavardage! Elle méprise le passé… À présent, elle est devenue une sorte de commis, d'économe, une créature endurcie, et elle se fâche toujours…

— Pourquoi donc se fâcherait-elle maintenant que vous avez déféré à son désir? répliquai-je.

Il me regarda d'un air fin.

— Cher ami, si j'avais refusé, elle aurait été furieuse, fu-ri- euse! Moins toutefois qu'elle ne l'est maintenant que j'ai consenti.

Sa phrase lui parut joliment tournée, et nous bûmes ce soir-là une petite bouteille. Mais cette accalmie ne dura guère; le lendemain, il fut plus maussade et plus insupportable que jamais.

Je lui reprochais surtout de ne pouvoir se résoudre à aller faire visite aux dames Drozdoff; elles-mêmes, nous le savions, désiraient renouer connaissance avec lui, car, depuis leur arrivée, elles avaient plus d'une fois demandé de ses nouvelles, et, et, de son côté, il mourait d'envie de les voir. Il parlait d'Élisabeth Nikolaïevna avec un enthousiasme incompréhensible pour moi. Sans doute il se rappelait en elle l'enfant qu'il avait tant aimée jadis; mais, en dehors de cela, il s'imaginait, je ne sais pourquoi, qu'auprès d'elle il trouverait tout de suite un soulagement à ses peines présentes, et même une réponse aux graves points d'interrogation posés devant lui. Élisabeth Nikolaïevna lui faisait, par avance, l'effet d'une créature extraordinaire. Et pourtant il n'allait pas chez elle, quoique chaque jour il en formât le projet. Pour dire toute la vérité, j'étais moi-même très désireux alors d'être présenté à cette jeune fille, et je ne voyais que Stépan Trophimovitch qui pût me servir d'introducteur auprès d'elle. Je l'avais plus d'une fois aperçue se promenant à cheval en compagnie du bel officier, qui passait pour son cousin (le neveu du feu général Drozdoff), et elle avait produit sur moi une impression extraordinaire. Mon aveuglement fut de fort courte durée; je reconnus vite combien ce rêve était irréalisable, mais avant qu'il se dissipât, on comprend la colère que je dus souvent éprouver en voyant mon pauvre ami s'obstiner dans son existence d'ermite.

Dès le début, tous les nôtres avaient été officiellement informés que les réceptions de Stépan Trophimovitch étaient momentanément suspendues. Quoi que je fisse pour l'en dissuader, il tint à leur notifier la chose. Sur sa demande, je passai donc chez toutes nos connaissances, je leur dis que Barbara Pétrovna avait confié un travail extraordinaire à notre «vieux» (c'était ainsi que nous appelions entre nous Stépan Trophimovitch), qu'il avait à mettre en ordre une correspondance embrassant plusieurs années, qu'il s'était enfermé, que je l'aidais dans sa besogne, etc., etc. Lipoutine était le seul chez qui je ne fusse pas encore allé, je remettais toujours cette visite, et, à dire vrai, je n'osais pas la faire. «Il ne croira pas un mot de ce que je lui raconterai», me disais-je, «il ne manquera pas de s'imaginer qu'il y a là un secret qu'on veut lui cacher, à lui surtout, et, dès que je l'aurai quitté, il courra toute la ville pour recueillir des informations et répandre des cancans.» Tandis que je me faisais ces réflexions, je le rencontrai par hasard dans la rue. Les nôtres, que je venais de prévenir, l'avaient déjà mis au courant. Mais, chose étrange, loin de me questionner et de témoigner aucune curiosité à l'endroit de Stépan Trophimovitch, il m'interrompit dès que je voulus m'excuser de n'être pas encore allé chez lui, et aborda aussitôt un autre sujet de conversation. À la vérité, ce n'était pas la matière qui lui manquait, il avait une grande envie de causer et était enchanté d'avoir trouvé en moi un auditeur. Il commença à parler des nouvelles de la ville, de l'arrivée de la gouvernante, de l'opposition qui se formait déjà au club, etc., etc. Bref, il bavarda pendant un quart d'heure et d'une façon si amusante que je ne me lassais pas de l'entendre. Quoique je ne pusse le souffrir, j'avoue qu'il avait le talent de se faire écouter, surtout quand il pestait contre quelque chose. Cet homme, à mon avis, était né espion. Il savait toujours les dernières nouvelles et connaissait toute la chronique secrète de la ville, particulièrement les vilenies; on ne pouvait que s'étonner en voyant combien il prenait à coeur des choses qui, parfois, ne le concernaient pas du tout. Il m'a toujours semblé que le trait dominant de son caractère était l'envie. Le même soir, je fis part à Stépan Trophimovitch de ma rencontre avec Lipoutine et de l'entretien que nous avions eu ensemble. À ma grande surprise, il parut extrêmement agité et me posa cette étrange question: «Lipoutine sait-il ou non?» J'essayai de lui démontrer que, dans un temps si court, Lipoutine n'avait rien pu apprendre; d'ailleurs, par qui aurait-il été mis au fait? mais Stépan Trophimovitch ne se rendit point à mes raisonnements.

— Croyez-le ou non, finit-il par me dire, — moi, je suis persuadé que non seulement il connaît notre situation dans tous ses détails, mais que, de plus, il sait encore quelque chose que ni vous ni moi ne savons, quelque chose que nous ne saurons peut- être jamais, ou que nous apprendrons quand il sera trop tard, quand il n'y aura plus moyen de revenir en arrière!…

Je ne répondis rien, mais ces paroles donnaient fort à penser. Durant les cinq jours qui suivirent, il ne fut plus du tout question de Lipoutine entre nous. Je voyais très bien que Stépan Trophimovitch regrettait vivement de n'avoir pas su retenir sa langue et d'avoir manifesté de tels soupçons devant moi.

II

Sept ou huit jours après le consentement donné par Stépan Trophimovitch à son mariage, tandis que je me rendais, selon mon habitude, vers onze heures du matin chez le pauvre fiancé, il m'arriva une aventure en chemin.

Je rencontrai Karmazinoff[2], «le grand écrivain», comme l'appelait Lipoutine. Ses romans sont connus de toute la dernière génération et même de la nôtre; dès l'enfance, je les avais lus et j'en avais été enthousiasmé; ils avaient fait la joie de mes jeunes années. Plus tard, je me refroidis un peu pour les productions de sa plume. Les ouvrages à tendance de sa seconde manière me plurent moins que les premiers où il y avait tant de poésie spontanée; les derniers me déplurent tout à fait.

À en croire la renommée, il n'était rien que Karmazinoff mît au- dessus de ses relations avec les hommes puissants et avec la haute société. On racontait qu'il vous faisait l'accueil le plus charmant, vous comblait d'amabilités, vous séduisait par sa bonhomie, surtout s'il avait besoin de vous, et si, bien entendu, vous lui aviez été présenté au préalable. Mais, à l'arrivée du premier prince, de la première comtesse, du premier personnage dont il avait peur, il s'empressait de vous oublier avec le dédain le plus insultant, comme un copeau, comme une mouche, et cela avant même que vous fussiez sorti de chez lui; cette manière d'agir lui paraissait le suprême du bon ton. Malgré une connaissance parfaite du savoir-vivre, il était, disait-on, si follement vaniteux qu'il ne pouvait cacher son irascibilité d'écrivain même dans les milieux sociaux où l'on ne s'occupe guère de littérature. Si quelqu'un semblait se soucier peu de ses ouvrages, il en était mortellement blessé et ne respirait que vengeance.

