MARINE ✧ L’ACACIA & LA VAGUE
Reading edition

JE connais non loin de la mer un bosquet d’acacias dont j’ai pris ce matin une branche fleurie.

Quand on vient de cueillir une fleur, on aime à s’approcher du rivage.
On se promène sur la grève, et on jette un regard sur les flots et un regard sur la fleur.
Il semble que la vague vient se briser plus doucement à vos pieds, qu’elle s’y roule plus longtemps, qu’elle vous demande quelque chose.
Elle a envie de votre fleur.
Retire-toi, vague capricieuse, lui dites-vous; ce n’est pas pour toi que je l’ai recueillie, ma belle branche d’acacia.
Après l’avoir pressée un moment sur tes lèvres amères, tu l’entraînerais au fond des abîmes de l’Océan.
Mais la vague ne se décourage pas: voyez quelle blanche écume elle fait à vos pieds; comme elle s’élève, comme elle bondit: on dirait qu’elle veut saisir elle-même la fleur que vous tenez.
Vous riez de la vague, vous vous moquez de ses efforts, vous agitez la fleur devant elle comme pour lui dire: Tu ne l’auras pas!
Pendant que vous vous applaudissez de votre victoire, l’invincible fascination du gouffre agit à votre insu. Le flot l’emporte. C’en est fait, la branche s’échappe de vos mains, vous la voyez monter et descendre, flotter, tournoyer, puis s’enfoncer dans la mer.
Vous le regrettez, mais il n’est plus temps.
D’où vient ce magnétisme secret dont tout le monde a subi l’atteinte? Pourquoi est-ce toujours à la vague la plus folle qu’on aime à jeter la fleur?
Demandez-moi à quelle femme vous avez jeté votre cœur, et je vous répondrai.


