L’ANE RECOUVERT DU PALETOT DU LION
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I
CE QU’ON DISAIT DANS LE QUARTIER
ON disait que Mlle Rose Chardon était une grande et belle fille, marchant la tête haute, un peu vive dans ses reparties, par exemple, mais excellente au fond, quoique fière; quelques-uns même prononçaient vaniteuse.

On disait qu’il ne fallait pas l’approcher de trop près; dans ses yeux brillants, sur le bout de son nez retroussé, on lisait écrit ces paroles: Qui s’y frotte s’y pique.
On disait que personne n’osait lui faire la cour. Sur ce point, le quartier se trompait.
II
LE LION
M. le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l’Asnerie aperçut un jour Mlle Chardon qui travaillait à sa fenêtre par une belle après-midi d’été. Comme le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l’Asnerie était fort inflammable, il s’enflamma. Il jura qu’il se ferait aimer de la grisette, chose qui, au surplus, ne lui semblait pas devoir être extrêmement difficile.
III
LE CLERC DE NOTAIRE
Le marquis n’était point le seul qui se fût aperçu de la beauté de Rose. Lilio, le clerc du procureur du coin de la grande place, l’avait remarquée depuis fort longtemps. Un beau jour il se décida à lui écrire pour lui révéler son amour. Et il passa et repassa pendant une heure sous sa fenêtre pour attendre sa réponse. Le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède eut la même idée le même jour. Il envoya une lettre et vint lui-même chercher la réponse. Il se promena pendant deux heures sous le balcon, en faisant hum! hum! hum! C’était un homme d’expédients, que le marquis.


La vieille portière de Rose s’aperçut de ce manége: elle fit part de sa découverte au porteur d’eau, qui la communiqua à la fruitière, laquelle en parla tout haut chez l’épicier. Au bout de vingt-quatre heures, tout le quartier sut que deux hommes faisaient la cour à Mlle Chardon, la jolie Rose Chardon: le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l’Asnerie et le petit clerc Lilio. C’était bien le plus charmant petit clerc qui fût au monde, un vrai chérubin de clerc, amoureux de toutes les femmes, mais n’en aimant qu’une, Rose Chardon, et puis toujours gai, toujours souriant, tendre et enjoué, sentant l’amour, la jeunesse et la santé d’une lieue.
IV
NOUVELLES OPINIONS DU QUARTIER
Quand il fut au fait de la situation des choses, le quartier naturellement se demanda: Qui l’emportera des deux rivaux, du marquis ou du clerc de notaire?
Deux camps se formèrent; comme toujours, les femmes se divisèrent. Les filles disaient: Ce sera Lilio! les vieilles offraient de parier pour Annibal-Astolphe-Tancrède.
—Lilio est beau!
—Annibal-Astolphe-Tancrède est noble.
—Lilio est spirituel.
—Annibal-Astolphe-Tancrède est riche.
—Lilio la rendra si heureuse!
—Annibal-Astolphe-Tancrède la rendra marquise.
On voit que ces damnées vieilles femmes avaient une réponse prête à tout. Une pénible incertitude régnait dans tout le quartier, et l’on cherchait à deviner les secrètes intentions de Mlle Rose Chardon.
V
COUP D’ŒIL JETÉ AU FOND DU CŒUR DES FEMMES
Elle-même les connaissait-elle?
Qui pourra jamais savoir ce que pense une femme placée entre ses sentiments et ses instincts, entre son cœur et sa fortune! D’abord elle dit non à la fortune.
La première fois elle crie très-fort, la seconde fort seulement, la troisième à voix haute, la quatrième elle parle comme à l’ordinaire, la cinquième à demi-voix, la sixième à voix basse, puis elle murmure, puis elle se tait. La fortune revient à la charge.
Elle murmure un oui, elle le répète à voix basse, puis à demi-voix, puis d’un ton ordinaire, puis à voix haute, ensuite fort, très-fort, excessivement fort.
Voilà comment la femme fait son choix.
La jeunesse, la beauté, l’esprit, les qualités de l’âme et de l’intelligence, tout cela commence par paraître fort beau, mais le luxe, l’éclat, le rang, le titre, ne sont pas à dédaigner non plus; on les méprise de loin, la perspective change dès qu’on peut les atteindre. Le sacrifice coûte quelques soupirs, il est vrai, mais le feu des diamants sèche bien vite toutes les larmes.
La vanité fait taire l’amour, et comment ne pas être vaine quand on possède les charmes de Mlle Rose Chardon?
Aussi les vieilles commères du quartier avaient-elles bien raison de dire, en voyant un jour la belle lingère repousser dédaigneusement les galanteries du marquis Annibal-Astolphe-Tancrède:—Elle a beau faire, elle y viendra.
VI
OU LE MARQUIS TRIOMPHE
Elle y vint en effet.—Où donc?—Chez le marquis, un soir, à la brune; on la fit entrer par la petite porte du parc. Dans la nuit, ils partirent ensemble pour l’Italie.
Il y a des femmes, et ce ne sont ni les moins spirituelles, ni les moins jolies, que la niaiserie, la sottise fascinent. Ces deux qualités doivent, il est vrai, être accompagnées de beaucoup d’argent. Mlle Chardon était sans doute au nombre de ces femmes.
Le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède, malgré les criailleries de la branche aînée et de la branche cadette de la noble maison de l’Asnerie, épousa la lingère. Il s’était entiché de sa mésalliance.
VII
UN BEL EXEMPLE DE MODÉRATION
Nous devons dire que les vieilles du quartier n’abusèrent point de leur victoire; elles ne crièrent point par-dessus les toits, et se contentèrent de dire aux jeunes:—Eh bien! qu’en pensez-vous?
VIII
LE DÉSESPOIR D’UN PETIT CLERC
Lilio s’arracha les cheveux, et déclara à son patron qu’il voulait s’engager dans les grenadiers du roi.
Il se disait, en se promenant tout seul dans sa petite chambre:—J’aurais bien mieux fait, puisque je pouvais choisir, de prendre sur la terre la forme féminine; j’aurais mis des fleurs dans mes cheveux, des fleurs à ma ceinture, et l’on m’aurait aimée.
A quoi me sert d’être Lilas frais et parfumé, si on me dédaigne, si les lingères me préfèrent un imbécile, un animal, un âne, comme ce marquis?
Lilio ne connaissait pas la fleur à laquelle il s’était adressé; il n’aurait pas été si étonné de son choix. Le chardon a toujours été fait pour les... marquis.
IX
LA MARQUISE
Au bout d’un an de mariage, la marquise de l’Asnerie s’aperçut que son mari était avare, ignorant, grossier, sensuel. Malgré ses titres, le bout de l’oreille du manant perçait toujours.
Un procès qu’on lui intenta prouva, en effet, qu’il n’était point fils de son père; qu’il n’était qu’un enfant de paysan que le marquis de l’Asnerie avait introduit dans sa famille pour frustrer ses véritables héritiers.
Mlle Chardon en fit une maladie. Maintenant elle plaide en séparation contre son mari.