Dès que s'était répandu chez nous le bruit de la prochaine arrivée de Karmazinoff, j'avais conçu un vif désir de le voir, et, si c'était possible, de faire sa connaissance. Je savais que je pourrais y arriver par Stépan Trophimovitch qui avait été son ami autrefois. Et voilà que, tout à coup, je le rencontre dans un carrefour. Je le reconnus tout de suite. Trois jours auparavant, on me l'avait montré se promenant en calèche avec sa gouvernante.

C'était un petit homme aux airs pincés, qu'on aurait pris pour un vieillard, quoiqu'il n'eût pas plus de cinquante ans; d'épaisses boucles de cheveux blancs sortaient de dessous son chapeau à haute forme et s'enroulaient autour d'oreilles petites et rosées. Son visage assez vermeil n'était pas fort beau; il avait un nez un peu gros, de petits yeux vifs et spirituels, des lèvres longues et minces dont le pli dénotait l'astuce. Sur ses épaules était négligemment jeté un manteau comme on en aurait porté à cette saison en Suisse ou dans l'Italie septentrionale. Mais, du moins, tous les menus accessoires de son costume: boutons de manchettes, lorgnon, bague, etc., étaient d'un goût irréprochable. Je suis sûr qu'en été il doit porter des bottines de prunelle à boutons de nacre. Quand nous nous rencontrâmes, il était arrêté au coin d'une rue et cherchait à s'orienter. S'apercevant que je le regardais avec curiosité, il m'adressa la parole d'une petite voix mielleuse, quoiqu'un peu criarde:

— Permettez-moi de vous demander le plus court chemin pour aller rue des Boeufs.

— Rue des Boeufs? Mais c'est ici tout près, m'écriai-je en proie à une agitation extraordinaire. — Vous n'avez qu'à suivre cette rue et prendre ensuite la deuxième à gauche.

— Je vous suis bien reconnaissant.

Minute maudite! je crois que j'étais intimidé et que ma physionomie avait une expression servile. Il remarqua tout cela en un clin d'oeil, et, à l'instant sans doute, comprit tout, c'est-à- dire, que je savais qui il était, que je l'avais lu, que je l'admirais depuis mon enfance, et qu'en ce moment je me sentais troublé devant lui. Il sourit, inclina encore une fois la tête, et se mit en marche dans la direction que je lui avais indiquée. J'ignore comment il se fit qu'au lieu de continuer ma route, je le suivis à quelques pas de distance. Tout à coup il s'arrêta de nouveau.

— Ne pourriez-vous pas me dire où je trouverais une station de fiacres? me cria-t-il.

Vilain cri! vilaine voix!

— Une station de fiacres? Mais il y en a une à deux pas d'ici… près de la cathédrale; c'est toujours là que les cochers se tiennent, répondis-je, et peu s'en fallut que je ne courusse chercher une voiture à Karmazinoff. Je présume qu'il attendait justement cela de moi. Bien entendu, je me ravisai à l'instant même et n'en fis rien, mais mon mouvement ne lui échappa point, et l'odieux sourire de tout à l'heure reparut sur ses lèvres. Alors se produisit un incident que je n'oublierai jamais.

Il laissa soudain tomber un sac minuscule qu'il tenait dans sa main gauche. Du reste, ce n'était pas, à proprement parler, un sac, mais une petite boîte, ou plutôt un petit portefeuille, ou, mieux encore, un ridicule dans le genre de ceux que les dames portaient autrefois. Enfin, je ne sais pas ce que c'était; tout ce que je sais, c'est que je me précipitai pour ramasser cet objet.

Je suis parfaitement convaincu que je ne le ramassai pas, mais le premier mouvement fait par moi était incontestable, il n'y avait plus moyen de le cacher, et je rougis comme un imbécile. Le malin personnage tira aussitôt de la circonstance tout ce qu'il lui était possible d'en tirer.

— Ne vous donnez pas la peine, je le ramasserai moi-même, me dit- il avec une grâce exquise quand il fut bien sûr que je ne lui rendrais pas ce service. Puis il ramassa son ridicule en ayant l'air de prévenir ma politesse, et s'éloigna, après m'avoir une dernière fois salué d'un signe de tête. Je restai tout sot. C'était exactement comme si j'avais moi-même ramassé son sac. Pendant cinq minutes, je me figurais que j'étais un homme déshonoré. Ensuite je partis d'un éclat de rire. Cette rencontre me parut si drôle que je résolus de la raconter à Stépan Trophimovitch pour l'égayer un peu.

III

Cette fois je constatai, non sans surprise, un changement extraordinaire en lui. Dès que je fus entré, il s'avança vers moi avec un empressement particulier et se mit à m'écouter; seulement il avait l'air si distrait qu'il ne comprit évidemment pas les premiers mots de mon récit. Mais à peine eus-je prononcé le nom de Karmazinoff que je le vis perdre tout sang-froid.

— Ne me parlez plus, taisez-vous! s'écria-t-il avec une sorte de rage, — voilà, voilà, regardez, lisez! lisez!

Il prit dans un tiroir et jeta sur la table trois petits morceaux de papier, sur lesquels Barbara Pétrovna avait griffonné à la hâte quelques lignes au crayon. Le premier billet remontait à l'avant- veille, le second avait été écrit la veille, et le dernier était arrivé depuis une heure. Tous trois, fort insignifiants, avaient trait à Karmazinoff, et dénotaient chez Barbara Pétrovna la crainte puérile que le grand écrivain n'oubliât de lui faire visite.

Premier billet:

«S'il daigne enfin vous aller voir aujourd'hui, je vous prie de ne pas lui parler de moi. Pas le moindre mot. Ne me rappelez d'aucune manière à son attention.

«B. S.»

Deuxième billet:

«S'il se décide enfin à vous faire visite ce matin, vous agirez, je crois, plus noblement en refusant de le recevoir. Voilà mon avis, je ne sais comment vous en jugerez.

«B. S.»

Troisième et dernier billet:

«Je suis sûre qu'il y a chez vous une pleine charretée d'ordures, et que la fumée de tabac empoisonne votre logement. Je vous enverrai Marie et Thomas; dans l'espace d'une demi-heure, ils mettront tout en ordre. Mais ne les gênez pas, et restez dans votre cuisine, pendant qu'ils nettoieront. Je vous envoie un tapis de Boukharie et deux vases chinois; depuis longtemps je me proposais de vous les offrir; j'y joins mon Téniers (que je vous prête). On peut placer les vases sur une fenêtre; quant au Téniers, pendez-le à droite sous le portrait de Goethe, là il sera plus en vue. S'il se montre enfin, recevez-le avec une politesse raffinée, mais tâchez de mettre la conversation sur des riens, sur quelque sujet scientifique, faites comme si vous retrouviez un ami que vous auriez quitté hier. Pas un mot de moi. Peut-être passerai-je chez vous dans la soirée.

«B. S.»

«P. S. S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne viendra jamais.»

Après avoir pris connaissance de ces billets, je m'étonnai de l'agitation que de pareilles niaiseries causaient à Stépan Trophimovitch. En l'observant d'un oeil anxieux, je remarquai tout à coup que, pendant ma lecture, il avait remplacé sa cravate blanche accoutumée par une cravate rouge. Son chapeau et sa canne se trouvaient sur la table. Il était pâle, et ses mains tremblaient.

