LES REGRETS DU CAMÉLIA
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I
IMPÉRIA
IL n’était bruit dans Venise que des attraits de la comtesse Impéria.

Sa beauté fière et majestueuse frappait tout le monde d’admiration; son teint d’un blanc velouté, nuancé d’une légère teinte rose, était un objet d’envie pour toutes les dames de Venise. L’élite de la noblesse l’entourait d’une cour brillante et nombreuse. Le glorieux époux de la mer, le doge lui-même, avait dit, le jour de son couronnement, que s’il avait été libre de son choix, ce n’est pas l’Adriatique qui aurait reçu son anneau de fiançailles.
Les gondoliers de Venise admiraient sa beauté, et le soir sur la grève, lorsque l’improvisateur, récitant les strophes de la Jérusalem délivrée, parlait au peuple d’Armide, de Clorinde et d’Herminie, il s’écriait, dans un transport d’enthousiasme, qu’elles étaient belles comme la comtesse Impéria.
Elle recevait tous les hommages indistinctement; tout seigneur était admis auprès d’elle, sans qu’elle eût l’air d’écouter celui-ci d’une oreille plus favorable que celui-là. Tant de vertu unie à tant de beauté faisait de la comtesse une exception, et la rendait célèbre dans toute l’Italie.
Ce devait être un grand triomphe que de dompter ce cœur rebelle; aussi l’émulation de la jeunesse vénitienne était-elle vivement excitée; l’époux de la belle Impéria aurait tant et de si redoutables rivaux à vaincre!
On commençait à croire, à Venise, que la comtesse renonçait définitivement au mariage, lorsqu’on apprit qu’elle avait fait un choix.
II
STENIO
C’était un des plus jeunes, un des plus nobles, un des plus riches, un des plus aimables cavaliers de Venise.
Son bonheur parut si mérité, qu’il fit taire la jalousie.
Pour connaître les sentiments dont Stenio était animé, il nous suffira de jeter les yeux sur la lettre suivante qu’il écrivit, la veille de son mariage, à son ami d’enfance Paolo:
«Cher ami,
«Elle a consenti à me donner sa main. Comprends-tu ma joie, Paolo? elle m’aime!
«Il y a des moments où je doute encore de mon bonheur. Je me dis quelquefois: Non, cela n’est pas possible; cette noble et fière créature ne peut aimer un mortel. Et cependant pourquoi m’aurait-elle choisi? Quel motif l’aurait forcée m’aliéner cette liberté à laquelle elle tenait tant, si ce n’est l’amour?
«Tu me connais, Paolo, tu sais que ma seule ambition a toujours été de posséder le cœur d’une femme, d’y régner sans contrainte, sans partage, d’échanger mon âme avec la sienne, de vivre des élans d’une mutuelle sympathie. Ce rêve sur la terre, je le réaliserai; Dieu n’a pas voulu que la beauté fût un don stérile: à celles qu’il a choisies pour faire naître les flammes de la passion, il a donné un cœur pour les comprendre.
«Remercie le ciel, Paolo, il a exaucé les vœux de ton ami.
«Stenio.»
III
RÉPONSE DE PAOLO
«Prends garde à toi, tu es poète!»
IV
APRÈS LE MARIAGE
Nous ne dirons rien des noces de Stenio et d’Impéria; Venise en a conservé le souvenir. Qu’il nous suffise d’apprendre qu’elles furent dignes des deux époux.
Stenio emmena sa femme à la campagne.
Il voulait passer ces premiers mois de la lune de miel, si charmants et si doux, sous les arbres, au chant des oiseaux, au murmure des brises, au parfum des fleurs, au milieu de la solitude.
—N’est-ce pas que nous sommes heureux? avait-il dit à sa femme.
Comme celle-ci avait répondu par un soupir, Stenio se sentit le plus heureux des hommes. Le soir même, il partit avec Impéria pour sa villa.
V
VILLÉGIATURE
Il se trouva, au bout de quinze jours, que la belle Impéria trouva la campagne monotone.
Après quelques tours de promenade sous les grands marronniers, elle se trouvait tout de suite fatiguée.
Si Stenio lui proposait de s’asseoir sur un banc de gazon, elle prétendait que le gazon était humide, et qu’un bon fauteuil était préférable.
Le soir, lorsque la lune jetait ses reflets mélancoliques sur la terrasse du vieux château, elle répondait à Stenio, qui l’engageait à venir entendre avec lui les harmonies de la nuit, qu’elle était fort sujette aux rhumes.
Un jour, elle se plaignit des rossignols dont le chant l’empêchait de dormir.
Décidément, la campagne n’allait pas bien à Impéria. Son mari résolut de retourner à la ville.
VI
LA SCÈNE SE PASSE A VENISE
Après tout, se dit Stenio, on peut être aussi bien seul dans un palais que dans une chaumière. J’ai fait remettre à neuf l’antique demeure de mes pères. C’est un nid de soie, de velours et d’or dans lequel ma colombe se trouvera bien. Nous vivrons l’un pour l’autre, loin du bruit, loin du monde, loin des fêtes; elle découvrira à moi seul les trésors de son cœur.
Le jour de son arrivée, Impéria visita le palais, parcourut les uns après les autres tous les appartements, et parut contente du goût et de la magnificence qui avaient présidé à l’arrangement. Elle en témoigna en termes non équivoques sa satisfaction à son mari.
