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Les possédés

Front matter (continued 13)

Victor Derély translation

— C'est exact, seulement vous êtes bien long.

— Chacun a le droit de parler comme il veut. En nous donnant à croire que les mailles du réseau qui couvre la Russie se comptent déjà par centaines, et en nous faisant espérer que si chacun s'acquitte avec succès de sa tâche, toute la Russie à l'époque fixée, lorsque le signal sera donné…

— Ah! le diable m'emporte, vous nous faites perdre un temps précieux! interrompit Pierre Stépanovitch en s'agitant sur son fauteuil.

— Soit, j'abrège et je me borne, pour finir, à une question: nous avons déjà vu des scandales, nous avons vu le mécontentement des populations, nous avons assisté à la chute de l'administration provinciale et nous y avons aidé, enfin nous avons été témoins d'un incendie. De quoi donc vous plaignez-vous? N'est-ce pas votre programme. Que pouvez-vous nous reprocher?

— Votre indiscipline! répliqua avec colère Pierre Stépanovitch. - - Tant que je suis ici, vous ne pouvez pas agir sans ma permission. Assez. Une dénonciation est imminente, et demain peut- être ou même cette nuit on vous arrêtera. Voilà ce que j'avais à vous dire. Tenez cette nouvelle pour sûre.

Ces mots causèrent une stupeur générale.

— On vous arrêtera non seulement comme instigateurs de l'incendie, mais encore comme membres d'une société secrète. Le dénonciateur connaît toute notre mystérieuse organisation. Voilà le résultat de vos incartades!

— C'est assurément Stavroguine! cria Lipoutine.

— Comment… pourquoi Stavroguine? reprit Pierre Stépanovitch qui, dans le premier moment, parut troublé. — Eh! diable, c'est Chatoff! ajouta-t-il se remettant aussitôt. — Maintenant, je crois, vous savez tous que, dans son temps, Chatoff a pris part à notre oeuvre. Je dois vous le déclarer, en le faisant espionner par des gens qu'il ne soupçonne pas, j'ai appris non sans surprise que le secret du réseau n'en était plus un pour lui et… en un mot, qu'il savait tout. Pour se faire pardonner son passé, il va dénoncer tous ses anciens camarades. Jusqu'à présent il hésitait encore, aussi je l'épargnais. Maintenant, par cet incendie, vous avez levé ses derniers scrupules, il est très impressionné et il n'hésitera plus. Demain donc nous serons arrêtés et comme incendiaires et comme criminels politiques.

— Est-ce sûr? Comment Chatoff sait-il?

Les membres étaient en proie à une agitation indescriptible.

— Tout est parfaitement sûr. Je n'ai pas le droit de vous révéler mes sources d'information, mais voici ce que je puis faire pour vous provisoirement: par l'intermédiaire d'une tierce personne je puis agir sur Chatoff à son insu et l'amener à retarder de vingt- quatre heures sa dénonciation, de vingt-quatre heures seulement. Il m'est impossible d'obtenir un plus long sursis. Vous n'avez donc rien à craindre jusqu'à après-demain.

Tous gardèrent le silence.

— Il faut l'expédier au diable, à la fin! cria le premier Tolkatchenko.

— C'est ce qu'on aurait dû faire depuis longtemps! ajouta avec colère Liamchine en frappant du poing sur la table.

— Mais comment s'y prendre? murmura Lipoutine.

En réponse à cette question, Pierre Stépanovitch se hâta d'exposer son plan: sous prétexte de prendre livraison de l'imprimerie clandestine qui se trouvait entre les mains de Chatoff, on attirerait ce dernier demain à la tombée de la nuit dans l'endroit solitaire où le matériel typographique était enfoui et — «là on lui ferait son affaire». Le jeune homme donna tous les éclaircissements nécessaires et renseigna ses auditeurs sur la position équivoque que Chatoff avait prise vis-à-vis de la société centrale. Ces détails étant déjà connus du lecteur, je n'y reviens plus.

— Oui, observa avec hésitation Lipoutine, — mais après ce qui vient de se passer… une nouvelle aventure du même genre donnera l'éveil à l'opinion publique.

— Sans doute, reconnut Pierre Stépanovitch, — mais les mesures sont prises en conséquence. Il y a un moyen d'écarter tout soupçon.

Alors il raconta comme quoi Kiriloff décidé à se brûler la cervelle avait promis de remettre l'exécution de son dessein au moment qui lui serait fixé; avant de mourir, l'ingénieur devait écrire une lettre qu'on lui dicterait et où il s'avouerait coupable de tout.

— Sa ferme résolution de se donner la mort, — résolution philosophique, mais selon moi insensée, — est arrivée à leur connaissance, poursuivit Pierre Stépanovitch. — _Là _on ne laisse rien perdre, tout est utilisé pour l'oeuvre commune. Prévoyant la possibilité de mettre à profit le suicide de Kiriloff, et convaincu que son projet est tout à fait sérieux, _ils _lui ont offert de l'argent pour revenir en Russie (il tenait absolument, je ne sais pourquoi, à mourir dans son pays), ils lui ont confié une mission qu'il s'est chargé de remplir (et il l'a remplie); enfin, comme je vous l'ai dit, ils lui ont fait promettre de ne se tuer que quand on le jugerait opportun. Il a pris tous les engagements qu'on lui a demandés. Notez qu'il appartient dans une certaine mesure à notre société et qu'il désire être utile; je ne puis être plus explicite. Demain, _après Chatoff, _je lui dicterai une lettre dans laquelle il se déclarera l'auteur du meurtre. Ce sera très vraisemblable: ils ont été amis et sont allés ensemble en Amérique, là ils se sont brouillés, tout cela sera expliqué dans la lettre… et… suivant la tournure que prendront les circonstances, on pourra encore dicter à Kiriloff quelque autre chose, par exemple au sujet des proclamations ou même de l'incendie. Du reste, j'y penserai. Soyez tranquilles, c'est un homme sans préjugés; il signera tout ce qu'on voudra.

Des marques d'incrédulité accueillirent ce récit qui paraissait fantastique. Du reste, tous avaient plus ou moins entendu parler de Kiriloff, et Lipoutine le connaissait un peu personnellement.

— Il changera d'idée tout d'un coup et il ne voudra plus, dit Chigaleff; — au bout du compte, c'est un fou; par conséquent il n'y a pas à faire fond sur ses résolutions.

— Ne vous inquiétez pas, messieurs, il voudra, répondit Pierre Stépanovitch. — D'après nos conventions, je dois le prévenir la veille, c'est-à-dire aujourd'hui même. J'invite Lipoutine à venir immédiatement chez lui avec moi, et, au retour, messieurs, il pourra vous certifier la vérité de mes paroles. Du reste, ajouta- t-il avec une irritation soudaine, comme s'il eût brusquement senti qu'il faisait à de pareilles gens beaucoup trop d'honneur en s'évertuant ainsi à les convaincre, — du reste, agissez comme il vous plaira. Si vous ne vous décidez pas, notre association est dissoute, — mais seulement par le fait de votre désobéissance et de votre trahison. Alors nous devons nous séparer à partir de ce moment. Sachez toutefois qu'en ce cas, sans parler des conséquences désagréables que peut avoir pour vous la dénonciation de Chatoff, vous vous attirerez un autre petit désagrément au sujet duquel on s'est nettement expliqué lors de la création du groupe. Quant à moi, messieurs, je ne vous crains guère… Ne croyez pas que ma cause soit tellement liée à la vôtre… Du reste, tout cela est indifférent.

— Non, nous sommes décidés, déclara Liamchine.

— Il n'y a pas d'autre parti à prendre, murmura Tolkatchenko, — et si Lipoutine nous donne toutes les assurances désirables en ce qui concerne Kiriloff, alors…

— Je suis d'un avis contraire; je proteste de toutes les forces de mon âme contre une décision si sanguinaire! dit Virguinsky en se levant.

— Mais? questionna Pierre Stépanovitch.

— Comment, mais?

— Vous avez dit mais… et j'attends.

— Je ne croyais pas avoir prononcé ce mot… J'ai seulement voulu dire que si l'on était décidé, eh bien…

— Eh bien?

Virguinsky n'acheva pas sa phrase.

— On peut, je crois, négliger le soin de sa sécurité personnelle, observa soudain Erkel, — mais j'estime que cette négligence n'est plus permise, lorsqu'elle risque de compromettre l'oeuvre commune…

Il se troubla et rougit. Nonobstant les réflexions qui occupaient l'esprit de chacun, tous regardèrent l'enseigne avec surprise, tant ils s'attendaient peu à le voir donner aussi son avis.

— Je suis pour l'oeuvre commune, fit brusquement Virguinsky.

Tous les membres se levèrent. Pierre Stépanovitch fit connaître l'endroit où le matériel typographique était enfoui, il distribua les rôles entre ses affidés, et, accompagné de Lipoutine, se rendit chez Kiriloff.

II

Le projet de dénonciation prêté à Chatoff ne faisait doute pour aucun des nôtres, mais ils croyaient non moins fermement que Pierre Stépanovitch jouait avec eux comme avec des pions. De plus, ils savaient que le lendemain ils se trouveraient tous à l'endroit convenu et que le sort de Chatoff était décidé. Ils se sentaient pris comme des mouches dans la toile d'une énorme araignée, et leur irritation n'avait d'égale que leur frayeur.

Pierre Stépanovitch s'était incontestablement donné des torts envers eux. Si, du moins, par égard pour des scrupules délicats, il avait quelque peu gazé l'entreprise à laquelle il les conviait, s'il la leur avait représentée comme un acte de civisme à la Brutus! Mais non, il s'était tout bonnement adressé au grossier sentiment de la peur, il les avait fait trembler pour leur peau, ce qui était fort impoli. Sans doute, il n'y a pas d'autre principe que la lutte pour l'existence, tout le monde sait cela, cependant…

Mais il s'agissait bien pour Pierre Stépanovitch de dorer la pilule aux nôtres! Lui-même était déraillé. La fuite de Stavroguine lui avait porté un coup terrible. Il avait menti en disant qu'avant de quitter notre ville Nicolas Vsévolodovitch avait vu le vice-gouverneur; en réalité, le jeune homme était parti sans voir personne, pas même sa mère, et l'on pouvait à bon endroit s'étonner qu'il n'eût pas été inquiété. (Plus tard les autorités furent mises en demeure de s'expliquer sur ce point.) Pendant toute la journée, Pierre Stépanovitch était allé aux renseignements, mais sans succès, et jamais il n'avait été aussi alarmé. Pouvait-il ainsi tout d'un coup faire son deuil de Stavroguine? Voilà pourquoi il lui était impossible d'être fort aimable avec les nôtres. D'ailleurs, ils lui liaient les mains: son désir était de se mettre au plus tôt à la poursuite de Stavroguine, et Chatoff le retenait. Il fallait, à tout hasard, cimenter l'union des cinq de façon à la rendre indissoluble. «Ce serait absurde de les lâcher, ils peuvent être utiles.» Tel devait être, si je ne me trompe, son raisonnement.

Quant à Chatoff, il le tenait positivement pour un délateur. Ce qu'il avait dit aux nôtres de la dénonciation était un mensonge: jamais il ne l'avait vue, et jamais il n'en avait entendu parler, mais il croyait à son existence comme il croyait que deux et deux font quatre. Il lui semblait que les événements qui venaient de s'accomplir, — la mort de Lisa, la mort de Marie Timoféievna, — mettraient nécessairement fin aux dernières hésitations de l'ex- révolutionnaire. Qui sait? peut-être certaines donnés l'autorisaient à penser de la sorte. De plus, on n'ignore pas qu'il détestait personnellement Chatoff. Ils avaient eu autrefois ensemble une violente altercation, et Pierre Stépanovitch ne pardonnait jamais une injure. Je suis même persuadé que ce fut là son motif déterminant.

Chez nous, les trottoirs, qu'ils soient en briques ou en planches, sont fort étroits. Pierre Stépanovitch marchait au milieu du trottoir et l'occupait tout entier, sans faire la moindre attention à Lipoutine, qui, faute de pouvoir trouver place à ses côtés, était obligé, ou de lui emboîter le pas, ou de trotter sur le pavé boueux. Soudain Pierre Stépanovitch se rappela que, peu auparavant, il avait ainsi pataugé dans la boue, tandis que Stavroguine, comme lui-même maintenant, cheminait au milieu du trottoir et en occupait toute la largeur. Au souvenir de cette scène, la colère faillit l'étrangler.