— Je ne veux pas connaître ses préoccupations! cria-t-il avec colère en réponse au regard interrogateur que je fixais sur lui. - - Je m'en fiche! Elle a le courage de s'inquiéter de Karmazinoff, et elle ne répond pas à mes lettres! Tenez, voilà la lettre qu'elle m'a renvoyée hier, non décachetée; elle est là, sur la table, sous le livre, sous l'Homme qui rit. Que m'importent ses tracas au sujet de Ni-ko-lenka! Je m'en fiche, et je proclame ma liberté. Au diable le Karmazinoff! Au diable la Lembke! Les vases, je les ai cachés dans l'antichambre; le Téniers, je l'ai fourré dans une commode, et je l'ai sommée de me recevoir à l'instant même. Vous entendez, je l'ai sommée! J'ai fait comme elle, j'ai écrit quelques mots au crayon sur un chiffon de papier, je n'ai même pas cacheté ce billet, et je l'ai fait porter par Nastasia, maintenant j'attends. Je veux que Daria Pavlovna elle-même s'explique avec moi à la face du ciel, ou, du moins, devant vous. Vous me seconderez, n'est-ce pas? comme ami et témoin. Je ne veux pas rougir, je ne veux pas mentir, je ne veux pas de secrets, je n'en admets pas dans cette affaire! Qu'on m'avoue tout, franchement, ingénument, noblement, et alors … alors peut-être étonnerai-je toute la génération par ma magnanimité!… Suis-je un lâche, oui ou non, monsieur? acheva-t-il tout à coup en me regardant d'un air de menace comme si je l'avais pris pour un lâche.

Je l'engageai à boire de l'eau; je ne l'avais pas encore vu dans un pareil état. Tout en parlant, il courait d'un coin de la chambre à l'autre, mais, soudain, il se campa devant moi dans une attitude extraordinaire.

— Pouvez-vous penser, reprit-il en me toisant des pieds à la tête, — pouvez-vous supposer que moi, Stépan Verkhovensky, je ne trouverai pas en moi assez de force morale pour prendre ma besace, — ma besace de mendiant! — pour en charger mes faibles épaules et pour m'éloigner à jamais d'ici, quand l'exigeront l'honneur et le grand principe de l'indépendance? Ce ne sera pas la première fois que Stépan Verkhovensky aura opposé la grandeur d'âme au despotisme, fût-ce le despotisme d'une femme insensée, c'est-à- dire le despotisme le plus insolent et le plus cruel qui puisse exister au monde, en dépit du sourire que mes paroles viennent, je crois, d'amener sur vos lèvres, monsieur! Oh! vous ne croyez pas que je puisse trouver en moi assez de grandeur d'âme pour savoir finir mes jours en qualité de précepteur chez un marchand, ou mourir de faim au pied d'un mur! Répondez, répondez sur le champ: le croyez-vous ou ne le croyez-vous pas?

Je me tus, comme un homme qui craint d'offenser son interlocuteur par une réponse négative, mais qui ne peut en conscience lui répondre affirmativement. Dans toute cette irritation il y avait quelque chose dont j'étais décidément blessé, et pas pour moi, oh! non! Mais… je m'expliquerai plus tard.

Il pâlit.

— Peut-être vous vous ennuyez avec moi, G…ff (c'est mon nom), et vous désireriez… mettre fin à vos visites? dit-il de ce ton glacé qui précède d'ordinaire les grandes explosions. Inquiet, je m'élançai vers lui; au même instant entra Nastasia. Elle tendit silencieusement un petit papier à Stépan Trophimovitch. Il le regarda, puis me le jeta. C'était la réponse de Barbara Pétrovna, trois mots écrits au crayon: «Restez chez vous».

Stépan Trophimovitch prit son chapeau et sa canne, sans proférer une parole, et sortit vivement de la chambre; machinalement, je le suivis. Tout à coup un bruit de voix et de pas pressés se fit entendre dans le corridor. Il s'arrêta comme frappé d'un coup de foudre.

— C'est Lipoutine, je suis perdu! murmura-t-il en me saisissant la main.

Comme il achevait ces mots, Lipoutine entra dans la chambre.

IV

Pourquoi était-il perdu par le fait de l'arrivée de Lipoutine? je l'ignorais, et, d'ailleurs, je n'attachais aucune importance à cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa frayeur ne laissait pas d'être étrange, et je me promis d'observer attentivement ce qui allait suivre.

À première vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette fois, il avait un droit particulier d'entrer, en dépit de toutes les consignes. Il était accompagné d'un monsieur inconnu de nous, et sans doute étranger à notre ville. En réponse au regard hébété de Stépan Trophimovitch que la stupeur avait cloué sur place, il s'écria aussitôt d'une voix retentissante:

— Je vous amène un visiteur, et pas le premier venu! Je me permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingénieur et architecte très remarquable. Mais le principal, c'est qu'il connaît votre fils, le très estimé Pierre Stépanovitch; il le connaît tout particulièrement, et il a été chargé par lui d'une commission pour vous. Il vient seulement d'arriver.

— La commission, c'est vous qui l'avez inventée, observa d'un ton roide le visiteur, — je ne suis chargé d'aucune commission, mais je connais en effet Verkhovensky. Je l'ai laissé, il y a dix jours, dans le gouvernement de Kh…

Stépan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l'invita du geste à s'asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et, comme rappelé soudain au sentiment de la réalité, il se hâta de s'asseoir lui-même; mais, sans le remarquer, il tenait toujours à la main sa canne et son chapeau.

— Bah! mais vous vous disposiez à sortir! On m'avait pourtant dit que vos occupations vous avaient rendu malade.

— Oui, je suis souffrant, c'est pour cela que je voulais maintenant faire une promenade, je…

Stépan Trophimovitch s'interrompit, se débarrassa brusquement de sa canne et de son chapeau, et — rougit.

Pendant ce temps j'examinais le visiteur. C'était un jeune homme brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vêtu, svelte et bien fait de sa personne. Son visage pâle avait une nuance un peu terreuse; ses yeux étaient noirs et sans éclat. Il semblait légèrement distrait et rêveur; sa parole était saccadée et incorrecte au point de vue grammatical; s'il avait à construire une phrase de quelque longueur, il avait peine à s'en tirer et transposait singulièrement les mots. Lipoutine remarqua très bien l'extrême frayeur de Stépan Trophimovitch et en éprouva une satisfaction visible. Il s'assit sur une chaise de jonc qu'il plaça presque au milieu de la chambre, de façon à se trouver à égale distance du maître de la maison et de M. Kiriloff, lesquels s'étaient assis en face l'un de l'autre sur deux divans opposés. Ses yeux perçants furetaient dans tous les coins.

— Je… je n'ai pas vu Pétroucha depuis longtemps… C'est à l'étranger que vous vous êtes rencontrés? balbutia Stépan Trophimovitch en s'adressant au visiteur.

— Et ici et à l'étranger.

— Alexis Nilitch est lui-même tout fraîchement arrivé de l'étranger où il a séjourné quatre ans, intervint Lipoutine; — il y était allé pour se perfectionner dans sa spécialité, et il est venu chez nous parce qu'il a lieu d'espérer qu'on l'emploiera à la construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il attend une réponse. Il a fait, par l'entremise de Pierre Stépanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et d'Élisabeth Nikolaïevna.

L'ingénieur écoutait avec une impatience mal dissimulée. Il me faisait l'effet d'un homme vexé.

— Il connaît aussi Nicolas Vsévolodovitch.

— Vous connaissez aussi Nicolas Vsévolodovitch? demanda Stépan Trophimovitch.

— Oui.

— Je… il y a un temps infini que je n'ai vu Pétroucha, et… je me sens si peu en droit de m'appeler son père… c'est le mot; je… comment donc l'avez-vous laissé?

— Mais je l'ai laissé comme à l'ordinaire… il viendra lui-même, répondit M. Kiriloff qui semblait pressé de couper court à ces questions. Décidément il était de mauvaise humeur.

