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Les fleurs animées - Tome 1

LA SULTANE TULIPIA

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Illustration from Les fleurs animées - Tome 1

I

LE RÊVE DE VAN CLIPP

PORTANT une riche cargaison de denrées coloniales, sucre, café, indigo, épices de tous les genres, le navire de mein heer Van Clipp filait ses douze nœuds à l’heure.

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Tout présageait un heureux voyage. Assis à la proue, le digne armateur fumait tranquillement sa pipe, en songeant au moment où il reverrait sa petite maison de Harlem, si propre et si reluisante, son jardin si coquettement ratissé, et surtout ses chères tulipes.

Mein heer Van Clipp avait versé des larmes bien amères, quand il lui avait fallu quitter ses fleurs de prédilection. La mort d’un frère, dont il était l’unique héritier, l’avait conduit à Java. La succession liquidée, il revenait dans sa patrie avec sa fille, l’incomparable Tulipia. Son père avait voulu que la plus belle des filles portât le nom de la plus belle des fleurs. Elle le justifiait, du reste, d’une façon complète; car si ses couleurs fraîches et éclatantes, son port majestueux, excitaient l’admiration, elle manquait de cette vivacité, de cette ardeur d’esprit et de corps qui forme la grâce la plus séduisante de la jeunesse: la tulipe n’avait pas de parfum.

Tout en fumant sa pipe, Van Clipp repassait dans son esprit tous les plaisirs qui l’attendaient en Hollande. D’abord, les embellissements à faire à sa serre, sa collection de tulipes à augmenter; oh! pour cela, aucun sacrifice ne devait lui coûter; puis, mettant à profit ses loisirs, il terminait son grand ouvrage sur les tulipes, contenant l’histoire de cette fleur depuis la création du monde jusqu’à nos jours.

La matière était féconde, et Van Clipp en avait déjà traité une partie. Il apprenait d’abord comment on donne à la tulipe toutes les nuances du prisme, depuis la couleur la plus tranchée jusqu’au reflet le plus indécis; comment on en obtient de tachetées; comment les unes naissent mouchetées, coupées de zébrures, semées de flammes et de broderies; les autres, fouettées de vingt nuances, jaspées, panachées, parangonnées, couvertes de petits yeux.

Passant ensuite à l’histoire, Van Clipp racontait les mesures sévères adoptées par les états généraux pour interdire à tout Hollandais, sous peine d’exil et de confiscation de ses biens, le commerce des tulipes.

Il est vrai que le goût des tulipes avait été poussé jusqu’à la folie. Tout l’argent du pays s’engloutissait dans des pots à fleurs. Le Vice-Roi avait coûté trente-six sacs de blé, soixante-douze sacs de riz, quatre bœufs gras, douze brebis, huit porcs, deux muids de vin, quatre tonneaux de bière, deux tonnes de beurre salé, cent livres de fromage et un grand vase d’argent. Dix ognons de tulipes, vendus aux enchères publiques, avaient produit quatre-vingt mille francs. Un amateur offrit douze arpents de terre pour un seul petit ognon. Un paysan, trouvant sur le secrétaire de son maître quelques ognons de tulipes, les mit en salade, croyant qu’il s’agissait d’ognons ordinaires: cette salade valait cent mille francs.

Il parlait de l’influence de la tulipe sur tous les peuples en général, et sur les Turcs en particulier, qui ont eu le bon goût d’emprunter la forme de cette fleur pour leur coiffure.

Un chapitre tout entier était consacré à la description de la Fête des Tulipes, qui se célèbre chaque année avec une grande pompe, au commencement du printemps, dans le sérail du Grand Seigneur. Le tout était écrit en latin, comme il convient à un livre de cette importance et de cette gravité.

Pendant que son père rêvait ainsi à la félicité future, la belle Tulipia dormait dans son hamac.

Van Clipp allait allumer sa seconde pipe, lorsqu’une violente détonation se fit entendre, et un boulet vint se loger dans les sabords.

—Qu’est-ce que cela signifie? demanda Van Clipp.

—Cela signifie, répondit le capitaine, que nous sommes attaqués par un corsaire barbaresque.

—Il faut nous défendre.

—Avec quoi? avec cette longue vue?

Un second coup de canon partit, et un second boulet coupa en deux le mât de perroquet.

Le capitaine donna ordre d’amener le pavillon.

En une heure de temps, Van Clipp, sa fille, la belle Tulipia, son sucre, son café, son indigo, ses épices, passèrent à bord du corsaire. Un mois après, le digne Hollandais bêchait le jardin d’un vieux Turc, qui, en guise de tulipes, lui faisait cultiver des choux et des navets. Sa fille avait été réservée pour le harem du sultan.

II

LE HAREM

Le sultan Shahabaam, dévisageant, pour la première fois, la belle Tulipia de son regard d’aigle, s’écria tout de suite: C’est une Circassienne!

En conséquence, il la nomma sultane favorite.

Ce poste était brillant, mais glissant en diable avec un prince aussi fantasque, aussi capricieux, aussi avide de plaisirs que le sultan Shahabaam.