Lipoutine, lui aussi, étouffait de rage en se voyant traiter si cavalièrement. Passe encore si Pierre Stépanovitch s'était contenté d'être incivil avec les autres sectionnaires, mais en user ainsi avec lui! Il en savait plus que tous ses collègues, il était plus intimement associé à l'affaire qu'aucun d'eux, et jusqu'à ce moment il y avait participé d'une façon constante, quoique indirecte. Oh! il n'ignorait pas que maintenant même Pierre Stépanovitch pouvait le perdre; mais depuis longtemps il le détestait, moins encore comme un homme dangereux que comme un insolent personnage. À présent qu'il fallait se résoudre à une pareille chose, il était plus irrité que tous les autres pris ensemble. Hélas! il savait que «comme un esclave» il serait demain le premier au rendez-vous, que même il y amènerait les autres, et si, avant cette fatale journée, il avait pu, d'une façon quelconque, faire périr Pierre Stépanovitch, — sans se perdre lui-même, bien entendu, — il l'aurait certainement tué.

Absorbé dans ses réflexions, il se taisait et suivait timidement son bourreau. Ce dernier semblait avoir oublié sa présence; de temps à autre seulement il le poussait du coude avec le sans gêne le plus grossier. Dans la plus belle rue de la ville, Pierre Stépanovitch interrompit brusquement sa marche et entra dans un restaurant.

—Où allez-vous donc? demanda vivement Lipoutine; — mais c'est un traktir.

— Je veux manger un beefsteak.

— Vous n'y pensez pas! cet établissement est toujours plein de monde.

— Eh bien, qu'est-ce que cela fait?

— Mais… cela va nous mettre en retard. Il est déjà dix heures.

— Où nous allons, on n'arrive jamais trop tard.

— Mais c'est moi qui serai en retard. Ils m'attendent, je dois retourner auprès d'eux après cette visite.

— Qu'importe? Pourquoi retourner auprès d'eux? Ce sera une bêtise de votre part. Avec l'embarras que vous m'avez donné, je n'ai pas dîné aujourd'hui. Mais, chez Kiriloff, plus tard on se présente, mieux cela vaut.

Pierre Stépanovitch se fit servir dans un cabinet particulier. Lipoutine, toujours fâché, s'assit sur un fauteuil un peu à l'écart et regarda manger son compagnon. Plus d'une demi-heure se passa ainsi. Pierre Stépanovitch ne se pressait pas et dînait de bon appétit; il sonna pour demander une autre moutarde, ensuite il se fit apporter de la bière, et toujours sans dire un seul mot à son acolyte. Il était fort préoccupé, mais chez lui les soucis de l'homme politique ne faisaient aucun tort aux jouissances du gastronome. Lipoutine finit par le haïr au point de ne plus pouvoir détacher de lui ses regards. C'était quelque chose comme un accès nerveux. Il comptait toutes les bouchées de beefsteak que Pierre Stépanovitch mangeait, il s'irritait en le voyant ouvrir la bouche, mâcher la viande et l'humecter de salive, il en vint à prendre en haine le beefsteak lui-même. À la fin, une sorte de brouillard se répandit sur ses yeux, la tête commençait à lui tourner, des sensations de chaleur brûlante et de froid glacial parcouraient alternativement son dos.

— Puisque vous ne faites rien, lisez cela, dit soudain Pierre Stépanovitch en lui jetant une petite feuille de papier.

Lipoutine s'approcha de la lumière et se mit en devoir de déchiffrer ce papier qui était couvert d'une écriture horriblement fine, avec des ratures à chaque ligne. Quand il en eut achevé la lecture, Pierre Stépanovitch régla son addition et sortit. Sur le trottoir, Lipoutine voulut lui rendre le papier.

— Gardez-le; je vous dirai ensuite pourquoi. Eh bien, qu'est-ce que vous en pensez?

Lipoutine trembla de tout son corps.

— À mon avis… une pareille proclamation… n'est qu'une absurdité ridicule.

Sa colère ne pouvait plus se contenir.

— Si nous nous décidons à répandre de pareils écrits, poursuivit- il tout frémissant, — nous nous ferons mépriser: on dira que nous sommes des sots et que nous n'entendons rien à l'affaire.

— Hum! Ce n'est pas mon avis, dit Pierre Stépanovitch, qui marchait à grands pas sur le trottoir.

— Moi, c'est le mien; est-il possible que ce soit vous-même qui ayez rédigé cela?

— Ce n'est pas votre affaire.

— Je pense aussi que les vers de la _Personnalité éclairée _sont les plus mauvais que l'on puisse lire, et que jamais ils n'ont pu être écrits par Hertzen.

— Vous ne savez pas ce que vous dites; ces vers-là sont fort bons.

— Par exemple, il y a encore une chose qui m'étonne, reprit Lipoutine, qui s'essoufflait à suivre Pierre Stépanovitch, — c'est qu'on nous propose de travailler à la destruction universelle. En Europe, il est naturel de désirer un effondrement général, parce que là le prolétariat existe, mais ici nous ne sommes que des amateurs et, à mon avis, nous ne faisons que de la poussière.

— Je vous croyais fouriériste.

— Il n'y a rien de pareil dans Fourier.

— Je sais qu'il ne s'y trouve que des sottises.

— Non, il n'y a pas de sottises dans Fourier… Excusez-moi, je ne puis pas croire à un soulèvement pour le mois de mai.

Lipoutine avait si chaud qu'il dut déboutonner son vêtement.

— Allons, assez, dit Pierre Stépanovitch avec un sang-froid terrible. — Maintenant, pour ne pas l'oublier, vous aurez à composer et à imprimer de vos propres mains cette proclamation. Nous allons déterrer la typographie de Chatoff, et demain vous la recevrez. Vous composerez la feuille le plus promptement possible, vous en tirerez autant d'exemplaires que vous pourrez, et ensuite vous les répandrez pendant tout l'hiver. Les moyens vous seront indiqués. Il faut un très grand nombre d'exemplaires, parce qu'on vous en demandera de différents côtés.

— Non, pardonnez-moi, je ne puis pas me charger d'une telle… je refuse.

— Il faudra pourtant bien que vous vous en chargiez.

— J'agis en vertu des instructions du comité central, et vous devez obéir.

— Eh bien, j'estime que nos centres organisés à l'étranger ont oublié la réalité russe et rompu tout lien avec la patrie, voilà pourquoi ils ne font qu'extravaguer… Je crois même que les quelques centaines de sections, censément éparpillées sur toute la surface de la Russie, se réduisent en définitive à une seule: la nôtre, et que le prétendu réseau est un mythe, répliqua Lipoutine, suffoqué de colère.

— Votre conduite n'en est que plus vile si vous vous êtes mis au service d'une oeuvre à laquelle vous ne croyez pas… maintenant encore, vous courez derrière moi comme un chien couchant.

— Non, je ne cours pas. Nous avons pleinement le droit de nous retirer et de fonder une nouvelle société.

— Imbécile! fit soudain d'une voix tonnante Pierre Stépanovitch en lançant un regard foudroyant à son interlocuteur.

Pendant quelque temps, tous deux s'arrêtèrent en face l'un de l'autre. Pierre Stépanovitch tourna sur ses talons et se remit en marche avec une assurance imperturbable.

Une idée traversa comme un éclair le cerveau de Lipoutine: «Je vais rebrousser chemin, c'est le moment ou jamais de prendre cette détermination.» Il fit dix pas en songeant à cela, mais, au onzième, une idée nouvelle, désespérée, surgit dans son esprit: il ne revint pas en arrière.

Avant d'arriver à la maison Philippoff, ils prirent un péréoulok ou, pour mieux dire, une étroite ruelle qui longeait le mur de l'immeuble. À l'angle le plus sombre de la clôture, Pierre Stépanovitch détacha une planche: une ouverture se forma, par laquelle il se glissa aussitôt. Cette manière de s'introduire dans la maison étonna Lipoutine, néanmoins il imita l'exemple de son compagnon; ensuite, ils bouchèrent l'ouverture en remettant la planche à son ancienne place. C'était par cette entrée secrète que Fedka avait pénétré chez Kiriloff.

— Chatoff ne doit pas savoir que nous sommes ici, murmura d'un ton sévère Pierre Stépanovitch à l'oreille de Lipoutine.

III

Comme toujours à cette heure-là, Kiriloff était assis sur son divan de cuir et buvait du thé à l'arrivée des visiteurs, il ne se leva point, mais il eut une sorte de tressaillement et regarda d'un air effaré ceux qui entraient chez lui.

— Vous ne vous êtes pas trompé, dit Pierre Stépanovitch, — c'est pour cela même que je viens.

— Aujourd'hui?

— Non, non, demain… vers cette heure-ci.

Et il se hâta de s'asseoir près de la table tout en observant avec une certaine inquiétude Kiriloff, dont le trouble ne lui avait pas échappé. Du reste, l'ingénieur ne tarda pas à se remettre et à reprendre sa physionomie accoutumée.

— Voyez-vous, ils ne veulent pas le croire. Vous n'êtes pas fâché que j'aie amené Lipoutine?

— Aujourd'hui je ne me fâcherai pas, mais demain je veux être seul.

— Mais auparavant il faut que j'aille chez vous, par conséquent je serai là.

— J'aimerais mieux me passer de votre présence.

— Vous vous rappelez que vous avez promis d'écrire et de signer tout ce que je vous dicterais.

— Cela m'est égal. Et maintenant serez-vous longtemps?

— J'ai à voir quelqu'un avec qui je dois passer une demi-heure; ainsi, faites comme vous voudrez, je resterai une demi-heure.

Kiriloff ne répondit pas. Pendant ce temps, Lipoutine s'était assis un peu à l'écart, au-dessous du portrait de l'évêque. La pensée désespérée qui lui était venue tantôt s'emparait de plus en plus de son esprit. Kiriloff l'avait à peine remarqué. Lipoutine connaissait depuis longtemps déjà la théorie de l'ingénieur, et il s'était toujours moqué de ce dernier, mais maintenant il se taisait et regardait autour de lui d'un air sombre.

— J'accepterais bien du thé, dit Pierre Stépanovitch, — je viens de manger un beefsteak, et je comptais trouver du thé chez vous.

— Soit, buvez.

— Auparavant vous n'attendiez pas que je vous en demandasse pour m'en offrir, observa quelque peu aigrement Pierre Stépanovitch.

— Cela ne fait rien. Que Lipoutine boive aussi.

— Non, je… je ne peux pas.

— Je ne veux pas ou je ne peux pas? questionna Pierre Stépanovitch en se tournant brusquement vers lui.

— Je ne prendrai rien chez lui, répondit Lipoutine d'un ton significatif.

Pierre Stépanovitch fronça le sourcil.

— Cela sent le mysticisme; le diable sait quelles gens vous êtes tous!

Personne ne releva cette observation; le silence régna pendant une minute.

— Mais je sais une chose, ajouta d'un ton impérieux Pierre Stépanovitch, — c'est qu'en dépit de tous les préjugés chacun de nous accomplira son devoir.

— Stavroguine est parti? demanda Kiriloff.

— Oui.

— Il a bien fait.

Une flamme brilla dans les yeux de Pierre Stépanovitch, mais il se contint.

— Peu m'importe votre manière de voir, pourvu que chacun tienne sa parole.

— Je tiendrai ma parole.

— Du reste, j'ai toujours été convaincu que vous accompliriez votre devoir comme un homme indépendant et progressiste.

— Vous êtes plaisant.

— Tant mieux, je suis bien aise de vous amuser. Je me réjouis toujours quand il m'est donné d'égayer les gens.

— Vous tenez beaucoup à ce que je me brûle la cervelle, et vous avez peur que je ne revienne sur ma résolution.

— Voyez-vous, c'est vous-même qui avez associé votre projet à nos agissements. Comptant que vous accompliriez votre dessein, nous avons entrepris quelque chose, en sorte qu'à présent un refus de votre part équivaudrait à une trahison.

— Vous n'avez aucun droit.