— Il viendra! Enfin je… voyez-vous, il y a trop longtemps que je n'ai vu Pétroucha! reprit Stépan Trophimovitch empêtré dans cette phrase; — maintenant j'attends mon pauvre garçon envers qui… oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans le temps, quand je l'ai quitté à Pétersbourg, je le considérais comme un zéro. Vous savez, un garçon nerveux, très sensible et… poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu'à terre devant l'icône, et faisait le signe de la croix sur son oreiller pour ne pas mourir dans la nuit… je m'en souviens. Enfin, aucun sentiment du beau, rien d'élevé, par le moindre germe d'une idée future… c'était comme un petit idiot. Du reste, moi-même je dois avoir l'air d'un ahuri, excusez-moi, je… vous m'avez trouvé…

— Vous parlez sérieusement quand vous dites qu'il faisait le signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement l'ingénieur que ce détail paraissait intéresser.

— Oui, il faisait le signe de la croix…

— Cela m'étonne de sa part; continuez.

Stépan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine.

— Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je l'avoue, maintenant je… je ne suis pas en état… Permettez-moi pourtant de vous demander où vous habitez.

— Rue de l'Épiphanie, maison Philippoff.

— Ah! c'est là où demeure Chatoff, fis-je involontairement.

— Justement, c'est dans la même maison, s'écria Lipoutine, — seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis qu'Alexis Nilitch s'est installé en bas, chez le capitaine Lébiadkine. Il connaît aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il s'est trouvé en rapports très intimes avec elle pendant son séjour à l'étranger.

— Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez cette femme? s'écria avec une émotion soudaine Stépan Trophimovitch, — vous êtes le premier que je rencontre l'ayant connue personnellement; et si toutefois…

— Quelle bêtise! répliqua l'ingénieur dont le visage s'empourpra, — comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n'ai été en rapports intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m'est arrivé de l'apercevoir de loin, voilà tout… Chatoff, je le connais. Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires?

Il se tourna tout d'une pièce sur le divan et prit son chapeau, puis il s'en débarrassa et se rassit à sa première place. En même temps ses yeux noirs étincelaient, fixés sur Stépan Trophimovitch avec une expression de défi. Je ne pouvais comprendre une irritation si étrange.

— Excusez-moi, reprit d'un ton digne Stépan Trophimovitch, — je comprends que cette affaire est peut-être fort délicate…

— Il n'y a ici aucune affaire délicate, répondit M. Kiriloff, — et quand j'ai crié: «Quelle bêtise!» ce n'est pas à vous que j'en avais, mais à Lipoutine, parce qu'il invente toujours. Pardonnez- moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je ne connais pas du tout sa femme… pas du tout!

— J'ai compris, j'ai compris; si j'insistais, c'est seulement parce que j'aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami, et parce que je me suis toujours intéressé… Cet homme a eu tort, selon moi, de renoncer si complètement à ses anciennes idées, qui péchaient peut-être par un excès de jeunesse, mais qui ne laissaient pas d'être justes au fond. À présent, il divague à un tel point sur «notre sainte Russie», que j'attribue cette lésion de son organisme, — je ne veux pas appeler la chose autrement, — à quelque forte secousse domestique, et notamment à son malheureux mariage. Moi qui ai étudié à fond notre pauvre Russie, et consacré toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu'il ne le connaît pas, et que de plus…

— Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et… je n'ai pas le temps de l'étudier! fit brusquement l'ingénieur interrompant Stépan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase.

— Il l'étudie, il l'étudie, remarqua Lipoutine, — il a déjà commencé à l'étudier, il est en train d'écrire un article très curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en Russie, et, d'une façon générale, sur les influences auxquelles est due l'augmentation ou la diminution des suicides dans la société. Il est arrivé à des résultats étonnants.

L'ingénieur se fâcha.

— Vous n'avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il avec colère, — je ne fais pas du tout d'article. Je ne donne pas dans ces stupidités. Je vous ai demandé quelques renseignements en confidence et tout à fait par hasard. Il n'est pas question d'article; je ne publie rien, et vous n'avez pas le droit…

Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine.

— Pardon, j'ai pu me tromper en donnant le nom d'article à votre travail littéraire. Alexis Nilitch se borne à recueillir des observations et ne touche pas du tout au fond de la question, à ce qu'on pourrait appeler son côté moral; bien plus, il repousse absolument la morale elle-même et tient pour le principe moderne de la destruction universelle comme préface à la réforme sociale. Il réclame plus de cent millions de têtes pour établir en Europe le règne du bon sens: c'est beaucoup plus qu'on n'en a demandé au dernier congrès de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus loin que personne.

L'ingénieur écoutait, un pâle et méprisant sourire sur les lèvres. Pendant une demi-minute, tout le monde se tut.

— Tout cela est bête, Lipoutine, dit enfin avec une certaine dignité M. Kiriloff. — Si je vous avais exposé ma manière de voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n'avez pas ce droit-là, parce que je ne parle jamais à personne. Je dédaigne de parler… Si j'ai telle ou telle conviction, c'est que cela est clair pour moi… et le langage que vous venez de tenir est bête. Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchés pour moi. Je ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner…

— Et peut-être vous faites bien, ne put s'empêcher d'observer Stépan Trophimovitch.

— Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fâché contre personne, poursuivit avec vivacité le visiteur; — depuis quatre ans, j'ai vu peu de monde; pendant ces quatre années j'ai peu causé; j'évitais les rapports avec les gens parce que cela était sans utilité pour mes buts. Lipoutine a découvert cela, et il en rit. Je le comprends et je n'y fais pas attention, je suis seulement vexé de la liberté qu'il prend. Mais si je ne vous expose pas mes idées, acheva-t-il à l'improviste en nous enveloppant tous d'un regard assuré, ce n'est pas du tout que je craigne d'être dénoncé par vous au gouvernement; non; je vous en prie, n'allez pas vous figurer des bêtises pareilles…

Personne ne répondit à ces mots; nous nous contentâmes de nous regarder les uns les autres. Lipoutine lui-même cessa de rire.

— Messieurs, je suis désolé, dit Stépan Trophimovitch se levant avec résolution, — mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi.

— Ah! il faut s'en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son chapeau, — vous avez bien fait de le dire, sans cela je n'y aurai pas pensé.

Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s'avança, la main tendue, vers le maître de la maison.

— Je regrette d'être venu vous déranger alors que vous êtes souffrant.

— Je vous souhaite chez vous tout le succès possible, répondit Stépan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, — Si, comme vous le dites, vous avez vécu si longtemps à l'étranger, si vous avez, dans l'intérêt de vos buts, évité le commerce des gens et oublié la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu dépaysé au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez construire notre pont et en même temps vous vous déclarez partisan de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la construction de notre pont!

— Comment! que dites-vous?… Ah diable! s'écria Kiriloff frappé de cette observation, et il se mit à rire avec la plus franche gaieté. Durant un instant son visage prit une expression tout à fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait très bien. Lipoutine se frottait les mains, enchanté du mot spirituel de Stépan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant sa voix, il s'était écrié: «Je suis perdu!»

V

Nous nous arrêtâmes tous sur le seuil de la porte. C'était le moment où maîtres de maison et visiteurs échangent les dernières civilités avant de se séparer.

— S'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, dit brusquement Lipoutine, — c'est parce qu'il a eu tantôt une prise de bec avec le capitaine Lébiadkine à propos de la soeur de celui-ci. Elle est folle, et chaque jour le capitaine Lébiadkine lui donne le fouet. Il la fustige matin et soir avec une vraie nagaïka de Cosaque. Alexis Nilitch s'est même transféré dans un pavillon attenant à la maison pour ne plus être témoin de ces scènes. Allons, au revoir.

— Une soeur? Malade? Avec une nagaïka? s'écria Stépan Trophimovitch, comme si on l'avait lui-même cinglé d'un coup de fouet. — Quelle soeur? Quel Lébiadkine?

