FRAGMENTS PRIS AU HASARD DANS L’ALBUM DE LA ROSE
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C’EST par une belle matinée de mai que je fis ma première apparition sur la terre.

L’air était plein de parfums et de doux murmures d’amour; les feuilles venaient d’éclore, l’alouette chantait dans un rayon de soleil, la bergeronnette trottait le long des buissons.
Je jetai les yeux autour de moi; un frelon doré se roulait sur le sein d’une rose entr’ouverte à l’aurore.
Pauvre sœur! me dis-je, elle n’a pas osé, comme moi, briser son enveloppe et s’élancer vers une nouvelle vie; elle est condamnée à subir les embrassements d’un insecte vulgaire; ce soir, ses feuilles souillées et flétries couvriront le sol autour d’elle.
Heureuse d’être femme, je poursuivis mon chemin.
—Où allez-vous donc si matin, la jeune fille aux fraîches couleurs? me dit un jeune paysan. Êtes-vous la déesse de Mai qui vient parcourir ses domaines?
—Holà! mon joli bouton de rose, me cria un beau cavalier, que faites-vous si tard sur la route? Ne voyez-vous pas que le soleil s’est levé? Ses rayons vont brûler votre teint vermeil; montez en croupe et venez avec moi: le galop de mon cheval est rapide, et le sentier qui mène à mon château est bordé d’arbres verts et d’aubépines en fleur.
Je suivis le beau cavalier.
Temps heureux de ma jeunesse, sous quelles riantes couleurs vous vous présentez à mon souvenir!
J’étais entourée d’hommages et de flatteries: mes moindres désirs étaient à l’instant satisfaits. On me disait sur tous les tons que j’étais belle; vingt poètes se disputaient l’honneur de m’adresser des sonnets. Je n’avais aucun vœu à former, et pourtant je désirais quelque chose.
A tout prendre, je n’étais qu’une reine champêtre, régnant sur de simples villageois et sur quelques vieux littérateurs retirés à la campagne. Il me fallait le bruit de la ville, les hommages de la cour.
Une nuit, je quittai le château pour suivre furtivement le gouverneur de la province, nommé à une des grandes charges de l’État.
Dire quelle sensation produisit mon arrivée dans la capitale, est chose impossible. Jamais rien de plus parfait ne s’est offert à nos regards, disaient les courtisans. Le roi demanda à me voir et devint éperdument amoureux de moi.