— Je comprends, je comprends, vous êtes parfaitement libre, et nous ne sommes rien; tout ce que nous vous demandons, c'est d'accomplir votre volonté.

— Et je devrai prendre à mon compte toutes vos infamies?

— Écoutez, Kiriloff, vous ne canez pas? Si vous voulez vous dédire, déclarez-le tout de suite.

— Je ne cane pas.

— Je dis cela parce que vous faites beaucoup de questions.

— Partirez-vous bientôt?

— Vous voilà encore à demander cela?

Kiriloff le considéra avec mépris.

— Voyez-vous, poursuivit Pierre Stépanovitch, qui, de plus en plus irrité et inquiet, ne trouvait pas le ton convenable, — vous voulez que je m'en aille et que je vous laisse à vos réflexions; mais tout cela, c'est mauvais signe pour vous-même, pour vous le premier. Vous voulez trop méditer. À mon avis, il vaudrait mieux faire tout cela d'un coup, sans réfléchir. Et vraiment vous m'inquiétez.

— Il n'y a qu'une chose qui me répugne, c'est d'avoir à ce moment-là une canaille comme vous à côté de moi.

— Eh bien, qu'à cela ne tienne, je sortirai quand il le faudra et j'attendrai sur le perron. Si vous vous donnez la mort et que vous soyez si peu indifférent… tout cela est fort dangereux. Je me retirerai sur le perron, vous serez libre de supposer que je ne comprends rien et que je suis un homme infiniment au-dessous de vous.

— Non, vous n'êtes pas infiniment au-dessous de moi; vous avez des moyens, mais il y a beaucoup de choses que vous ne comprenez pas, parce que vous êtes un homme bas.

— Enchanté, enchanté. Je vous ai déjà dit que j'étais bien aise de vous procurer une distraction… dans un pareil moment.

— Vous ne comprenez rien.

— C'est-à-dire que je… en tout cas je vous écoute avec respect.

— Vous ne pouvez rien; maintenant même vous ne pouvez pas cacher votre mesquine colère, quoiqu'il soit désavantageux pour vous de la laisser voir. Vous allez me fâcher, et je m'accorderai six mois de répit.

Pierre Stépanovitch regarda sa montre.

— Je n'ai jamais rien compris à votre théorie, mais je sais que, ne l'ayant pas inventée pour nous, vous la mettrez en pratique, que nous vous demandions ou non de le faire. Je sais aussi que ce n'est pas vous qui avez absorbé l'idée, mais que c'est l'idée qui vous a absorbé, par conséquent vous ne remettrez pas à plus tard l'exécution de votre dessein.

— Comment? L'idée m'a absorbé?

— Oui.

— Et ce n'est pas moi qui ai absorbé l'idée? C'est bien. Vous avez un petit esprit. Mais vous ne savez que taquiner, et moi, j'ai de l'orgueil.

— Très bien, très bien. C'est précisément ce qu'il faut.

— Assez; vous avez bu, allez-vous-en.

— Le diable m'emporte, il faut s'en aller, dit Pierre Stépanovitch en se levant à demi. — Pourtant il est encore trop tôt. Écoutez, Kiriloff, trouverai-je cet homme-là chez la bouchère, vous comprenez? Ou bien est-ce qu'elle a menti?

— Vous ne l'y trouverez pas, car il est ici et non là.

— Comment, ici? Le diable m'emporte, où donc?

— Il est à la cuisine, il mange et boit.

— Mais comment a-t-il osé?… cria Pierre Stépanovitch rouge de colère. — Il devait attendre… c'est absurde! Il n'a ni passeport, ni argent!

— Je ne sais pas. Il est venu en costume de voyage me faire ses adieux. Il part sans esprit de retour. Il dit que vous êtes un coquin et qu'il ne veut pas attendre votre argent.

— A-ah! Il a peur que je… Eh bien, mais je puis maintenant encore le…, si… Où est-il? À la cuisine?

Kiriloff ouvrit une porte latérale donnant accès à une chambre toute petite et plongée dans l'obscurité. En descendant un escalier de trois marches, on passait de ce réduit dans la partie de la cuisine où couchait habituellement la cuisinière, et qu'une cloison séparait du reste de la pièce. Là, dans un coin, au- dessous des icônes, Fedka était attablé devant une demi-bouteille, une assiette de pain, un morceau de boeuf froid et des pommes de terre. L'ex-forçat, déjà à moitié ivre, portait une pelisse de mouton et semblait tout prêt à se mettre en route. Derrière la cloison un samovar bouillait, mais non à l'intention de Fedka; c'était ce dernier qui, connaissant les habitudes d'Alexis Nilitch, avait l'obligeance de lui préparer du thé chaque nuit, depuis une semaine au moins. Quant au boeuf et aux pommes de terre, je suis très disposé à croire que Kiriloff, n'ayant pas de cuisinière, les avait fait cuire lui-même pour son hôte dans la matinée.

— Qu'est-ce que tu as imaginé? cria Pierre Stépanovitch en faisant irruption dans la cuisine. — Pourquoi n'as-tu pas attendu à l'endroit où l'on t'avait ordonné de te trouver?

Et il déchargea un violent coup de poing sur la table.

Fedka prit un air digne.

— Une minute, Pierre Stépanovitch, une minute! commença-t-il en détachant chaque mot avec une netteté qui visait à l'effet, — ton premier devoir est de comprendre que tu as l'honneur d'être en visite ici chez M. Kiriloff, Alexis Nilitch, dont tu pourras toujours nettoyer les bottes, car c'est une intelligence cultivée, tandis que toi… pouah!

Là-dessus, il lança un jet de salive. Le ton arrogant et résolu du galérien était de nature à inquiéter Pierre Stépanovitch, si celui-ci avait eu assez de liberté d'esprit pour remarquer le danger qui le menaçait. Mais il était dérouté, abasourdi par les malencontreux événements de la journée… Debout sur l'escalier, Lipoutine regardait avec curiosité dans la cuisine.

— Veux-tu ou ne veux-tu pas avoir un passeport et de l'argent pour aller où l'on t'a dit? Oui ou non?

— Vois-tu Pierre Stépanovitch, depuis le premier moment tu n'as pas cessé de me tromper; aussi je te considère comme un vrai coquin. Tu es à mes yeux un païen, une vermine humaine, — voilà mon opinion sur ton compte. Pour m'amener à verser le sang innocent, tu m'as promis une grosse somme et tu m'as juré que M. Stavroguine était dans l'affaire, bien que ce fût un impudent mensonge. Au lieu des quinze cents roubles que tu m'avais fait espérer, je n'ai rien eu du tout, et tantôt M. Stavroguine t'a souffleté sur les deux joues, ce qui est déjà arrivé à notre connaissance. Maintenant tu recommences à me menacer et tu me promets de l'argent sans me dire ce que tu attends de moi. Mais je devine de quoi il s'agit: comptant sur ma crédulité, tu veux m'envoyer à Pétersbourg pour assassiner M. Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch, dont tu as juré de tirer vengeance. Par conséquent, tu es, tout le premier, un assassin. Et sais-tu de quoi tu t'es rendu digne par ce seul fait que, dans ta dépravation, tu as cessé de croire en Dieu, le vrai Créateur? Tu t'es placé sur la même ligne qu'un idolâtre, qu'un Tatare ou un Morduan. Alexis Nilitch, qui est un philosophe, t'a plusieurs fois expliqué le vrai Dieu, l'auteur de toutes choses; il t'a parlé de la création du monde, ainsi que des destinées futures et de la transfiguration de toute créature et de toute bête d'après le livre de l'Apocalypse. Mais tu restes sourd et muet comme une idole stupide, et, semblable à ce pervers tentateur qu'on appelle athée, tu as fait partager tes erreurs à l'enseigne Ertéleff…

— Ah! quelle caboche d'ivrogne! Il dépouille les icônes et il prêche sur l'existence de Dieu!

— Vois-tu, Pierre Stépanovitch, c'est vrai que j'ai volé comme tu le dis, mais je me suis contenté de prendre des perles, et puis, qu'en sais-tu? peut-être en ce moment même mes larmes m'ont obtenu le pardon du Très-Haut pour un péché auquel j'étais poussé par la misère, car je suis un orphelin sans asile. Sais-tu que, jadis, dans les temps anciens, il s'est passé un fait du même genre? Un marchand fondant en larmes et poussant de gros soupirs déroba une des perles du nimbe qui entourait la tête de la très sainte mère de Dieu; plus tard il vint s'agenouiller publiquement devant l'image et déposa toute la somme sur le tapis; alors, à la vue de tout le monde, la sainte Vierge le bénit en le couvrant de son voile. Ce miracle a été consigné dans les archives de l'État par ordre du gouvernement. Mais toi, tu as glissé une souris dans la niche de l'icône, c'est-à-dire que tu t'es moqué du doigt divin lui-même. Et si tu n'étais pas mon barine, si je ne t'avais pas porté dans mes bras autrefois, j'en finirais avec toi tout maintenant, sans sortir d'ici.

Pierre Stépanovitch entra en fureur.

— Parle, as-tu vu aujourd'hui Stavroguine?

— Ne te permets jamais de me demander cela. M. Stavroguine est on ne peut plus étonné de tes inventions: non seulement il n'a pas organisé la chose et n'y a point contribué pécuniairement, mais il ne désirait même pas qu'elle eût lieu. Tu t'es joué de moi.

— Je vais te donner de l'argent, et, quand tu seras à Pétersbourg, je t'enverrai en une seule fois deux mille roubles, sans parler de ce que tu recevras encore après.

— Tu mens, mon très cher, et cela m'amuse de voir les illusions que tu te fais. M. Stavroguine est vis-à-vis de toi comme sur une échelle du haut de laquelle il te crache dessus, tandis que toi, en bas, tu aboies après lui, pareil à un chien stupide.

— Sais-tu, vaurien cria Pierre Stépanovitch exaspéré, — que je ne te laisserai pas sortir d'ici et que je vais incontinent te livrer à la police?

Fedka se dressa d'un bond, une lueur sinistre brillait dans ses yeux. Pierre Stépanovitch prit son revolver dans sa poche. La scène qui suivit fut aussi rapide que répugnante. Avant que Pierre Stépanovitch eût pu faire usage de son arme, Fedka se pencha vivement de côté, et de toute sa force le frappa au visage. Dans le même instant retentit un second coup non moins terrible que le premier, puis un troisième et un quatrième, tous assénés sur la joue. Étourdi par la violence de cette attaque, Pierre Stépanovitch ouvrit de grands yeux, grommela quelques mots inintelligibles et soudain s'abattit de tout son long sur le parquet.

— Voilà, prenez-le! cria Fedka triomphant; en un clin d'oeil il saisit sa casquette, ramassa son paquet qui se trouvait sous un banc et détala. Des sons rauques sortaient de la poitrine de Pierre Stépanovitch; il avait perdu connaissance, et Lipoutine croyait même que c'en était fait de lui. Kiriloff accourut précipitamment à la cuisine.

— Il faut lui jeter de l'eau au visage! dit vivement l'ingénieur, et, puisant de l'eau dans un seau avec une jatte de fer, il la versa sur la tête de Pierre Stépanovitch. Celui-ci tressaillit et releva un peu la tête, puis il se mit sur son séant et regarda devant lui d'un air hébété.

— Eh bien, comment vous sentez-vous? demanda Kiriloff.

Pierre Stépanovitch n'avait pas encore recouvré l'usage de ses sens, il considéra longuement celui qui parlait. Mais, à la vue de Lipoutine, un sourire venimeux lui vint aux lèvres. Il se leva brusquement, ramassa son revolver resté sur le parquet et, blême de rage, s'élança sur Kiriloff.

— Si demain vous vous avisez de déguerpir, comme ce coquin de Stavroguine, articula-t-il d'une voix convulsive, — j'irai vous chercher à l'autre bout de la terre… je vous écraserai comme une mouche… vous comprenez!

Et il braqua son revolver sur le front de Kiriloff; mais, presque aussitôt, reprenant enfin possession de lui-même, il remit l'arme dans sa poche et s'esquiva sans ajouter un mot. Lipoutine se retira aussi. Tous deux se glissèrent hors de la maison par l'issue secrète que nous connaissons déjà. Une fois dans la rue, Pierre Stépanovitch commença à marcher d'un pas si rapide que son compagnon eut peine à le suivre. Arrivé au premier carrefour, il s'arrêta tout à coup.