Sa frayeur de tantôt l'avait ressaisi instantanément.

— Lébiadkine! Mais c'est un capitaine en retraite; auparavant il s'intitulait seulement capitaine d'état-major…

— Eh! que m'importe son grade? Quelle soeur? Mon Dieu… Lébiadkine, dites-vous? Mais nous avons eu ici un Lébiadkine…

— C'est celui-là même, c'est notre Lébiadkine, celui de Virguinsky, vous vous rappelez?

— Mais celui-là a été pris faisant circuler de faux assignats?

— Eh bien, il est revenu, il y a à peu près trois semaines, et dans des circonstances très particulières.

— Mais c'est un vaurien?

— Comme s'il ne pouvait pas y avoir de vauriens chez nous! fit brusquement Lipoutine; il souriait, et ses petits yeux malins semblaient vouloir fouiller dans l'âme de Stépan Trophimovitch.

— Ah! mon Dieu, ce n'est pas du tout de cela que je… quoique, du reste, je sois parfaitement d'accord avec vous sur ce point. Mais la suite, la suite! Que vouliez-vous dire par là? Voyons, vous vouliez certainement dire quelque chose!

— Tout cela n'a aucune importance… D'après toutes les apparences, ce n'est pas une affaire de faux billets qui a motivé, dans le temps, le départ de ce capitaine; il a quitté notre ville simplement pour se mettre en quête de sa soeur; celle-ci, paraît- il, s'était réfugiée dans un endroit inconnu, espérant se dérober à ses recherches; eh bien, il vient de la ramener ici, voilà toute l'histoire! on dirait que vous avez peur, Stépan Trophimovitch; pourquoi cela? Du reste, je ne fais que répéter ici les propos qu'il tient sous l'influence de la boisson; quand il n'est pas ivre, il se tait là-dessus. C'est un homme irascible, et, pour ainsi dire, un militaire frotté d'esthétique, mais de mauvais goût. Quant à sa soeur, elle est non seulement folle, mais encore boiteuse. Il paraît qu'elle a été séduite par quelqu'un, et que, depuis plusieurs années déjà, M. Lébiadkine reçoit du séducteur un tribut annuel en réparation du préjudice causé à l'honneur de sa famille; du moins, voilà ce qui ressort de ses bavardages; mais, à mon avis, ce ne sont que des paroles d'ivrogne et pures hâbleries. Les lovelaces s'en tirent à bien meilleur marché. Quoi qu'il en soit, une chose certaine, c'est qu'il a de l'argent. Il y a une douzaine de jours, il allait pieds nus, et, maintenant, je l'ai vu moi-même, il a des centaines de roubles à sa disposition. Sa soeur a tous les jours des accès durant lesquels elle pousse des cris, et il la morigène à coups de nagaïka. «C'est ainsi, dit-il, qu'il faut inculquer le respect à la femme.» Je ne comprends pas comment Chatoff qui demeure au-dessus d'eux n'a pas encore déménagé. Alexis Nilitch n'a pas pu y tenir; il avait fait leur connaissance à Pétersbourg, mais il n'est resté que trois jours chez eux; à présent, pou être tranquille, il s'est installé dans le pavillon.

— Tout cela est vrai? demanda Stépan Trophimovitch à l'ingénieur.

— Vous êtes fort bavard, Lipoutine, murmura d'un ton fâché M. Kiriloff.

— Des mystères, des secrets! Comment se fait-il qu'il y ait tout à coup chez nous tant de secrets et de mystères! s'écria Stépan Trophimovitch incapable de se contenir.

L'ingénieur fronça le sourcil, rougit, et, avec un haussement d'épaules, sortit de la chambre.

— Alexis Nilitch lui a même arraché son fouet qu'il a brisé et jeté par la fenêtre; ils ont eu une vive altercation ensemble, ajouta Lipoutine.

— À quoi bon ces bavardages, Lipoutine? C'est bête, à quoi bon? dit Alexis Nilitch en faisant un pas en arrière.

— Pourquoi donc cacher, par modestie, les nobles mouvements de son âme, c'est-à-dire de votre âme? je ne parle pas de la mienne.

— Comme c'est bête… et cela ne sert à rien… Lébiadkine est bête et absolument futile… inutile pour l'action et… tout à fait nuisible. Pourquoi racontez-vous toutes ces choses-là? Je m'en vais.

— Ah! quel dommage! s'écria en souriant Lipoutine, — sans cela, Stépan Trophimovitch, je vous aurais encore amusé avec une petite anecdote. J'étais même venu dans l'intention de vous la raconter, quoique, du reste, vous la connaissiez déjà, j'en suis sûr. Allons, ce sera pour une autre fois, Alexis Nilitch est si pressé… Au revoir. Il s'agit, dans cette anecdote, de Barbara Pétrovna, elle m'a fait rire avant-hier! elle m'a envoyé chercher exprès, c'est à se tordre, positivement. Au revoir.

Mais Stépan Trophimovitch le saisit violemment par l'épaule, le ramena de force dans la chambre et le fit asseoir sur une chaise. Lipoutine eut même peur.

— Mais comment donc? commença-t-il de lui-même, tandis qu'il observait avec une attention inquiète le visage de Stépan Trophimovitch, — elle me fait venir tout à coup chez elle et me demande «confidentiellement» mon opinion personnelle sur l'état mental de Nicolas Vsévolodovitch. N'est-ce pas renversant?

— Vous avez perdu l'esprit, grommela Stépan Trophimovitch, et, soudain, comme hors de lui, il ajouta:

— Lipoutine, vous le savez trop bien, vous n'êtes venu que pour me communiquer quelque vilenie de ce genre et… pire encore!

Je me rappelai immédiatement ce qu'il m'avait dit peu de jours auparavant: «Non seulement Lipoutine connaît notre position mieux que nous, mais il sait encore quelque chose que nous-mêmes ne saurons jamais.»

— Allons donc, Stépan Trophimovitch! balbutia Lipoutine qui paraissait fort effrayé, — allons donc!…

— Trêve de dénégations! Commencez! Je vous prie instamment, monsieur Kiriloff, de rentrer aussi dans la chambre, je désire que vous soyez présent! Asseyez-vous. Et vous, Lipoutine, commencez votre récit franchement, simplement… n'essayez pas de recourir à des échappatoires!

— Si j'avais su que cela vous ferait tant d'effet, je n'aurais rien dit… Mais je pensais que Barbara Pétrovna elle-même vous avait déjà mis au courant.

— Vous ne pensiez pas cela du tout! Commencez, commencez donc, vous dit-on!

— Mais, vous aussi, asseyez-vous, je vous prie. Je ne pourrai pas parler si vous continuez à vous agiter ainsi devant moi.

Dominant son émotion, Stépan Trophimovitch s'assit avec dignité sur un fauteuil. L'ingénieur regardait le plancher d'un air sombre. Lipoutine le considéra avec une joie maligne.