Aussi, le crédit de Tulipia, qui d’abord fut sans borne, baissa-t-il peu à peu. Shahabaam commença par lui préférer un ours, puis des poissons rouges. Au bout de trois mois, il n’était question au sérail que de la promotion prochaine d’une actrice des Variétés, captive depuis peu, au grade de sultane favorite.

Si Tulipia avait eu autant d’ambition que de beauté, elle eût longtemps conservé sa puissance; mais elle était nonchalante, son esprit manquait de mouvement; elle ne savait ni chanter, ni danser, ni faire des calembours, ni deviner des rébus, ce qui était un grave défaut aux yeux d’un maître aussi subtil que Shahabaam.

Les appartements de la sultane favorite donnaient sur un magnifique jardin. Les persiennes ouvertes laissaient parvenir la fraîcheur de la brise, qui se jouait dans les stores aux reflets éclatants. Tulipia, couchée sur son ottomane, versait des larmes, et prononçait le discours suivant en phrases entrecoupées:

—Pourquoi faut-il que le sort m’ait donné pour maître un sultan aussi spirituel que Shahabaam. Je suis belle, mais voilà tout. La Tulipe n’a pas d’autres avantages que la figure. J’avais déjà si bien choisi mon existence une première fois. J’ai voulu vivre et je me suis faite Hollandaise. Il semblait que le hasard eût pris à tâche de me favoriser encore en me faisant tomber entre les mains d’un corsaire barbaresque. N’avais-je point, en effet, toutes les qualités d’une odalisque, dont tous les devoirs se résument dans ces deux mots: Plaisir, beauté! Comme tout cela a mal tourné! Quelqu’une de vous connaît-elle la rivale que Shahabaam me préfère?

La Tulipe s’adressait à un groupe de femmes assises sur un tapis à ses pieds.

Comme le lecteur clairvoyant n’aura pas manqué de le deviner, ces femmes étaient autant de fleurs qui avaient choisi le sérail pour y fixer leur résidence: les unes, comme la Tubéreuse et la Capucine, par suite de leur nature ardente et voluptueuse; les autres par insouciance, comme l’Hortensia et la Boule-de-Neige.

—Tu as affaire à forte partie, ma chère Tulipe, répondit la Capucine: cette actrice des Variétés n’est autre que notre sœur la Rose-Pompon, dont vous connaissez la spirituelle gentillesse.

Je suis perdue! s’écria douloureusement la Tulipe. Avec tout autre que Shahabaam, je n’hésiterais pas à combattre la Rose-Pompon; mais avec lui, c’est impossible!

III

SULTAN SHAHABAAM

Le sultan Shahabaam, qui devait, quelques années plus tard, étonner les Parisiens par la force de ses reparties et la profondeur de son esprit, sortait à peine, à cette époque, de la première jeunesse. Aussi bon administrateur qu’habile politique, sa maxime favorite était celle-ci: Fais ce qui te plaît, advienne que pourra.

Après la passion d’assurer le bonheur de son peuple, Shahabaam n’avait pas de distraction plus grande que celle de faire des ronds en crachant du haut des créneaux de son palais dans la mer. Il tenait ce goût de son aïeul Shahabaam Ier, dit le Grand.

Un jour il fit cette réflexion, qu’un objet plus lourd qu’un peu de salive ferait, en tombant dans la mer, un rond plus grand, et, par conséquent, plus agréable à l’œil. Il chercha quel objet il pouvait choisir pour cet usage, et, insensiblement, ses idées se reportèrent sur la sultane favorite.

—Décidément, se dit-il, cette Tulipia est bête comme une oie; oui et non, voilà tout ce qu’on en peut tirer. Une femme sans esprit est comme une fleur sans parfum, ainsi que je l’ai dit dans la dernière séance du conseil d’État. Il me faut une autre sultane favorite. D’ailleurs, je soupçonne celle-ci d’entretenir des relations avec un jeune Grec. Je puis me tromper, mais il me plaît de croire que je ne me trompe pas: cela suffit.

Shahabaam manda le chef des eunuques, et lui dit quelques mots à l’oreille.

IV

UN ROND DANS LA MER

Le même jour il y eut fête au sérail, pour célébrer l’avénement de Rose-Pompon, la nouvelle sultane favorite. Danses, jeux de bague, tir à l’arbalète, loterie de macarons, ombres chinoises, rien ne fut épargné pour rendre la fête digne de celui qui la donnait et de celle qui en était l’objet.

Avant le coucher du soleil, Shahabaam, suivi de toute la cour, monta sur la tour la plus haute du palais. Quatre esclaves l’attendaient, tenant un sac de cuir dans lequel semblait se mouvoir une forme humaine. Les esclaves balancèrent pendant quelques minutes leur fardeau, et, sur un signe du maître, ils le lancèrent par-dessus les créneaux.

Shahabaam se pencha en dehors de la plate-forme, suivit du regard la chute du sac dans les flots, et, quand l’eau se fut refermée, il se retira en s’écriant: Oh! le magnifique rond!

Ce magnifique rond, c’était le corps de l’incomparable Tulipia qui l’avait produit en tombant dans la mer.

On se raconta pendant quelques jours l’histoire de la fin tragique de la pauvre sultane, puis on n’en parla plus; personne ne la regretta: la beauté sans intelligence laisse peu de traces dans le souvenir.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 1
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