— Eh bien? fit-il d'un ton de défi en se retournant vers Lipoutine.

Celui-ci songeait au revolver, et le souvenir de la scène précédente le faisait encore trembler de tous ses membres; mais la réponse jaillit de ses lèvres, pour ainsi dire, spontanément:

— Je pense… je pense que «de Smolensk à Tachkent on n'attend plus l'étudiant avec tant d'impatience».

— Et avez-vous vu ce que Fedka buvait à la cuisine?

— Ce qu'il buvait? c'était de la vodka.

— Eh bien, sachez qu'il a bu de la vodka pour la dernière fois de sa vie. Je vous prie de vous rappeler cela pour votre gouverne. Et maintenant allez-vous-en au diable, je n'ai plus besoin de vous d'ici à demain… Mais prenez garde à vous: pas de bêtise!

Lipoutine revint chez lui en toute hâte.

IV

Depuis longtemps il s'était muni d'un faux passeport. Chose qu'on aura peine à s'expliquer, cet homme aux instincts bourgeois, ce petit tyran domestique resté fonctionnaire nonobstant son fouriérisme, enfin ce capitaliste adonné à l'usure avait prévu de longue date qu'il pourrait avoir besoin de ce passeport pour filer à l'étranger, si… Il admettait la possibilité de ce si, quoique, bien entendu, il l'eût toujours fait suivre mentalement d'une ligne de points…

Mais maintenant l'énigmatique particule prenait soudain un sens précis. Une idée désespérée, ai-je dit, était venue à Lipoutine pendant qu'il se rendait chez Kiriloff, après s'être entendu traiter d'imbécile par Pierre Stépanovitch: cette idée, c'était de planter là tout et de partir pour l'étranger le lendemain à la première heure! Celui qui, en lisant ces lignes, serait tenté de crier à l'exagération, n'a qu'à consulter la biographie de tous les réfugiés russes: pas un n'a émigré dans des conditions moins fantastiques.

De retour chez lui, il commença par s'enfermer dans sa chambre, ensuite il procéda fiévreusement à ses préparatifs de départ. Sa principale préoccupation, c'était la somme d'argent à emporter. Quant au voyage, il n'était pas encore fixé sur la manière dont il l'entreprendrait, il songeait vaguement à aller prendre le train à la seconde ou à la troisième station avant notre ville, dût-il faire la route à pied jusque-là. Tout en roulant ces pensées dans sa tête, il empaquetait machinalement ses effets, quand soudain il interrompit sa besogne, poussa un profond soupir et s'étendit sur le divan.

Il sentait tout à coup, il s'avouait clairement que sans doute il prendrait la fuite, mais qu'il ne lui appartenait plus de décider si ce serait _avant _ou _après _l'affaire de Chatoff; qu'il était maintenant un corps brut, une masse inerte mue par une force étrangère; qu'enfin, bien qu'ayant toute facilité de s'enfuir avant le meurtre de Chatoff, il ne partirait qu'après. Jusqu'au lendemain matin il resta en proie à une angoisse insupportable, tremblant, gémissant, ne se comprenant pas lui-même. À onze heures, lorsqu'il quitta son appartement, les gens de la maison lui firent part d'une nouvelle qui courait déjà toute la ville: le fameux Fedka, la terreur de la contrée, le forçat évadé que la police recherchait en vain depuis si longtemps, avait été trouvé assassiné le matin à sept verstes de la ville, au point de jonction de la grande route avec le chemin conduisant à Zakharino. Avide d'en savoir davantage, Lipoutine sortit immédiatement de chez lui et alla aux informations; il apprit bientôt que Fedka avait été trouvé avec la tête fracassée, et que tous les indices donnaient à penser qu'on l'avait dévalisé; d'après les renseignements recueillis par la police, le meurtrier devait être un ouvrier de l'usine Chpigouline, un certain Femka qui avait pris part conjointement avec le galérien à l'incendie de la demeure des Lébiadkine et à l'assassinat de ceux-ci: sans doute une querelle s'était élevée entre les deux scélérats pour le partage du butin… Lipoutine courut au logement de Pierre Stépanovitch et questionna les gens de service; ils lui dirent que leur maître, rentré chez lui à une heure du matin, avait dormi fort paisiblement jusqu'à huit heures. Certes, rien ne pouvait paraître extraordinaire dans la mort de Fedka, c'était en quelque sorte le dénouement naturel d'une existence de brigand. Mais, la veille, Pierre Stépanovitch avait dit «Fedka a bu de la vodka pour la dernière fois de sa vie»: comment ne pas rapprocher cette parole de l'événement qui l'avait suivie de si près? Frappé d'une telle coïncidence, Lipoutine n'hésita plus. Rentré chez lui, il poussa du pied son sac de voyage sous son lit, et, le soir, à l'heure fixée, il se trouva le premier à l'endroit où l'on devait se rencontrer avec Chatoff: à la vérité, il avait toujours son passeport dans sa poche…

CHAPITRE V

LA VOYAGEUSE.

I

Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timoféievna terrifièrent Chatoff. J'ai déjà dit que je l'avais rencontré ce matin-là; il me parut bouleversé. Entre autres choses, il m'apprit que la veille, à neuf heures du soir (c'est-à-dire trois heures avant l'incendie), il s'était rendu chez Marie Timoféievna. Il alla dans la matinée visiter les cadavres, mais, d'après ce que je puis savoir, il ne fit part de ses soupçons à personne. Cependant, vers la fin de la journée, une violente tempête éclata dans son âme et… et je crois pouvoir l'affirmer, à la tombée de la nuit il y eut un moment où il voulut se lever, se rendre à la police et révéler tout. Ce qu'était ce tout, — lui-même ne le savait. Naturellement cette démarche n'eût eu d'autre résultat que de le faire arrêter comme conspirateur. Il n'avait aucune preuve contre ceux à qui il imputait les crimes récemment commis, il n'avait que de vagues conjectures qui, pour lui seul, équivalaient à une certitude. Mais, ainsi qu'il le disait lui-même, il était prêt à se perdre pourvu qu'il pût «écraser les coquins». En prévoyant chez Chatoff cette explosion de colère, Pierre Stépanovitch avait donc deviné juste, et il n'ignorait pas qu'il risquait gros à différer d'un jour l'exécution de son terrible dessein. Sans doute, en cette circonstance comme toujours, il obéit aux inspirations de sa présomptueuse confiance en soi et de son mépris pour toutes ces «petites gens», notamment pour Chatoff dont, à l'étranger déjà, il raillait l'»idiotisme pleurnicheur». Un homme aussi dénué de malice paraissait évidemment à Pierre Stépanovitch un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les «coquins» échappèrent à une dénonciation, ils ne le durent qu'à un incident tout à fait inattendu…

Entre sept et huit heures du soir (au moment même où les «nôtres» réunis chez Erkel attendaient avec colère l'arrivée de Pierre Stépanovitch), Chatoff, souffrant d'une migraine accompagnée de légers frissons, était couché sur son lit au milieu de l'obscurité; aucune bougie n'éclairait sa chambre. Il ne savait à quoi se décider, et cette irrésolution était pour lui un cruel supplice. Peu à peu il s'endormit, et durant son court sommeil il eut une sorte de cauchemar: il lui semblait qu'il était garrotté sur son lit, incapable de mouvoir un membre; sur ces entrefaites, un bruit terrible faisait trembler toute la maison: des coups violents étaient frappés contre le mur, contre la grand'porte; on cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff; en même temps le dormeur s'entendait appeler avec un accent plaintif par une voix lointaine qui lui était connue, mais dont le son l'affectait douloureusement. Il s'éveilla en sursaut, se souleva un peu sur son lit, et s'aperçut avec étonnement que l'on continuait de cogner à la grand'porte; sans être à beaucoup près aussi forts qu'ils le lui avaient paru en rêve, les coups étaient fréquents et obstinés; en bas, sous la porte cochère, retentissait toujours la voix étrange et «douloureuse»; à la vérité, elle n'était pas du tout plaintive, mais au contraire impatiente et irritée; par intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et plus ordinaire. Chatoff sauta à bas de son lit, alla ouvrir le vasistas et passa sa tête en dehors.

— Qui est là? cria-t-il, littéralement glacé d'effroi.

— Si vous êtes Chatoff, fit-on d'en bas, — veuillez répondre franchement et honnêtement: consentez-vous, oui ou non, à me recevoir chez vous?

La voix était ferme, coupante; il la reconnut!

— Marie!… C'est toi?

— Oui, c'est moi, Marie Chatoff, et je vous assure que je ne puis garder mon cocher une minute de plus.

— Tout de suite… le temps d'allumer une bougie… put à peine articuler Chatoff, qui se hâta de chercher des allumettes. Comme il arrive le plus souvent en pareil cas, il n'en trouva point et laissa choir par terre le chandelier avec la bougie. En bas retentirent de nouveaux cris d'impatience. Il abandonna tout, descendit l'escalier quatre à quatre et courut ouvrir la porte.

— Faites-moi le plaisir de tenir cela un instant, pendant que je réglerai avec cette brute, dit madame Marie Chatoff à son mari en lui tendant un sac à main assez léger; c'était un de ces articles de peu de valeur qu'on fabrique à Dresde avec de la toile à voiles.

— J'ose vous assurer que vous demandez plus qu'il ne vous est dû, poursuivit-elle avec véhémence en s'adressant au cocher. — Si depuis une heure vous me promenez dans les sales rues d'ici, c'est votre faute, parce que vous ne saviez pas trouver cette sotte rue et cette stupide maison. Prenez vos trente kopeks et soyez sûr que vous n'aurez pas davantage.

— Eh! madame, tu m'as toi-même indiqué la rue de l'Ascension, tandis que tu voulais aller rue de l'Épiphanie. Le péréoulok de l'Ascension, c'est fort loin d'ici; cette course-là a éreinté mon cheval.

— Ascension, Épiphanie, — toutes ces sottes dénominations doivent vous être plus familières qu'à moi, vu que vous êtes de la ville. D'ailleurs, vous n'êtes pas juste: j'ai commencé par vous dire de me conduire à la maison Philippoff, et vous m'avez assuré que vous connaissiez cette maison. En tout cas, vous pourrez demain m'appeler devant le juge de paix, mais maintenant je vous prie de me laisser en repos.

— Tenez, voilà encore cinq kopeks! intervint Chatoff, qui se hâta de prendre un piatak dans sa poche et le donna au cocher.

— Ne vous avisez pas de faire cela, je vous prie! protesta la voyageuse, mais l'automédon fouetta son cheval, et Chatoff, prenant sa femme par la main, l'introduisit dans la maison.

— Vite, Marie, vite… tout cela ne signifie rien et — comme tu es trempée! Prends garde, il y a ici un escalier, — quel dommage qu'on ne voit pas clair! — l'escalier est roide, tiens-toi à la rampe, tiens-toi bien; voilà ma chambrette. Excuse-moi, je n'ai pas de feu… Tout de suite!

Il ramassa le chandelier, mais cette fois encore les allumettes furent longues à trouver. Silencieuse et immobile, madame Chatoff attendait debout au milieu de la chambre.

— Grâce à Dieu, enfin! s'écria-t-il joyeusement quand il eut allumé la bougie. Marie Chatoff parcourut le local d'un rapide regard.

— J'avais bien entendu dire que vous viviez dans un taudis, pourtant je ne m'attendais pas à vous trouver ainsi logé, observa- t-elle d'un air de dégoût, et elle s'avança vers le lit.

— Oh! je n'en puis plus! poursuivit la jeune femme en se laissant tomber avec accablement sur la dure couche de Chatoff. — Débarrassez-vous de ce sac, je vous prie, et prenez une chaise. Du reste, faites comme vous voulez. Je suis venue vous demander un asile provisoire, en attendant que je me sois procuré du travail, parce que je ne connais rien ici et que je n'ai pas d'argent. Mais, si je vous gêne, veuillez, s'il vous plaît, le déclarer tout de suite, comme c'est même votre devoir de le faire, si vous êtes un honnête homme. J'ai quelques objets que je puis vendre demain, cela me permettra de me loger en garni quelque part; vous aurez la bonté de me conduire dans un hôtel… Oh! mais que je suis fatiguée!