— Mais je ne sais comment entrer en matière… vous m'avez tellement troublé…

VI

— Tout à coup, avant-hier, elle m'envoie un de ses domestiques avec prière de l'aller voir le lendemain à midi. Pouvez-vous vous imaginer cela? Toute affaire cessante, hier, à midi précis, je me rends chez elle. On m'introduit immédiatement au salon, où je n'ai à attendre qu'une minute: elle entre, m'offre un siège, et s'assied en face de moi. J'osais à peine y croire; vous savez vous-même quelle a toujours été sa manière d'être à mon égard! Elle aborde la question sans préambule, selon sa coutume. «Vous vous rappelez», me dit-elle, «qu'il y a quatre ans, Nicolas Vsévolodovitch, étant malade, a commis quelques actes étranges, dont personne en ville ne savait que penser, jusqu'au moment où tout s'est éclairci. Vous avez vous-même été atteint par un de ses actes. Nicolas Vsévolodovitch, après son retour à la santé, est allé chez vous, sur le désir que je lui en ai témoigné. Je sais aussi qu'auparavant il avait déjà causé plusieurs fois avec vous. Dites-moi franchement et sans détours comment vous… (à cet endroit de son discours sa parole devint hésitante) — comment vous avez trouvé alors Nicolas Vsévolodovitch… Quel effet a-t-il produit sur vous… quelle opinion avez-vous pu vous faire de lui, et… avez-vous maintenant?…» Ici, son embarras fut tel qu'elle dut s'interrompre pendant une minute, et qu'elle rougit tout à coup. J'étais inquiet. Elle reprit d'un ton non pas ému — l'émotion ne lui va pas — mais fort imposant: «Je désire que vous me compreniez bien. Je vous ai envoyé chercher parce que je vous considère comme un homme plein de pénétration et de finesse, capable, par conséquent, de faire des observations exactes. (Comment trouvez-vous ces compliments?) Vous comprendrez aussi sans doute que c'est une mère qui vous parle… Nicolas Vsévolodovitch a éprouvé dans la vie certains malheurs, et traversé plusieurs vicissitudes. Tout cela a pu influer sur l'état de son esprit. Bien entendu, il n'est pas question ici, il ne saurait être question d'aliénation mentale! (Ces mots furent prononcés d'un ton ferme et hautain) Mais il a pu résulter de là quelque chose d'étrange, de particulier, un certain tour d'idées, une disposition à voir les choses sous un jour spécial.» Ce sont ses expressions textuelles, et j'admirais, Stépan Trophimovitch, avec quelle précision Barbara Pétrovna savait s'expliquer. C'est une dame d'une haute intelligence! «Du moins», continua-t-elle, «j'ai moi-même remarqué chez lui une sorte d'inquiétude constante et une tendance à des inclinations particulières. Mais je suis mère, et vous, vous êtes un étranger; par suite, vous êtes en mesure, avec votre intelligence, de vous former une opinion plus indépendante. Je vous supplie enfin (c'est ainsi qu'elle s'est exprimée: je vous supplie) de me dire toute la vérité, sans aucune réticence, et si, en outre, vous me promettez de ne jamais oublier le caractère confidentiel de cet entretien, vous pouvez compter qu'à l'avenir je ne négligerai aucune occasion de vous témoigner ma reconnaissance». Eh bien, qu'est-ce que vous en dites?

— Vous… vous m'avez tellement stupéfié… bégaya Stépan Trophimovitch, — que je ne vous crois pas…

Lipoutine n'eut pas l'air de l'avoir entendu.

— Non, notez encore ceci, poursuivit-il, il fallait qu'elle fût joliment inquiète et agitée pour avoir adressé, elle si grande dame, une pareille question à un homme comme moi, et pour s'être abaissée même jusqu'à me demander le secret. Qu'est-ce qu'il y a donc? Aurait-on appris quelque nouvelle inattendue concernant Nicolas Vsévolodovitch?

— Je ne sais… aucune nouvelle… je n'ai pas vu Barbara Pétrovna depuis plusieurs jours… balbutia Stépan Trophimovitch, qui évidemment avait peine à renouer le fil des ses idées, — mais je vous ferai observer, Lipoutine… je vous ferai observer que, si l'on vous a parlé en confidence, et qu'à présent devant tout le monde vous…

— Tout à fait en confidence! Que la foudre me frappe si je mens! Voilà si je… Mais puisque c'est ici… eh bien, qu'est-ce que cela fait? Voyons, nous tous, ici présents, y compris même Alexis Nilitch, est-ce que nous sommes des étrangers?

— Je ne partage pas cette manière de voir; sans doute, nous sommes ici trois qui garderons le silence, mais pour ce qui est de vous, je ne crois pas du tout à votre discrétion.

— Que dites-vous donc? Je suis plus intéressé que personne à me taire, puisqu'on m'a promis une reconnaissance éternelle! Et, tenez, je voulais justement, à ce propos, vous signaler un cas extrêmement étrange, plutôt psychologique, pour ainsi dire, que simplement étrange. Hier soir, encore tout remué par mon entretien avec Barbara Pétrovna (vous pouvez vous figurer vous-même quelle impression il a produite sur moi), je questionnai Alexis Nilitch: Vous avez connu, lui dis-je, Nicolas Vsévolodovitch tant à l'étranger qu'à Pétersbourg, comment le trouvez-vous sous le rapport de l'esprit et des facultés? Il me répond laconiquement, à sa manière, que c'est un homme d'un esprit fin et d'un jugement sain. Mais, reprends-je, n'avez-vous jamais remarqué chez lui une certaine déviation d'idées, un tour d'esprit particulier, comme qui dirait une sorte de folie? Bref, je répète la question que m'avait posée Barbara Pétrovna elle-même. Alors, figurez-vous, je vois Alexis Nilitch devenir tout à coup pensif et faire une mine renfrognée, tenez, tout à fait comme à présent. «Oui, dit-il, quelque chose m'a parfois paru étrange.» Or, pour qu'une chose paraisse étrange à Alexis Nilitch, il ne faut pas demander si elle doit l'être, n'est-ce pas?

— C'est vrai? fit Stépan Trophimovitch en s'adressant à l'ingénieur.

Celui-ci releva brusquement la tête, ses yeux étincelaient.

— Je désirerais ne pas parler de cela, répondit-il, — je veux contester votre droit, Lipoutine. Vous n'avez nullement le droit d'invoquer mon témoignage. Je suis loin de vous avoir dit toute ma pensée. J'ai fait la connaissance de Nicolas Vsévolodovitch à Pétersbourg, mais il y a longtemps de cela, et, quoique je l'aie revu depuis, je le connais fort peu. Je vous prie de me laisser en dehors de vos cancans.

Lipoutine écarta les bras comme un innocent injustement accusé.

— Moi un cancanier! Pourquoi pas tout de suite un espion? Vous l'avez belle, Alexis Nilitch, à critiquer les autres quand vous vous tenez en dehors de tout. Voilà le capitaine Lébiadkine, vous ne sauriez croire, Stépan Trophimovitch, à quel point il est bête, on n'ose même pas le dire; il y a en russe une comparaison qui exprime ce degré de bêtise. Il croit, lui aussi, avoir à se plaindre de Nicolas Vsévolodovitch, dont il reconnaît cependant la supériorité intellectuelle. «Cet homme m'étonne, dit-il, c'est un très sage serpent.» Telle sont ses propres paroles. Hier, je l'interroge à son tour (j'étais toujours sous l'influence de ma conversation avec Barbara Pétrovna, et je songeais aussi à ce que m'avait dit Alexis Nilitch). «Eh bien, capitaine, lui dis-je, qu'est-ce que vous pensez de votre très sage serpent? Est-il fou, ou non?» À ces mots, le croiriez-vous? il sursauta comme si je lui avais soudain asséné, sans sa permission, un coup de fouet par derrière. «Oui, répondit-il, oui, seulement cela ne peut influer…» sur quoi? il ne l'a pas dit, mais ensuite il est tombé dans une rêverie si profonde et si sombre que son ivresse s'est dissipée. Nous étions alors attablés au traktin Philipoff. Une demi-heure se passa ainsi, puis, brusquement, il déchargea un coup de poing sur la table. «Oui, dit-il, il est fou, seulement cela ne peut pas influer…» Et de nouveau il laissa sa phrase inachevée. Naturellement, je ne vous donne qu'un extrait de notre conversation, la pensée est facile à comprendre: interrogez qui vous voulez vous retrouvez chez tous la même idée, et pourtant, autrefois, cette idée-là n'était venue à l'idée de personne: «Oui dit-on, il est fou; c'est un homme fort intelligent, mais il peut être fou tout de même.»

