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Les fleurs animées - Tome 1

LES CONTRASTES ET LES AFFINITÉS

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Illustration from Les fleurs animées - Tome 1

I

CANCANS DE PORTIER

M.Coquelet, rentier retiré, ne passait jamais le matin devant la loge de son portier sans lui faire part des événements mémorables de sa nuit: s’il avait entendu trotter une souris, si le ruban de son bonnet de coton s’était dénoué, s’il avait rêvé chat, M. Jabulot était bien sûr d’en être informé le premier.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 1

Nous sommes forcé de convenir que le portier de l’honnête rentier se nommait Jabulot. Et pourquoi pas? lui-même s’appelait bien Coquelet.

D’un autre côté, si un locataire était rentré plus tard ou sorti plus tôt que de coutume, si le troisième étage s’était brouillé avec l’entre-sol, si le rez-de-chaussée levait le nez vers la mansarde, M. Jabulot se faisait un devoir d’en instruire M. Coquelet avant la laitière, la fruitière, l’écaillère et toutes les autres commères.

Chose inouïe! le locataire aimait son portier. Fait incroyable! le portier avait de la sympathie pour son locataire.

Ce jour-là, M. Coquelet prit une pose tragique pour s’arrêter devant la loge du portier.

—Père Jabulot, lui dit-il d’une voix grave, avertissez le propriétaire que je lui donne congé.

Le père Jabulot laissa tomber le balai qu’il tenait à la main et regarda M. Coquelet la bouche béante.

—Mettez l’écriteau dès aujourd’hui, poursuivit-il d’un ton lent et pour donner plus de poids à ses paroles; ma résolution est immuable.

—Déménager! répondit le portier après un moment de silence donné à la stupéfaction que lui causait une semblable détermination, quitter un appartement que vous occupez depuis vingt-cinq ans!

—Six mois, onze jours, cinq heures et vingt-cinq minutes. Et M. Coquelet poussa un soupir.

—Un appartement composé de deux petites pièces si fraîches l’été, si chaudes l’hiver!

—Hélas!

—Un parquet que je frotte à le rendre luisant comme un miroir!

—Heu! heu! heu! Coquelet sanglotait. Il le faut, mon pauvre Jabulot, il le faut!

—Il le faut! Le gouvernement a donc fait banqueroute! Vous êtes ruiné, mon cher M. Coquelet! Ah! grands dieux! grands dieux!

Jabulot à son tour essuya une larme.

—Rassurez-vous, père Jabulot, rassurez-vous; ce n’est pas cela.

—Mais alors, s’écria le portier en se redressant, vous auriez quelque reproche à me faire! Parlez, monsieur, parlez: on peut être fautif à tout âge, mais à tout âge aussi on peut se corriger.

—Je me plais à vous rendre cet hommage, Jabulot, que vous n’êtes pour rien dans la pénible décision que je me vois forcé de prendre.

—Mais pourquoi! mais pourquoi! mais pourquoi!

—Vous ne le devinez pas, Jabulot?

—Nullement. Une maison si propre, si bien tenue, que j’habite depuis plus de quarante ans. Ah! tenez, monsieur Coquelet, je ne suis pas comme vous, moi: on m’offrirait les plus beaux cordons de Paris, que je ne voudrais pas abandonner le mien. Là où je m’attache une fois, je meurs. Faites-moi le plaisir de me dire ce qui vous manque. Vous avez un propriétaire qui ne veut pas de chien chez lui, des locataires qui appartiennent aux classes les plus distinguées de la société: un huissier, un professeur d’écriture, un fabricant d’étuis à chapeau; des voisins...

—C’est ici que je vous arrête, Jabulot, car, puisqu’il faut vous l’avouer, ce sont mes voisins qui m’obligent à me séparer de vous.

—Dites plutôt vos voisines, car vous n’avez sur votre carré que ce jeune homme et cette petite ouvrière qui habitent les mansardes à côté de votre appartement. L’un, M. Frantz...

