LE MYRTE & LE LAURIER
Reading edition

ILS vivaient tous les deux à la campagne, le marquis et le colonel. Vieux tous les deux, goutteux, et, ce qu’il y a de pire, quinteux tous les deux, ils se faisaient de mutuelles visites; le soir, ils se réunissaient pour jouer au reversis et se rappeler ensemble leur vie passée.

Le jour, appuyés tous les deux sur leurs cannes à pomme d’or, ils faisaient une promenade dans la campagne, lorsque la goutte, le rhumatisme, le catarrhe et le temps le permettaient. Le marquis aimait à se diriger du côté d’un certain château situé à quelques portées de fusil du sien. Il appartenait à la présidente de Z...
Le marquis prétendait que la présidente se mettait derrière sa jalousie pour le voir passer; ce qui faisait beaucoup rire le colonel, attendu que le marquis avait près de soixante-dix ans, et que la belle présidente touchait à la soixantaine.
—Ces vieux troupiers, murmurait le marquis, ça n’a jamais rien compris à l’amour.
—Ces vieux séducteurs, mâchonnait le colonel, ne veulent pas se persuader qu’il y a une fin à tout.
Et sur ce thème, ils brodaient une foule de railleries piquantes qu’ils se décochaient mutuellement. Ces petites escarmouches animaient la promenade, et donnaient du mordant à la partie de reversis.
Ce marquis, c’était le Myrte; ce colonel, c’était le Laurier. L’un avait constamment vécu à la cour, l’autre n’avait presque pas quitté les camps. Ils s’étaient retrouvés après une longue absence, et quoiqu’on dise que le myrte et le laurier sont frères, le marquis et le colonel passaient leur temps à se quereller.
Ce soir-là, les deux compagnons étaient encore de plus mauvaise humeur que de coutume. Le colonel venait de jeter la dame de cœur sur la table, et le marquis restait sans répondre à son attaque.
Il y a des distractions qui exaspèrent un joueur.
—Eh bien! s’écria le colonel, jouerez-vous?
—Pique! répliqua le marquis.
—Vous renoncez au cœur?
—Pardon, je n’avais pas vu mon jeu; et il ramassa la carte qu’il venait de laisser tomber.
—Parbleu, marquis, à quoi songez-vous donc? poursuivit le colonel en ricanant. Est-ce que les beaux yeux de la présidente vous feraient perdre la raison?
Sans paraître faire attention au ton narquois du Laurier, le Myrte s’écria:
Je l’aime du plus tendre amour, Elle m’évite, la cruelle: Qu’elle soit laissée à son tour, Et qu’un rival me venge d’elle!
—Bravo! fit le colonel. Le marquis continua:
Que ses pleurs coulent vainement, Qu’elle tombe aux pieds d’un amant, Et qu’il soit sourd à sa prière; Qu’elle éprouve enfin le tourment D’aimer et de cesser de plaire!
Après qu’il eut achevé, le colonel regarda le marquis d’un air de compassion.
—Pauvre garçon! fit-il, comme s’il se parlait à lui-même; il se croit encore à l’ancienne cour, au temps où l’on vivait de madrigaux et de bouquets à Chloris, où l’on faisait des stances sur la mort du griffon de la petite baronne, et où l’on soupirait une élégie sur la perruque envolée de madame la surintendante. Jolie manière de faire l’amour!
En écoutant cette apostrophe, le marquis ne put se contenir.
—Il vous sied bien de parler d’amour, s’écria-t-il, à vous qui n’avez fait la cour qu’à des bourgeoises des petites villes où vous avez été en garnison! Vous vous moquez des petits soins et des petits vers, parce que vous n’avez jamais pu comprendre leur charme, reître, draban, pandour que vous êtes!
Le colonel s’échauffa.
—Une belle doit se prendre d’assaut comme une citadelle.
—Il n’y a que les attentions délicates qui séduisent la beauté.
—Un front couronné de lauriers n’a qu’à se montrer pour subjuguer les plus rebelles.
—C’est avec une ceinture de myrte qu’on enlace les amours.
Si un troisième interlocuteur se fût trouvé là, il aurait pu mettre d’accord les parties belligérantes, en leur faisant voir que le myrte et le laurier se marient admirablement, qu’ils ne vont guère l’un sans l’autre, qu’il est aussi rare de voir un brave insensible aux charmes de la beauté, qu’un sectateur de Vénus ennemi de Bellone, mais le colonel et le marquis se trouvaient seuls; de plus, le baromètre était depuis huit jours au variable, les rhumatismes rendaient les deux adversaires encore plus intraitables. Le colonel proposa un duel au marquis.
—Sortons! répondit-il aussitôt.
Mais ni l’un ni l’autre ne purent bouger de leurs fauteuils.
Pauvre Myrte! Pauvre Laurier!
Ils sont là tous les deux à se disputer sur leur prééminence, et pendant ce temps-là le monde les oublie, le monde se moque de leur système. Le monde n’en est plus depuis bien longtemps au myrte et au laurier.