Chatoff était tout tremblant.

— Tu n'as pas besoin d'aller à l'hôtel, Marie! Pourquoi? À quoi bon? supplia-t-il les mains jointes.

— Eh bien, si l'on peut se passer d'aller à l'hôtel, il faut pourtant expliquer la situation. Vous vous rappelez, Chatoff, que nous avons vécu maritalement ensemble à Genève pendant un peu plus de quinze jours; voilà trois ans que nous nous sommes séparés, à l'amiable du reste. Mais ne croyez pas que je sois revenue pour recommencer les sottises d'autrefois. Mon seul but est de chercher du travail, et si je me suis rendue directement dans cette ville, c'est parce que cela m'était égal. Ce n'est nullement le repentir qui me ramène auprès de vous, je vous prie de ne pas vous fourrer cette bêtise là dans la tête.

— Oh! Marie! C'est inutile, tout à fait inutile! murmura Chatoff.

Que voulait-il dire par ces mots?

— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque vous êtes assez développé pour comprendre cela, je me permettrai d'ajouter que si maintenant je m'adresse tout d'abord à vous, si je viens vous demander l'hospitalité, c'est en partie parce que je ne vous ai jamais considéré comme un drôle; loin de là, j'ai toujours pensé que vous valiez peut-être beaucoup mieux qu'un tas de… coquins!…

Ses yeux étincelèrent. Sans doute elle avait eu grandement à se plaindre de certains «coquins».

— Et veuillez être persuadé qu'en parlant de votre bonté je ne me moque nullement de vous. Je dis les choses carrément, sans y mettre d'éloquence; d'ailleurs, je ne puis pas souffrir les phrases. Mais tout cela est absurde. Je vous ai toujours supposé assez d'esprit pour ne pas trouver mauvais… Oh! assez, je n'en puis plus!

Et elle le regarda longuement, d'un air las. Debout à cinq pas d'elle, Chatoff l'avait écoutée timidement, mais il était comme rajeuni, son visage rayonnait d'un éclat inaccoutumé. Cet homme fort, rude, toujours hérissé, sentait son âme s'ouvrir tout à coup à la tendresse. En lui vibrait une corde nouvelle. Trois années de séparation n'avaient rien arraché de son coeur. Et peut-être chaque jour durant ces trois ans il avait rêvé à elle, à la chère créature qui lui avait dit autrefois: «Je t'aime.» Tel que j'ai connu Chatoff, je ne crois pas me tromper en affirmant que s'entendre adresser par une femme une parole d'amour devait lui paraître une impossibilité. Chaste et pudique jusqu'à la sauvagerie, il se considérait comme un jeu de la nature, détestait sa figure et son caractère, se faisait l'effet d'un de ces monstres que l'on promène dans les foires. En conséquence de tout cela, il n'estimait rien à l'égal de l'honnêteté, poussait jusqu'au fanatisme l'attachement à ses convictions, se montrait sombre, fier, irascible et peu communicatif. Mais voilà que cette créature unique qui pendant deux semaines l'avait aimé (il le crut toute sa vie!), — cet être dont il était loin d'ignorer les fautes et que néanmoins il avait toujours placé infiniment au- dessus de lui, cette femme à qui il pouvait tout pardonner (que dis-je? il lui semblait que lui-même avait tous les torts vis-à- vis d'elle), cette Marie Chatoff rentrait soudain chez lui, dans sa maison… c'était presque impossible à comprendre! Il n'en revenait pas; un tel événement lui paraissait si heureux qu'il n'osait y croire et que, le prenant pour un rêve, il avait peur de s'éveiller. Mais, lorsqu'elle le regarda avec cette expression de lassitude, il devina aussitôt que la bien-aimée créature souffrait, qu'elle était offensée peut-être. Le coeur défaillant, il se mit à l'examiner. Quoique le visage fatigué de Marie Chatoff eût depuis longtemps perdu la fraîcheur de la première jeunesse, elle était encore fort bien de sa personne, — son mari la trouva aussi belle qu'autrefois. C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une complexion assez robuste et d'une taille au-dessus de la moyenne (elle était plus grande que Chatoff); son opulente chevelure châtain foncé faisait ressortir la pâleur de son visage ovale; ses grands yeux sombres brillaient maintenant d'un éclat fiévreux. Mais cet intrépidité étourdie, naïve et ingénue que son époux lui avait connue jadis était remplacée à présent par une irritabilité morose; désenchantée de tout, elle affectait une sorte de cynisme qui lui pesait à elle-même parce qu'elle n'en avait pas encore l'habitude. Ce qui surtout se remarquait en elle, c'était un état maladif. Chatoff en fut frappé. Malgré la crainte qu'il éprouvait en présence de sa femme, il se rapprocha brusquement d'elle et lui saisit les deux mains:

— Marie… tu sais… tu es peut-être très fatiguée, pour l'amour de Dieu ne te fâche pas… si tu consentais, par exemple, à prendre du thé, hein? Le thé fortifie, hein? Si tu consentais!…

— Pourquoi demander si je consens? Cela va sans dire; vous êtes aussi enfant que jamais. Si vous pouvez me donner du thé, donnez- m'en. Que c'est petit chez vous! Comme il fait froid ici!

— Oh! je vais tout de suite chercher du bois, j'en ai!… reprit Chatoff fort affairé; — du bois… c'est-à-dire, mais… du reste, il va aussi y avoir du thé tout de suite, ajouta-t-il avec un geste indiquant une résolution désespérée, et il prit vivement sa casquette.

— Où allez-vous donc? Ainsi vous n'avez pas de thé chez vous?

— Il y en aura, il y en aura, il y en aura, tout va être prêt tout de suite… je…

Il prit son revolver sur le rayon.

— Je vais à l'instant vendre ce revolver… ou le mettre en gage…

— Quelles bêtises, et comme ce sera long! Tenez, voilà mon porte- monnaie, puisque vous n'avez rien chez vous; il y a là huit grivnas, je crois; c'est tout ce que j'ai. On dirait qu'on est ici dans une maison de fous.

— C'est inutile, je n'ai pas besoin de ton argent, je reviens tout de suite, dans une seconde; je puis même me dispenser de vendre le revolver…

Et il courut tout droit chez Kiriloff. Cette visite eut lieu deux heures avant celle de Pierre Stépanovitch et de Lipoutine que j'ai racontée plus haut. Quoique habitant la même maison, Chatoff et Kiriloff ne se voyaient pas; quand ils se rencontraient dans la cour, ils n'échangeaient ni une parole ni même un salut: ils avaient trop longtemps couché ensemble en Amérique.

— Kiriloff, vous avez toujours du thé; y a-t-il chez vous du thé et un samovar?

L'ingénieur se promenait de long en large dans sa chambre, comme il avait l'habitude de le faire chaque nuit; il s'arrêta soudain et regarda fixement Chatoff, sans du reste témoigner trop de surprise.

— Il y a du thé, du sucre et un samovar. Mais vous n'avez pas besoin de samovar, le thé est chaud. Mettez-vous à table et buvez.

— Kiriloff, nous avons vécu ensemble en Amérique… Ma femme est arrivée chez moi… Je… Donnez-moi du thé… il faut un samovar.

— Si c'est pour votre femme, il faut un samovar. Mais le samovar après. J'en ai deux. Maintenant prenez la théière qui est sur la table. Le thé chaud, le plus chaud. Prenez du sucre, tout le sucre. Du pain… Beaucoup de pain; tout. Il y a du veau. Un rouble d'argent.

— Donne, ami, je te le rendrai demain! Ah! Kiriloff!

— C'est votre femme qui était en Suisse? C'est bien. Et vous avez bien fait aussi d'accourir chez moi.

— Kiriloff! s'écria Chatoff qui tenait la théière sous son bras tandis qu'il avait dans les mains le pain et le sucre, — Kiriloff! si… si vous pouviez renoncer à vos épouvantables fantaisies et vous défaire de votre athéisme… oh! quel homme vous seriez, Kiriloff!

— On voit que vous aimez votre femme après la Suisse. C'est bien de l'aimer après la Suisse. Quand il faudra du thé, venez encore. Venez toute la nuit, je ne me coucherai pas. Il y aura un samovar. Tenez, prenez ce rouble. Allez auprès de votre femme, je resterai et je penserai à vous et à votre femme.

Marie Chatoff parut fort contente en voyant le thé arriver si vite, et elle se jeta avidement sur ce breuvage, mais on n'eut pas besoin d'aller chercher le samovar: la voyageuse ne but qu'une demi-tasse et ne mangea qu'un tout petit morceau de pain. Elle repoussa le veau avec un dégoût mêlé de colère.

— Tu es malade, Marie; tout cela est chez toi l'effet de la maladie… observa timidement Chatoff, qui, d'un air craintif, s'empressait autour d'elle.

— Certainement je suis malade. Asseyez-vous, je vous prie. Où avez-vous pris ce thé, si vous n'en aviez pas?

Il dit quelques mots de Kiriloff. Elle avait déjà entendu parler de lui.

— Je sais que c'est un fou; de grâce, assez là-dessus; les imbéciles ne sont pas une rareté, n'est-ce pas? Ainsi vous avez été en Amérique? Je l'ai entendu dire, vous avez écrit.

— Oui, je… j'ai écrit à Paris.

— Assez, parlons d'autre chose, s'il vous plaît. Vous appartenez à l'opinion slavophile?

— Je… ce n'est pas que je… Faute de pouvoir être Russe, je suis devenu slavophile, répondit Chatoff avec le sourire forcé de l'homme qui plaisante à contre-temps et sans en avoir envie.

— Ah! vous n'êtes pas Russe?

— Non, je ne suis pas Russe.

— Eh bien, tout cela, ce sont des bêtises. Pour la dernière fois, asseyez-vous. Pourquoi vous trémoussez-vous toujours ainsi? Vous pensez que j'ai le délire? Peut-être bien. Vous n'êtes que deux, dites-vous, dans la maison?

— Oui… Au rez-de-chaussée…

— Et, pour l'intelligence, les deux font la paire. Qu'est-ce qu'il y a au rez-de-chaussée? Vous avez dit: au rez-de-chaussée…

— Non, rien.

— Quoi, rien? Je veux savoir.

— Je voulais dire seulement qu'autrefois les Lébiadkine demeuraient au rez-de-chaussée…

Marie Chatoff fit un brusque mouvement.

— Celle qu'on a assassinée la nuit dernière? J'ai entendu parler de cela. C'est la première nouvelle que j'ai apprise en arrivant ici. Il y a eu un incendie chez vous?

Chatoff se leva soudain.

— Oui, Marie, oui, et je commets peut-être une infamie épouvantable en ce moment où je pardonne à des infâmes…

Il marchait à grands pas dans la chambre en levant les bras en l'air et en donnant les signes d'une violente agitation.

Mais Marie ne comprenait pas du tout ce qui se passait en lui. Elle était distraite pendant qu'il parlait; elle questionnait et n'écoutait pas les réponses.

— On en fait de belles chez vous. Oh! quelles gredineries partout! Quel monde de vauriens! Mais asseyez-vous donc enfin, oh! que vous m'agacez! répliqua la jeune femme qui, vaincue par la fatigue, laissa tomber sa tête sur l'oreiller.

— Marie, je t'obéis… Tu te coucherais peut-être volontiers, Marie?

Elle ne répondit pas, et, à bout de forces, ferma ses paupières. Son visage pâle ressemblait à celui d'une morte. Elle s'endormit presque instantanément. Chatoff promena ses yeux autour de lui, raviva la flamme de la bougie, et, après avoir jeté encore une fois un regard inquiet sur sa femme, après avoir joins ses mains devant elle, il sortit tout doucement de la chambre. Quand il fut sur le palier, il se fourra dans un coin, où il resta pendant dix minutes sans bouger, sans faire le moindre bruit. Tout à coup des pas légers et discrets retentirent dans l'escalier. Quelqu'un montait. Chatoff se rappela qu'il avait oublié de fermer la porte de la maison.

— Qui est là? demanda-t-il à voix basse.

Le visiteur ne répondit pas et continua de monter sans se presser. Arrivé sur le carré, il s'arrêta; l'obscurité ne permettait pas de distinguer ses traits.