Bénie soit l’heure où j’ai quitté le jardin de la fée, me disais-je souvent; la rose sur sa tige reçoit le tribut d’admiration universelle, et moi, seule rose vivante, je lui dispute le sceptre de la beauté. Comme fleur et comme femme, mon amour-propre goûtait les douceurs d’un double triomphe.
Le roi s’épuisait pour moi en attentions délicates; il m’avait surnommée sa rose précieuse, et institua dans le goût des jeux Olympiques, sous le nom de Jeux de la Rose, un concours en mon honneur pour déterminer quelle était l’origine de cette fleur. Le vainqueur devait recevoir une couronne de mes mains et un baiser de mes lèvres.
La valeur de la récompense à mériter mit le feu à toutes les imaginations de l’empire. Plus de six cents poètes se présentèrent au concours.
Un premier poète s’avança et se mit à chanter l’embarras de la terre au moment où Vénus sortit de l’écume des flots. Comment orner le front d’une aussi belle créature! La terre fit naître la rose, et le problème fut résolu.
Un second poète raconta comment la rose s’échappa du sein de l’Aurore jouant avec le jeune Tithon.
Ce n’est point la terre, ce n’est point l’aurore, c’est une déesse qui nous a donné la rose, s’écria un troisième poète. Voici son origine, et il chanta les strophes suivantes en s’accompagnant de la lyre à trois cordes:
I
De toutes les jeunes filles de Corinthe, la plus belle est Rodante. Junon n’a pas une démarche plus noble, et son teint est plus blanc que le plumage même des colombes de Vénus.
II
Mais Rodante est insensible à l’amour, elle s’est consacrée à Diane.
III
Cependant les plus beaux et les plus riches jeunes gens de Corinthe n’ont point renoncé à l’espoir de toucher son cœur; ils suspendent des guirlandes de fleurs à sa porte, et font des sacrifices à Cupidon pour qu’il la rende moins cruelle.
IV
Un jour Criton, fils de Cléobule, et l’ardent Clésiphon rencontrent Rodante et la poursuivent jusque dans le temple de Diane, où elle s’est réfugiée. Rodante appelle le peuple à son secours; il arrive, et la voyant si belle, si noble, si pudique, la foule s’écrie: C’est Diane elle-même, c’est la chaste déesse! adorons-la et plaçons-la sur le piédestal.
V
Rodante pria Diane d’empêcher cette profanation. La déesse, touchée de ses larmes, la changea en rose[1].
VI
Depuis ce jour, les Corinthiens vouèrent aux roses un culte particulier, et prirent pour symbole de leur ville une jeune fille au front couronné de roses.
Il dit, et un murmure d’approbation succéda à son chant. D’autres poètes se présentèrent ensuite.
L’un parla du désespoir de Vénus à la mort d’Adonis. Elle couvre de ses larmes le corps du beau chasseur; elle veut le rappeler à la vie. Efforts inutiles: l’arrêt de Jupiter est irrévocable. Du moins, s’écrie la déesse, que son sang n’ait point coulé inutilement, et que de la terre rougie sortent des touffes de roses comme pour embaumer le cadavre d’Adonis.
L’autre nous dit les ruses de Zéphyre amoureux de Flore. Rien ne pouvait toucher le cœur de la déesse, ni les parfums semés sur ses pas, ni les fraîches brises se jouant autour de son front, ni les vers harmonieux chantés dans le feuillage: Flore n’aimait que ses fleurs. Zéphyre se change en une fleur si belle que Flore s’approche pour l’admirer. Attirée par son parfum, elle se penche enivrée, éperdue, entraînée par un charme secret; elle dépose un baiser sur sa corolle. C’est ainsi que se consomma l’union de Zéphyre et de Flore.
Cette fleur, c’était la rose.
La plupart des poètes se rallièrent à ces opinions, sauf quelques légères variantes. Il y en avait, par exemple, qui prétendaient que la rose était née, en même temps que Vénus, de l’écume des flots, et qu’elle avait conservé sa couleur blanche jusqu’au jour où Bacchus laissa tomber une goutte de sa liqueur divine sur la rose qui ornait le sein d’Aphrodite.
D’autres soutenaient qu’au banquet des dieux, l’Amour ayant renversé, d’un coup d’aile, la coupe pleine de nectar que le maître des dieux allait porter à ses lèvres, quelques gouttes tombèrent sur la couronne de roses blanches de Vénus. Depuis, les roses conservèrent la couleur et le parfum du nectar.
Aucune de ces versions ne satisfit le roi. Il ordonna néanmoins que de riches présents fussent faits aux poètes, et le concours fut renvoyé à l’année suivante.
C’est pendant cette année que croulèrent le paganisme et l’empire romain. Le règne des courtisanes et des roses semblait fini pour jamais.
J’ai remarqué que mon existence comme femme a constamment dépendu de mon existence comme fleur; j’ai été heureuse ou malheureuse, fêtée ou délaissée, selon que les hommes ont plus ou moins aimé la rose.

Les derniers siècles de Rome n’aimèrent qu’un seul genre de femmes, les courtisanes; ils ne connurent qu’une fleur, la rose.
Marc-Antoine, à son lit de mort, voulut qu’on le couvrît de roses.
Pour retrouver sa première forme, l’âne d’Apulée n’eut qu’à manger des roses.
Les anciens jetaient des roses sur les tombeaux et venaient chaque année offrir des mets de roses, rosales escæ, aux mânes de leurs parents et de leurs amis.
C’est le front couronné de roses que les convives échangeaient entre eux la coupe des festins.
Les peintres égayaient le front mélancolique d’Hécate d’une couronne de roses.
On plaçait sur la table un vase dont l’ouverture était cachée par des roses. Ces roses étaient l’emblème gracieux de l’aimable discrétion qui doit suivre les gais propos échappés à la gaieté de la table. Malheur au profane qui eût découvert le pot aux roses.
C’était le temps où Néron partageait le trône avec Poppée, et lui faisait rendre les honneurs divins.
Je m’appelais alors Lesbie; j’avais une villa à Pœstum, où les poètes venaient me réciter leurs odes.