La galanterie et la bravoure sont deux qualités passées de mode: le ridicule en a fait justice.
Pour qui se montrerait-on galant? Pour des femmes qui fument, qui boivent du grog, qui montent à cheval, qui font de l’escrime et des romans!
A quoi sert la bravoure? Il n’y a plus de guerres aujourd’hui; on ne se bat plus en duel; un héros n’est plus qu’un être souverainement ridicule.
Le règne du myrte et du laurier est passé.
Le marquis et le colonel ne s’en doutaient pas; ils s’étaient retirés du monde assez à temps pour cela: ils devaient emporter leurs illusions dans la tombe.
Leur vie, du reste, avait été des plus heureuses.
Aussitôt arrivé sur la terre, le Myrte s’était incarné dans la personne d’un marquis.
On le vit à la cour, leste, pimpant, spirituel, galant, le premier des hommes dans l’art difficile de l’acrostiche et du bout-rimé.
Il apprit à broder au métier, à parfiler et à faire les découpures.
Il passait sa journée à écrire des billets doux et à rimer des épîtres amoureuses.
Il eut des succès à n’en plus finir.
Le Laurier, comme de raison, choisit une carrière tout à fait opposée.
En passant sur le Pont-Neuf, il suivit un raccoleur qui l’engagea au service du roi de France.
Il fit campagne avec le prince de Soubise, et prit Port-Mahon au son des violons du maréchal de Richelieu.
Il se retira avec le brevet de colonel.
Pendant toute la durée de sa carrière militaire, il mena l’amour tambour battant, mèche allumée, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir autant de succès que son camarade le Myrte.
Aussi ne pouvait-il souffrir les airs de supériorité que ce dernier se donnait de temps en temps, et qui faisaient naître entre eux des sujets de querelles sans cesse renaissants.
La discussion que nous venons de raconter avait été beaucoup trop loin pour qu’il fût possible qu’elle en restât là. Une fois assis ou plutôt cloués sur leurs fauteuils, ils se regardèrent comme deux chiens de faïence, d’autres diraient comme deux lions. Enfin, le marquis toussa et reprit ensuite:
—Ah! c’était là le bon temps! Il voulut continuer, mais un violent accès de toux lui coupa la parole.
Le colonel profita de ce moment de répit pour bourrer son nez de tabac, tout en faisant voir, par de nombreux signes de tête, qu’il approuvait l’exclamation finale de son interlocuteur.
—Mon cher ami, fit-il après un moment de silence en s’adressant au marquis, savez-vous une chose?
—Quoi donc?
—C’est que nous ferions bien de songer dès à présent à la retraite. La guerre et la galanterie ont fait leur temps; la jeunesse méprise les feux de Vénus aussi bien que les jeux de Mars; on vous traite de papillon et moi d’invalide. Il faut savoir se retirer à propos. L’art des retraites est peut-être le plus difficile de tous. Notre passage sur la terre n’aura pas été sans charme, si nous savons nous préserver de l’ennui des derniers moments; retournons chez notre excellente amie la Fée aux Fleurs.
—Mais vous n’y songez pas!
—Au contraire, je ne songe qu’à cela.
—Et la présidente?
Le colonel ne put s’empêcher de rire à gorge déployée.
—Palsambleu! s’écria le marquis.
—Tout beau, ne vous fâchez pas, répondit le colonel en continuant à rire.
—Vous me rendrez raison, s’écria le marquis en montrant son blason.
—Quand vous voudrez, riposta fièrement le colonel à l’attaque de son compagnon.
—Insolent!
—Fat!
Nous avons oublié de vous dire que le blason du marquis consistait en une branche de myrte tenue par un Amour et écartelée d’une écharpe de soie. Les armoiries du colonel, car il avait aussi ses armoiries, consistaient en un bouclier ombragé de laurier, passé dans une main à gantelet de fer. Ils juraient assez volontiers, l’un par son blason, l’autre par ses armoiries.
Le Myrte et le Laurier allaient se prendre aux cheveux; mais, cette fois, ce fut un violent accès de toux qui les retint cloués sur leurs sièges. Un catarrhe épargna à l’humanité une nouvelle et terrible tragédie.
Ce fut le Myrte qui recouvra le premier la parole.
—Je vous trouve singulier, fit-il, d’avoir l’air de mettre en doute mes succès, moi, la fleur des marquis de mon temps!
—Il vous sied bien, riposta le Laurier, de me menacer, moi, le foudre de guerre de mon époque!
—Foudre éteint!
—Fleur fanée!
Plus irrités que jamais, ils firent une dernière et suprême tentative pour se joindre. Cet effort violent les emporta. Sans doute, un vaisseau se brisa dans leur poitrine; ils expirèrent à la fois. Le Myrte, à ses derniers moments, garda ses prétentions d’homme à bonnes fortunes; le Laurier mourut comme il avait vécu, le poing sur la hanche.