—Oh! ce n’est pas celui-là.

—Je le crois bien, un ange, un petit saint, qui passe toute sa journée à travailler, qui ne voit jamais personne, qui ne sort jamais que pour aller porter son ouvrage. L’autre, Mlle Pierrette...

—La scélérate!

—C’est donc contre elle que vous en avez? Elle vous a repoussé un peu rudement l’autre jour, c’est vrai; mais dame! il paraît que vous vous étiez permis...

—Apprenez, monsieur Jabulot, que je ne me permets jamais rien. Qu’il vous suffise de savoir que cette demoiselle Pierrette n’est point la voisine qui convient à un citoyen paisible et rangé, qui se couche à huit heures du soir, et qui n’entend point être réveillé à minuit; d’un homme honnête et chaste, qui n’aime pas à écouter par force tout ce qu’il plaît à de jeunes écervelés de chanter sur l’air du tra la la. Que Mlle Pierrette et ses dignes amis se livrent tant qu’ils voudront à leurs folles orgies, je fuis, je quitte ces lieux autrefois calmes et vertueux, je donne congé devant Dieu et devant les hommes.

Un bruit de fiacre se fit entendre devant la porte de la maison, et M. Coquelet finissait à peine sa tirade, qu’une petite femme, la tête surmontée d’un bonnet de pierrot, les épaules et le reste du corps enveloppés d’un vaste tartan, passa comme un sylphe devant la loge; elle glissa entre les deux vieillards, et s’élança vers l’escalier, légère, vive, sautillante, en criant:—Bonjour, monsieur Coquelet! bien des choses de ma part à monsieur votre serin.

M. Coquelet avait la faiblesse des serins.

II

VOISIN ET VOISINE

Sur le carré de Coquelet, ainsi que l’avait dit Jabulot, il y avait deux mansardes.

L’une occupée par un jeune homme, l’autre par une jeune fille. L’appartement de Coquelet les séparait.

Contre toutes les règles de l’art, nous allons commencer par nous occuper du jeune homme.

Il a dix-huit ans à peine: sur sa figure innocente se démêle aisément, au milieu de la candeur qui en est le caractère principal, un air de poétique exaltation qui le fait ressembler à un de ces séraphins qui ressortent sur un fond d’or dans les tableaux des peintres du moyen âge.

Un séraphin dans une maison, dont le portier s’appelle Jabulot, et qui a M. Coquelet pour locataire! Vous ne me croyez pas! Vous avez tort: il ne faut pas abuser du scepticisme; il peut y avoir des séraphins partout.

Frantz en est un assurément; il est descendu sur la terre pour remplir quelque mission que nous ne savons pas. Sans cela, serait-il aussi sage, aussi rangé, aussi assidu à son travail? A son âge on aime les plaisirs, les distractions. Lui ne quitte pas sa table de toute la journée, et quand le soir est venu, son seul plaisir, sa seule distraction, consistent à s’accouder rêveusement sur le rebord de sa fenêtre, et à regarder le ciel parsemé d’étoiles brillantes.

Vous me demanderez sans doute quel est le travail de Frantz. Rassurez-vous, il ne fait ni des romans, ni des sonnets, ni des drames, ni des vaudevilles.

Que fait-il donc?

Pour contenter tout de suite votre curiosité, je vous avouerai qu’il copie de la musique.

Voilà pour l’ange; passons maintenant au démon. Il s’appelle Mlle Pierrette.

Elle a seize ans, un sourire perpétuel sur les lèvres, un éclair à domicile dans ses yeux.

Ses lèvres sont roses et ses yeux noirs.

Je ne vous parle ni de sa taille, ni de ses pieds, ni de ses mains, ni de ses cheveux. Je vous renvoie à tous les portraits de grisettes qui ont paru depuis mil huit cent trente jusqu’en mil huit cent quarante-six inclusivement.

Car Mlle Pierrette n’est pas autre chose qu’une grisette. Il est vrai qu’elle prend le titre d’artiste en couture.