Le christianisme rendit un culte à la rose, mais la fleur de Vénus devint la rose mystique, la sœur du lis; elle fit pénitence de ses péchés.
Les mains des jeunes filles effeuillèrent dans les processions des roses devant la croix.
Les autels des églises champêtres furent parés de roses.
La main qui donne la bénédiction à la ville et au monde, urbi et orbi, s’étend aussi chaque année sur les roses, pendant ce jour appelé dominica in rosa.
L’étendard que Charlemagne reçut du pape était parsemé de roses.
Les anges descendaient du ciel pour offrir des roses à une sainte, ainsi que le témoigne la vie de sainte Dorothée.
Des guirlandes de roses pendaient à la harpe de sainte Cécile.
Dieu changea en roses le pain accusateur qui devait conduire à la mort la sainte duchesse de Bavière.
Pendant ce temps-là, il ne restait aux pauvres femmes de ma sorte qu’à imiter l’exemple de Madeleine. Je me réfugiai donc dans une grotte, où je vécus, pendant plusieurs années, de prières et de racines. (Ici manquent vingt et un feuillets.)

J’apprends, par un exilé de Constantinople qui est venu se faire ermite non loin de ma grotte, qu’il existe en Orient un prophète du nom de Mahomet, qui promet à ses sectateurs un paradis où folâtrent des houris sous des bosquets de roses sans cesse renaissantes.
Je pars pour l’Orient.

Un poète persan me dédie un poème de trois cent mille vers sur la rose. Ma santé, dérangée par les fatigues de cette lecture, m’oblige à changer de climat.

Nous sommes en plein moyen âge.
J’arrive en France.
Il faut convenir que Paris est une ville assez maussade. On s’y égorge à tous les coins de rues, et l’on y meurt de la peste. On n’a guère le temps de songer aux femmes et aux fleurs.
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, il donna à la rose une vogue immense, grâce aux stances adressées à l’infortuné Dupérier.
Elle était de ce monde, où les plus belles choses Ont le pire destin, Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.
Le poète Ronsard a, lui aussi, parlé de la rose dans une pièce de vers que bien des gens préfèrent à celle de Malherbe. Que l’ombre de Boileau lui pardonne!
Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil N’a point perdu, cette vesprée, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil. Las! voyez comme en peu d’espace, Mignonne, elle a dessus la place Ses fraîches beautés laissé choir. Oh! vraiment, marâtre nature, Puisqu’une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir; Donc, si vous m’en croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez votre jeunesse: Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté.
Je n’en finirais pas, si je voulais citer tous les poètes qui, depuis Malherbe et Ronsard, ont célébré la rose.
Delille s’est écrié un jour:
Mais qui peut refuser son hommage à la rose, La rose dont Vénus compose ses bosquets, Le printemps sa guirlande et l’amour ses bouquets?
En terminant, je ne puis m’empêcher de mentionner ce vers si délicat et si ingénieux, qu’on a pu un instant appeler le vers du siècle:
Une femme est comme une rose.
J’ai appris depuis que l’auteur se nommait M. Dupaty, et qu’il était membre de l’Académie française.

Dès que les roses redevinrent à la mode, je sentis s’améliorer ma position. Depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, je... (Pages maculées.)
Dans l’année 1754, je recevais beaucoup chez moi un financier, lequel financier aimait par-dessus toutes choses la conversation des beaux esprits.
La plupart des gens de lettres étaient donc admis à ma table et dans mes salons; ils reconnaissaient mon bon accueil en m’adressant un exemplaire de leurs ouvrages. L’un d’eux me dédia un petit poème en trois chants, intitulé l’Art de cultiver les roses. J’extrais des notes les particularités suivantes qui flattent mon amour-propre de fleur:
Le dieu Vichnou cherchant une femme, la trouva dans le calice d’une rose.
Saint François d’Assise, afin de mortifier sa chair, se roula un jour sur des épines. Aussitôt, à chaque endroit où le sang du saint avait coulé, surgirent des roses blanches et rouges.
Pendant le moyen âge, une loi formelle permettait aux nobles seulement de cultiver les roses.
Le chevalier de Guise s’évanouissait à la vue d’une rose, et le chancelier Bacon entrait en fureur en apercevant la même fleur, même en peinture.
Marie de Médicis était sujette à la même infirmité.
Au douzième siècle, le pape institua l’ordre de la Rose d’or. A chaque avénement, le pape l’envoyait au nouveau souverain en signe de reconnaissance officielle.
Le Grand Mogol voguait un jour avec Nourmahal, son esclave favorite, sur un bassin que la capricieuse odalisque avait fait remplir de roses. La rame fendait des vagues de feuilles, et à chaque mouvement elle faisait fuir derrière elle un sillon d’or mouvant qui surnageait comme une huile brillante. Nourmahal mit la main dans l’eau et la retira toute parfumée. C’était l’essence que le soleil avait dégagée de la fleur, l’eau de rose était née de la fantaisie d’une femme.