—Enfin, s’écria-t-il au comble de la joie, elle me comprend! Stenio, ainsi que le lecteur a dû s’en apercevoir, était de ceux qui rêvent une existence de sylphe ou de génie, une vie dont tous les instants s’écoulent au milieu de la musique, de la poésie et de l’échange le plus éthéré des sentiments les plus beaux. Selon lui, sa femme devait avoir les mêmes idées.
Malheureusement il se trompait.
Lorsque, assis aux genoux de la belle Impéria, il voulait prendre la guitare pour lui chanter une mélodie d’amour, elle portait sa main à son front en s’écriant:—Affreuse migraine!
Lorsqu’il essayait de lui lire quelques pages d’un de ses poètes favoris, elle se jetait en bâillant sur son canapé, en maudissant la chaleur et en se plaignant du siroco.
Toutes les fois qu’il tentait de faire du sentiment avec elle, Impéria lui coupait la parole.
—N’est-ce pas, lui disait-il, ô mon unique amour! qu’il est doux de...
Jamais il n’avait pu aller plus loin; Impéria, dès le début de la phrase, se lamentait sur ses maux d’estomac, ou sur le danger qu’il y a à prendre des granits à la fraise après son dîner.
Stenio prenait son mal en patience et comptait sur des temps meilleurs: ses illusions lui restaient.
Un jour, Impéria l’aborda avec un doux sourire et en l’appelant: Cher seigneur!
Pour le coup, pensa Stenio, nous y voici; nous allons enfin échanger nos deux âmes.
—N’est-ce pas, ô mon unique amour! se hâta-t-il de répondre, qu’il est doux de...
—De donner des fêtes, de recevoir ses amis, reprit Impéria, de vivre dans le monde. Est-ce que vous ne songez pas à réunir prochainement, dans un grand bal, toute la société de Venise? Il me semble que, puisque nous voilà mariés, nous devons tenir notre rang.
Ce fut un coup de tonnerre pour Stenio. Quelques jours après, il écrivit à son ami.
VII
DEUXIÈME LETTRE A PAOLO
«Je suis le plus malheureux des hommes! Impéria ne me comprend pas.
«Il fallait voir comme sa figure rayonnait lorsqu’elle s’est présentée à moi parée pour le bal. Elle n’aime que l’éclat, les triomphes du monde, le luxe et la toilette. C’est une femme sans cœur.
«En la voyant si belle, si heureuse, j’ai voulu me venger.
«Madame, lui ai-je dit, vous ressemblez à cette fleur qu’on nomme le camélia, et qu’un jésuite nous a récemment apportée de Chine; elle est charmante à l’œil, mais elle ne dit rien à l’odorat. Vous êtes belle, madame; mais vous n’avez pas ce parfum de la beauté qui s’appelle l’amour!
«Après lui avoir lancé ces paroles foudroyantes, je l’ai regardée; elle souriait.
«Vous ne vous trompez pas, m’a-t-elle répondu ensuite, je suis le Camélia, et elle est entrée fièrement dans la salle du bal.
«Il me semble cependant qu’avant d’entrer, elle m’a regardé d’un air triste. Que signifie ce regard?
«Ah! mon ami, plains-moi, et laisse-moi te répéter que je suis le plus malheureux des hommes.»
VIII
DEUXIÈME RÉPONSE DE PAOLO
«Je te l’avais bien dit.»
IX
LE CAMÉLIA
Un jour, une gondole noire s’arrêta devant le palais de la belle Impéria. Des rameurs frappèrent à la porte et, déposèrent un cadavre sur le seuil.
C’était celui de Stenio.
On l’avait trouvé étendu sur la grève du Lido, frappé d’un coup de poignard au cœur; auprès de lui, un billet écrit de sa main contenait ces simples mots: «Que Dieu fasse miséricorde à mon âme, elle ne m’aimait pas!»
A la vue de ce cadavre, Impéria sentit des larmes baigner sa paupière; elle regarda longtemps les cheveux souillés, les yeux éteints, la poitrine ensanglantée de son jeune époux, et déposant un baiser sur son front pâle:
—Maudit soit le jour, dit-elle, où j’ai voulu vivre sur la terre! Si la fée m’avait dit: Tu auras un cœur insensible, une âme froide; tu assisteras, impassible, au spectacle des maux que tu feras naître, tu brilleras d’une beauté fatale qui ne reflétera aucun sentiment de tendresse, je n’aurais pas demandé à changer de sort. Fleur, on peut vivre sans parfum; femme, on ne saurait exister sans amour!
O Fée! ajouta-t-elle, rends-moi à ma première forme, fais que je redevienne Camélia: il y a bien assez de femmes sans cœur sur la terre!
La Fée aux Fleurs ne tarda pas à réaliser ce souhait. Redevenue fleur, Impéria se ressouvint de Stenio: on vit fleurir comme par enchantement un magnifique camélia sur la tombe du jeune homme.
On parla longtemps du suicide de Stenio et de la disparition de sa veuve, qui eut lieu quelque temps après.
Personne ne comprit rien à cette mort, et lorsqu’on en parlait à Paolo, il répondait:
«Je le lui avais bien dit, c’était un poète!»