— Ivan Chatoff? fit-il mystérieusement.

Le maître du logis se nomma, mais en même temps il étendit le bras pour écarter l'inconnu; ce dernier lui saisit la main, et Chatoff frissonna comme au contact d'un reptile.

— Restez ici, murmura-t-il rapidement, — n'entrez pas, je ne puis vous recevoir maintenant. Ma femme est revenue chez moi. Je vais chercher de la lumière.

Quand il reparut avec la bougie, il aperçut devant lui un officier tout jeune dont il ignorait le nom, mais qu'il se souvenait d'avoir rencontré quelque part.

Le visiteur se fit connaître:

— Erkel. Vous m'avez vu chez Virguinsky.

— Je me rappelle; vous étiez assis et vous écriviez, reprit Chatoff; ce disant, il s'avança vers le jeune homme, puis, avec une fureur subite, mais toujours sans élever la voix, il poursuivit: — Écoutez, vous m'avez fait tout à l'heure un signe de reconnaissance quand vous m'avez pris la main. Mais sachez que je crache sur tous ces signes! Je les repousse… je n'en veux pas… je puis à l'instant vous jeter en bas de l'escalier, savez- vous cela?

— Non, je n'en sais rien et j'ignore complètement pourquoi vous êtes si fâché, répondit l'enseigne dont le ton calme ne témoignait d'aucune irritation. — Je suis seulement chargé d'une commission pour vous, et j'ai voulu m'en acquitter sans perdre de temps. Vous avez entre les mains une presse qui ne vous appartient pas et dont vous êtes tenu de rendre compte, ainsi que vous le savez vous- même. Suivant l'ordre que j'ai reçu, je dois vous demander de la remettre à Lipoutine demain à sept heures précises du soir. En outre, il m'est enjoint de vous déclarer qu'à l'avenir on n'exigera plus rien de vous.

— Rien?

— Absolument rien. Votre demande a été prise en considération, et désormais vous ne faites plus partie de la société. J'ai été positivement chargé de vous l'apprendre.

— Qui vous a chargé de cela?

— Ceux qui m'ont révélé le signe de reconnaissance.

— Vous arrivez de l'étranger?

— Cela… cela, je crois, doit vous être indifférent.

— Eh! diable! Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt, si l'on vous a donné cet ordre?

— Je me conformais à certaines instructions et je n'étais pas seul.

— Je comprends, je comprends que vous n'étiez pas seul. Eh… diable! Mais pourquoi Lipoutine n'est-il pas venu lui-même?

— Ainsi, je viendrai vous prendre demain à six heures précises du soir, et nous irons là à pied. Il n'y aura que nous trois.

— Verkhovensky y sera?

— Non, il n'y sera pas. Verkhovensky part d'ici demain à onze heures du matin.

— Je m'en doutais, fit Chatoff d'une voix sourde et irritée; — il s'est sauvé, le misérable! ajouta-t-il en frappant du poing sur sa cuisse.

Des pensées tumultueuses l'agitaient. Erkel le regardait fixement et attendait sa réponse en silence.

— Comment donc ferez-vous? Une presse n'est pas un objet si facile à emporter.

— Il ne sera pas nécessaire de la prendre. Vous nous indiquerez seulement l'endroit, et nous nous bornerons à nous assurer qu'elle s'y trouve en effet. Nous savons où elle est enterrée, sans connaître exactement la place. Vous ne l'avez révélée à personne encore?

Les yeux de Chatoff se fixèrent sur l'enseigne.

— Comment un blanc-bec comme vous s'est-il aussi fourré là dedans? Eh! mais il leur en faut aussi de pareils? Allons, retirez-vous! E-eh! Ce coquin-là vous a tous trompés et a pris la fuite.

Erkel considérait son interlocuteur avec un calme imperturbable, mais il ne paraissait pas comprendre.

— Verkhovensky s'est enfui, Verkhovensky! poursuivit Chatoff en grinçant des dents.

— Mais non, il est encore ici, il n'est pas parti. C'est seulement demain qu'il s'en va, observa Erkel d'un ton doux et persuasif. — Je tenais tout particulièrement à ce qu'il se trouvât là comme témoin; mes instructions l'exigeaient (il parlait avec l'abandon d'un jouvenceau sans expérience). Mais il a refusé, sous prétexte qu'il devait partir, et le fait est qu'il est très pressé de s'en aller.

Le regard de Chatoff se porta de nouveau avec une expression de pitié sur le visage du nigaud, puis soudain il agita le bras comme pour chasser ce sentiment.

— Bien, j'irai, déclara-t-il brusquement, — et maintenant décampez!

— Je passerai donc chez vous à six heures précises, répondit Erkel, qui, après un salut poli, se retira tranquillement.

— Petit imbécile! ne put s'empêcher de lui crier Chatoff du haut de l'escalier.

— Quoi? demanda l'enseigne, déjà arrivé en bas.

— Rien, allez-vous-en.

— Je croyais que vous aviez dit quelque chose.

II

Erkel était un «petit imbécile» en ce sens qu'il se laissait influencer par la pensée d'autrui, mais, comme agent subalterne, comme homme d'exécution, il ne manquait pas d'intelligence, ni même d'astuce. Fanatiquement dévoué à «l'oeuvre commune», c'est-à- dire, au fond, à Pierre Stépanovitch, il agissait suivant les instructions qu'il avait reçues de celui-ci à la séance où les rôles avaient été distribués aux nôtres pour le lendemain. Entre autres recommandations, il avait été enjoint à l'enseigne de bien observer, pendant qu'il accomplirait son mandat, dans quelle conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant sur le carré, s'échappa à dire que sa femme était revenue chez lui, Erkel, avec un machiavélisme instinctif, ne témoigna aucun désir d'en savoir davantage, bien qu'il comprit que ce fait contribuerait puissamment à la réussite de leur entreprise.

Ce fut, en effet, ce qui arriva: cette circonstance seule sauva les «coquins» de la dénonciation qui les menaçait, et leur permit de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta sa sagacité et sa prudence accoutumées. Il eut dès lors bien autre chose en tête que l'idée de sa sécurité personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre Stépanovitch partait le lendemain, il n'hésita pas à le croire; cela d'ailleurs s'accordait si bien avec ses propres conjectures! Rentrés dans la chambre, il s'assit dans un coin, appuya ses coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D'amères pensées le tourmentaient…

Tout à coup il releva la tête, s'approcha du lit en marchant sur le pointe du pied et se mit à contempler sa femme: «Seigneur! Mais demain matin elle se réveillera avec la fièvre, peut-être même l'a-t-elle déjà! Elle aura sans doute pris un refroidissement. Elle n'est pas habituée à cet affreux climat, et voyager dans un compartiment de troisième classe, subir le vent, la pluie, quand on n'a sur soi qu'un méchant burnous… Et la laisser là, l'abandonner sans secours! Quel petit sac! qu'il est léger! Il ne pèse pas plus de dix livres! La pauvrette, comme ses traits sont altérés! combien elle a souffert! Elle est fière, c'est pour cela qu'elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable! C'est la maladie qui en est cause: un ange même, s'il tombait malade, deviendrait irascible. Que son front est sec! Il doit être brûlant. Elle a un cercle bistré au-dessous des yeux et… et pourtant que ce visage est beau! quelle magnifique chevelure! quel…

Il s'arracha brusquement à cette contemplation et alla aussitôt se rasseoir dans son coin; il était comme effrayé à la seule idée de voir dans Marie autre chose qu'une créature malheureuse, souffrante, ayant besoin de secours. — Quoi! je concevrais en ce moment des _espérances! _Oh! quel homme bas et vil je suis! pensa- t-il, le visage caché dans ses mains, et de nouveau des rêves, des souvenirs revinrent hanter son esprit… et puis encore des espérances.

Il se rappela l'exclamation: «Oh! je n'en puis plus», que sa femme avait proférée à plusieurs reprises d'une voix faible, râlante. «Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue chercher du travail, — mais qu'est-ce qu'elle entend à cela? qu'est-ce qu'ils comprennent à la Russie? Ils n'ont pas plus de raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à l'étranger. Ô malheureux, ô innocents!… Tout de même il ne fait pas chaud ici…»

Il se souvint qu'elle s'était plainte du froid, qu'il avait promis d'allumer le poêle. «Il y a ici du bois, on peut en aller chercher, seulement il ne faudrait pas l'éveiller. Du reste, cela n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se lèvera, elle voudra peut-être manger… Eh bien, nous verrons plus tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!»

Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu'au genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé; puis il ôta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille redingote, et, s'efforçant de ne pas regarder, il étendit ce vêtement sur la place nue.

Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait dans un coin, deux ou trois heures s'écoulèrent, et ce fut pendant ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de Lipoutine. À la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit entendre; Marie s'était éveillée et appelait son époux. Il s'élança vers elle, troublé comme un coupable.

— Marie! Je m'étais endormi… Ah! quel vaurien je suis, Marie!

Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la chambre, comme si elle n'eût pas reconnu l'endroit où elle se trouvait, et tout à coup la colère, l'indignation s'empara d'elle:

— J'ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée? Comment avez-vous osé croire que j'aie l'intention de vous être à charge?

— Comment aurais-je pu t'éveiller, Marie?

— Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit que celui-ci, et je l'ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.

— Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai rien à mettre dessus.

— Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le plancher, tout de suite, tout de suite!

Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique des plus violentes lui ôta toute force, toute résolution; un gémissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le lit. Chatoff s'approché vivement; la jeune femme, enfonçant son visage dans l'oreiller, saisit la main de son mari et la serra à lui faire mal. Une minute se passa ainsi.

— Marie, ma chère, s'il le faut, il y a ici un médecin que je connais, le docteur Frenzel… je puis courir chez lui.

— C'est absurde!

— Comment, absurde? Dis-moi ce que tu as, Marie! On pourrait te mettre un cataplasme… sur le ventre, par exemple… Je puis faire cela sans médecin… Ou bien des sinapismes.

— Qu'est-ce que c'est que cela? reprit-elle en relevant la tête et en regardant son mari d'un air effrayé.

Chatoff chercha en vain le sens de cette étrange question.

— De quoi parles-tu, Marie? À quel propos demandes-tu cela? Ô mon Dieu, je m'y perds! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas du tout ce que tu veux dire.

— Eh! laissez donc, ce n'est pas votre affaire de comprendre. Et même cela serait fort drôle… répondit-elle avec un sourire amer. — Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et parlez. Ne restez pas près de moi et ne me regardez pas, je vous en prie pour la centième fois!

Chatoff se mit à marcher dans la chambre en tenant ses yeux baissés et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner vers sa femme.

— Il y a ici, — ne te fâche pas, Marie, je t'en supplie, — il y a ici du veau et du thé… Tu as si peu mangé tantôt…

Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au désespoir se mordit la langue.

— Écoutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure, cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai- je des chances de succès?

— Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a même pas de livres. Et il en ferait relier?

— Qui? il:

— Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en général, Marie.

— Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire: il, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne connaissez pas la grammaire.

— C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.

— Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez. Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas relier ses livres?

— Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents. D'abord, il s'habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu, demande des siècles; mais il n'a aucun soin du livre, le considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un livre à relier suppose déjà le respect du livre; cela indique que non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu'il la tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres, la Russie n'en est pas encore là.

— Quoique dit d'une façon pédantesque, cela, du moins, n'est pas bête et me reporte à trois ans en arrière; vous aviez parfois assez d'esprit il y a trois ans.

Elle prononça ces mots du même ton dédaigneux que toutes les phrases précédentes.

— Marie, Marie, reprit avec émotion Chatoff, — Ô Marie! Si tu savais tout ce qui s'est passé durant ces trois ans! J'ai entendu dire que tu me méprisais à cause du changement survenu dans mes opinions. Qui donc ai-je quitté? Des ennemis de la vraie vie, des libérâtres arriérés, craignant leur propre indépendance; des laquais de la pensée, hostiles à la personnalité et à la liberté; des prédicateurs décrépits de la charogne et de la pourriture! Qu'y a-t-il chez eux? La sénilité, la médiocrité dorée, l'incapacité la plus bourgeoise et la plus plate, une égalité envieuse, une égalité sans mérite personnel, l'égalité comme l'entend un laquais ou comme la comprenait un Français de 93… Mais le pire, c'est qu'ils sont tous des coquins!

— Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d'une voix entrecoupée et avec un accent de souffrance. Couchée un peu sur le côté, immobile comme si elle eût craint de faire le moindre mouvement, elle avait la tête renversée sur l'oreiller et fixait le plafond d'un regard fatigué, mais ardent. Son visage était pâle, ses lèvres desséchées.

— Tu en conviens, Marie, tu en conviens! s'écria Chatoff.

Elle allait faire de la tête un signe négatif quand soudain une nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage dans l'oreiller et pendant toute une minute serra, presque à la briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s'était élancé vers elle.

— Marie, Marie! Mais ce que tu as est peut-être très grave, Marie!

— Taisez-vous… Je ne veux pas, je ne veux pas, répliqua-t-elle violemment, en reprenant sa position primitive; — ne vous permettez pas de me regarder avec cet air de compassion! Promenez- vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez…

Chatoff qui avait à peu près perdu la tête, commença à marmotter je ne sais quoi.

Sa femme l'interrompit avec impatience:

— Quelle est votre occupation ici?

— Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je pourrais gagner ici pas mal d'argent.

— Tant mieux pour vous…

— Ah! ne va rien t'imaginer, Marie, j'ai dit cela comme j'aurai dit autre chose…

— Et qu'est-ce que vous faites encore? Que prêchez-vous? Car il est impossible que vous ne prêchiez pas, c'est dans votre caractère.

— Je prêche Dieu, Marie.

— Sans y croire vous-même. Je n'ai jamais pu comprendre cette idée.

— Pour le moment laissons cela, Marie.

— Qu'était-ce que cette Marie Timoféievna qu'on a tuée?

— Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie.

— Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations! Est- ce vrai qu'on peut attribuer sa mort à la scélératesse de… de ces gens-là?

— Certainement, répondit Chatoff avec un grincement de dents.

Marie leva brusquement la tête et cria d'une voix douloureuse:

— Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais, jamais!

Et elle retomba sur le lit, en proie à de nouvelles convulsions. Durant ce troisième accès, la souffrance arracha à la malade non plus des gémissements, mais de véritables cris.

— Oh! homme insupportable! Oh! homme insupportable! répétait-elle en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s'était penché sur elle.

— Marie, je ferai ce que tu m'as ordonné… je vais me promener, parler…

— Mais ne voyez-vous pas que ça a commencé?

— Qu'est-ce qui a commencé, Marie?

— Et qu'en sais-je? Est-ce que j'y connais quelque chose?… Oh! maudite! Oh! que tout soit maudit d'avance!

— Marie, si tu disais ce qui commence, alors je… mais, sans cela, comment veux-tu que je comprenne?

— Vous êtes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh! malédiction sur tout!

— Marie, Marie!

Il croyait sérieusement que sa femme devenait folle.

Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage livide de colère:

— Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vociféra-t-elle, — que je suis dans les douleurs de l'enfantement? Oh! qu'il soit maudit avant de naître, cet enfant!

— Marie! s'écria Chatoff comprenant enfin la situation, — Marie… Mais que ne le disais-tu plus tôt? ajouta-t-il brusquement, et, prompt comme l'éclair, il saisit sa casquette.

— Est-ce que je savais cela en entrant ici? Serais-je venue chez vous si je l'avais su? On m'avait dit que j'en avais encore pour dix jours! Où allez-vous donc? Où allez-vous donc? Voulez-vous bien ne pas sortir!

— Je vais chercher une accoucheuse! Je vendrai le revolver; maintenant c'est de l'argent qu'il faut avant tout.

— Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut qu'une bonne femme, une vieille quelconque; j'ai huit grivnas dans mon porte-monnaie… À la campagne les paysannes accouchent sans le secours d'une sage-femme… Et si je crève, eh bien, ce sera tant mieux…

— Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te laisser seule, Marie?

Pourtant, s'il ne la quittait pas maintenant, elle serait privée des soins d'une accoucheuse quand viendrait le moment critique. Cette considération l'emporta dans l'esprit de Chatoff sur tout le reste, et, sourd aux gémissements comme aux cris de colère de Marie, il descendit l'escalier de toute la vitesse de ses jambes.

III

En premier lieu il passa chez Kiriloff. Il pouvait être alors une heure du matin. L'ingénieur était debout au milieu de la chambre.

— Kiriloff, ma femme accouche!

— C'est-à-dire… comment?

— Elle accouche, elle va avoir un enfant.

— Vous… vous ne vous trompez pas?

— Oh! non, non, elle est dans les douleurs!… Il faut une femme, une vieille quelconque; cela presse… Pouvez-vous m'en procurer une maintenant? Vous aviez chez vous plusieurs vieilles…

— C'est grand dommage que je ne sache pas enfanter, répondit d'un air songeur Kiriloff, — c'est-à-dire, je ne regrette pas de ne pas savoir enfanter, mais de ne pas savoir comment il faut faire pour… Non, l'expression ne me vient pas.

— Vous voulez dire que vous ne sauriez pas vous-même assister une femme en couches, mais ce n'est pas cela que je vous demande, je vous prie seulement d'envoyer chez moi une bonne vieille, une garde-malade, une servante.

— Vous aurez une vieille, mais ce ne sera peut-être pas tout de suite. Si vous voulez, je puis, en attendant…

— Oh! c'est impossible; je vais de ce pas chez madame Virguinsky, l'accoucheuse.

— Une coquine!

— Oh! oui, Kiriloff, mais c'est la meilleure sage-femme de la ville! Oh! oui, tout cela se passera sans joie, sans piété; ce grand mystère, la venue au monde d'une créature nouvelle, ne sera saluée que par des paroles de dégoût et de colère, par des blasphèmes!… Oh! elle maudit déjà son enfant!…

— Si vous voulez, je…

— Non, non, mais en mon absence (oh! de gré ou de force je ramènerai madame Virguinsky!), venez de temps en temps près de mon escalier et prêtez l'oreille sans faire de bruit, seulement ne pénétrez pas dans la chambre, vous l'effrayeriez, gardez-vous bien d'entrer, bornez-vous à écouter… dans le cas où il arriverait un accident. Pourtant, s'il survenait quelque chose de grave, alors vous entreriez.

— Je comprends. J'ai encore un rouble d'argent. Tenez. Je voulais demain une poule, mais maintenant je ne veux plus. Allez vite, dépêchez-vous. J'aurai du thé toute la nuit.

Kiriloff n'avait aucune connaissance des projets formés contre Chatoff, il savait seulement que son voisin avait de vieux comptes à régler avec «ces gens-là». Lui-même s'était trouvé mêlé en partie à cette affaire par suite des instructions qui lui avaient été données à l'étranger (instructions, d'ailleurs très superficielles, car il n'appartenait qu'indirectement à la société), mais depuis quelque temps il avait abandonné toute occupation, à commencer par «l'oeuvre commune», et il menait une vie exclusivement contemplative. Quoique Pierre Verkhovensky eût, au cours de la séance, invité Lipoutine à venir avec lui chez Kiriloff pour se convaincre qu'au moment voulu l'ingénieur endosserait l'»affaire Chatoff», il n'avait cependant pas soufflé mot de ce dernier dans sa conversation avec Kiriloff. Jugeant sans doute imprudent de révéler ses desseins à un homme dont il n'était pas sûr, il avait cru plus sage de ne les lui faire connaître qu'après leur mise à exécution, c'est-à-dire le lendemain: quand ce sera chose faite, pensait Pierre Stépanovitch, Kiriloff prendra cela avec son indifférence accoutumée. Lipoutine avait fort bien remarqué le silence gardé par son compagnon sur l'objet même qui motivait leur visite chez l'ingénieur, mais il était trop troublé pour faire aucune observation à ce sujet.

Chatoff courut tout d'une haleine rue de la Fourmi; il maudissait la distance, et il lui semblait qu'il n'arriverait jamais.

Il dut cogner longtemps chez Virguinsky: tout le monde dans la maison était couché depuis quelques heures. Mais Chatoff n'y alla pas de main morte et frappa à coups redoublés contre le volet. Le chien de garde enchaîné dans la cour fit entendre de furieux aboiements auxquels répondirent ceux de tous les chiens du voisinage; ce fut un vacarme dans toute la rue.

À la fin le volet s'entr'ouvrit, puis la fenêtre, et Virguinsky lui-même prit la parole:

— Pourquoi faites-vous ce bruit? Que voulez-vous? demanda-t-il doucement à l'inconnu qui troublait le repos de sa maison.

— Qui est-là? Quel est ce drôle? ajouta avec colère une voix féminine.

La personne qui venait de prononcer ces mots était la vieille demoiselle, parente de Virguinsky.

— C'est moi, Chatoff; ma femme est revenue chez moi, et elle va accoucher d'un moment à l'autre.

— Eh bien, qu'elle accouche! Fichez le camp!

— Je suis venu chercher Arina Prokhorovna, et je ne m'en irai pas sans elle!

— Elle ne peut pas aller chez tout le monde. Elle ne visite la nuit qu'une clientèle particulière. Adressez-vous à madame Makchéeff et laissez-nous tranquilles! reprit la voix féminine toujours irritée.

De la rue on entendait Virguinsky parlementer avec la vieille fille pour lui faire quitter la place, mais elle ne voulait pas se retirer.

— Je ne m'en irai pas! répliqua Chatoff.

— Attendez, attendez donc! cria Virguinsky, après avoir enfin réussi à éloigner sa parente, — je vous demande cinq minutes, Chatoff, le temps d'aller réveiller Arina Prokhorovna, mais, je vous en prie, cessez de cogner et de crier ainsi… Oh! que tout cela est terrible!

Au bout de cinq minutes, — cinq siècles! — madame Virguinsky se montra à la fenêtre.

— Votre femme est revenue chez vous? questionna-t-elle d'un ton qui, au grand étonnement de Chatoff, ne trahissait aucune colère et n'était qu'impérieux; mais Arina Prokhorovna avait naturellement le verbe haut, en sorte qu'il lui était impossible de parler autrement.

— Oui, ma femme est revenue, et elle va accoucher.

— Marie Ignatievna?

— Oui, Marie Ignatievna. Ce ne peut être que Marie Ignatievna!

Il y eut un silence. Chatoff attendait. Dans la maison l'on causait à voix basse.

— Quand est-elle arrivée? demanda ensuite madame Virguinsky.

— Ce soir, à huit heures. Vite, je vous prie.

Nouveaux chuchotements; il semblait qu'on délibérât.

— Écoutez, vous ne vous trompez pas? C'est elle-même qui vous a envoyé chez moi?

— Non, ce n'est pas elle qui m'a envoyé chez vous: pour m'occasionner moins de frais, elle voudrait n'être assistée que par une bonne femme quelconque, mais ne vous inquiétez pas, je vous payerai.

— C'est bien, j'irai, que vous me payiez ou non. J'ai toujours apprécié les sentiments indépendants de Marie Ignatievna, quoique peut-être elle ne se souvienne plus de moi. Avez-vous ce qu'il faut chez vous?

— Je n'ai rien, mais tout se trouvera, tout sera prêt, tout…

— «Il y a donc de la générosité même chez ces gens-là!» pensait Chatoff en se dirigeant vers la demeure de Liamchine. «Les opinions et l'homme sont, paraît-il, deux choses fort différentes. J'ai peut-être bien des torts envers eux!… Tout le monde a des torts, tout le monde, et… si chacun était convaincu de cela!…»

Chez Liamchine il n'eut pas à frapper longtemps. Le Juif sauta immédiatement à bas de son lit, et, pieds nus, en chemise, courut ouvrir le vasistas, au risque d'attraper un rhume, lui qui était toujours très soucieux de sa santé. Mais il y avait une cause particulière à cet empressement si étrange: pendant toute la soirée Liamchine n'avait fait que trembler, et jusqu'à ce moment il lui avait été impossible de s'endormir, tant il était inquiet depuis la séance; sans cesse il croyait voir arriver certains visiteurs dont l'apparition ne fait jamais plaisir. La nouvelle que Chatoff allait dénoncer les nôtres l'avait mis au supplice… Et voilà qu'il entendait frapper violemment à la fenêtre!…

Il fut si effrayé en apercevant Chatoff qu'il ferma aussitôt le vasistas et regagna précipitamment son lit. Le visiteur se mit à cogner et à crier de toutes ses forces.