Saint Médard, évêque de Noyon, inventa, en 532, les rosières. Sa sœur fut couronnée la première à Salency, berceau de l’institution...
Mon Dieu! dis-je un jour au savant auteur de l’Art de cultiver les roses, poème en trois chants, pourriez-vous m’apprendre pourquoi on a choisi la rose pour récompense de la vertu? Un tel honneur me semblerait bien plutôt mérité par la violette, par exemple, ou par le lis.
—Belle Églé, me répondit le poète, c’est qu’on a compris que la vertu elle-même avait besoin de parure, et voilà pourquoi on a choisi la rose, la fleur de la beauté!
(Le manuscrit de la Rose s’arrête au seizième siècle. Cependant le lecteur ne sera pas complétement privé de la suite de ces mémoires intéressants. Tout porte à croire que la Rose émigra pendant la Révolution. Elle rentra en France sous le Directoire; Barras la fit rayer de la liste des émigrés. Nous avons trouvé dans les papiers de la Rose des notes et des documents d’une authenticité suffisante pour nous permettre de résumer les diverses péripéties de son existence, depuis l’an VII de la République française jusqu’à nos jours.)
LES DERNIERS JOURS DE LA ROSE — 1797-1846 —
De retour de l’émigration, la Rose prit le nom de Mme de Sainte-Rosanne.
C’est sous ce nom qu’elle fit les beaux jours du Directoire. Nulle ne portait avec plus d’élégance la robe ouverte à la Diane chasseresse; les cheveux, bouclés par derrière, lui allaient à merveille.
Elle menait grand train, tenait table ouverte, recevait les poètes, les généraux, les ministres; Bonaparte lui fut présenté, et des contemporains nous ont assuré que le futur empereur ne produisit qu’une médiocre sensation dans le salon de Mme de Sainte-Rosanne.
Jamais, même au temps de l’empire romain, tant regretté par elle dans les fragments que nous venons de soumettre au lecteur, la rose ne fut plus heureuse.
On n’aimait que les teints de rose, les joues de rose, les lèvres de rose, les narines de rose, pourvu toutefois que ces teints, ces joues, ces lèvres, ces narines fussent mélangés d’un peu de lis.
Les poètes ne connaissaient qu’un seul objet de comparaison, la rose. La tige, le bouton, les épines, on tirait parti de tout.
Mme de Sainte-Rosanne portait habituellement la tête haute; un tendre incarnat (vieux style) animait ses joues; sa bouche était de carmin; elle marchait avec la majesté d’une femme qui a chaussé le cothurne ailleurs que sur les planches. Aussi lui disait-on sur tous les modes, dans tous les styles, en vers et en prose, qu’elle ressemblait à une rose.
Elle recevait tous ces hommages avec la majestueuse froideur d’une reine. Sa vanité en était plus touchée que son cœur. Mme de Sainte-Rosanne jouissait d’une grande réputation d’orgueil et d’insensibilité. Un poète, poussé à bout par ses dédains, décocha contre elle une épigramme sanglante qui finissait ainsi:
Elle est belle, mais sans odeur, Comme la rose du Bengale.
La malignité publique s’empara avidement de cette allusion; les rivales de Mme de Sainte-Rosanne apprirent l’épigramme par cœur et la colportèrent dans tous les salons.
L’influence de Mme de Sainte-Rosanne, au lieu de diminuer, ne fit que s’augmenter encore pendant toute la durée de l’Empire. Napoléon lui tenait bien rancune de l’accueil indifférent qu’elle lui avait fait sous la République, mais cette rancune n’allait pas jusqu’à la disgrâce de celle qui en était l’objet.
Mme de Sainte-Rosanne, par un habile calcul politique, rompit avec la Restauration dès l’année 1822. Elle se montra beaucoup dans les salons libéraux, et invita plusieurs fois ostensiblement Béranger à dîner. Les rédacteurs du Constitutionnel étaient tous ses amis, et elle fut une des premières abonnées de ce journal.
Mme de Sainte-Rosanne a consigné, dans une note que nous reproduisons, l’impression que firent sur elle les premiers symptômes de la réaction romantique.