Il faut vous dire que M. Coquelet n’a pas toujours été d’aussi mauvaise humeur contre Mlle Pierrette que nous l’avons vu ce matin.

La veille, il s’était présenté chez l’artiste en robes, autrement dit: la couturière.

Midi venait de sonner.

M. Coquelet frappa discrètement à la porte de Mlle Pierrette. Pan! fit-il une première fois; pan! pan! continua-t-il. Voyant ensuite qu’on ne lui répondait pas et trouvant la clef sur la serrure, il entra.

C’était bien hardi ce que faisait M. Coquelet, mais le but même de sa démarche doit l’excuser à nos yeux.

La jeune fille dormait sur un fauteuil vermoulu; à son côté pendait tout l’attirail d’une défroque de bergère. Une chandelle, dont il ne restait que le bout, brûlait encore dans le goulot de bouteille qui lui servait de chandelier.

—O jeunesse, jeunesse inconsidérée! dit M. Coquelet en se parlant à lui-même. Avant de pousser cette exclamation, le rentier, prévoyant que son discours pourrait dépasser les bornes ordinaires, prit soin d’éteindre la chandelle.

M. Coquelet, entre autres vertus, possédait au suprême degré celle de l’économie.

Comme il allait reprendre le fil interrompu de son discours, la jeune fille se réveilla.

—Tiens! dit-elle en apercevant M. Coquelet, debout, les bras croisés; c’est vous?

—Moi-même, mademoiselle.

—Quelle heure est-il?

Mlle Pierrette se frottait les yeux en parlant ainsi.

M. Coquelet s’approcha de la fenêtre et tira le rideau.

—Regardez, dit-il d’un ton magistral.

La rue était pleine de bruit et de mouvement, un beau soleil de la fin du mois de février inondait la chambre de ses rayons joyeux.

—Voulez-vous bien fermer les rideaux! s’écria Mlle Pierrette d’un air d’impatience; pourquoi m’avoir ainsi réveillée?

—Je veux vous parler.

—Et moi je veux dormir.

Elle se retourna sur son fauteuil, et pencha sa jolie tête sur le dossier, comme pour mettre ses paroles à exécution.

Cette fois, M. Coquelet ne tint nul compte du désir de Mlle Pierrette; il prit devant elle une posture résolue, et lui dit d’un ton ferme et indigné à la fois:

—Jusques à quand, malheureuse femme, vous laisserez-vous aller à tous les caprices de votre légèreté? Jusques à quand votre inconduite fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier? Quoi! ni la mine renfrognée du portier, ni les plaintes, ni les clameurs des locataires contre vous n’ont pu vous avertir!

—Aurez-vous bientôt fini votre sermon? demanda Pierrette en bâillant: je vous préviens que je tombe de sommeil.

—C’est cela, reprit Coquelet: quand on a fait de la nuit le jour, il faut bien changer le jour en nuit. Mais ne voyez-vous pas qu’à ce train de vie vous allez perdre votre jeunesse, ruiner votre santé?

—Qu’est-ce que cela vous fait?

—Vous me demandez ce que cela me fait, ingrate? Eh bien, apprenez...

—Quoi donc?

Avant de répondre, Coquelet se campa fièrement devant son interlocutrice.

—Quel âge me donneriez-vous?

—Soixante-deux ans.

—Je n’en ai que cinquante-huit; je possède une jolie place.

—Après?

—Je peux demander ma retraite.

—Et puis?

—Me retirer avec trois bonnes mille livres de rente.

—Ensuite?

—Les partager avec une femme, et faire son bonheur.

—Vraiment!

—Voulez-vous être cette femme? consentez-vous à devenir madame Coquelet?

Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux; mais, comme il n’était pas sûr que Pierrette consentît à le relever, il aima mieux entendre la réponse sur ses jambes.

Cette réponse fut un éclat de rire. Après quoi, la jeune fille mit M. Coquelet à la porte.