— Comment osez-vous faire un pareil tapage au milieu de la nuit? gronda le maître du logis, mais, quoiqu'il essayât de prendre un ton menaçant, Liamchine se mourait de peur: il avait attendu deux minutes au moins avant de rouvrir le vasistas, et il ne s'y était enfin décidé qu'après avoir acquis la certitude que Chatoff était venu seul.

— Voilà le revolver que vous m'avez vendu; reprenez-le et donnez- moi quinze roubles.

— Qu'est-ce que c'est? Vous êtes ivre? C'est du brigandage; vous êtes cause que je vais prendre un refroidissement. Attendez, je vais m'envelopper dans un plaid.

— Donnez-moi tout de suite quinze roubles. Si vous refusez, je cognerai et je crierai jusqu'à l'aurore; je briserai votre châssis.

— J'appellerai la garde, et l'on vous conduira au poste.

— Et moi, je suis un muet, vous croyez? Je n'appellerai pas la garde? Lequel de nous deux doit la craindre, vous ou moi?

— Et vous pouvez avoir des principes si bas… Je sais à quoi vous faites allusion… Attendez, attendez, pour l'amour de Dieu, tenez-vous tranquille! Voyons, qui est-ce qui a de l'argent la nuit? Eh bien, pourquoi vous faut-il de l'argent, si vous n'êtes pas ivre?

— Ma femme est revenue chez moi. Je vous fais un rabais de dix roubles; je ne me suis pas servi une seule fois de ce revolver, reprenez-le tout de suite.

Machinalement Liamchine tendit la main par le vasistas et prit l'arme; il attendit un moment, puis soudain, comme ne se connaissant plus, il passa sa tête en dehors de la fenêtre et balbutia, tandis qu'un frisson lui parcourait l'épine dorsale:

— Vous mentez, votre femme n'est pas du tout revenue chez vous. C'est… c'est-à-dire que vous voulez tout bonnement vous sauver.

— Imbécile que vous êtes, où voulez-vous que je me sauve? C'est bon pour votre Pierre Stépanovitch de prendre la fuite; moi, je ne fais pas cela. J'ai été tout à l'heure trouver madame Virguinsky, la sage-femme, et elle a immédiatement consenti à venir chez moi. Vous pouvez vous informer. Ma femme est dans les douleurs, il me faut de l'argent; donnez-moi de l'argent!

Il se produisit comme une illumination subite dans l'esprit de Liamchine; les choses prenaient soudain une autre tournure, toutefois sa crainte était encore trop vive pour lui permettre de raisonner.

— Mais comment donc… vous ne vivez pas avec votre femme?

— Je vous casserai la tête pour de pareilles questions.

— Ah! mon Dieu, pardonnez-moi, je comprends, seulement j'ai été si abasourdi… Mais je comprends, je comprends. Mais… mais est- il possible qu'Arina Prokhorovna aille chez vous? Tout à l'heure vous disiez qu'elle y était allée? Vous savez, ce n'est pas vrai. Voyez, voyez, voyez comme vous mentez à chaque instant.

— Pour sûr elle est maintenant près de ma femme, ne me faites pas languir, ce n'est pas ma faute si vous êtes bête.

— Ce n'est pas vrai, je ne suis pas bête. Excusez-moi, il m'est tout à fait impossible…

Le Juif avait complètement perdu la tête, et, pour la troisième fois, il ferma la fenêtre, mais Chatoff se mit à pousser de tels cris qu'il la rouvrit presque aussitôt.

— Mais c'est un véritable attentat à la personnalité! Qu'exigez- vous de moi? allons, voyons, précisez. Et remarquez que vous venez me faire cette scène en pleine nuit!

— J'exige quinze roubles, tête de mouton!

— Mais je n'ai peut-être pas envie de reprendre ce revolver. Vous n'avez pas le droit de m'y forcer. Vous avez acheté l'objet — c'est fini, vous ne pouvez pas m'obliger à le reprendre. Je ne saurais pas, la nuit, vous donner une pareille somme; où voulez- vous que je la prenne?

— Tu as toujours de l'argent chez toi. Je t'ai payé ce revolver vingt-cinq roubles et je te le recède pour quinze, mais je sais bien que j'ai affaire à un Juif.

— Venez après-demain, — écoutez, après-demain matin, à midi précis, et je vous donnerai toute la somme; n'est-ce pas, c'est entendu?

Pour la troisième fois Chatoff cogna avec violence contre le châssis.

— Donne dix roubles maintenant, et cinq demain à la première heure.

— Non, cinq après-demain matin; demain je ne pourrais pas, je vous l'assure. Vous ferez mieux de ne pas venir.

— Donne dix roubles; oh! misérable!

— Pourquoi donc m'injuriez-vous comme cela? Attendez, il faut y voir clair; tenez, vous avez cassé un carreau… Qui est-ce qui injurie ainsi les gens pendant la nuit? Voilà!

Chatoff prit le papier que Liamchine lui tendait par la fenêtre; c'était un assignat de cinq roubles.

— En vérité, je ne puis pas vous donner davantage; quand vous me mettriez le couteau sous la gorge, je ne le pourrais pas; après- demain, oui, mais maintenant c'est impossible.

— Je ne m'en irai pas! hurla Chatoff.

— Allons, tenez, en voilà encore un, et encore un, mais c'est tout ce que je donnerai. À présent criez tant que vous voudrez, je ne donnerai plus rien; quoiqu'il advienne, vous n'aurez plus rien, plus rien, plus rien!

Il était furieux, désespéré, ruisselant de sueur. Les deux assignats qu'il venait encore de donner étaient des billets d'un rouble chacun. Chatoff se trouvait donc n'avoir obtenu en tout que sept roubles.

— Allons, que le diable t'emporte, je viendrai demain. Je t'assommerai, Liamchine, si tu ne me complètes pas la somme.

«Demain, je ne serai pas chez moi, imbécile!» pensa à part soi le Juif.

— Arrêtez! arrêtez! cria-t-il comme déjà Chatoff s'éloignait au plus vite. — Arrêtez, revenez. Dites-moi, je vous prie, c'est bien vrai que votre femme est revenue chez vous?

— Imbécile! répondit Chatoff en lançant un jet de salive, et il raccourut chez lui aussi promptement que possible.

IV

Arina Prokhorovna ne savait rien des dispositions arrêtées à la séance de la veille. Rentré chez lui fort troublé, fort abattu, Virguinsky n'avait pas osé confier à sa femme la résolution prise par les _nôtres, _mais il n'avait pu s'empêcher de lui répéter les paroles de Verkhovensky au sujet de Chatoff, tout en ajoutant qu'il ne croyait pas le moins du monde à ce prétendu projet de délation. Grande fut l'inquiétude d' Arina Prokhorovna. Voilà pourquoi, lorsque Chatoff vint solliciter ses services, elle n'hésita pas à se rendre immédiatement chez lui, quoiqu'elle fût très fatiguée, un accouchement laborieux l'ayant tenue sur pied pendant toute la nuit précédente. Madame Virguinsky avait toujours été convaincue qu'»une drogue comme Chatoff était capable d'une lâcheté civique»; mais l'arrivée de Marie Ignatievna présentait les choses sous un nouveau point de vue. L'émoi de Chatoff, ses supplications désespérées dénotaient un revirement dans les sentiments du traître: un homme décidé à se livrer pour perdre les autres n'aurait eu, semblait-il, ni cet air, ni ce ton. Bref, Arina Prokhorovna résolut de tout voir par ses propres yeux. Cette détermination fit grand plaisir à Virguinsky, — ce fut comme si on lui eût ôté de dessus la poitrine un poids de cinq pouds! Il se prit même à espérer: l'aspect du prétendu dénonciateur lui paraissait s'accorder aussi peu que possible avec les soupçons de Verkhovensky.

Chatoff ne s'était pas trompé; lorsqu'il rentra dans ses pénates, Arina Prokhorovna était déjà près de Marie. Le premier soin de la sage-femme en arrivant avait été de chasser avec mépris Kiriloff qui faisait le guet au bas de l'escalier; ensuite elle s'était nommée à Marie, celle-ci ne semblant pas la reconnaître. Elle trouva la malade dans «une très vilaine position», c'est-à-dire irritable, agitée, et «en proie au désespoir le plus pusillanime». Mais dans l'espace de cinq minutes madame Virguinsky réfuta victorieusement toutes les objections de sa cliente.

— Pourquoi toujours rabâcher que vous ne voulez pas d'une accoucheuse chère? disait-elle au moment où entra Chatoff, — c'est une pure sottise, ce sont des idées fausses résultant de votre situation anormale. Avec une sage-femme inexpérimentée, une bonne vieille quelconque, vous avez cinquante chances d'accident, et, en ce cas, ce sera bien plus d'embarras, bien plus de dépenses que si vous aviez pris une accoucheuse chère. Comment savez-vous que je prends cher? Vous payerez plus tard, je ne salerai pas ma note, et je réponds du succès; avec moi vous ne mourrez pas, je ne connais pas cela. Quant à l'enfant, dès demain je l'enverrai dans un asile, ensuite à la campagne, et ce sera une affaire finie. Vous recouvrerez la santé, vous vous mettrez à un travail rationnel, et d'ici à très peu de temps vous indemniserez Chatoff de son hospitalité et de ses débours, lesquels d'ailleurs ne seront pas si considérables…

— Il ne s'agit pas de cela… Je n'ai pas le droit de déranger…

— Ce sont là des sentiments rationnels et civiques, mais soyez sûre que Chatoff ne dépensera presque rien si, au lieu d'être un monsieur fantastique, il veut se montrer quelque peu raisonnable. Il suffit qu'il ne fasse pas de bêtises, qu'il n'aille pas tambouriner à la porte des maisons et qu'il ne coure pas comme un perdu par toute la ville. Si on ne le retenait pas, il irait éveiller tous les médecins de la localité; quand il est venu me trouver, il a mis en émoi tous les chiens de la rue. Pas n'est besoin de médecins, j'ai déjà dit que je répondais de tout. À la rigueur on peut appeler une vieille femme, une garde-malade, cela ne coûte rien. Du reste, Chatoff lui-même est en mesure de rendre quelques services, il peut faire autre chose encore que des bêtises. Il a des bras et des jambes, il courra chez le pharmacien, sans que vous voyiez là un bienfait pénible pour votre délicatesse. En vérité, voilà un fameux bienfait! Si vous êtes dans cette situation, n'est-ce pas lui qui en est la cause? Est-ce que, dans le but égoïste de vous épouser, il ne vous a pas brouillée avec la famille qui vous avait engagée comme institutrice?… Nous avons entendu parler de cela… Du reste, lui-même tout à l'heure est accouru comme un insensé et a rempli toute la rue de ses cris. Je ne m'impose à personne, je suis venue uniquement pour vous, par principe, parce que tous les nôtres sont tenus de s'entraider; je le lui ai déclaré avant même de sortir de chez moi. Si vous jugez ma présence inutile, eh bien, adieu! Puissiez-vous seulement n'avoir pas à vous repentir de votre résolution!

Et elle se leva pour s'en aller.

Marie était si brisée, si souffrante, et, pour dire la vérité, l'issue de cette crise lui causait une telle appréhension, qu'elle n'eût pas le courage de renvoyer la sage-femme. Mais madame Virguinsky lui devint tout à coup odieuse: son langage était absolument déplacé et ne répondait en aucune façon aux sentiments de Marie. Toutefois la crainte de mourir entre les mains d'une accoucheuse inexpérimentée triompha des répugnances de la malade. Elle passa sa mauvaise humeur sur Chatoff qu'elle tourmenta plus impitoyablement que jamais par ses caprices et ses exigences. Elle en vint jusqu'à lui défendre non seulement de la regarder, mais même de tourner la tête de son côté. À mesure que les douleurs prenaient un caractère plus aigu, Marie se répandait en imprécations et en injures de plus en plus violentes.

— Eh! mais nous allons le faire sortir, observa Arina Prokhorovna, — il a l'air tout bouleversé, et, avec sa pâleur cadavérique, il n'est bon qu'à vous effrayer! Qu'est-ce que vous avez, dites-moi, plaisant original? Voilà une comédie!

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