SŒUR NÉNUPHAR
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LE diable, un jour, traversant la ville de Bruges, passa devant le couvent des Ursulines. Les religieuses, réunies dans la chapelle, chantaient les louanges du Seigneur.

Le diable a toujours été dilettante.—Parbleu! se dit-il, voilà les plus jolies voix que j’aie entendues de ma vie: entrons un moment et écoutons la fin du concert. Et il entra.
Tout en écoutant la musique, le diable, qui est fort curieux, comme chacun sait, voulut savoir si les religieuses étaient aussi jolies femmes que bonnes musiciennes; il se mit à les regarder, et, en fin connaisseur qu’il est, ses yeux s’arrêtèrent sur une ursuline placée juste à l’entrée du chœur, près du maître-autel.
Jamais figure plus belle, plus innocente, plus calme, ne s’offrit aux regards d’un peintre ou d’un diable. Ses grands yeux doux, son air de profonde tranquillité, excitèrent l’amour-propre du diable.—Voilà, pensa-t-il, une charmante créature heureuse de réciter ses patenôtres, ne voyant rien au delà des murs de son couvent, l’exemple et le modèle de sa communauté. Il serait plaisant de lui ouvrir enfin les yeux, et de faire de la sainte un petit démon.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà le diable qui se métamorphose en galant cavalier, et qui, en frisant sa moustache, se met à regarder l’ursuline.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de sentir l’œil du diable se fixer sur le sien, sans éprouver comme une espèce de commotion nerveuse. Personne n’échappe à cette influence; la nonne la subit. Elle tourna ses yeux du côté du beau cavalier, par une espèce de mouvement machinal, puis elle les laissa retomber languissamment sur son missel. Pendant tout le reste de l’office, le diable en fut pour ses frais.
Cependant il ne se tint pas pour battu.
A l’heure où les religieuses descendent au jardin pour respirer l’air tiède et pur d’une belle fin de journée printanière, le diable se glissa sous les arbres; il chercha son ursuline et la trouva assise sur un banc, à l’ombre d’un berceau de lilas odorant. Elle paraissait en proie à une de ces rêveries vagues, filles dangereuses des soirs embaumés.
—L’occasion est favorable, se dit le diable, agissons.
Il tira de sa poche le cœur d’une jeune fille morte d’amour, et, le faisant brûler en guise de pastille du sérail, il en parfuma l’atmosphère.
Aussitôt évoqués par ce charme magique, les désirs vinrent voltiger autour de la religieuse; la brise glissa dans ses cheveux comme une caresse, les grappes du lilas s’inclinèrent amoureusement sur sa tête; les fleurs, l’onde, les oiseaux, tout prit une voix pour lui parler d’amour.
L’ursuline se leva et porta la main à son front.—Le charme opère, pensa le diable; avant une heure elle est à moi.—La nonne était retombée comme affaissée sur le banc de gazon.
—Ouf! fit-elle après un moment de repos: il fait trop chaud ici, passons au réfectoire.—Dans toute la magie de Satan, elle n’avait éprouvé que la sensation de quelques degrés de plus de chaleur. Le diable était furieux.
Il ne voulut pas en avoir le démenti.
Le soir, il s’introduisit dans la cellule de la religieuse sous la couverture jaune d’un roman à la mode; il se déguisa en in-octavo et s’étendit tout grand ouvert sur le prie-Dieu. Il avait choisi la page la plus échevelée de l’ouvrage, une scène d’amour pantelante, rutilante, ébouriffante. De tout temps ces grands morceaux de rhétorique ont troublé toutes les imaginations et fait l’affaire de messire Satanas.
La jeune fille prit le livre, lut la page marquée, ouvrit les bras d’un air nonchalant, bâilla et s’endormit sur sa couchette.
Pour le coup, le diable était outré.
Il ne restait plus qu’à essayer des songes. Il les convoqua tous, il leur donna ses instructions, et il voulut lui-même les voir à l’œuvre. Il se pencha sur le lit de la jeune fille: les songes vinrent chacun à leur tour se poser sur son cœur; rien n’indiqua qu’elle en fût le moins du monde troublée. Son sommeil était paisible, son teint égal, son pouls régulier comme de coutume. Il paraît même que vers le milieu de la nuit elle se mit à ronfler.
—Évidemment, se dit le diable, voilà une nonne qui n’est pas faite comme les autres. J’aurais mis en révolution tout un couvent, rien qu’avec un seul des moyens que j’ai employés contre elle. Il faut qu’elle ait un charme secret qui la protége. On dirait qu’un air plus froid circule autour d’elle, qu’une mystérieuse influence détend les nerfs, alourdit l’esprit, fatigue le corps. C’est singulier, j’éprouve comme une espèce d’envie de dormir, poursuivit le diable en se frottant les yeux; qu’est-ce que cela signifie? Est-ce que je subirais l’influence du roman que j’ai été obligé de lire?
En disant ces mots, le diable s’endormit.
Il ne se réveilla qu’à l’heure de matines, au moment où la religieuse quittait sa cellule pour se rendre à la chapelle. Le diable eut besoin de se secouer longtemps pour se réveiller; il ne reprit ses esprits qu’à dix-sept kilomètres de Bruges.
Le diable, tout malin qu’il est, ne s’était point douté de l’adversaire qu’il attaquait.
Une fois sur la terre, ne pouvant aimer ni être aimée, incapable de s’associer aux peines et aux joies de l’humanité, morne et décolorée, la froide fleur du Nénuphar n’avait trouvé d’autre refuge qu’un couvent. La vie monotone et languissante des religieuses était celle qui lui convenait. On lui compta comme vertu l’absence de toutes les vertus. Sœur Nénuphar mourut en état de sainteté; les ursulines de Bruges poursuivent sa canonisation.