C’est depuis ce jour que celui-ci s’était aperçu que Mlle Pierrette rentrait tard, qu’elle faisait du bruit, qu’elle l’empêchait de dormir.

Il donnait congé par vengeance.

III

OU L’ON VOIT QU’IL EST QUELQUEFOIS PRUDENT DE S’ENFUIR QUAND ON VOUS APPELLE

Après le départ de Coquelet, Mlle Pierrette voulut continuer son somme; mais cela lui fut impossible.

Elle essaya de travailler, mais cela lui fut bien plus impossible encore.

—Maudit Coquelet! s’écria-t-elle en tapant du pied; c’est pourtant lui qui me vaut cette insomnie. Je dormais si bien quand il est entré! Mais que faire, bon Dieu! que faire?

Me proposer d’être sa femme, à moi Pierrette! Mais il ne s’est donc jamais regardé dans sa glace, le vieux loup! Il a bien fait de s’en aller, car si je le tenais, je lui ferais bien expier sa sottise.

Et pourquoi n’essayerais-je pas? Il ne doit pas être bien loin. A ces mots, elle sortit de sa chambre et se mit à crier de toutes ses forces:—Monsieur Coquelet! Monsieur Coquelet!

Il n’était pas au bas de l’escalier; il leva la tête.

—Qui m’appelle?

—C’est moi, Pierrette.

Le cœur de Coquelet se dilata.

—Elle me rappelle, pensa-t-il; elle comprend tout ce que ma proposition a de flatteur et d’agréable pour elle. Vite, vite, remontons.

Il gravit les marches de l’escalier quatre à quatre.

Il était tout essoufflé, quand il se trouva en présence de Pierrette; il lui sourit néanmoins.

—Vous m’avez appelé, ma toute belle? lui demanda-t-il d’un ton doucereux.

—Oui, répondit Pierrette en prenant une contenance embarrassée.

—Que me voulez-vous?

Redoublement d’embarras du côté de Pierrette.—Pauvre petite! se dit Coquelet, elle n’ose m’avouer qu’elle veut devenir ma femme. Il faut l’encourager.

—Parlez, mon enfant, parlez sans crainte. Au point où nous en sommes, vous le pouvez.

—Je voulais vous dire que...

—Voyons.

—Vrai, vous désirez que je parle?

—Je vous en supplie, cruelle, ne retardez pas l’instant de mon bonheur.

—Eh bien! s’écria Pierrette en changeant tout à coup de ton, je voulais vous dire que vous êtes un monstre de m’avoir réveillée si matin, et qu’il faut que je me venge!

En même temps elle s’approcha de Coquelet, et le pinça de façon à lui faire pousser une clameur féroce.

Pierrette s’enfuit en riant, et courut se barricader dans sa chambre.

Coquelet sortit pour déposer sa plainte chez le procureur du roi.

IV

TIREZ LA CHEVILLETTE, LA BOBINETTE CHERRA

Frantz entendit tout ce tapage, et sortit de sa mansarde. Il avait entendu la voix de Pierrette et celle de M. Coquelet qui semblaient se quereller.

Il voulut connaître les motifs de cette querelle.

M. Coquelet, furieux, transporté, éperdu, refusa de lui répondre. Mlle Pierrette venait de s’enfuir.

Comment faire?

Il y avait bien un moyen: taper à la porte de Mlle Pierrette, mais Frantz était si timide!

A la fin, il se décida. Il était rouge, il était pâle, tant le cœur lui battait.

Il frappa discrètement, à peine si Mlle Pierrette put l’entendre. Nous ne savons comment cela se fit, mais il n’eut pas besoin de recommencer comme M. Coquelet: une voix douce lui dit tout de suite:—Entrez.

Et il entra.

Maintenant que nous avons disposé les divers personnages de ce drame d’intérieur, donné une idée de leur caractère, de leur position, de leurs mœurs, le lecteur doit être excessivement curieux de connaître les grands événements qui vont suivre. C’est pourquoi nous allons passer à une autre histoire.

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