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Les fleurs animées - Tome 1

LE COUVENT DES CAPUCINES

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Illustration from Les fleurs animées - Tome 1

I

SOUS LA CHARMILLE

A MIDI, la chaleur est si forte sous le beau ciel de Séville, que marchands, soldats, nobles, prêtres, chanoines, archevêques, religieuses, abbesses, même le grand inquisiteur, tout le monde fait la sieste.

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Seules, deux jeunes filles du couvent des Capucines ne se livraient pas au sommeil.

Assises sous une charmille au fond du jardin du cloître, elles causaient à voix basse. Mais de quoi, je vous le demande, peuvent causer deux capucines, quand tout le monde dort, quand il fait si chaud?

De ce qui tient les jeunes cœurs éveillés, de ce qui leur fait oublier la chaleur, la froidure, le vent et le soleil, de fêtes, de plaisirs, de promenades en plein air, de danses, de liberté.

Il se pourrait bien aussi qu’elles parlassent d’autre chose, mais nous n’en sommes pas assez sûrs pour l’affirmer.

—Je ne puis vivre plus longtemps ici, disait sœur Carmen.

—Je mourrai si on ne me retire pas du couvent, s’écriait sœur Inès.

Rien qu’à voir les deux religieuses, on s’apercevait bien vite qu’en effet la vie du couvent ne pouvait leur convenir.

Les yeux de Carmen lançaient des flammes; ceux d’Inès étaient humides de langueur; les pieds et les mains de Carmen auraient été les plus beaux du monde sans les pieds et les mains d’Inès. Notre enthousiasme nous entraînerait trop loin si nous faisions le détail de leurs autres charmes.

Sœur Carmen et sœur Inès reprirent ainsi leur conversation:

—Le jour, j’ai comme des vertiges à la tête, et, la nuit, je ne puis dormir.

—Moi, je fais des rêves affreux.

—Oh! dis-moi tes rêves?

—Il me semble que j’entends le bruit d’une guitare sous la fenêtre de ma cellule, et une voix qui m’appelle Inès! Inès!

—Ma chère sœur, j’ai fait le même rêve la nuit dernière.

—Si, en effet, un homme venait sous nos fenêtres!

—Si c’était le diable! On dit qu’il rôde toujours autour des couvents.

—Tu as raison, c’est lui qui nous envoie ces mauvaises pensées.

—Il faut tout dire à notre confesseur.

—En attendant, prions notre patronne, afin qu’elle éloigne de nous le tentateur.

Et les deux sœurs furent s’agenouiller dévotement au pied d’une croix placée au milieu du jardin.

II

SŒUR GUIMAUVE

La sœur infirmière était descendue au jardin pour cueillir des simples dont elle avait besoin pour ses malades.

Il faut vous dire que cette infirmière n’était autre que la Guimauve. Sur la terre, elle n’avait cherché qu’à développer ses instincts de bienfaisance. Longtemps elle avait exercé l’état de garde-malade. Préparer des tisanes était son suprême bonheur. Souvent, lorsqu’elle se promenait dans la campagne, si elle rencontrait une sauterelle accablée par la chaleur, faisant la sieste dans un sillon, ou une grenouille tapie dans les joncs, elle trouvait que la sauterelle et la grenouille avaient l’air d’être malades, et elle les emportait au logis pour les soigner. Elle poussait le dévouement jusqu’à la monomanie.

Lasse du monde, où, disait-elle, personne ne se croyait malade, elle s’était retirée dans un couvent, où on lui avait donné la direction en chef de l’infirmerie, emploi fort important dans un lieu où, ne sachant comment tuer le temps, on le passe souvent à se croire malade. Aussi la Guimauve bénissait-elle tous les jours sa nouvelle position.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 1
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Comme la panacée, son remède universel était la guimauve, qu’elle voulait qu’on prît sous toutes les formes, tisane, pâte, etc., etc.; les jeunes religieuses l’appelaient en riant sœur Guimauve: ce surnom avait fini par lui rester.

Sœur Guimauve aperçut les religieuses en prières.

—Ne vous dérangez pas, mes chères enfants, leur dit-elle, continuez votre oraison; je viens inspecter mon petit domaine. Ah! ces maudites capucines, elles ne fleuriront donc jamais!

Elle montrait en même temps une magnifique bordure de ces plantes dont on voyait seulement poindre les boutons.

III

LE MUGUET

Parbleu! se disait un jeune et fringant cavalier en se mirant dans sa glace, j’ai fort bien fait de changer de sexe. Il faut avouer que je m’ennuyais joliment, lorsque, danseuse à l’Opéra, je passais mon temps à exécuter des pas de deux en compagnie de la Campanule. Était-ce pour cela que j’avais quitté le jardin de la Fée aux Fleurs?