Stépan Trophimovitch restait soucieux.

— Et comment Lébiadkine connaît-il Nicolas Vsévolodovitch?

— Vous pourriez le demander à Alexis Nilitch, qui tout à l'heure, ici, m'a traité d'espion. Moi, je suis un espion et je ne sais rien, mais Alexis Nilitch connaît le fond des choses et se tait.

— Je ne sais rien ou presque rien, répliqua avec irritation l'ingénieur, — vous payez à boire à Lébiadkine pour lui tirer les vers du nez. Vous m'avez amené ici pour me faire parler. Donc vous êtes un espion!

— Je ne lui ai pas encore payé à boire, j'estime que le jeu n'en vaudrait pas la chandelle; j'ignore quelle importance ses secrets ont pour vous, mais pour moi ils n'en ont aucune. Au contraire, c'est lui qui me régale de champagne et non moi qui lui en paye. Il y a une douzaine de jours, il est venu me demander quinze kopeks, et maintenant il jette l'argent par les fenêtres. Mais vous me donnez une idée et, s'il le faut, je lui payerai à boire, précisément pour arriver à connaître tous vos petits secrets… répondit aigrement Lipoutine.

Stépan Trophimovitch considérait avec étonnement ces deux visiteurs qui le rendaient témoin de leur dispute. Je me doutais que Lipoutine nous avait amené cet Alexis Nilitch exprès pour lui faire arracher par un tiers ce que lui-même avait envie de savoir; c'était sa manoeuvre favorite.

— Alexis Nilitch connaît très bien Nicolas Vsévolodovitch, poursuivit-il avec colère, seulement il est cachottier. Quant au capitaine Lébiadkine au sujet de qui vous m'interrogiez, il l'a connu avant nous tous; leurs relations remontent à cinq ou six ans; il se sont rencontrés à Pétersbourg à l'époque où Nicolas Vsévolodovitch menait une existence peu connue et ne pensait pas encore à nous favoriser de sa visite. Il faut supposer que notre prince choisissait assez singulièrement sa société dans ce temps- là. C'est aussi alors, paraît-il, qu'il a fait la connaissance d'Alexis Nilitch.

— Prenez garde, Lipoutine, je vous avertis que Nicolas Vsévolodovitch va bientôt venir ici et qu'il ne fait pas bon se frotter à lui.

— Qu'est-ce que je dis? Je suis le premier à proclamer que c'est un homme d'un esprit très fin et très distingué; j'ai donné hier à Barbara Pétrovna les assurances les plus complètes sous ce rapport. «Par exemple, ai-je ajouté, je ne puis répondre de son caractère» Lébiadkine m'a parlé hier dans le même sens: «J'ai souffert de son caractère», m'a-t-il dit. Eh! Stépan Trophimovitch, vous avez bonne grâce à me traiter de cancanier et d'espion quand c'est vous-même, remarquez-le, qui m'avez forcé à vous raconter tout cela. Voyez-vous, hier, Barbara Pétrovna a touché le vrai point: «Vous avez été personnellement intéressé dans l'affaire, m'a-t-elle dit, voilà pourquoi je m'adresse à vous.» En effet, c'est bien le moins que je puisse m'occuper de Nicolas Vsévolodovitch après avoir dévoré une insulte personnelle qu'il m'a faite devant toute la société. Dans ces conditions, il me semble que, sans être cancanier, j'ai bien le droit de m'intéresser à ses faits et gestes. Aujourd'hui il vous serre la main, et demain, sans rime ni raison, en remerciement de votre hospitalité, il vous soufflette sur les deux joues devant toute l'honorable société, pour peu que la fantaisie lui en vienne. C'est un homme gâté par la fortune! Mais surtout c'est un enragé coureur, un Petchorine[3]! Vous qui n'êtes pas marié, Stépan Trophimovitch, vous l'avez belle à me traiter de cancanier parce que je m'exprime ainsi sur le compte de Son Excellence. Mais si jamais vous épousiez une jeune et jolie femme, — vous êtes encore assez vert pour cela, — je vous conseillerais de bien fermer votre porte à notre prince, et de vous barricader dans votre maison. Tenez, cette demoiselle Lébiadkine à qui l'on donne le fouet, n'était qu'elle est folle et bancale, je croirais vraiment qu'elle a été aussi victime des passions de notre général, et que le capitaine fait allusion à cela quand il dit qu'il a été blessé «dans son honneur de famille.» À la vérité, cette conjecture s'accorde peu avec le goût délicat de Nicolas Vsévolodovitch, mais ce n'est pas une raison pour l'écarter a priori: quand ces gens-là ont faim, ils mangent le premier fruit que le hasard met à leur portée. Vous allez encore dire que je fais des cancans, mais est-ce que je crie cela? C'est le bruit public, je me borne à écouter ce que crie toute la ville et à dire oui: il n'est pas défendu de dire oui.

— La ville crie? À propos de quoi?

— C'est-à-dire que c'est le capitaine Lébiadkine qui va crier par toute la ville quand il est ivre, mais n'est-ce pas la même chose que si toute la place criait? En quoi suis-je coupable? Je ne m'entretiens de cela qu'avec des amis, car, ici, je crois me trouver avec des amis, ajouta Lipoutine en nous regardant d'un air innocent. — Voici le cas qui vient de se produire: Son Excellence étant en Suisse a, paraît-il, fait parvenir trois cents roubles au capitaine Lébiadkine par l'entremise d'une demoiselle très comme il faut, d'une modeste orpheline, pour ainsi dire, que j'ai l'honneur de connaître. Or, peu de temps après, Lébiadkine a appris d'un monsieur que je ne veux pas nommer, mais qui est aussi très comme il faut et partant très digne de foi, que la somme envoyée s'élevait à mille roubles et non à trois cents!… Maintenant donc Lébiadkine crie partout que cette demoiselle lui a volé sept cents roubles, et il va la traîner devant les tribunaux, du moins il menace de le faire, il clabaude dans toute la ville.

— C'est une infamie, une infamie de votre part! vociféra l'ingénieur qui se leva brusquement.

— Mais, voyons, vous-même êtes ce monsieur très comme il faut à qui je faisais allusion. C'est vous qui avez affirmé à Lébiadkine, au nom de Nicolas Vsévolodovitch, que ce dernier lui avait expédié non pas trois cents roubles, mais mille. Le capitaine lui-même me l'a raconté étant ivre.

— C'est… c'est un déplorable malentendu. Quelqu'un s'est trompé, et il est arrivé que… Cela ne signifie rien, et vous commettez une infamie!…

— Oui, je veux croire que cela ne signifie rien; pourtant, vous aurez beau dire, le fait n'en est pas moins triste, car voilà une demoiselle très comme il faut, qui est d'une part accusée d'un vol de sept cents roubles, et d'autre part convaincue de relations intimes avec Nicolas Vsévolodovitch. Mais qu'est-ce qu'il en coûte à Son Excellence de compromettre une jeune fille ou de perdre de réputation une femme mariée, comme le cas s'est produit pour moi autrefois? On a sous la main un homme plein de magnanimité, et on lui fait couvrir de son nom honorable les péchés d'autrui. Tel est le rôle que j'ai joué; c'est de moi que je parle…

Stépan Trophimovitch pâlissant se souleva de dessus son fauteuil.

— Prenez garde, Lipoutine, fit-il.

— Ne le croyez pas, ne le croyez pas! Quelqu'un s'est trompé, et Lébiadkine est un ivrogne… s'écria l'ingénieur en proie à une agitation inexprimable, tout s'expliquera, mais je ne puis plus… et je considère comme une bassesse… assez, assez!