«J’ai lu ce matin un livre de poésies d’un de ces auteurs qui veulent changer la face de la littérature et prendre d’assaut le Parnasse. La première pièce renferme le portrait d’une jeune fille, la Laure ou la Béatrix du poète. Son teint, dit-il, est pâle comme l’eau du lac à l’aube matinale, son œil est bleu comme la lavande, ses cheveux blonds coulent de chaque côté de ses tempes comme deux ruisseaux d’huile odorante; sur son front, terne et mat, la fatalité a écrit ce mot de l’ange d’Albert Durer: Melancolia. Vraiment, j’étouffe de rire. Quel style, bon Dieu! quelles métaphores! Et ce sont ces pygmées qui veulent détrôner des géants! A quoi bon aller chercher si loin des termes de comparaison pour peindre une femme, quand on a la rose sous la main? Ah! messieurs les romantiques, vous n’irez pas loin, je vous le prédis.»
Une autre note, que nous trouvons écrite deux ou trois années après, prouve que Mme de Sainte-Rosanne se vit dans la nécessité de changer d’avis. Voici cette note:
«Décidément, les Welches l’emportent, le mauvais goût déborde. Un poète a osé écrire, en parlant de celle qu’il aime:
Elle est jaune comme une orange.
«Le port de reine, l’éclat des couleurs, la santé et la fraîcheur ne sont plus du monde. Il faut être pulmonaire, phthisique au troisième degré, pour attirer les regards de messieurs de la jeune littérature. Les teints de rose et de lis ne sont plus portés, dit-on, que par les cuisinières. MM. Jay et Jouy viendront me voir ce soir; que de jolis mots nous allons faire contre ces pauvres romantiques!»
Le ton dégagé de ces réflexions dissimule mal le secret dépit dont Mme de Sainte-Rosanne est atteinte. Le fait est qu’il est dur pour une coquette de se voir délaissée par tout le monde, excepté par trois ou quatre académiciens qui lui répètent tous les soirs, depuis un quart de siècle, en lui baisant la main: Vous êtes fraîche comme la rose.
Mme de Sainte-Rosanne ne se l’avoue peut-être pas, mais elle donnerait beaucoup pour être pâle, excessivement pâle; c’est-à-dire qu’à cette époque de sa vie elle prit du vinaigre pour se faire maigrir. C’est le poète qui lança contre elle une épigramme sous le Directoire qui a répandu ce bruit. La source en est trop suspecte, pour que nous l’accueillions sans examen dans ce précis historique.
La situation littéraire alla s’aggravant d’année en année; la rose fut décidément rayée du vocabulaire littéraire. Il n’y eut plus de fleur générique pour désigner la beauté; chaque poète, chaque romancier eut la sienne. L’un prit la scabieuse, l’autre l’ancolie; celui-ci la clématite, celui-là le rhododendron, etc.
Une ligne, datée de 1839, témoigne dans sa concision de l’irritation qui consume Mme de Sainte-Rosanne:
Aujourd’hui on n’aime qu’une seule chose, c’est l’ongle rose.
Personne n’ignore que, vers 1839, une modification assez notable eut lieu dans les préférences littéraires. La femme pâle, étiolée et verte commença à perdre de ses partisans. Mme de Sainte-Rosanne crut un moment qu’on allait revenir à la femme mousseuse de l’Empire. Son erreur ne fut pas de longue durée. On inventa la femme vive, espiègle, fugace, insaisissable, mordorée, prismatique, spirituelle, ennuyeuse, adorable; la femme à reflet, la femme-serpent.
Mme de Sainte-Rosanne sentit que son règne était fini sur la terre, et elle envoya sa soumission à la Fée aux Fleurs.
Au moins, dit-elle, je retrouverai là-bas les madrigaux de mon vieil adorateur le Zéphyre.
Mais si la Fée aux Fleurs a des trésors d’indulgence pour le repentir, elle est armée d’une rigueur inflexible contre l’amour-propre blessé.
Pour la punir de sa vanité, la Fée aux Fleurs a condamné la rose à vivre et à mourir vieille femme. Elle ne lui pardonnera que lorsque sonnera l’heure de sa mort naturelle.