Maintenant, j’ai un chapeau à plumes, un pourpoint de satin, un manteau de velours, des bouffettes à mes souliers, une rapière à mon côté et un nœud de rubans sur l’épaule. On m’appelle don Guzman; je souris aux belles, je leur envoie des billets doux; voilà la seule, la véritable existence du Muguet.

Après ce monologue, don Guzman tira sa montre enrichie de brillants.

—Onze heures! s’écria-t-il, où irai-je entendre la messe aujourd’hui?

IV

LA LETTRE

Après avoir passé en revue toutes les églises de Séville, don Guzman se décida pour l’église des Capucines. Les religieuses venaient entendre la messe dans une chapelle particulière. Elles n’étaient séparées, du reste des fidèles que par une grille. Don Guzman avait remarqué que les sœurs Capucines étaient les plus jolies religieuses de Séville, et il ne manquait pas, toutes les fois qu’il venait à leur église, de se placer à côté même de la grille.

Ce jour-là, le hasard voulut que sœur Carmen fût placée au premier rang, à l’angle de la chapelle même, contre l’endroit de la grille où était adossé don Guzman.

Celui-ci regarda la religieuse, et elle baissa les yeux; il la regarda encore, et vit qu’elle rougissait. Il n’en demandait jamais davantage.

Comme, pour être prêt à toutes les éventualités, il avait toujours ses poches garnies de déclarations diversement rédigées, selon le rang des personnes auxquelles il s’adressait, il fouilla dans sa poche aux religieuses, et il en tira une lettre qu’il laissa tomber adroitement sur les genoux de Carmen, sans que personne s’en aperçût.

Dans cette lettre, il proposait à Carmen de l’enlever. Si elle y consentait, elle n’avait qu’à se trouver à minuit à la petite porte du couvent.

V

LES CAPUCINES

Pour peu qu’on connaisse la botanique, on sait que les capucines sont des fleurs à passions ardentes. Éclatantes le jour, on les voit la nuit s’entourer d’une auréole d’étincelles phosphorescentes. Quelle idée leur avait fait choisir de préférence la vie claustrale? C’est ce qu’on ne peut deviner, à moins qu’elles n’aient été entraînées par une similitude de noms.

Carmen et Inès étaient deux Capucines. L’ennui qu’elles éprouvaient au couvent n’étonnera personne.

Quelque bonnes résolutions qu’elles eussent puisées au pied de la croix, elles ne suffirent pas à les protéger contre la lettre de don Guzman.

Carmen la montra à Inès.

Après mille réflexions, mille hésitations que nous épargnons au lecteur, Carmen et Inès résolurent de fuir ensemble. Cela leur était facile, attendu l’indulgence de la mère abbesse, qui n’enfermait que les novices dans leurs cellules. Quant à la clef de la petite porte du jardin, elles savaient où la prendre chez la tourière, qui s’endormait régulièrement à neuf heures et qui ne se réveillait que le lendemain matin, quoi qu’il pût survenir au couvent. Il y a des sommeils qui protégent l’innocence.

VI

UN CHANGEMENT DE DESTINATION

Aucun nuage n’obscurcit le ciel, le vent ne mugit point sourdement, la lune ne se voila pas lorsque les deux fugitives franchirent les murs du couvent. Nous voudrions bien dire que minuit sonnait à l’horloge de la vieille tour, mais le fait est qu’il n’y avait au couvent des Capucines ni tour ni horloge.

Don Guzman attendait Carmen à quelques pas d’une chaise de poste.

En voyant les deux jeunes filles, la surprise l’arrêta.

—C’est ma sœur, lui dit Carmen à voix basse; vous nous protégerez toutes les deux.

L’affaire se complique, pensa le Muguet, mais enfin il faut se résigner.

—Où voulez-vous que je vous conduise?

Les deux sœurs se regardèrent.

—Nous n’y avons pas pensé, répondirent-elles d’un ton timide.

—Vous fiez-vous entièrement à moi, belle Carmen?

—Il le faut bien, seigneur don Guzman.

—Eh bien, alors, montez en voiture.

Il entra en voiture après elles.

—Pablo, cria-t-il au postillon au moment de fermer la portière, au...

—Au jardin de la Fée aux Fleurs, fit une voix inconnue, en achevant la phrase commencée.

Et les chevaux, comme s’ils avaient des ailes, emportèrent la voiture, qui disparut dans l’espace.

Le moment était venu de faire rentrer les fugitives au bercail, et la Fée aux Fleurs commençait sa tournée dans ce but.

Comme la Guimauve ne faisait que du bien sur la terre, elle résolut de ne la rappeler que la dernière.

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