Il sortit précipitamment.

— Qu'est-ce qui vous prend? Je vais avec vous! cria Lipoutine inquiet, et il s'élança hors de la chambre à la suite d'Alexis Nilitch.

VII

Stépan Trophimovitch resta indécis pendant une minute et me regarda, probablement sans me voir; puis, prenant sa canne et son chapeau, il sortit sans bruit de la chambre. Je le suivis comme tantôt. En mettant le pied dans la rue, il m'aperçut à côté de lui et me dit:

— Ah! oui, vous pouvez être témoin… de l'accident. Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas?

— Stépan Trophimovitch, est-il possible que vous retourniez encore là? songez-y, que peut-il résulter de cette démarche?

Il s'arrêta un instant, et, avec un sourire navré dans lequel il y avait de la honte et du désespoir, mais aussi une sorte d'exaltation étrange, il me dit à voix basse:

— Je ne puis pas épouser «les péchés d'autrui»!

C'était le mot que j'attendais. Enfin lui échappait, après toute une semaine de tergiversations et de grimaces, le secret dont il avait tant tenu à me dérober à la connaissance. Je ne pus me contenir.

— Et une pensée si honteuse, si… basse, a pu trouver accès chez vous, Stépan Trophimovitch, dans votre esprit éclairé dans votre brave coeur, et cela… avant même la visite de Lipoutine?

Il me regarda sans répondre et poursuivit son chemin. Je ne voulais pas en rester là. Je voulais porter témoignage contre lui devant Barbara Pétrovna.

Qu'avec sa facilité à croire le mal il eût simplement ajouté foi aux propos d'une mauvaise langue, je le lui aurais encore pardonné, mais non, il était clair maintenant que lui-même avait eu cette idée longtemps avant l'arrivée de Lipoutine: ce dernier n'avait fait que confirmer des soupçons antérieurs et verser de l'huile sur le feu. Dès le premier jour, sans motif aucun, avant même les prétendues raisons fournies par Lipoutine, Stépan Trophimovitch n'avait pas hésité à incriminer in petto la conduite de Dacha. Il ne s'expliquait les agissements despotiques de Barbara Pétrovna que par son désir ardent d'effacer au plus tôt les peccadilles aristocratiques de son inappréciable Nicolas en mariant la jeune fille à un homme respectable! Je voulais absolument qu'il fût puni d'une telle supposition.

— Ô Dieu qui est si grand et si bon! Oh! qui me rendra la tranquillité? soupira-t-il en s'arrêtant tout à coup après avoir fait une centaine de pas.

— Rentrez immédiatement chez vous, et je vous expliquerai tout! criai-je en lui faisant faire demi-tour dans la direction de sa demeure.

— C'est lui! Stépan Trophimovitch, c'est vous? Vous?

Fraîche, vibrante, juvénile, la voix qui prononçait ces mots résonnait à nos oreilles comme une musique.

Nous ne voyions rien, mais soudain apparut à côté de nous une amazone, c'était Élisabeth Nikolaïevna accompagnée de son cavalier habituel. Elle arrêta sa monture.

— Venez, venez vite! cria-t-elle gaiement, — je ne l'avais pas vu depuis douze ans et je l'ai reconnu, tandis que lui… Est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas?

Stépan Trophimovitch prit la main qu'elle lui tendait et la baisa pieusement. Il regarda la jeune fille avec une expression extatique, sans pouvoir proférer un mot.

— Il m'a reconnu et il est content! Maurice Nikolaïévitch, il est enchanté de me voir! Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu durant ces quinze jours? Tante assurait que vous étiez malade et qu'on ne pouvait pas aller vous déranger; mais je savais bien que ce n'était pas vrai. Je frappais du pied, je vous donnais tous les noms possibles, mais je voulais absolument que vous vinssiez vous- même le premier, c'est pourquoi je n'ai pas même envoyé chez vous. Mon Dieu, mais il n'est pas du tout changé! ajouta-t-elle en se penchant sur sa selle pour examiner Stépan Trophimovitch, c'est ridicule à quel point il est peu changé! Ah! si fait pourtant, il y a de petites rides, beaucoup de petites rides autour des yeux et sur les tempes; il y a aussi des cheveux blancs, mais les yeux sont restés les mêmes! Et moi, suis-je changée? Suis-je changée? Pourquoi donc vous taisez-vous toujours?

Je me rappelai en ce moment qu'il m'avait raconté comme quoi elle avait pensé être malade quand, à l'âge de onze ans, on l'avait emmenée à Pétersbourg: elle pleurait et demandait sans cesse Stépan Trophimovitch.

— Vous… je… bégaya-t-il dans l'excès de sa joie, — je venais de m'écrier: «Qui me rendra la tranquillité?» lorsque j'ai entendu votre voix… Je considère cela comme un miracle et je commence à croire.

— En Dieu? En Dieu qui est là-haut et qui est si grand et si bon? Voyez-vous, j'ai retenu par coeur toutes vos leçons. Maurice Nikolaïévitch, quelle foi il me prêchait alors en Dieu, qui est si grand et si bon! Et vous rappelez-vous quand vous me parliez de la découverte de l'Amérique, des matelots de Colomb qui criaient: Terre! terre! Mon ancienne bonne Aléna Frolovna dit que la nuit suivante j'ai rêvé et qu'en dormant je criais: Terre! terre! Vous rappelez-vous que vous m'avez raconté l'histoire du prince Hamlet? Et comme vous me décriviez le voyage des pauvres émigrants européens qui vont en Amérique! Vous en souvenez-vous? Il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela, j'ai pu m'en assurer plus tard, mais si vous saviez, Maurice Nikolaïévitch, quelles belles choses il inventait! C'était presque mieux que la vérité! Pourquoi regardez-vous ainsi Maurice Nikolaïévitch? C'est l'homme le meilleur et le plus sûr qu'il y ait sur le globe terrestre, et il faut absolument que vous l'aimiez comme vous m'aimez! Il fait tout ce que je veux. Mais, cher Stépan Trophimovitch, vous êtes donc encore malheureux pour crier au milieu de la rue: «Qui me rendra la tranquillité?» Vous êtes malheureux, n'est-ce pas? Oui?

— À présent je suis heureux…

— Tante vous fait des misères? — continua-t-elle sans l'écouter, — elle est toujours aussi méchante et aussi injuste, cette inappréciable tante! Vous rappelez-vous le jour où vous vous êtes jeté dans mes bras au jardin et où je vous ai consolé en pleurant?… Mais n'ayez donc pas peur de Maurice Nikolaïévitch, il sait depuis longtemps tout ce qui vous concerne, tout; vous pourrez pleurer tant que vous voudrez sur son épaule, il vous la prêtera fort complaisamment!… Ôtez votre chapeau pour une minute, levez la tête, dressez-vous sur la pointe des pieds, je veux vous embrasser sur le front, comme je vous ai embrassé pour la dernière fois, quand nous nous sommes dit adieu. Voyez, cette demoiselle nous regarde par la fenêtre… Allons, plus haut, plus haut; mon Dieu, comme il a blanchi!

Et, se courbant sur sa selle, elle le baisa au front.

— Allons, maintenant retournez chez vous! Je sais où vous demeurez. J'irai vous voir d'ici à une minute. C'est moi qui vous ferai visite la première, entêté que vous êtes! Mais ensuite je veux vous avoir chez moi pour toute une journée. Allez donc vous préparer à me recevoir.

Sur ce, elle piqua des deux, suivie de son cavalier. Nous rebroussâmes chemin. De retour chez lui, Stépan Trophimovitch s'assit sur un divan et fondit en larmes.

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